‹ L'âme et le corpsChapitre 38 sur 44 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Malgré toutes les facilités que M. Moreau se donne, il ne parvient pas à prouver la dernière partie de sa thèse, la plus neuve, la plus importante, la plus curieuse assurément, à savoir, que la supériorité des facultés imtellectuelles est la conséquence d’un état mor-

bide du système cérébral, que le génie est une névrose. Je laisse à décider aux médecins si, comme le prétend M. Moreau, toute affection nerveuse a pour effet premier et immédiat d'exciter outre mesure la vitalité ; si la faiblesse, la dépression, la langueur, la torpeur ne sont nécessairement que des apparences trompeuses ou des effets secondaires ; j’admets le fait, incapable d'en prouver la fausseté. L'auteur établit fort bien, même au jugement d'un simple psychologue, que la surexcitation du cerveau, comme de tout organe, a pour résultat d'activer, d’exagérer les fonctions de cet organe ou le jeu des facultés qui en dépendent, par conséquent stimule l'énergie de l'intelligence, multiplie les idées et les souvenirs, échaufte l'imagination et la parole. Il décrit fort bien l'état physique qui accompagne ou produit l'inspiration et prouve qu’on peut la provoquer ou produire un état analogue par des procédés qui n’ont rien de spirituel ou de poétique, par exemple par l'absorption de certaines substances toxiques ; mais c’est là tout ce que M. Moreau a le droit de conclure, parce que c’est là tout ce qu'il démontre. Encore ne faudrait-il pas dire aussi absolument que «les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés intellectuelles sont celles qui donnent naissance au délire. » Ce superlatif peut, sans mconvénient, et même avec avantage pour la rigueur et la vérité, être ramené au positif. J'admets donc que la folie puisse accompagner la raison et le génie, et même qu'un accès de

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME, 257 manie puisse être pour le Tasse une source d’inspiration poétique. Mais, pour m’amener à croire que le génie est une névrose, 1l faudrait me démontrer deux choses : la première, que tout développement des facultés intellectuelles est un état maladif, a une cause morbide ; la seconde, que le génie n’est qu’une surexcitation des facultés intellectuelles. Or je cherche vainement dans le livre de M. Moreau une preuve de la première proposition, et jy trouve une preuve éclatante de la fausseté de la seconde.

On pourrait se récrier et dire à l’auteur, en le voyant ranger si imperturbablement les grands dévouements et les grands crimes parmi les effets de la fohe ou d’une affection nerveuse, et enrégimenter les scélérats, les héros et les grands hommes parmi les alhénés ou les malades : « Quoi donc! vous jugez au rebours de tout le monde ; vous ne faites grâce à personne de ceux que l’on admire, et vous ne condamnez aucun de ceux que l’on condamne; plus grand est le crime, plus facilement vous labsolvez au nom de la maladie; plus belle est l’action vertueuse, moins vous l’admirez, ne voyant en elle qu'un effet contraire d'une cause identique ; plus grand est le génie, et plus la maladie vous paraît intense et la folie voisine. » Mais M. Moreau déteste les phrases, 1l ne veut pas qu on s'indigne ; d’ailleurs c’est un lieu commun : il y a longtemps qu’on a accusé, à tort ou à raison, plusieurs médecins des asiles de voir dans presque tous les hommes des hôtes naturels ou des

échappés de leurs maisons. Mieux vaut une preuve qu'une phrase emphatique, et la démonstration que l'indignation.

Ce serait, selon les règles naturelles de toute discussion, à M. Moreau de fournir la preuve de ce qu’il avance ; je ne désespère pas pourtant de montrer que tout développement, et même toute surexcitation des facultés intellectuelles n’est pas nécessairement un état morbide. En ce moment, je suis en repos, dans une atmosphère tempérée, mes muscles sont relächés, mon sang circule dans mes artères avec une vitesse ou une lenteur régulière de soixante pulsations à la minute, ma respiration est calme, l’ordre, la santé sont partout dans mon corps. Je me lève, mes muscles se contractent ; je sors, il fait froid dans la rue ; je marche vite, je cours, mon sang circule plus rapidement, ma respiration devient plus courte et plus précipitée ; je fais un effort énergique pour franchir un obstacle, soulever un fardeau, me voilà tout en sueur. Suis-je malade ? Non, assurément; faire effort, déployer son énergie physique, c’est agir, c’est vivre. L’accélération de mon pouls, ce n'est pas la fièvre ; la contraction volontaire de mes muscles, ce n’est pas une convulsion ; je suis dans un état violent, sans doute, mais sain et régulier. De même, tout à l'heure, je pensais à peine, Je rêvais, c’est-à-dire je n’avais que des idées indifiérentes, mais sensées, je laissais aller mon esprit sans le conduire, je me reposais enfin d’esprit comme de corps; maintenant je recueille mes idées, j'ar-

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 259 rête volontairement ma pensée sur un objet, je réfléchis. Il se produit, dit-on, dans ma tête, pour amener ce résultat, une érection cérébrale, que je sois un grand génie ou un esprit médiocre, il n importe; qu’il doive sortir de mon travail un Duscours de la méthode ou les lignes que voici, le travail peut être le même si la valeur des œuvres est fort difiérente. de suis, si l’on veut, dans le feu de la composition qui enflamme les écoliers et les mauvais poëtes aussi bien que les maîtres et les grands écrivains ; je suis dans un état d'inspiration impuissante ou féconde , car tout est relatif; c’est encore un état violent, ce n'est pas un état morbide, Mon cerveau fonctionne régulièrement encore, quoique plus activement que tout à l'heure; l'érection cérébrale correspond à la contraction musculaire, l'énergie de mon attention à l'énergie de l'effort physique. C'est agir encore, c'est encore vivre, que de faire travailler l'organe de l'intelligence et de faire penser l'esprit, Je cours plus de risques en sautant un fossé de gagner une courbature, ou une pleurésie en transpirant, qu'en restant sur mon fauteuil auprès de mon feu ; je m'expose davantage à devenir malade, mais je ne le suis pas encore et ne suis pas nécessairement plus près de l'être; le résultat le plus sûr de mon violent exercice, c'est que je me sentirai bientôt fatigué, Il en est de même du travail de ma pensée et de l’organe intellectuel : je puis, si j'abuse de mes forces, si je prolonge la veille et l'érection cérébrale, gagner une migraine, je

puis même sentir mes idées s’obscurcir et naître l'hallucination ; mais, pour le moment, je ne suis pas encore malade et il n’est pas nécessaire que je le devienne. Le danger le plus probable que je coure est le besoin de repos, de distraction ou de sommeil. Si tout développement, si toute excitation des facultés intellectuelles, plus vive que le train habituel de la rêverie ou de la pensée banale, était un état morbide, tout effort musculaire le serait également ; chaque organe en fonction serait un organe malade; la digestion active des aliments, une sorte de gastrite ; l'accélération du pouis dans le travail manuel, un mouvement de fièvre; il faudrait ne pas vivre pour se bien porter, et ne pas penser pour n'être pas sur le chemin de la folie.

Est-il plus vrai que le génie soit «la plus haute expression, le nec plus ultra de l’activité intellectuelle, » de telle sorte qu'il suffirait de concevoir que la surexcitation de l'organe dépassât certaines limites, en decà desquelles est la santé, que l'énergie du travail intellectuel franchît les bornes correspondantes, qui séparent également la santé et la maladie de l’esprit, pour trouver au delà le génie ou la folie? Il y a deux choses très-différentes qu il importe de ne pas confondre : la force et l'effort, la puissance virtuelle et le développement actuel de la puissance. Autre chose est l'esprit médiocre ou le génie, autre chose le travail, l'exercice de cette intelligence ordinaire ou supérieure. Un homme de génie est toujours tel,

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 261 même quand son intelligence sommeille : c’est Hercule au repos. Sa force ne consiste pas dans ses travaux, ses travaux la manifestent, elle réside dans ses muscles. Un pygmée fera des efforts herculéens, maïs il aura toujours la faiblesse d’un pygmée. Un sot est toujours un sot, et, quelque effort d'esprit qu'il fasse, il ne dira que des sottises; surexcitez tant que vous voudrez son esprit, faites-lui franchir les limites fatales, ce ne sera qu’un sot en délire. Ce n'est pas non plus l'effort, ce n’est pas le travail exagéré, ce n'est pas la surexcitation même maladive de l'intelligence qui fait le génie, c’est Ja vertu naturelle d’une intelligence supérieure, un je ne sais quoi, le génie enfin, qui, faisant effort, fonctionnant, surexcité même, si vous le voulez absolument, au delà des bornes de la santé, produit les grandes œuvres.

Pour prouver que la surexeitation anomale de l’organe cérébral développe, élève les facultés intellectuelles et les « fait briller d’un éclat inaccoutumé, » M. Moreau cite des paysans qui, à l'approche de la mort, raisonnent comme un livre sur la morale et le néant des choses humaines, des jeunes filles ou des jeunes gens qui récitent ou improvisent des vers, qui chantent en faisant des points d'orgue et des foritures, qui parlent avec loquacité ou tiennent des discours pleins de eurs de rhétorique dans des accès de délire. Les fleurs de rhétorique qu’aime si peu M. Moreau ne sont pas, que je sache, la vraie éloquence, ni les fioritures, la belle musique; quatre ou cinq

vers debout sur leurs pieds, ne fussent-ils pas une réminiscence, ne sont pas une ode de Pindare, et la prédication morale du paysan moribond n’était pas, sans doute, une oraison de Bossuet. Le génie, le talent même, n ont rien à voir dans tous ces exemples; j'y reconnais des intelligences médiocres dont une crise cérébrale ou nerveuse stimule extraordinairement l'activité et qui demeurent médiocres dans leur travail comme dans leur repos, dans la maladie comme dans la santé. Elles s’exaltent sans s'élever, leurs pensées sont plus nombreuses ou plus tenaces sans avoir plus de prix, les visions de leur imagination plus colorées sans être plus belles, leurs souvenirs d’une précision parfois surprenante sans utilité ni à-propos. En un mot, leur état, c'est Le délire, c’est l’inspiration si l’on veut; mais le délire provoque l'effort, stimule l’activité de la pensée, il ne donne pas le talent. Qui donc ne s’est pas quelquefois senti inspiré, quitte, une fois refroidi, à ne trouver que boursouflées et communes les :pensées de l'enthousiasme? L’inspiration surexcite les cerveaux de toute capacité, les esprits de toute valeur, ceux de M. Jourdain ou de M. Prudhomme; elle n'en fait pas des hommes de talent, mais des bourgeois d'autant plus ridicules que leur sottise s’épanouit plus librement et se donne plus de carrière sous cette influence expansive. La fièvre, l'agonie, le délire ou toute autre cause ne peut faire sortir, en les surexcitant, des organes ou de l’esprit

que ce qu ils contiennent, que ce dont ils sont capa-

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 263 bles, Vous aurez beau presser un mur, dit un proverbe, vous n’en extrairez pas de l'huile. Si j'étais ivre ou fou et que j’eusse le vin ou la folie musicienne, je pourrais faire beaucoup de musique, mais quelle musique, là est toute la question. Si je rêvais que le diable me joue une sonate, il faudrait que je fusse Tartini pour que le souvenir de mon rêve füt un chefd'œuvre. Un accès de folie a pu inspirer le Tasse comme tout autre faiseur de vers; c'est parce qu'il était fou peut-être qu'il chantait, mais c'est parce qu'il était le Tasse qu’il chantait si bien. Il faut que ce soit déjà le génie qui délire, pour que le délire soit encore du génie,

Si M. Moreau prouve quelque chose à ce sujet, c'est précisément le contraire de cette proposition maintes fois et bruyamment annoncée dès le début, à savoir, que le génie est «une exaltation des facultés intellectuelles et une névrose. » Je n'ai pas oublié cette inconnue, ce quid divinwn qui a si bien trompé l’espérance que j'en avais pu concevoir. Il suffirait à lui seul, et c’est justice, pour réduire à néant la dernière conclusion de l’auteur. C'est une entrave que, dans un moment de plus grande clairvoyance, il s'est mise aux pieds et qui l'empêche d'atteindre son but. Ce que M. Moreau décrit longuement dans tout son ouvrage, ce dont il devine ou croit deviner la présence dans l’organisation des grands hommes à la lumiere de la loi d'hérédité, c’est un certain état morbide qui, selon lui, favorise l'accomplissement des

fonctions intellectuelles ; mais en quelques mots et sous forme de parenthèse il reconnaît une autre condition, « la première, la plus importante, sans doute, et qu’on peut dire la condition par excellence, à savoir, certaines qualités intrinsèques qui sont de l'essence même de l'organisation. » De ces deux conditions, la première ne fait pas le génie, elle favorise seulement en surexcitant l'organe malade, l'exercice des facultés intellectuelles, de l'esprit médiocre aussi bien que de l'esprit supérieur ; c’est la seconde, selon ces paroles de l’auteur, qui seule constitue le génie.

Pour ne laisser aucun doute, M. Moreau cite ce passage de M. Réveillé-Parise : « La plus étroite organisation possible du cerveau n'exclut pas l'enthousiasme: mais les résultats sont sans valeur. L'esprit de secte, de parti, de coterie, peut monter la tête ou l’échauffer, ce ne sera toujours qu'une chaleur stérile ou sans lumière. Mais faites que cette action se passe dans une tête heureusement organisée, c'est alors que les sciences et les arts s'enrichissent, que le génie travaille à ses œuvres d’airam. Le livre de vie et d’immortalité n’est ouvert qu à ceux qui ont ces hautes prérogatives. » Et il ajoute en son nom quelques lignes que nous avons déjà citées : « Autrement le génie serait aussi commun quil est rare, par la facilité que chacun aurait de s'en procurer à l’aide de quelques excitants cérébraux... Sous ces réserves, nous croyons que personne ne saurait se reluser à

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’'IDIOTISME. 265 regarder les troubles cérébraux comme une condition héréditaire propre à favoriser le développement des facultés intellectuelles. » Ce que M. Moreau appelle des réserves, c’est une belle et bonne contradiction, c'est un démenti formel donné à sa conclusion. De quel droit, en effet, après avoir écrit ces quelques lignes, peut-on me dire avec une singulière assurance et s'efforcer de me prouver par tout un volume que « le génie n’est qu’une névrose? » Cela est faux et j'en appelle de l’auteur du livre tout entier au Jugement de celui qui a écrit la page 398. J'ai donc fait erreur, quand je disais au commencement que M. Moreau n'exagère aucune de ses pensées ; je le croyais d'abord, je me rétracte. Que fût devenu le livre de M. Moreau, quel intérêt de nouveauté sa doctrine eûtelle offert, s’il eût dit simplement : « Je ne sais ce qu'est le génie, sa nature est inconnue; je remarque seulement que les maladies nerveuses qui surexcitent l'activité intellectuelle des fous et des esprits médiocres, Surexcitent également celle des hommes de génie? » C'était réimprimer un chapitre de tous les traités d’aliénation mentale. On cède facilement au désir de présenter sa pensée sous une forme nouvelle, piquante, originale, et cela est permis dans une œuvre d'imagination; mais dans l'exposition d’une théorie scientifique il faut se tenir en garde contre ces petites tentations, ne jamais altérer sa pensée en visant à lui donner une forme originale, surtout ne jamais la transformer et la contredire.

Ce n’est pas la seule fois que M. Moreau ait sacrifié le vrai à l'agrément de la forme, la rigueur à l'esprit, la lumière à la sonorité, enfin, sa propre pensée, sa pensée sérieuse à la fantaisie de l'écrivain humoriste. Mens sana 1n corpore sano, veut dire assurément pour le plus petit latiniste que l'esprit est szën quand le corps est sain. Mais quel chapitre banal que celur où l’on développerait cette vieille maxime? Il serait bien plus nouveau, bien plus joli de la contredire! On traduit alors mens sana par une grande intelligence, sachant fort bien, assurément, qu'on prête à Juvénal et au public qui a adopté l’adage une pensée qu'ils n'ont jamais eue, que le mot latin se refuse à exprimer, qui détruit le parallélisme des deux termes de la comparaison; et, séduit par le plaisir d'inscrire en tête de son chapitre un titre ingénieux et attrayant, de donner un démenti à la sagesse des nations, on se dément encore soI-même,

Mens sana in corpore sano demeure une vérité; «le génie n’est qu'une névrose, » reste une erreur et une contradiction à la vraie pensée de l’auteur. Le génie, c’est le quid divinum. Quelle est la nature de ce quid divinum? Oubliant un instant la pathologie et les névroses de toutes sortes, M. Moreau répond, cette fois sérieusement, mais sans preuve, que c'est une condition particulière inconnue de l’organisation. Voilà pourquoi il est et je le déclare encore matérialiste, à moins qu'il ne veuille admettre expressément l'hypothèse de Ch. Bonnet sur la parité de toutes les

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 267 âmes humaines, sinon de toutes les âmes des bôtes et des hommes.

Ce nest pas la critique d’un livre nouveau que j'ai voulu faire en parlant de l'ouvrage de M. Moreau, mais l'examen d’un grave système et la réfutation dé ce Système, parce qu'il me paraît faux et fécond en applications dangereuses ; c’est pourquoi, ] espère on pardonnera la sévérité de quelques jugements; la désapprobation ne s'adresse qu’à la doctrine. Je ne méconnais pas le talent et la science de l’auteur, Je ne conteste pas la vérité des nombreuses théories physiologiques incidentes que son livre renferme, parce que je résume cette critique impartiale et nécessaire en insistant sur les défauts du système.

Une fächeuse incertitude règne dans les prine ipes ; si l’homme est composé d'organes et d’un principe immatériel, il faut étudier aussi ce principe immatériel, sous peine de ne point démontrer, malgré tous les efforts, et quand bien même ce serait le vrai, que l'unique cause de la diversité des intelligences est la

variété des organisations. Si l’homme n’est qu'un corps organisé, si le cerveau pense, il n’y a rien à démontrer, et le > livre est inutile. Dans l'intérêt du système, 1 allait avoir une croyance, la professer tout haut, au lieu de se retrancher dans une fausse

indifférence et dans une neutralité impossible. L’argumentation manque de rigueur; la loi d’hérédité et

la loi d’innéité, la ce de presque tous les désordres organiques et des faits intellectuels ou moraux

les plus ordinaires comme les plus singuliers à un vice identique du système nerveux, sont des moyens de tout expliquer en apparence; mais l'usage en est arbitraire et la valeur douteuse. Les pensées principales qui constituent lé fond du système sont exagérées et contradictoires, elles se détruisent réciproquement. Le livre dément le titre, et une demi-page réfute le livre tout entier. On m’annonce un traité de psychologie morbide, et c’est un traité de pathologie organique qu'on me donne; la psychologie en est rigoureusement exclue, le nom seul en a place sur la couverture. On promet dans un sommaire , dans un argument, dans l’épigraphe et dans la table des matières, au commencement et à la fin du livre, de me démontrer que le génie est une maladie, et c'est le contraire qu’on me prouve. Il ne reste rien du système que des épisodes, sans doute fort savants, et des membres épars qui ne forment plus un corps.

Stahl, qui était cependant plus physiologiste que philosophe, a écrit quelque part cette pensée qui va droit comme à son adresse au livre de M. Moreau : Philosophiam contemptui habitam per totam vitam hominis se ulciscr.

LE

En 1836, un jeune médecin, surveillant de la division des aliénés à l’hospice de Bicêtre, avançait deux opinions toutes nouvelles et également hardies sur l’aliénation mentale. La première, c’est qu'il peut exister un état de l'esprit tel, qu'à la raison la plus apparente et d’ailleurs la plus entière se joignent de fausses perceptions, des illusions, des hallucinations isolées ou continues, symptômes ordinaires ou même partie intégrante et capitale de l’aliénation mentale: que la folie et la raison peuvent ainsi, pendant une vie tout entière et une longue vie, marcher côte à côte, se mêler sans que l’une empiète sensiblement sur l’autre, sans que la raison qui demeure amène à

1 Du démon de Socrate, par M. Lélut, membre de l'Institut.

résipiscence l'esprit égaré par l’hallucination, sans que Ja contagion de la folie envahisse à son tour la raison saine et l’ordre des idées qu'elle a respectées tout d’abord. Les esprits où, la raison et la folie se trouvent ainsi comme mariées l’une à l’autre auraient été de tous temps plus nombreux qu'on ne pense; et, comme c’est être fou en définitive, plus ou moins fou, que de ne pas posséder la plénitude de sa raison sur toutes choses, tous les fous ne seraient pas dans les asiles ; il y en aurait partout, dans les salons comme dans les rues, mêlés aux affaires politiques comme aux relations commerciales, faisant illusion aux autres, les habiles exceptés, comme ils se font illusion à eux-mêmes.

Quel ne dut pas être l’étonnement général en présence d’une pareille thèse? Chacun, comme Sosie, dut se tâter avec inquiétude, repasser attentivement toutes ses pensées, toutes ses actions, observer avec anxiété parents, amis, étrangers, pour se bien assurer qu'il ne vivait pas au milieu d'insensés et qu'il jouissait lui-même de tout son bon sens.

La seconde opinion que proposait encore ce jeune homme, c’est que les meilleurs esprits, les plus grands génies même, n'ont jamais été à l'abri de ce danger ou de ce mal; c’est que Socrate, le plus vénéré de tous les païens, n’est qu'un visionnaire, un halluciné, en un mot, un fou, qui puisait dans l’hallucination sa force et une partie de sa sagesse. Il aurait suffi de faire sur bien des hommes qui passent aussi pour des

LE DÉMON DE SOCRATE, 271 génies de tous points admirables ce même travail de recherches historiques et d'observations physiologiques et psychologiques à travers les âges, pour en trouver un bon nombre aussi dignes de notre admiration que. Socrate, et dignes également du nom d'hallucinés et de fous.

Quelles ne durent pas être, à cette seconde hardiesse, les récriminations des philosophes et de tous les admirateurs de Socrate et de quelques autres encore dont on pouvait deviner à certains traits la ressemblance avec ce sage insensé ?

M. Laromiguière , étonné de tant de hardiesse . gourmanda le jeune homme; ce fut inutilement. De ious côtés s'élevèrent les réclamations et les sarcasmes, dans les conversations, dans les journaux, dans les livres. Les uns, prenant le parti non-seulement de Socrate, mais de tous les grands génies et sinstituant leurs défenseurs, proclamèrent que la folie est une maladie des petits esprits, mais qu'elle respecte les grandes intelligences, et que, si quelques-unes pensent et agissent autrement que le vulgaire et à peu près comme les aliénés, c’est l'excès du génie que nous méconnaissons et prenons pour folie, ce sont des manifestations extraordinaires par lesquelles ce génie se révèle; l’extase des grands hommes n’a rien à voir avec les hallucinations bourgeoises des petites gens. D’autres réclamèrent pour les philosophes, pour les lettrés seuls le droit de juger les actes ct les pensées des hommes, surtout des

hommes illustres; ils abandonnaïent volontiers à la médecine le cadavre de celui qui fut grand par l’esprit; mais cet esprit, ses œuvres, Son caractère et ses mœurs, ils voulaient les juger en premier, unique et dernier ressort. Médecins aliénistes, disaient-ils, puisque c’est ainsi qu'on vous nomme, restez dans vos asiles, tâchez d'y guérir les malheureux confiés à vos soins, et ne venez pas arracher à notre admiration séculaire les Socrate et les Pascal, et inscrire rétrospectivement leurs noms et leurs mémoires sur vos registres d’aliénés, ne les pouvant enfermer eux-mêmes, par le seul motif qu'ils ne sont plus. Raïsonnez tant qu’il vous plaira sur les douleurs qu'éprouvait Pascal aux entrailles ou à la tête, approuvez ou désapprouvez à votre aise les ordonnances de ses médecins vos confrères, mais arrêtez-vous là ; le reste n’est pas de votre “domaine. Socrate, Pascal hallucinés, fous! Holà, vous touchez à notre bien, c’est à nous qu'il appartient d'en connaître. D’autres enfin murmuraient en silence ; accoutumés à admirer Socrate et quelques autres, à voir en eux la sagesse même, ne supportant pas l’idée qu'on püt toucher à des idoles vénérées depuis des siècles, ils protestaient par leur silence, et, sans repousser l'accusation , ils admiraient de plus belle.

C'était bien mal plaider la cause de ces grands génies accusés de folie, la cause même de la raison humaine, que de ranger les hommes en deux catégories, de donner les uns en proie à la folie, et de tracer

LE DÉMON DE SOCRATE. 273 devant les autres un abîme que le fléau ne püt franchir; comme si la maladie, aussi bien que la mort, ne s’abattaitpaségalementsur tous, et la folieaussi bien que lesautresmaux. Autant eût valu faire du premier coup les grands génies immortels. Ne relève-t-on pas bien mieux la dignité de celui qu'envahit le mal terrible de la folie, en proclamant ce qui est vrai, à savoir, que la folie est une maladie comme une autre, corporelle, organique, comme une colique ou une migraine, et que les grands esprits ne peuvent pas plus se défendre de celle-là que des autres? Était-ce encore bien raisonner et bien servir les intérêts de l'humanité et de la science que d'interdire aux médecins de chercher à connaïtre et à Juger les actes et les pensées de leurs malades ou de ceux qu'ils supposent tels ? D’abord, c'est nier l'influence incontestable , quoique mystérieuse, des organes sur l'esprit, et c’est rompre en visière à l'opinion commune. Demandez donc au juré pourquoi si souvent il admet des circonstances atténuantes au crime de l'accusé qu’il condamne, lorsque d’autres en verraient plutôt d’aggravantes ; c'est qu'il craint que la hache ne frappe un aliéné qu'on pourra transporter, si sa folie devient manifeste, des galères aux petites-maisons. Demandez à l'avocat aux aboiïs quelle est sa dernière ressource, son argument désespéré, quand il y va de la vie pour son client et que le crime est avéré; plaider l’ahiénation, voilà le grand cheval de bataille avec lequel on effraye la conscience timorée des juges. S’abstenir

était plus sage ; mais se taire n’est pas répondre; le silence et même l'admiration n'écartent pas l’accusation de folie portée sur l’objet qu'on admire; peutêtre même le silence serait-il pris pour de l’impuissance Où pour un consentement honteux qui n'ose se produire.

Où en sommes-nous aujourd’hui?

Aujourd'hui, après avoir ajouté en 1846 dans l'Amulette de Pascal un nouvel exemple à celui de Socrate et un nouveau membre à la famille des fous sublimes et méconnus, M. Lélut devenu membre de l'Institut et aliéniste d'expérience et de renom, n’a pas modifié une seule ligne au premier écrit du jeune médecin de Bicêtre, il fortifie au contraire ses anciennes opinions de considérations nouvelles et de nouveaux exemples.

Avant de dire quelle nous paraît être la valeur de : cette singulière interprétation du démon de Socrate, nous voulons savoir si à M. Lélut qui n'a rien concédé on a concédé quelque chose depuis vingt-cinq ans, s'il a fait quelques adeptes, si Le paradoxe d’autrefois est devenu une vérité reconnue.

M. Lélut se flatte, dans la préface de la seconde édition, d’avoir amené à lui, sinon le gros public incai pable d’opiner sérieusement en pareille matière, au moins le public des médecins, des lettrés, des philosophes; et pour quelques-uns d'entre eux il ne semble pas qu'il ait tort. Il se vante même d'avoir remporté la plus belle de toutes les victoires, en gagnant

LE DÉMON DE SOCRATE. 275 ses plus ardents et ses plus habiles contradicteurs, qui auraient accepté, bien mieux, dépassé, sinon ya propre pensée, du moinsses paroles. M. Sainte-Beuve serait un des nouveaux convertis. Je ne sais ce que pensera de cette prétention le spirituel auteur des Causeries du lundi, mais il faut reconnaître, en lisant certaines pages de son second volume, que s’il maintient sa première opinion sur Pascal et se porte toujours garant de sa raison mise en doute, il accepte la thèse générale de M. Lélut, et semble abandonner Jeanne Darc, dont cependant on ne lui a jamais demandé positivement le sacrifice. Les médecins eñ grand nombre se seraient rangés à l’avis de M. Lélut, les médecins des asiles surtout. Deux fous comme Socrate et Pascal, quelle bonne fortune! on ne la rencontre pas tous les jours. Quel malheur qu'ils ne vivent pas de notre temps ! Quelles belles observations psychologiques et médicales on ferait sur de tels sujets, et quels hôtes aimables au prix de ces maniaques et de ces idiots dans le palais desquels on est réduit à vivre ! Mais les philosophes tiennent bon, pour Socrate surtout, et ne veulent pas voir en Socrate autre chose qu’un sage.

M. Lélut nous semble pourtant avoir gagné quelque chose dans ce long débat. Il a conquis du terrain, beaucoup de terrain, mais il n’a pas encore tout gagné. Il a gagné le principal, j'espère qu'il a perdu ow perdra quelques-uns des coups qu'il a joués, les moins importants, et surtout je le souhaite.

Avant de s’accorder, en toutes choses il faut commencer par s'entendre. M. Lélut a voulu prouver deux choses très-distinctes et très-séparables. La première, que la folie, sous forme d'hallucinations isolées et partielles d’un seul sens, quelquefois même continues et collectives de plusieurs organes, peut coexister avec la raison, de telle sorte que le malade (car ily a véritablement maladie), trompé comme le plus vulgaire de tous les hallucinés par un sens ou par plusieurs, sur un seul ou sur plusieurs points, une fois ou à maintes reprises, jouisse cependant sur tous les autres objets et pendant toute sa vie de la raison la plus puissante et manifeste le plus grand génie. La seconde, c’est que Socrate et Pascal se sont trouvés, sans qu'il faille rien rabattre de notre admiration pour leurs œuvres, dans un tel état d'hallucination, de folie, ou de quelque nom qu’on le veuille appeler. Ou même M. Lélut n’a voulu prouver qu'une chose, la première, question générale et de doctrine, et il s’est servi de la seconde, question individuelle et purement historique, comme d’un double et éclatant exemple pour établir celle-là. L'une, la question générale, est à coup sûr la plus importante; c'est ce point que, selon nous, M. Lélut a gagné et complétement gagné. L'autre, le point historique, où Pascal et Socrate sont seuls en jeu et non l'humanité tout entière, n’est qu’accessoire; c’est celui que M. Lélut ne nous paraît pas avoir conquis. En distinguant bien ces deux choses, il n’y a pas de malentendu possible,

2" et 1l n'est pas nécessaire, pour défendre le bon sens de Socrate, de nier ce que l'observation prouve chaque Jour à qui veut l« faire, ou de recourir à des fins de non-recevoir et à des prétentions insoutenables. On peut accepter la thèse générale de M. Lélut sans aCCepter tous les exemplesqu’il apporte, comme on peut accepter une vérité sans admettre indistinctementtoutes les preuves dont on l’appuie. La vérité en général, et particulièrement cette vérité que M. Lélut veut établir, ne peuvent rien perdre de leur force, elles n’ent au contraire qu'à gagner à ce qu'on sépare les arguments et les exemples au moins douteux.

M. Lélut a voulu frapper un grand COUP qui emportät d'emblée une adhésion complète à son Opinion; il à choisi dans l’histoire ancienne et moderne les deux hommes que nous admirons ou aimons le plus, Socrate et Pascal. C’est un coup de maïître s’il réussit pleinement. C’est peut-être parce qu’il n’a pas eu ce succès complet et universel, c’est parce que M. Lélut n'a pas emporté d'assaut la condamnation de Socrate, sinon de Pascal, que sa thèse générale n’a pas été acceptée universellement et de prime abord ; la grandeur, l’étrangeté, l'incertitude des exemples ont nuï à la thèse qu'ils devaient établir, et la vérité en a souffert.

IL est hors de doute aujourd'hui, pour qui observe et raisonne, que l’hallucination peut se produire isolément, qu’elle peut se répéter et affecter toutes les formes, raisonnable, vraisemblable dans son erreur, ou bizarre et absurde, sans que la cervelle tout entière

du malade se détraque et que sa raison s'évanouisse. Cela peut être et cela est: vous coudoyez dans les rues de ces fous raisonnables, vous causez avec eux et êtes émerveillé de leur esprit et de leur bon sens. Nous ne nous étonnerons donc pas de l'absurde manie de ce diplomate qui éprouve le besoin d'imiter de temps à autre le chant du coq et de battre des ailes avec ses bras : nous souhaiterons seulement qu'il ne fasse partie d'aucun congrès, parce qu'il pourrait bien un jour délirer sur d’autres points; et cependant il se pourrait faire qu'il débattit mieux que personne les intérêts de son pays, quitte à s’esquiver de temps en temps de la séance pour satisfaire à sa manie. Nous reconnaîtrons même, puisque nous admettons le principe, que Socrate pouvait, s’il eût été halluciné, s'il eût été fou, enseigner comme il a fait la jeunesse d'Athènes, vivre et mourir comme il a fait; nousirons plus loin, et nous dirons que ses hallucinations, au lieu d’étouffer sa raison, auraient pu la rendre, un point excepté, plus puissante encore que s'il n'eût été que sage, au lieu d’être fou, en lui inspirant une plus haute idée de sa mission etune plus grande confiance en lui-même: nous dirons enfin, pour aller jusqu’au bout de nos concessions, qu'il n’est pas démontré que Socrate n’ait pas été ce que M. Lélut l’estime; mais cette fois nous nous arrêterons et ne franchirons pas avec lui Le dernier pas.

Qu'est-ce que cela fait à la thèse générale de M. Lélut, que Socrate ait été ou non halluciné? Elle n'en

LE DÉMON DE SOCRATE, 279 est pas moins vraie, et ce qu'il y a de moins important dans le livre du Démon de Socrate, dans celui de l'Amulette de Pascal, c'est précisément le fait du démon et l'interprétation de l’amulette. M. Lélut ne se serait pas donné tant de peine, n aurait pas compulsé tant de textes grecs, tant de manuscrits indéchiffrables, pour traiter seulement deux points historiques dans la biographie de deux hommes célèbres.

Ne considérons done plus dans le Démon de Socrate qu’un fait curieux et obscur de biographie à éclaircir.

La méthode de M. Lélut est très-habile, et sa science des textes vaste et prolonde, Il commence par nous montrer Socrate tel, à peu de chose près, que nous le connaissons sur la foi de la tradition et de l'admiration des siècles, afin que, reconnaissant bien dans cette première peinture notre Socrate, le Socrate classique, le Socrate sage, nous soyons mieux convalricus plus tard de cette incroyable incurie des historiens et des philosophes modernes, qui ont lu et relu cent fois des textes innombrables et positifs, et ont passé, sans s’en douter, devant la question présente, ou se sont bouché les yeux pour ne pas la voir. Puis, dans un chapitre suivant, 1l nous fait à son tour, les textes grecs de Platon, de Xénophon, de Plutarque, de Diogène Laërce à la main, une histoire psychologique de 50crate toute nouvelle et toute différente. Ce peu de chose qui manquait à la biographie accréditée pour être complète nous est ainsi découyert et prend d'énormes proportions. Nous y voyons un Socrate, en-

fant bizarre, homme plus singulier encore, vêtu du même manteau et marchant pieds nus dans toutes les saisons, dansant et sautant seul et sans raison, visionnaire, halluciné, dès son plus jeune âge, puisqu’un oracle disait qu'il avait en lui un guide meilleur que dix mille maîtres. Ce n’est rien encore que cela : c’est lincubation de la folie qui éclatera bientôt au siége de Potidée. Là, en plein été, Socrate, debout, les yeux fixés sur le soleil, comme font certains aliénés frappés d'incurabilité, sans remarquer ceux qui l'entourent, demeure plongé dans une extase qui dure environ vingt-quatre heures. Cette extase fut la plus longue et la plus profonde, mais non pas la seule. Tous les historiens et les disciples de Socrate ont parlé de son démon ou esprit familier. Socrate croyait à la protection d'un génie qui lui défendait d’agir dans certaines circonstances, qui lui révélait quelquefois l’avenir : ce génie se manifestait à lui sous la forme d’une voix qu il croyait entendre. C'était une véritable hallueination de l’ouïe. Apulée fait même supposer que Socrate avait encore des hallucinations du tact. Il n’est même pas besoin de recourir aux disciples et aux historiens; c'est Socrate qui parle dans l'apologie de Platon et dans celle de Xénophon, comme il a parlé devant ses juges. Or sa principale défense consiste à dire qu’il croit aux dieux puisqu'il croit aux génies, et particulhèrement à celui qui l’inspire. On n’a aucune peine à comprendre que Socrate ait cru de semblables choses et qu'il n'ait point passé pour un fou aux yeux de ses

LE DÉMON DE SOCRATE, 281 contemporains, si l’on songe à la superstition et à la théodicée anthropomorphique des Grecs et des Romains. Ce que l’on comprend moins, c’est que la raison de Socrate ne se soit pas égarée tout à fait au milieu de ces hallucinations et de ces extases presque cataleptiques. Cela est cependant : Socrate, malgré le reste de raison et de génie qu’il conserva toujours, Socrate n’est qu'un fou, et l’Aumanité, qui s’enorgueillissait naguère des prodiges d'une raison sublime et créatrice, n'a plus qu'à se voiler la tête pour pleurer la perte désormais irréparable d'un de ses plus glorieux enfants.

Tout cela est exposé, développé, j'allais dire prouvé, tant l'argumentation est bien conduite, à l’aide des textes les plus incontestables ; et cette explication, elle est aux yeux de M. Lélut, et la seule vraie, bien entendu, et même la seule possible, la seule qui ne soit pas absurde : il faudrait, après avoir lu et médité la suite de ses textes, ou se taire ou confesser que Socrate était fou. Qu'un génie se soit en effet révélé lamilièrement à Socrate en lui parlant, c’est une absurdité insoutenable. Supposer que Socrate fût un lourbe qui aurait trompé et ses contemporains et ses disciples les plus chers, c’est faire à Socrate une injure bien autrement grave que l'accusation de folie, M. Lélut aurait eu quelques prédécesseurs dans son opinion hardie, Diderot et Barthélemy, qui, les premiers dans les temps modernes, auraient prononcé le mot de folie.

Malgré cette logique et cette abondance de preuves, nous ne sommes pas encore convaincu. L'opinion de M. Lélut est claire comme le jour; il explique toutes choses le plus simplement et le plus facilement du monde; le cadre de la folie une fois donné, les textes viennent s’y placer et le remplir comme d'eux-mêmes, Elle est donc bien séduisante sous ce rapport. Mais cette facilité même qu’on rencontre à tout expliquer avec une idée n’est-elle pas bien souvent un piége, et les choses humaines ne sont-elles pas bien plus compliquées que nous ne les faisons dans nos systèmes ? Une panacée est un mauvais remède, je m'en défie; Je me défie aussi des systèmes trop commodes et trop généraux. J'expliquerais trop de choses avec la folie : j'expliquerais Brutus, Archimède, qui, par parenthèse, ne sont que des sages pour M. Lélut et n'ont jamais eu d’hallucinations, ni d’extases ; j’expliquerais Numa et son Égérie, les devins, les prophètes, et même les miracles; tout ce qui embarrasserait ma raison à moi, je le mettrais sur le compte de la folie d'autrui. Voilà pourquoi cette accusation de folie portée contre Socrate m'est suspecte dès avant le réquisitoire.

L'accusé, c’est Socrate; juge impartial, je ne veux voir en lui ni le grand philosophe, ni l’objet de l'admiration des âges; mais seulement l’homme et le Grec de son temps. Or ce temps est bien loin de nous; deux mille ans et plus nous séparent de Socrate; il est bien difficile de faire de la psychologie à distance;

LE DÉMON DE SOCRATE. 283 il est déjà si difficile de faire de la simple et grossière histoire des masses ; il est plus difficile encore de faire dans de telles conditions de la physiologie et de la médecine, surtout de la médecine mentale.

Y a-t-il au moins des témoignages et des témoins irrécusables, ou avons-nous entendu à travers les sièeles le fou délirer ? Les témoignages sont nombreux, mais je demande à appliquer sur eux et sur les témoins dont ils émanent les règles de la critique historique, car l’insensé lui-même n’a pas parlé et n'a rien écrit.

Les témoins les plus importants sont Platon, Xénophon, Plutarque, Diogène Laërce. Je me défie déjà des deux derniers. Diogène, le compilateur le plus indigeste et le moins intelligent de l'antiquité, qui ne doit d’être lu qu'aux grands hommes dont il parle, me rapporte sur Socrate et sur les autres trop d'absurdités et de contes, pour que son témoignage en pareille matière ait une valeur sérieuse. Et cependant cet historien crédule ne dit qu’un seul mot du démon de Socrate : «Il prétendait qu’un génie familier lui faisait connaître l'avenir. » Rien autre chose. Plutarque lui-même n’est pas exempt du reproche de puérilité, de simplicité superstitieuse; d’ailleurs, c’est d'après Platon, Xénophon, et d’après des on dit qu'il parle. Et pourtant ce Plutarque s1 naïl RAR pas une opinion formelle et personnelle sur le démon de ,Socrate. Le petit traité qui porte ce titre est un dialogue

à la manière de Platon, où ne figure pas l'auteur.

Chacun des interlocuteurs dit en passant son mot sur le démon de Socrate, et ce mot n’est pas toujours favorable au démon. Il y a même un certain Galaxidore qui pourrait être aussi bien qu’un autre le pseudonyme de Plutarque et qui ne paraît croire ni au démon de Socrate, ni à la superstition ou à la folie du philosophe. « Ayant trouvé, dit ce personnage, la philosophie pleine, et pour ainsi dire enivrée des visions, des fables et des idées superstitieuses dont Pythagore et Empédocle l'avaient surchargée, Socrate l’accoutuma à ne s'attacher qu'aux choses soldes, et à chercher la vérité par les lumières d’une raison sage et modérée... Eh quoi! dit-il encore, croyez-vous que le génie de Socrate füt une faculté particulière et distimcte plutôt qu'une portion de cette sagacité naturelle à tous les hommes que le philosophe avait fortifiée par l'expérience, et qui, dirigée par une raison prépondérante, le déterminait à agir dans les conjonctures difficiles et embarrassantes ? »

Quoi qu il en soit de Plutarque, Platon et Xénophon, voilà les vrais témoins de la folie de Socrate ; ceux-là, je ne puis ni ne veux les récuser, et j'accepte tout ce qu'ils disent, mais je veux savoir comment et pourquoi ils l’ont dit.

Quelques mots seulement sur Xénophon. Son A4pologie diffère peu quant au fond de celle de Platon; ce que nous dirons de celle-ci pourra s'appliquer également à celle-là. Ses Mémorables ne sont qu'une autre apologie que Xénophon fait en son nom, où il déve-

LE DÉMON DE SOCRATE. 285 loppe les arguments employés par Socrate dans sa défense, et ses manières habituelles de parler et d'agir qui peuvent leur donner plus de force et de vérité. Nous pouvons donc sans beaucoup d’inconvénient nous restreindre à l'examen général des principaux textes de Platon, les plus nombreux d’ailleurs et les plus graves.

On a beau distinguer dans Platon des dialogues biographiques ou historiques et des dialogues purement philosophiques, Platon n’est pas un historien, il ne s'est jamais dit le biographe de son maître: c’est un philosophe et aussi c’est un poëte. Il fait parler Socrate; mais c'est lui, Platon, qui parle le plus souvent par sa bouche. Si je n'avais à peu près récusé Diogène Laërce, Je citerais ce mot qu'il rapporte de Socrate sur Platon à propos du Lysis.’ « Que de choses ce jeune homme me fait dire que je n’ai jamais dites! » Nous pensons cependant que Platon ne fait pas parler Socrate contre son caractère et ne fausse pas son histoire ; mais il faut reconnaître que, si Platon fait parler Socrate à peu près comme il a parlé ou aurait pu parler, il y a beaucoup de mise en scène dans tous ses dialogues; que le poëte, l'artiste y nuit souvent à la véracité de l'historien. Il ne faut pas prendre pour des paroles sorties en effet de la bouche de Socrate toutes celles que prononce dans les dialogues le personnage qui porte son nom, et peut-être moins que toutes les autres celles qui ont trait au démon, parce qu’elles sont le plus souvent l’œuvre évidente du poëte. Je ne

sais, par exemple, si jamais Socrate à véritablement rencontré Phèdre, si jamais il s’est promené avec lui, les jambes nues, dans le lit du fleuve Ilissus ; s'il a jamais répondu au discours très-peu authentique de Lysias par un éloge de l'amant indifférent; je ne suis done rien moins que sûr que Socrate ait entendu, au moment où il allait quitter Phèdre et traverser le fleuve, le signal accoutumé du dieu qui lui défendait de partir; et je suis bien certain au contraire que jamais Socrate n’a inventé l’allégorie toute platonicienne des âmes et des chars. En admettant cependant que cela fût vrai, il serait impossible de prendre dans ce passage comme dans beaucoup d’autres les paroles de Socrate à la lettre. Socrate, le personnage de Socrate, en répondant au discours de Lysias par un discours du même genre, savait bien non-seulement ce qu'il faisait, mais ce qu'il ferait tout à l'heure; il savait bien qu'il ne s'en tiendrait pas à cet éloge de l'amant indifférent, injurieux pour l'amour, et qu'il consacrerait à ce dieu une palinodie, la meilleure réfutation de l'œuvre du sophiste ; il savait bien, en se voilant la tête pour cacher sa honte, lorsqu'il prononçait le premier discours, qu'il la releverait et la découvrirait au ciel pour prononcer le se- , cond, Mais il use ici, comme tant de fois ailleurs, d'une ruse innocente, d’un artifice bien simple et d'une sorte de coquetterie qui donne plus de solennité à son second éloge et correspond à la ruse de Phèdre cachant dans les plis de sa robe le discours de Lysias. N'est-ce pas au poëte, à Platon, qu'il faut attribuer tout cela ?

Ce texte, ainsi que beaucoup d’autres, ne prouve pas que Socrate ait réellement ainsi parlé, ni surtout qu'il ait ainsi parlé sérieusement; mais il n’est pas sans force, il prouve que Socrate avait au moins l’habitude de parler ainsi. Nous chercherons si l’on n’en peut donner quelque autre explication que la folie.

Il est vrai qu'à chaque instant Socrate parle, ou plutôt Platon fait parler Socrate du dieu; mais il est vrai aussi que dans la plupart de ces passages, on ne saurait, sans attacher aux mots trop d'importance, en conclure qu'il s'agisse d’une révélation actuelle du lémon à Socrate. Ce sont le plus souvent de ces formules banales : «S'il plaît à Dieu, » : ou « Avec l’aide des dieux. »

C’est dans l’Apologie que doivent se trouver et que se trouvent les passages les plus graves; car là c’est Socrate qui parle plutôt que Platon. Je ne pense pas cependant que l’Apo/ogie de Platon ne soit qu’une sorte de procès-verbal du jugement de Socrate; Platon y intervient encore, et l’on y reconnaît sa main. Quoi qu'il en soit, Socrate y parle longuement de son génie familier, mais non pas sans me laisser au moins des doutes sur l'interprétation de M. Lélut.

La principale accusation portée contre Socrate, e’est qu'il ne croit pas aux dieux d'Athènes. Or cette accusation est très-fondée, et c’est cela qui fait la gloire de Socrate. Sa défense est très-faible, et elle ne pouvait être forte. [Il fallait ou qu'il acceptât franchement l’accusation, ce qui l'aurait encore grandi à nos yeux, ou

qu'il la repoussät franchement. Socrate n’a pas pris le premier parti, pourquoi ? Ge n'est pas qu'il craignit la mort; peut-être ne jugeait-1l pas cette déclaration opportune : je m'abstiens de juger. Il n'aurait pu, sans mentir à toute sa vie, accepter décidément le second. Il se défend donc mollement et comme un sophiste, car il y a du sophiste dans Socrate. Il croit aux dieux, dit-il, puisqu'il croit à quelque chose de divin, puisqu’un démon l’a toujours averti de ce qu'il ne devait pas faire, et Socrate compare cette voix divine à celle du tonnerre ou aux chants prophétiques des oiseaux. Certes, la défense est faible, elle manque surtout de clarté ; elle n’en a que ce que M. Lélut lui en donne. Socrate parle-t-il sérieusement ou se moque-t-il de ses juges avec cette ironie qui lui fut si chère ? Le genre de clarté porté par M. Lélut sur ce point en obscurcit bien d’autres et de plus importants.

Qu’était-ce donc que Socrate? Un homme bizarre ? Qui, sans doute, il marchait pieds nus, ne portait jamais qu'un vêtement; dur, insensible au froid et à la chaleur, comme à la raillerie et aux injures: Un tel personnage, s’il vivait de notre temps, en France, s'il promenait ainsi son unique vêtement et ses pieds nus sur les boulevards de Paris, serait plus que bizarre, ce serait un fou, à moins qu'il ne füt cependant disciple de saint François ou frère de quelque ordre déchaussé. Mais il vivait à Athènes; là, et alors, 1l y avait bien des hommes extraordinaires, parce que l'individualité était bien plus apparente qu'aujourd’hut où les

LE DÉMON DE SOCRATE. 289 esprits et les mœurs sont uniformes comme les habits. Zénon, Épictète, tant d’autres n'étaient pas des fous, et ils étaient aussi bizarres que Socrate dont ils descendaient.

Socrate eut une extase au moins, celle du siége de Potidée : qui la rapporte? Platon, dans le Banquet. Mais le Banquet de Platon, s'il a pour fond un banquet réel, n'en est pas moins avant tout une œuvre d'art, et la preuve en est qu'il ne ressemble guère au Banquet de Xénophon. Et qui raconte cette extase de Socrate ? C'est Alcibiade, pris de vin, qui fait devant les convives la caricature de Socrate, grossissant, enlaidissant et embellissant à la fois tous les traits de Socrate, de son corps, de son caractère et de sa vie, s’il ñe lui en donne pas d'empruntés. Je veux bien que Socrate, au siége de Potidée, ait étonné l’armée par la longueur de ses méditations et son attitude fatigante ; mais Socrate, profond philosophe, était aussi un rude guerrier, et Alcibiade un rude buveur qui ne délirait qu'à moitié en peignant ainsi Socrate.

Si Socrate croyait réellement à son démon, croyaitil donc aux dieux, aux dieux de la mythologie ? M. Lélut dira : Oui. Mais c'est bouleverser toutes les idées que nous avons, non plus sur la santé de Socrate, mais sur sa philosophie; et Socrate n’est plus rien alors qu'un simple païen, je ne sais plus pourquoi on l’admire. Non, Socrate ne croyait pas aux dieux, mais à Dieu, et à un Dieu invisible, qui ne s'entend pas plus qu'il ne se voit. Or, l'hallucination raisonne, sur-

tout celle qui n anéantit pas plus la raison qu'elle n’aurait fait chez Socrate. Socrate parle des dieux de l’Olympe, des nymphes et de tout le peuple mythologique, mais aussi Platon, mais aussi tous les philosophes, anciens, à peu près comme nous parlons du lever et du coucher du soleil, par habitude ou-pour respecter encore dans la forme la croyance populire. M. Lélui pense-t-il aussi que Socrate ait eu foi dans les oracles, parce qu’il en parle souvent dans Platon, ou parce qu’il compare la voix de son génie aux augures des oiseaux? Cela est impossible. Socrate pouvait bien être halluciné, mais, en dehors de son hallucination supposée, il n’était point si absurde. |

Il est bon d'invoquer les témoins qui parlent, mais . il faut consulter aussi ceux qui se taisent. Aristophane passe généralement pour avoir contribué indirectement à la condamnation de Socrate en lé peignant comme il a fait dans les Muées. Quel beau thème pour le poëte comique que le démon de Socrate ; comme un chœur de génies ou d’esprits familiers aurait récité de beaux vers et inspiré à Strépsiade de bonnes plaisanteries! Au lieu de cela, ce sont des Nuées, divinités aussi vagues que leur nom, qui protégent Socrate. Aristophane nous représente Socrate miant effrontément Jupiter et les dieux de l'Olympe, rhéteur et sophiste : à la bonne heure, je reconnais l'original sous ce masque; mais du génie de Socrate, pas un mot, pas un seul. Ce silence m'étonne, si So-

LE DÉMON DE SOCRATE, 291 crate croyait aussi fermement à son génie qu'il croyait peu aux dieux païens.

Qu'était-ce donc que ce génie pour Socrate ? Chacun a pu faire cette remarque en lisant les dialogues de Platon, que rarement Socrate y parle en son nom. « Je ne sais rien, disait-il, j'interroge pour apprendre. » Mais sous cette feinte ignorance, il y avait beaucoup de savoir et d'habileté. Il savait ou faire dire sa propre pensée à ceux qu'il interrogeait, ou la faire développer par un personnage fabuleux, allégorique, dont 1l se disait l’écho. Quel est, par exemple, ce personnage d'Er de Pamphylie, cette Diotime de Mantinée, ces Lois du Criton, et tous ces êtres imaginaires qui ont raconté à Socrate tant de belles choses ct tiennent dans Platon de si beaux discours ? Sont-ce des voix qui parlaïient à Socrate halluciné, ou ne sont-ce pas plutôt de simples allégories? Et le démon de Socrate; nous croyons pouvoir dire avec le personnage de Plutarque, avec (ralaxidore, qu'il n’est autre chose que « cette sagacité naturelle à tous les hommes que ce philosophe avait fortifiée par l'expérience. » C’est la raison de Socrate personniliée dans son langage toujours vivément figuré, cest une forte métaphore, toute semblable à celles dont nous faisons usage à chaque instant dans notre langue triviale, et qui passent inaperçues grâce à leur banalité, /a voix de la raison, le cri de la conscience. Bien mieux, cette métaphore qui provoqué tant de savantes mais inutiles recherches, elle est si naturelle, qu'ellé est passée littéralement

dans notre langage de tous les jours : Socrate ne fut pas le jouet d’un fantôme, il n’eut pas à son service un ange gardien, ni un démon, ni un génie, il eut simplement du génie.

Prouvera-t-on, peut-on prouver que Socrate ne fut jamais halluciné? Non; on peut prouver seulement qu'il fut sage, et de cela les preuves surabondent. On n'a pas plus à prouver l'intégrité de la raison de Socrate que l'innocence d’un prévenu quelconque. C’est sa folie qu’il faudrait démontrer, et démontrer sans réplique et sans doute possibles ; or, malgré toute la science dépensée par M. Lélut, cette démonstration est encore à faire; une interprétation littérale du plus allégorique, du plus mythique des écrivains, l’exégèse la plus habile à tirer des Dialogues de Platon ou des Mémoires de Xénophon une consultation médicale n’y peuvent suffire.

Le personnage de Socrate restera toujours enveloppé de mystères, il restera même toujours bizarre et singulier, si l’on veut; halluciné, cela n’est pas abso- Jument impossible, mais le contraire est bien probable. Fou et singulier, bizarre et halluciné, ce sont des choses bien différentes. Qui donc n’est pas bizarre, qui donc n’est pas singulier? Personne n’est fait comme tout le monde, chacun a son originalité, chacun est un individu, et les grands hommes plus que tous les autres. Qui donc même peut se vanter d’avoir toujours, sans ivresse, sans sommeil, conservé l'intégrité de sa raison ? M. Lélut a si bien montré dans un de ses

LE DÉMON DE SOCRATE. 293 curieux appendices les analogies de la raison et de la folie, et comment on passe insensiblement de l’une à l’autre, Sans que la raison soit la folie ! Chaque homme ason grain de folie, dit Aristote; mais un grain suffit-il pour être fou; si un grain ne suffit pas, sera-ce un gramme ? On trouve facilement les ressemblances de la raison avec la folie; mais la limite, la ligne précise qui les sépare, voilà ce qu’il est impossible de trouver, ce qu'il faudrait cependant connaître pour ne pas traiter les fous de sages, et les sages de fous. 11 n’est pas de grands hommes, dit lui-même M. Lélut, qui, à un moment donné, n'aient senti leur raison leur échapper à force de la tendre. Je ne saurais donc si Descartes fut sage ou fou, car ses biographes prétendent qu il eut une vision ; on en dit autant de Napoléon I‘, autant de Socrate; de qui ne l’a-t-on pas dit, de qui ne peut-on pas le dire? Je veux donc bien croire que Socrate ait pu être halluciné, mais non pas qu'il l'ait été réellement, jusqu'à ce que le fait soit démontré par d'autres raisons que parce qu’il n’est pas absolument impossible.

Tout ce qui a servi à populariser à travers les siècles le nom de Socrate a concouru en même temps à en faire un héros légendaire autant qu'un personnage historique, à exciter vivement sur lui la curiosité du public et des savants, et à confondre les jugements au lieu de la satisfaire : sa manière de vivre autant que sa mort, l'absence de tout écrit de sa main aussi bien que les discours qu’on lui prête, sa haine pour les so-

phistes et sa sophistique, sa modestie et son orgueil, son ironie et sa bonhomie, sa laideur et sa vertu, sa présence au banquet d’Agathon et ses séances dans la boutique des artisans, son amitié avee Périclès et sa familiarité avec Aspasie, son amour pour les beaux jeunes gens et sa chasteté.

Malgré tous ces contrastes et malgré l’érudition ingénieuse de M. Lélut, nous persistons à ne voir dans Socrate qu’un sage qui a joui durant sa vie, non-seulement de son bon sens, mais de la raison la plus haute et la plus droite dont un homme ait jamais été doué par le ciel.

Pour avoir méconnu ce grand homme, pour avoir couché son nom sur un registre d’aliénés, nous exigeons une peine de M. Lélut. Pour expier son Démon de Socrate, nous le condamnons à lire les principes et les conclusions de la Psychologie morbide. S'H reconnaît dans ces excès l’abus de sa propre doctrine et

le fruit de son Démon, Socrate est assez venge.

QC

IL est peu de grandes bibliothèques en Europe qui, outre les trésors qu’elles possèdent et qu elles savent posséder dans les volumes imprimés, ne renferment aussi dans les-papiers manuscrits bien des richesses dont elles n'ont pas conscience. Tout manuscrit, à coup sûr, n’est point un trésor que l'ignorant ou le savant qui le rencontre doive porter aussitôt chez son voisin le libraire. Sous la poussière des années ou des siècles dorment enfouies les pensées de bien des auteurs, et beaucoup sans doute d’un juste sommeil ; mais il en est quelques-unes aussi, dignes de voir enfin la lumière. Nous en avons eu récemment plus d’un exemple. Toutefois, on ne rencontre pas facilement

| OEuvres inédites de Descartes, publiées par M. le comte Foucher

de Careil. Deux parties. 1859-1860.

un manuscrit précieux : le hasard le place rarement sous la main qui ne le cherche pas; souvent, au contraire, 1l le dissimule à celle qui le poursuit et le touche sous un déguisement qui le rend méconnaissable.

C'est là précisément ce qui est arrivé pour certains écrits de Descartes, dont nous croyions bien avoir toutes les œuvres, toutes celles du moins que le temps n'avait pas à jamais détruites. Un jeune savant, tout plein de cette pensée que Hanovre, où mourut Leibnitz, devait posséder parmi ses manuscrits quelques ouvrages inconnus de ce philosophe, entreprend des fouilles dans la bibliothèque de cette ville, et y découvre en effet assez de pièces originales pour en composer d’abord deux ou trois volumes d’opuscules inédits, et même pour concevoir et exécuter le vaste projet de publier en France une édition complète des œuvres de Leïbnitz, qui laisse loin derrière elle celles de Raspe, d'Erdmann et de Dutens. Un malheur, diton, ne va jamais seul; souvent aussi une bonne fortune en amène une autre, pour qui sait, bien entendu, aider la fortune, et, au besoin, lui faire violence. Tandis qu'il compulse les manuscrits de Hanovre, M. Foucher de Careil acquiert la certitude que Leïbnitz a eu connaissance de plusieurs écrits de Descartes qui ne nous sont point parvenus, qu'il à eu l'intention de publier lui-même quelques ouvrages posthumes de Descartes. «C'est un trait de lumière; mais quels sont ces ouvrages? Où les retrouver ? Comment, Descartes

DESCARTES MÉDECIN. 297 vivant en Hollande, en France, mort à Stockholm, sont-ils tombés aux mains de Leibnitz ? Est-il possible qu'ils soient encore à Hanovre en 1859? Y ont-ils Ja mais été? Autant de questions qu'avec du loisir, du savoir et le reste, on finit par résoudre, et si bien qu'un volume nouveau d'œuvres bien authentiques vient de s'ajouter aux onze volumes de la belle édition de Descartes publiée par M. Cousin.

C'est une véritable odyssée que l’histoire de ces opuscules de Descartes. En deux mots la voici : M. Foucher de Careil s'assure auprès de Baillet que des manuscrits de Descartes sont trouvés dans un coffre après sa mort, qu’inventaire en est dressé devant témoins, que, déposés dans une caisse séparée, ils sont expédiés à Paris par toute voie d’eau, avec les bagages de Chanut, notre ambassadeur à Stockholm, qui devait nous ramener plus tard le COrps même de Descartes, que le bateau fait naufrage, près de Paris, au port de l’École, que la précieuse cassette demeure trois jours au fond de la Seine, que, repéchés à grand'peine et séchés tant bien que mal, ces papiers sont donnés par Chanut à Clerselier, que celui-c1 les communique à Leibnitz qui les copie de sa main à Paris en 1676. Ce n’est donc qu’une copie qu'a possédée Leïbnitz, mais c’est une copie authentique, et cette copie doit être à Hanovre. Avis aux curieux ; ils existent peut-être encore, ces manuscrits originaux de Descartes, autographes, olographes, noyés et repêchés. Informez-vous des héritiers de

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