‹ L'âme et le corpsChapitre 39 sur 44 · EF · texte numérisé non relu

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Clerselier, de Rohault, son gendre, cherchezet..…. peutêtre vous trouverez ; si toutefois un texte, une fois publié, conserve à vos yeux quelque valeur. Pour nous, en attendant, nous nous contentons de la copie, qui, grâce à Dieu, n'est plus à trouver.

À cette première découverte ajoutons d’autres trouvailles faites en Hollande ou en Allemagne, et disons que c’est faire un noble emploi de son temps que de le consacrer à de telles recherches, un noble emploi de sa fortune que d’acquérir à prix d’or, pour les restituer entre des mains françaises, quelques écrits de Descartes.

Un travers assez fréquent des éditeurs de manuscrits et des possesseurs d’autographes, est de croire et de vouloir persuader aux autres que les quelques lignes qu'ils sont seuls à posséder, que les quelques pages qu’ils publient les premiers sont d'une extrême importance, qu’elles renferment des révélations inattendues sur l’illustre mort, qu’elles font paraître sa vie ou sa pensée sous un jour tout nouveau, qu'elles annulent, qu'elles renversent tous les jugements qu'on avait portés jusque-là sur ceux qui les ont écrites d’après leurs œuvres prétendues complètes. Le présent éditeur des opuseules de Descartes n'a pas donné dans ce travers, et cette preuve de bon sens est d’autant plus méritoire, que tous les fragments datés de 1620 à 1637 sont plus que simplement curieux; ils renferment des renseignements tout à fait neufs sur la période la plus inconnue de la vie de Descartes.

Nous donc, qui n'avons ni découvert. ni acquis, même au plus bas prix, une seule ligne de Descartes, qui n avons déchiffré ses nouvelles œuvres qu'une fois sorties de la presse, bien lisibles et même bien traduites, nous prétendons bien moins encore avoir trouvé dans ces opuseules inédits un Descartes tout nouveau, par exemple, un Descartes médecin, On savait depuis longtemps que Descartes ne s'était pas occupé seulement de géoméirie et de physique en même temps que de philosophie, mais aussi d'anatomie et de physiologie. Ce qui est plus grave que si on l'avait ignoré, on le savait et on l’a oublié. Les œuvres inédites nous le remettent en mémoire. Les traités de l'Homme, de la Formation du fœtus, des Passions, ne nous laissaient pas ignorer que Descartes cultivait l'étude du corps humain et en connaissait la structure aussi bien qu'homme de son temps. Mais ce n’est pas dans ces traités que nous allons chercher Descartes, et nous avons bien quelque raison. Ils suffiraient à la glotre d'un autre; ils semblent, à qui n’en juge que par les erreurs ou les hypothèses qu’ils renferment, pouvoir compromettre la sienne, Nous les considérons légèrement comme une application malheureuse ou une distraction amusante d'un grand génie fait pour d'autres travaux. Cependant celui qui consacrait toute une partie de son Discours de la Méthode à exposer la théorie de la circulation du sang, celui qui disait : « Je Suis conjoint à mon corps très-étroitement, et

tellement conlondu et mêlé, que je compose comme

un seul tout avec lui; » celui qui écrivait encore : « L'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n’ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu’on doit le chercher, » celui-là, certainement, ne devait pas considérer la médecine comme une science propre seulement à combattre les maladies du corps, mais étrangère à la connaissance de l'esprit humain.

Beaucoup de raisons et de circonstances ont contribué à nous persuader cette erreur historique que la philosophie de Descartes sépare profondément la vie de l’esprit de celle des organes, à nous faire séparer à nous-mêmes daus nos études des choses réellement confondues dans celles de Descartes, à nous faire croire à une sorte d'antagonisme de la philosophie et de la physiologie, des deux éléments qui constituent l’homme. Philosophes et physiologistes souffrent également de cette séparation, de cette hostilité qui s’est peu à peu établie entre les deux sciences et ont une part égale de responsabilité, maïs je ne veux faire le procès qu'aux miens.

Au temps même de Descartes, on ne croyait pas pouvoir étudier l’âme et ses phénomènes sans connaître les organes et leurs fonctions. Les solitaires de Port-Royal disséquaient comine Descartes des animaux morts ou vivants avec la Même ardeur, sinon avec le même succès que MM. Magendie, Flourens ou

DESCARTES MÉDECIN. 301 Bernard. Malebranche maniait aussi le scalpel avec une certaine habileté; plusieurs livres de la Recherche de la vérité ne contiennent pas moins de physiologie bonne ou mauvaise que de psychologie. La moitié du traité de Bossuet De la connaissance de Dieu et de soi-même, et une bonne partie du traité De l'existence de Dieu de Fénélon, pourraient être intitulées, comme un des ouvrages de Galien, De usu partium. Mais, à mesure que nous nous éloignons de Descartes dans le temps et dans l’espace, la physiologie disparaît ou s’efface dans les écrits des philosophes. Spinoza n’est qu'un métaphysicien ; Éthique ne renferme pas un mot d'anatomie ou de physiologie. Leibnitz, génie universel cependant, s'applique à tout; géomètre, physicien, théologien, historien, politique, il est tout, excepté physiologiste. Au dix-huitième siècle, les philosophes sensualistes, les disciples immédiats ou indirects de Bacon, qui devaient par conséquent introduire l'expérience des sens et des choses sensibles dans la philosophie, la physiologie dans la psychologie, ont été plus exclusivement métaphysiciens que leurs devanciers et leurs adversaires. Tout ce que Locke trouve à nous dire sur le cerveau, pour prouver que toutes nos idées viennent des sens, se réduit à une métaphore : le cerveau de l’homme à sa naissance est une table rase; pour Condillac, le corps humain, &'est une statue. C'était vraiment bien la peine de se récrier contre la métaphysique cartésienne, contre le rationalisme, le spiritualisme, l'idéalisme,

que sals:je encore ? pour être moins physiologiste, moins observateur, et, somme toute, plus mauvais métaphysicien que Descartes, de substituer aux dissections des cartésiens les plus froides allégories, de changer le cerveau, où Descartes faisait cireuler du moins quelque chose qui ressemble à [a vie, en une tablette de cire et les organes en un bloc de marbre incapable de sentir et que l’on prétend faire penser |

Au moins, si les philosophes sensualistes ne eultivaient pas eux-mêmes les sciences médicales, 1ls invitaient encore à les étudier; leur doctrine appelait la physiologie, comme LÉO d incapable de se démontrer elle-même, appelle la preuve. Mais, apres l’école sensualiste est venue l’école écossaise, qui, non contente de séparer en fait la psychologie de la physiologie en négligeant la dernière, a proclamé qu'en printipe ce sont deux sciences non-seulement distinctes, mais profondément séparées dont chacune se suftit à “alodné me et ne saurait s’éclairer des lumières de l’autre. Après l’école écossaise, c'est l’école get manique, qui, faisant de la métaphysique à outrance, se soucie moins encore d'étudier les organes et leurs fonctions que d'observer l'âme et ses phénomènes. Chez nous, M. Jouffroy s'est engagé profondément dans la voie des Écossais, et, dans un article fameux, au lieu d’un simple tracé de frontières communes, il a creusé un abîme entre la psychologie et la physio-

logie. M. Cousin, que le commerce de l'Allemagne à

DESCARTES MÉDECIN. 303 fait plus métaphysicien que psychologue, et son génie naturel, plus artiste et ami du beau qu’observateur et que savant, à compris toutefois, avec son rare bon sens philosophique, que tout le monde ne pouvait aussi facilement se passer de science rigoureuse; et, dans un temps où l’école normale préparait spécialement de jeunes maîtres à l’enseignement de la philosophie, il demanda que l’on fût au moins bachelier ès sciences pour parler à la jeunesse francaise de l'âme et de Dieu. C'était établir en principe, et pour l'usage d'autrui, l’union et la solidarité de toutes les sciences; mais que le fait était loin du principe et la réalité de l'apparence! Nous étions si peu capables, à ce quil paraît, ou bien il était si peu utile d'étudier sérieusement les sciences, qu’on fit pour nous un programme réduit et un diplôme spécial. On exigea de nous, de l’arithmétique, tout juste ce quil en faut pour entrer dans le commerce; de la géométrie, de l'algèbre, de quoi comprendre que l’une emploie le raisonnement déductif, que l’autre est la plus abstraite de toutes les sciences ; de la physique, à peine assez pour avoir une idée de la gravitation; de la chimie. pas un mot; d'histoire naturelle, de physiologie, pas un iota. Nous avions le droit d'enseigner que toutes nos idées ne viennent pas des sens, que c’est l'esprit qui pense, non le cerveau, et celui d'ignorer comment sont construits, comment fonctionnent les organes des sens, que le cerveau est logé dans la tête :

mais nous étions bacheliers ès sciences, et les appa-

rences étaient sauves, car le divorce était aboli en principe entre les sciences et la philosophie.

Pendant que la philosophie se déshabituait ainsi d'étudier l’homme tout entier et d'éclairer la science de l'esprit par celle des organes, la physiologie, qui ne faisait que de naître au commencement du dixseptième siècle, a marché de son côté sans plus s'Inquiéter de la philosophie que celle-ci de celle-là. [l en résulte qu’elles n’ont point marché de front et en lignes parallèles, qu'un écart considérable existe à cette heure entre ces deux sciences qui ont l'homme pour objet. Les philosophes et les physiologistes qui voudraient aujourd’hui se tendre la main ont quelque peine à se rencontrer, la psychologie donnant volontiers dans l’excès du spiritualisme, la physiologie inclinant, au contraire, vers le matérialisme. Il en résulte aussi que le philosophe qui se reporte, à travers les siècles, à la doctrine de Descartes, au lieu d'embrasser sa pensée tout entière, la divise et la réduit à un seul de ses développements à l’exclusion de tout autre ; il ne trouve plus Descartes que dans sa métaphysique, et, comme les principes de la métaphysique cartésienne sont larges et généraux, et que l’exégèse des disciples en a tiré de lointaines et nombreuses conséquences, quelques-uns en sont arrivés naturellement à chercher Descartes dans Malebranche, dans Spinoza surtout, plutôt que dans Descartes luimême.

Les œuvres inédites nous rappellent à l'intelligence

DESCARTES MÉDECIN. 305 du vrai cartésianisme, c’est-à-dire d’une philosophie qui, toute pénétrée de cette vérité, que le principe qui pense est d’une autre nature que la matière étendue, n'en croit pas moins que la plupart de nos sentiments et de nos pensées « proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange de l'esprit avec le corps, » et exige du philosophe la connaissance de la constitution et des fonctions des organes, pour comprendre et expliquer les opérations de l'esprit. Descartes médecin, ce pourrait être le titre d’un chapitre oublié du cartésianisme.

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Non-seulement Descartes s’est appliqué à l'étude du corps humain, de sa constitution anatomique et de ses fonctions, mais il a joué dans l’histoire de la physiologie et de la médecine un rôle considérable : il a été chef d'école. Pour comprendre le caractère et apprécier l’importance de ce rôle, il convient de se représenter, dans un tableau rapidement tracé, l’état de la médecine pendant la première moitié du dixseptième siècle,

« La médecine qui est maintenant en usage, dit Descartes au Discours de la Méthode, contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable. » Ce n’est point là le langage d’un homme qui se fasse illusion sur l'état des sciences médicales de son époque, qui

soit disposé à étudier le corps humain en simple écolier, à se ‘faire le disciple de la doctrine régnante. Tout ce que touche Descartes, son génie le transforme et le féconde; les nouveautés qu'il introduit dans la .. ne fusseni-elles que des hypothèses passagères et non des vérités durables, n’en sont pas moins des progrès. Ces hypothèses seb l la science les détruit, mais après s’en être aidée; c’est comme un marchepied qu'elle repousse après s'en être servie pour atteindre quelque vérité placée plus haut. Descartes a fait exactement pour la physiologie ce qu'il a fait pour le système du monde; sa doctrine médicale ne vaut pas mieux, mais ne vaut pas moins que son hypothèse des tourbillons. Ce que Newton doit aux tourbillons de Descartes, la médecine contemporaine le doit également à ses h ypothèses médicales.

Dans la première moitié du dix-septième siècle et même longtemps après, la médecine est représentée de deux façons très-différentes, par les universités ou les facultés et par les savants isolés. Parlons surtout de la France : la faculté de médecine de Paris, par exemple, c’est la science officielle ou se disant telle, c’est la médecine constituée en corps de doctrine et en corporation de docteurs, avec ses dogmes et ges priviléges, aussi jalouse des uns que des autres, satisfaite des uns et des autres, défendant ses privilèges comme un patrimoine suffisant, sans chercher à les augmenter, mais les défendant avec acharnement, défendant ses dogmes avec la même opiniâtreté comme

une chose consacrée, mais ne cherchant pas davantage à les élargir, ne permettant pas davantage qu’on les examine ou qu’on les conteste. Ces priviléges dont. elle est si jalouse sont énormes: ces dogmes dont elle est la gardienne si sévère se réduisent, au contraire, à peu de chose; c’est la médecine résumée d'Hippocrate et de Galien, c’est le séné et la saignée.

Les individus isolés qui représentent la médecine en dehors des universités ou des facultés, ce ne sont pas les médecins renommés de l’époque, à la nombreuse clientèle, aux riches honoraires, ce sont les curieux de tous pays qui, sans nier qu'Hippocrate et Galien soient de grands médecins dont:les écrits renferment beaucoup d'enseignements, pensent que l’on peut et que l'on doit dépasser leur science, qu’il vaut mieux chercher la connaissance du corps humain dans l'anatomie que dans leurs livres.

Or, cette médecine « qui contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable, » c’est la médecine de la Faculté. Cest celle-là que Descartes méprise, et c'est aussi celle-là que le plus souvent bafoue Molière. Molière a fnis plusieurs fois des médecins sur la scène, et plusieurs fois aussi des philosophes, mais il ne les y produit pas toujours de la même facon. Les motifs qui inspirèrent à Molière ses railleries sur les médecins sont nombreux et différents. D'abord les médecins de Molière sont quelquefois des personnages contemporains et connus de tous, comme dans l’4-

mour médecin Desfonandrès, Bahis, Macroton et Tomès sont les quatre premiers médecins de Louis XIV, Desfougerais, Esprit, Guénaut et Dacquin, dont le surnom comique rappelle les défauts physiques, les remèdes habituels ou la réputation plus ou moins méritée. C’est de la comédie à la façon d’Aristophane que celle qui s'attaque ainsi aux personnes ; quelques-uns même prétendent que Molière fit prendre aux acteurs chargés de ces quatre rôles des masques à la ressemblance des quatre médecins du roi. Les scènes de consultations et le Malade imaginaire n’ont plus ce caractère aristophanesque; c'est de la pure comédie de mœurs que fait alors Molière, jetant le ridicule sur l'ignorance et la cupidité, aussi grandes l’une que l’autre chez bon nombre de médecins de l’époque, si l’on en croit Guy-Patin et quelques contemporains bien informés. Enfin, quand Molière fait dire à don Juan que «la médecine est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes, » il n'exprime qu'une opinion personnelle et que nous nous gardons bien de partager. Mais il y a autre chose encore dans toutes ces railleries que l’incrédulité personnelle de Molière à la médecine, autre chose qu'une peinture de mœurs professionnelles ou de caractères particuliers, en un mot, qu'un instrument de comédie. ILy a une satire de la faculté de médecine ellemême personnifiée sous le nom de Filerin; et cette fois Molière n’est plus seulement un auteur dramatique qui met dans la bouche de ses personnages ses

DESCARTES MÉDECIN. 309 opinions toutes personnelles, qui prend le comique où il le trouve, dans la profession de médecin comme dans l’état de bourgeois ou de marquis ; Molière, cette fois, travaille à la même œuvre que Descartes. C’est la scolastique médicale qu'il attaque, comme c'est la philosophie scolastique qu'il frappe encore après Descartes dans les personnages tout fictifs des Marphurius et des Pancrace, et du maître de philosophie du bourgeois gentilhomme. La faculté de médecine, au dix-septième siècle, est, plus encore que la Sorbonne, une ruine d'un autre âge; toutes deux ont rempli leur mission en interprétant, celle-ci Aristote, celle-là Hippocrate et Galien; elles ne sont plus désormais qu’un obstacle aux progrès de la médecine et de la philosophie. C’est la Sorbonne qui obtient du parlement ce fameux arrêt de 1624 défendant, à peine de punition corporelle, à peine de la vie, d'enseigner aucune maxime contre les auteurs approuvés. C’est la faculté de médecine unie à la Sorbonne qui en sollicitait un second, que le bâton de Sganarelle fit ajourner, que l'arrêt burlesque de Boïleau condamna au néant. Boileau couvre la Sorbonne et la faculté de médecine du même ridicule ; ainsi fait Molière avec la même arme. Ils ne sont en cela, l’un et l’autre, que les auxiliaires de Descartes, car la médecine de Descartes est une attaque contre celle de la Faculté, comme sa philosophie en est une contre Celle de la Sorbonne; et c'est le Descours de la Méthode qui porte à l'une et à l’autre les premiers coups.

Voyez plutôt si la faculté de médecine ne méritait pas mieux encore que la Sorbonne les sarcasmes de Molière et de Boileau et l'hostilité de Descartes. Harvey a découvert la circulation du sang dès 1619, 1l l'a exposée dans un livre en 1628. Or, le second Riolan, professeur et doyen de ladite Faculté, anatomiste célèbre, mort en 4650, la repoussé et écrit contre elle; Guy-Patin, mort en 1672, également professeur et doyen, tout commé M. Purgon, dont il pourrait bien être le parrain, rejette aussi cette préfendue circulation. Pendant longtemps, jusque dans le cours du siècle suivant, la circulation du sang, les vaisseaux lymphatiques, le réservoir du chyle ne furent démontrés qu’au Jardin du roi, par suite de l'opposition dé la Faculté à les admettre. C’est qu’elle était forte et puissante cette ancienne Faculté, tout comme l'ancienne Sorbonne. Elle tint tête à Louis XI, elle triompha de Richelieu. La physiologie naît avec les travaux d'Harvey, d’Aselli, de Pecquet, de Bartholin; la Faculté repousse la physiologie avec toutes ces nouveautés. La chirurgie, qui règle ses progres sur ceux de l'anatomie et de là physiologie, porte ombrage à la Faculté ; elle exclut de son sein les chirurgiens et force ainsi Louis XIV à créer pour cet art exilé le collége royal de chirurgie ; la chimie commence à naître, ellé proscrit la chimie, l’antimoine, l’opium, le quinquina. Cette faculté, qui prétend empêcher que le sang circule, n'est-elle pas proche parente de ce ti bunal qui ne voulait pas, au teinps de Colomb, que

DESCARTES MÉDECIN, 341 la terre fût ronde, ni qu’elle tournât au temps de Galilée ?

Heureusement il y avait une autre médecine que celle qui se résumait tout entière dans la célèbre formule du Malade imaginaire ; À y avait d’autres hommes pour représenter aux yeux de l’histoire la vraie médecine et lui faire faire des progrès. Ce sont ces savants de tout pays qui ne considéraient pas la médecine comme une profession, mais comme une science, à qui l'on doit toutes ces découvertes que repoussait opiniâtrément la faculté de Paris ; qui, interrogeant le corps humain plus que les livres d'Hippocrate, ont perfectionné l'anatomie, fondé la physiologie et la chimie. Descartes fut un de ceux-là; mais, de même quil demeurait toujours philosophe en géométrie où en physique, la philosophie est aussi le but de ses études médicales, et leur imprime un cachet particulier. Justifiant le mot de Platon, que nul n’est philosophe qui ne possède à un haut degré la faculté de généraliser, Descartes s’attacha toujours aux principes des sciences plus qu'aux questions particulières. En philosophie, qu'est-ce que l'âme, qu'est-ce que la matière, quelles sont leurs natures? En physique, le système du monde; en mathématiques, la géométrie la plus élevée, l'application de l'algèbre à la géométrie : telles sont les questions générales qui l’occupent. En médecine aussi, il va droit à la question Capitale : Qu'est-ce que la vie? J usque-là, oh voyait le corps humain vivre et mourir sans se demander ce

que c’est que la vie, comme on voyait tomber les graves sans se demander sérieusement comment ils tombent. Les plus curieux et les plus savants atiribuaient volontiers la vie à la présence dans le corps d’un être particulier qui gouvernait ses fonctions, comme ils se contentaient de dire, pour expliquer bien des phénomènes naturels, que la nature avait horreur du vide. Les qualités occultes, les formes substantielles suffisaient à tout dans les sciences naturelles comme dans la philosophie, quand on ne recourait pas à des esprits inconnus pour en peupler les organes du corps et les astres du ciel. Descartes a fondé la biologie en expliquant le premier la vie d’une facon scientifique et naturelle.

Descartes, l'esprit le moins mystique que la Providence ait créé, habitué par ses travaux géométriques à voir les conséquences résulter nécessairement des principes, ne pouvant concevoir que les principes soient établis comme après coup en vue des conséquences, disposé par la simplicité des principes mathématiques et des principes mêmes de sa propre métaphysique à penser que les effets les plus nombreux et les plus divers peuvent dériver des causes les moins nombreuses et des lois les plus simples, repousse également et la supposition des qualités occultes et la considération des causes finales, comme une ressource commode pour la paresse et l'ignorance. Ce qui est faux un seul jour est faux de tout temps; mais ce qui est blämable aujourd'hui ne l'é-

DESCARTES MÉDECIN. 313 tait point ou l’était moins alors. La considération des causes finales n’est pas bonne partout : en géométrie, en physique, elle doit être exclue rigoureusement ; en médecine, elle est légitime, mais elle instruit peu. Elle ne doit venir qu’à la suite ou à défaut de la connaissance des causes efficientes, parce que la cause efficiente révélera souvent la cause finale, tandis que la cause finale ne nous découvre jamais la cause efficiente qu'il nous importe cependant bien davantage de connaître. Descartes eut le tort de rejeter absolument les causes finales, mais il eut raison de chercher avant tout les causes efficientes. Il en est résulté que sa médecine est toute mécanique, que le corps est pour lui une machine, que la vie n’est que le mouvement qui la fait fonctionner. Descartes est le chef d’une école de médecins qui se prolongea jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, celle des zatromécaniciens, qui fit échec aux éatro-chimistes et aux animistes , venus après lui. Cette théorie médicale elle-même est une conséquence presque mécanique des principes dont il partait et des circonstances de toute sorte au milieu desquelles il se trouva.

Qu'est-ce que le système des tourbillons de Descartes, ou mieux, qu est-ce, en général, que le système du monde, celui de Descartes ou celui de Newton, ou celui de la nature ? Laplace lui a donné son vrai nom : la mécanique céleste. Il suffit, disait Descartes, de l'étendue et du mouvement pour faire

le monde ; avec de l'étendue et du mouvement il était

donc engagé à construire non-seulement le grand monde, le monde céleste, mais le corps de l’homme dans ses moindres détails. Plus tard, quand la chimie eut fait ses premières découvertes, on céda aussi à la tentation d'expliquer tous les phénomènes de la vie par des actions chimiques; au temps de Descartes, la chimie n'était pas née. Quelle est, au contraire, la grande découverte contemporaine? La circulation du sang, C'est-à-dire, après la locomotion qui appartient * à la vie de relation, le plus mécanique de tous les phénomènes vitaux. La circulation du sang, qu'est-ce autre chose, en effet, qu’un simple phénomène d'hydraulique ? Le système vasculaire avec ses réservoirs, ses tuyaux et ses soupapes, qu'est-ce autre chose qu'une pompe foulante qui verse le liquide qu'elle projette darts le même réservoir qui l’alimente ? Il était bien séduisant de considérer ce grand phénomène comme le type de toutes les fonctions. C'est ce que fait Descartes, voué désormais au mécanisme en médecine. Le mécanisme en physiologie est une erreur, mais cette erreur était un progres. La mécanique n’est pas la physiologie; mais de là doctrine mécanique, de la chimie, de l'animisme, la vraie physiologie devait naître, et elle est née.

Ce qu’il faut donc chercher dans Descartes, ce n’est ni une médecine complète, comme s'il eût fait profession de guérir les malades, ni même une physiologieé prolonde et sûre, comme on pourrait à peine l’exigér aujourd'hui de nos plus doctes médecins,

DESCARTES MÉDECIN. ; 315 mais seulement une anatomie curieuse et singulièrement avancée pour le temps où il vivait, et, à défaut de l'explication vraiment physiologique des phénomènes vitaux, une interprétation savante des fonctions organiques et de l'embryogénie. Cherchonsy surtout la confirmation de cette vérité historique oubliée, de cette vérité philosophique méconnue, que Descartes ne crut pas possible et qu'il n'est pas possible en effet de séparer l'étude de l'esprit de celle des organes.

Tout le monde sait que le Discours de la Méthode, accompagné de la Dioptrique, des Météores et de la Géométrie, fut le premier ouvrage que publia Desartes en 14637. Mais le Descours de la Méthode n'est ni le premier ouvrage dont Descartes conçut l'idée ou entreprit l'exécution, ni celui qu'il considérait comme le plus important de tous ses écrits. Le Discours de la Méthode n’est, au contraire, donné par Descartes que comme l'annonce et l'attente d'un ouvrage plus considérable commencé depuis longtemps et qui ne fut jamais terminé : le Monde, ou le Traité de la lumière. Or, le Monde, dont font partie les traités de / Homme et de la Formation du fœtus, est construit sur le plus vaste de tous les plans, et représente ou devait représenter la philosophie telle que la comprenait Descartes. Au lieu de réduire la philosophie à l'objet des Méditations métaphysiques, Descartes embrasse dans ses limites l'univers entier, le ciel et ses phénomènes, les corps animés et les plantes, les animaux et

l'homme. Ge n’est qu'après avoir traité de toutes ces choses et en dernier lieu du corps humain, que Descartes se proposait de parler de l’âme raisonnable et de montrer « qu'il est besoin qu’elle soit jointe et ugie étroitement avec le corps, pour avoir des sentiments et des appétits semblables aux nôtres et ainsi composer un vrai homme. » C'est-à-dire que ce que nous regardons aujourd’hui comme le principe même de la philosophie cartésienne, ce qui nous semble la composer fout entière, n’en est pour Descartes luimême qu'une partie, la dernière, je ne dis pas la moins importante. Le Monde était l’œuvre favorite de Descartes ; il y travailla toute sa vie. Commencé longtemps avant le Discours de la Méthode, i était encore à Stockholm l’objet de ses pensées. « Mon Monde est un de ces fruits qu’on doit laisser mürir sur l'arbre et qui ne peuvent trop tard être cueillis. » Descartes luimême, de son vivant, ne le jugea jamais assez mür, et en condamna au néant, après sa mort, les ébauches imparfaites.

Bien que Clerselier ait publié les fragments du Monde, nous n’avons de cette vaste et belle ordonnance que le plan, assez souvent et assez nettement tracé, 1! est vrai, pour construire en esprit le monument qu’il était dans les desseins de Descartes d’élever de ses mains, et dont le Discours de la Méthode n'était qu'une annonce et comme une distraction. Nous ne voulons pas entreprendre cette grande restauration, bien qu’un tel travail ne fût pas inutile :

DESCARTES MÉDECIN. 317 on a maintes fois, en effet, exposé dans le détail les différentes parties de la philosophie cartésienne ; mais peut-être n'a-t-on jamais bien mis ces parties différentes à leur place véritable et dans leur vraie perspective, pour n'avoir pas suivi les indications si précises du Discours de la Méthode, des Lettres et de divers traités. Nous voulons seulement montrer quelle place occupait dans l’œuvre mutilée de Descartes l'étude de la physiologie, ou plus exactement du corps humain, et donner une idée générale de la médecine cartésienne.

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