PHILOSOPHE
Il y a des hommes et des systèmes dont il est moins difficile d'apprécier avec justice le mérite et la vérité, que l'influence salutaire ou malfaisante qu'ils ont exercée sur leur pays et sur leur siècle. Tel est Broussais, tel est le livre fameux de l’Zrritation et de la Fole.
Pendant les six dernières années de sa vie, Broussais rassemblait dans son amphithéâtre toute la jeunesse des écoles qui le portait en triomphe, qui lui décernait des médailles, qui renouvelait en son honneur les folies ou les généreux enthousiasmes des
étudiants du moyen âge. Après sa mort, cette même jeunesse traina son char funèbre et promena ses dépouilles par toute la capitale, avant de les livrer à leur
dernier asile. À qui s'adressaient tous ces honneurs?
Au collègue du baron Larrey, au médecin de nos armées impériales, au professeur éloquent, au savant physiologiste, ou bien au phrénologiste, au matérialiste, au philosophe. Nous devons du respect et de la reconnaissance à celui qui, pendant trente ans, prodigua ses soins à nos soldats, qui travailla plus tard à former des praticiens habiles, à ruiner les fausses théories médicales, à chercher et à établir la vérité; mais tout le bien qu’il a fait, celui même qu'il a voulu faire, ne peuvent nous empêcher de maudire le mal profond dont il a jeté les racines dans la jeunesse d'alors, mal dont aucune médecine, pas même la sienne, ne peut guérir, car c’est un mal moral: le matérialisme, l’athéisme. Plusieurs fois nous avons entendu raconter cette triste anecdote, qu’un placard affiché aux portes de l’École de médecine, à Paris, promettait une récompense à celui qui démontrerait aux élèves que l’âme est spirituelle et qu'il existe un Dieu. Nous voulons croire, pour l'honneur des étudiants de tous les âges, que le fait est controuvé, ou que c’est une plaisanterie profane d’un écolier glorieux. Toujours est-il que ce sont là les croyances déplorables que les prédications hostiles de Broussais avaient jetées avec la science dans l'esprit de ses jeunes auditeurs , ou plutôt le vide funeste qu'il avait produit dans leurs âmes; toujours est-il que les ovations faites au vivant et aux cendres du mort s’adressaient moins peut-être à l’éloquent professeur qu à l'ennemi déclaré de toute religion.
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 341 Heureusement, des deux routes ouvertes par Broussais à la jeunesse des écoles, la mauvaise, suivie d'abord avec toute l'ardeur qui nous entraîne au mal, a été bientôt abandonnée, espérons-le, pour toujours; et, comme 1! faut être mdulgent et impartial, même pour des adversaires injustes et sévères, disons aussi que les erreurs philosophiques de Broussais ne sont pas sans excuse. Détruire l’ontologie et la métaphysique médicales, tel était son but.
Tant que le médecin ignorera le siége de la maladie, sa nature et sa cause, il fera plus de victimes de son ignorance qu'il n'en arrachera à la mort. Que sera pour lui le mal? Un symptôme ou plusieurs symptômes réunis, s'il se maintient dans les limites de son empirisme; et son art consistera à administrer des remèdes dont il ne connaîtra ni la puissance ni le mode d'action. Mais peu d'hommes sont assez timides ou assez prudents pour avouer ainsi leur impuissance; la plupart cherchent à s’en imposer à euxmêmes et aux autres. Ce mal que le médecin ne parvient pas à connaître, 1l l’invente ; les mots passent aux yeux de l’homme raisonnable pour représenter des idées et des choses, il crée un mot nouveau qui ne représente rien; mais, à force de le répéter, il parvient à faire croire aux autres et à croire le premier, qu'il dit quelque chose quand il le prononce; il ignore la nature du mal, pour se tromper lui-même avec ses dupes, il l'appelle une force, il en fait un être réel; il ne sait quel est le siége de la maladie, il proclame
que cette force est immatérielle, qu'elle ne se voit ni ne se touche, qu'elle ne réside pas dans le corps humain, qu'elle y agit par sa puissance; autant de maladies, autant de forces, et la médecine, au lieu d'avancer, recule , parce que la science avant de faire des progrès, doit se débarrasser de tous ces êtres fantastiques dont l'ignorance a peuplé nos corps, comme d'autant de mauvais ou de bons génies qui se livrent en nous des luttes acharnées dont les résultats sont la maladie, la santé. ou la mort.
Pour chasser cette fausse ontologie du domaine de la physiologie dont elle avait usurpé la place, Broussais n’a pas trouvé d'autre moyen que d'attaquer la philosophie et de ruiner la bonne métaphysique. IL demande done compte à tous les philosophes, depuis Platon jusqu à Kant, et ee Kant jusqu'à M. Cou-
sin, des Poe riles supers s et des théories mensongères sous lesquelles je babe du moyen âge et les empiriques de son siècle cachaïent leur ignorance
C'est la philosophie, selon lui, qui est la mère des fièvres essentielles , des entités morbides, de tous ces mots vides de sens qui ont pris longtemps la place des idées et ont donné un corps et une puissance à des abstractions vaines et chimériques : il faut ruiner la philosophie. Faire justice de tout ce cortége d'erreurs qui a, pendant plusieurs siècles, embarrassé les proorès de la science médicale, est sans doute une noble tâche et une heureuse inspiration; mais pourquoi chercher querelle à ses voisins? est dans la méde-
BROUSSAIS PHILOSOPHE, 343 cine qu'étaient les vrais ennemis de la médecine : c'était là, autour de lui, que Broussais devait les cher: cher, les combattre et les vaincre. Galilée ne s’en prenait pas à Aristote des préjugés de son temps: il sérvait avec plus de sens ét de succès la cause des sciences physiques, quand il disait, le sourire sur les lèvres, aux fontainiers de Florence. qu'au delà de trente-deux pieds la nature n’a plus horreur du vide. Molière aussi détruisait mieux la ridicule erreur des qualités occultes, sans en mettre à la place une autre plus dangereuse, quand, sous le masque du Malade imaginaire, il répondait à la Faculté demandant pourquoi l'opium fait dormir : Quia est in eo virtus dor MALVA , cujus est nalura sensus assoupire. Ces railleries sont plus puissantes que les colères de Broussais.
Supposez qu'un médecin, s’emparant d’une méthode A d'un traitement spécial, d’un remède efficace dans une maladie, l’applique indistinctement à tous ses malades, fasse de ce remède une me prétende inoculer, par une sorte de vaccin universel, toutes les Mali: et, par là, nous en garantir à r avenir. Pour réprimer l'abus d’un médicament salutaire, en condamneriez-vous l'usage ? Pour faire Es aitre une erreur, CHRMIERTRES une grande vérité? Les médecins du moyen âge n’ont pas fait autre chose que de s'emparer de la ihéde propre aux psychologues, pour la détourner de son objet. À qui donc la faute, si de cet emprunt déraisonnable
sont sorties tant d'erreurs; à celui dont on a pris l'instrument qu'il maniait avec succès pour l'appliquer à un travail étranger, ou à celui qui n a pas su que, comme chaque maladie a son remède, chaque science à sa méthode? Et pour rappeler dans la bonne voie la médecine qui s'égare, faut-il briser l'mstrument entre les mains habiles qui savent s’en servir, ou l’arracher seulement de celles qui gâtent avec lui tout ce qu’elles touchent? Broussais a eu le tort immense de prendre violemment le premier parti, de vouloir sauver les siens et les vérités médicales en danger, aux dépens d’autres hommes et d’autres vérités respectables tout au moins à leur égal. La philosophie et la médecine sont deux sciences alliées, tributaires l’une de l’autre, et non pas deux ennemies qui doivent nécessairement se livrer une guerre à mort. Que Broussais laisse donc reposer ses foudres et ne lance pas son anathème sur la philosophie qui n'en peut mais. Qu'il retire à l’âme de Stahl le gouvernement des fonctions organiques, mais qu il permette à l'âme de Platon de diriger en paix nos pensées et nos actions. Les mots propriétés vitales, forces spécifiques , contagion, ete., représentent des êtres créés à plaisir par l'ignorance; que Broussais les supprime, avec les chimères qu'ils désignent; ce n’est pas une raison pour effacer de toutes les langues les mots dme, esprit, Dieu, et, de la nature, les êtres réels que nous représentons par ces signes.
Cependant il est difficile à tout réformateur, sur-
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 345 tout à un caractère violent, de ne pas dépasser le but, et le dépasser ce n’est pas l’atteindre. C'est donc la philosophie, la métaphysique, la psychologie surtout, qui répondra des écarts de la médecine; c'est l'âme humaine qui payera de son existence pour les mauvais traitements qu’on a fait subir au corps; elle périra, car elle entrainera dans sa ruine toutes les entités chimériques qui habitaient notre corps avec elle. ‘ette substance, soi-disant immatérielle, une fois anéantie, comme la philosophie n'aura plus à proposer aux médecins ce modèle de ses créations fantastiques, ceux-ci seront contraints de ne voir dans l’homme autre chose que ce que nos sens y peuvent saisir, la matière des organes. Et si la métaphysique n’est pas morte de la mort de la psychologie, comme elle sera du moins dans l'impuissance de nuire, la physiologie pourra désormais, au lieu d’en recevoir la loi, la lui donner, «mais comme à un enfant ingrat, qui méconnaît et méprise sa mère. »
C'est là, en effet, que Broussais veut en venir. Tant que lâäme des psychologues ,existera, tant que les mots par lesquels ils désignent cet être de fantaisie retentiront à leurs oreilles, les médecins seront tentés de créer à son image des êtres de toute espèce et feront ainsi reculer la science. Il faut donc dévoiler aux yeux des médecins les manœuvres et les sophismes des psychologues, comment ils ont créé l'âme, cette cause malheureuse de tant d'erreurs, et l'ont fait accepter à la crédulité des peuples et des
siècles. Pour cela, il convient à Broussais de remonter jusqu'au berceau de là philosophie grecque, sinon orientale, jusqu'aux temps héroïques de son histoire. En nous Caan assister à la formation de l'âme et à la naissance de la psychologie, Broussais nous montrera que cest un fruit illégitime de l'intelligence, une science bâtarde qu'il fallait condamner dès sa naissance, Le xix° siècle aura l’honneur, de voir ses funérailles trop longtemps attendues, et Broussais, après l'avoir étoulfée, la gloire et la joie de prononcer son oraison funèbre.
Les premiers Grecs, que l’on appelait Sages, cherchaient dans la nature le principe des choses et croyaient le trouver, celui-ci dans l'eau, celui-là dans le feu, cet autre dans l'air; ainsi, le principe de la vie était, pour quelques-uns, le souffle siégeant dans la poitrine, et la ne se retirait du corps avec le dernier soupir. Telle est, selon Broussais, l’origine des mots âme, esprit, anima, Spirits, duyh, jusque-là maintenus dans leur acception rigoureuse. Maïs le spiritualisme le plus effronté devait bientôt sortir du matérialisme lui-même. Des hommes à l'imagination déréglée, les Pythagoriciens, les Éléates, subtilisèrent si bien ce soufile, cette âme, cet esprit, qu'ils lui enlevèrent toutes le qualités des corps, même les plus rares, et le proclamerent une force immatérielle, infipiment supérieure à tous les autres corps de la nature : bientôt enfin, à force d’exalter cet esprit et d’avilir la matière d'où ils l’avaient cependant tiré, ils en vinrent
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 347 à cet excès de démence qu’ils nièrent la réalité des êtres sensibles. Ainsi serait né le spiritualisme, c’està-dire la psychologie.
Il serait trop facile de prouver que Broussais n’a pas entretenu avec les écoles philosophiques de l’antüiquité un commerce bien long ni bien intime; demandons-lui plutôt quelle est la raison de leur erreur, pourquoi elle a eu tant de crédit dans tous les temps et chez tous les peuples, que vingt-quatre siècles plus tard , dans la nation la plus éclairée, lui, Broussais, qui s'en est affranchi par l'étude de la nature, a tant de peine à nous ouvrir les yeux et à nous délivrer à notre tour de ce préjugé, enfin, qui doit prendre la place de cette âme détrônée par lui? La cause d’une erreur si générale est toute naturelle : Pythagore, Parménide, Socrate, Platon, Descartes, Kant avaient le cerveau mal fait, et tous ceux qui ont accepté leur doctrine spiritualiste , c’est-à-dire, à quelques rares exceptions près, le genre humain tout entier, ont le mème défaut. Ce ne sont pas des fous, les fous sont des malades, mais ils ne valent guère mieux: ce sont des malades en bonne santé, ce sont des fous qui ont leur bon sens, mais qui déraisonnent au nom de la raison. La source de tout le mal est une circonvoluüôn du cerveau, une petite masse de matière blanche ou grise, bien malheureusement logée. dans l’encéphale.
Mais alors pourquoi tout cet appareil d’argumentation, tous ces raisonnements accumulés dans le livre
348 RROUSSAIS PHILOSOPHE.
de Broussais, pour me montrer mon erreur? Je ne la reconnaîitrai pas, je ne suis le maître ni de l’accepter ni de la rejeter. Commencez par détruire en mon cerveau cette protubérance , par me soustraire à son in fluence malfaisante, ou si votre science ne va que jusqu’à en constater l'existence et la place , sans pouvoir la modifier, laissez-moidans mon erreur, plaignezmoi, mais ne m'injuriez pas ; je suis digne de votre pitié, je ne mérite pas votre colère; adressez-vous, pour les convaincre, à des cerveaux mieux faits, à des têtes comme la vôtre, elles peuvent connaître la vérité, tandis que je suis, dès ma naissance, condamné à l'erreur.
La meilleure preuve qu’il n’y a rien dans la nature qui soit semblable à ce que les philosophes, qu'on ne doit plus appeler Sages que par dérision , ont nommé l'âme ou l'esprit, c’est, dit Broussais, qu'il n y à pas un mot, dans aucune langue, quine réveille dans l’intelligence quelque idée sensible ; pas un substantif, qui ne rappelle l’idée d’un corps; pas un adjectif, qui ne représente une qualité matérielle. Les passions sont dans le cœur, elles sont brülantes, vives ou sourdes, l'imagination est brillante, la mémoire tenace, la volonté ferme, la pensée rapide, le goût émoussé, la vue perçante. Que les philosophes cessent donc de diré que leur âme est immatérielle, car la langue les condamne , et ils se contredisent eux-mêmes toutes les fois qu'ils s’en servent ; aussi s’efforcent-ils de la plier à leur usage et d’en faire un instrument d'erreur et de
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 349 mensonge. Il y a trois espèces principales de mots dans une langue : les verbes, quiexpriment les actions ou les rapports des substances entre elles; les adjectifs, leurs qualités, leurs attributs ; et les substantifs, qui désignent les substances elles-mêmes. Mais il suffit qu'un charlatan, pour cacher son ignorance, un psychologue, pour duper ses semblables, donne à quelqu'un de ces adjectifs une terminaison substantive, le fasse, ainsi modifié, précéder d’un article, pour qu'ilait, en un instant, créé un nouvel être, pour que l'intelligence, la raison devienne aux yeux de tous une force, un être immatériel qui remplace le cerveau pensant, la sensibilité, une autre force qui fait oublier l'organe sensible. Aussi faudrait-il, pour satisfaire Broussais, effacer d’un trait de plume tous ces subs+ tantifs, qui ne représentent exclusivement ni un corps brut ou organisé, ni une partie ou un organe de ce corps, jusqu à ce mot sicommode que nousle croyions nécessaire, le pronom personnel, je ou moi, parce qu ils trompent tout le monde, parcè qu’un substantif ne doit désigner qu'une substance, c’est-à-dire un corps. Ce procédé grammatical trop facile, dont le philosophe abuse, est le même qui a trompéles médecins ; en l'interdisant au psychologue, on coupera le mal à sa racine, 1l ne fera plus ni dupes ni victimes.
Ces mots âme, esprit, raison, intelligence, ainsi détruits, se résolvent pour Broussais en attributs, en propriétés, en phénomènes de la matière. L’excitabilité est uné faculté de la matière qui entretient la vie dans
les corps organisés, par r laquelle , Sous l'intluence de stimulants étrangers, les parties vivantes accomplissent les phénomènes de la digestion, de la sécrétion, de la respiration , etc... De même la raison, la volonté, la sensibilité ne sont autre chose que des propriétés qu'ont certaines parties des corps vivants de penser, de vouloir, de sentir. De ce que ces phénomènes ne sont pas facilement observables, de ce qu'on ne peut mettre à nu les parties qui les produisent sans que la vie s’en retire, de ce qu'ils se cachent dans les replis secrets de l’organe le plus subtiletle plus mystérieux,
le philosophe conclut qu'ils ne s'accomplissent pas dans la matière. Par une sorte de compromis insuffisant et coupable, quelques physiologistes ont accor se aux psychologues que les pensées, les volontés, les sensations sont, non pas les mouvements mêmes : organes , mais les conséquences de ces mouvements ; c'est à tort, selon Broussais. Ainsi, Cabanis disait (et cette parole semblait déjà si hardie, même à son auteur, qu'il la récusa avant sa mor t) que le cerveau digère la pensée, comme l'estomac les ee À C’est encore une image trop raffinée pour Broussais, car la pensée n’est pas pour lui le résultat d'un travail du cerveau, c'est ce travail lui-même ; ce n'est pas au chyle, c’est à la digestion qu'il faut la comparer. À chaque nouvelle prétention de la psychologie dont Broussais croit faire justice, il croit aussi donner aux physiologistes une garantie nouvelle contre l'erreur. Si l’âme des PSY cholog ues n’est plus un être réel, avec elle pé-
rissent et l’archée de Van-Helmont et le médiateur plastique de Cudworth, et, à plus forte 7. toutes les entités médicales, les fièvres, les maladies; le corps humain seul demeure, sain ou malade, et he phydiolés giste n’a plus qu'à observer ses différentes affections normales ou morbides. Nous ne prétendons pasrelever les erreurs philosophiques de roussais ; mais seulement montrer comment il est entrainé, pour sauver la médecine d’un abîime qu'elle a rencontré sur son chemin, à abîmer à sa place, dans une ruine commune, l'âme humaine et la psychologie, plus tard la reliæion avec la morale, et Dieu créateur avec le monde spirituel. |
Cepenaant nt l'œil pre, ni l'oreille ne voit , ni le cœur ne respire , ni le poumon ne digère; à chaque organe sa fonction propre, à chaque espèce de phénomènes sa source et son siége déterminés. L'encéphale est le lieu de tous ces phénomènes que les spiritualistes ont voulu distraire du domaine de la physiologie ; c'est lui qui pense, qui sent et qui veut ; les pensées, les sensations et les volontés ne sont que les différents mouvements de la matière cérébrale. Mais l'encéphale n’est point un organe unique, c’est un faisceau d'orœanes nombreux et divers. Comme le cerveau, le cervelet, la moelle allongée ont des attributions différentes, de même chaque lobe, chaque cireonvolution du cerveau doit avoir une fonction particulière ; et voilà Broussais amené non-seulementàaccepter, mais à justifier et à développer le système de Gall et de
Spurzheim. Car ce n'est point par l'effet d’une rencontre fortuite ou par la séduction d’une hypothèse ingénieuse que Broussais se fait le champion de la phrénologie; c'est à une conséquence naturelle, je dirai presque nécessaire, de son idée fixe, de son horreur pour l'ontologie médicale, et partant, pour l’ontologie philosophique. À force d’exiger à tort ou à raison un organe précis, un point déterminé de la matière pour siége des maladies, il finit par exiger aussi un organe spécial pour expliquer chaque espèce de phénomènes. Dire que c'est l’encéphale qui pense, qui veut et qui sent, c’est déjà bien, selon Broussais; mais le danger de l’ontologie n’est pas complétement écarté, tant que nous aurons un aussi vaste champ que l’encéphale tout entier pour y placer ces phénomènes. N'étant pas circonscrit et comme enchaîné dans d’étroites limites, le physiologiste pourra trop aisément dépasser cet horizon si vaste, chercher dans les espaces imaginaires la cause des faits, et tomber encore une fois dans le piége que la psychologie lui tend avec adresse. L'hypothèse de la phrénologie n'eüt pas été faite par Gall, Broussais, je crois , l’eût inventée, car c'est le complément presque obligé de sa doctrine.
Voilà la raison véritable du cours de phrénologie, voilà la cause de cette multiplication indéfinie des organes encéphaliques ayant chacun une attribution précise, voilà aussi l'explication du succès que Broussais obtint auprès de la jeunesse des écoles. Le système de
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 353 Gall était déjà bien connu en 1836; ce n'était donc pas la nouveauté de la phrénologie qui réunissait autour de la chaire de Broussais tous les étudiants parisiens ; et, à l’âge de 70 ans, quelle que fût d’ailleurs son éloquence, aucun professeur n'eût acquis la popularité, n’eût excité l'enthousiasme qui valurent à Broussais ces funérailles presque royales, si une idée hardie, originale, développée par son auteur lui-même, ne fût venue vivifier un système mourant. La guerre à la philosophie, aux philosophes en général, aux psychologues de tous les pays, aux métaphysiciens de tous les siècles, à quelques-uns surtout dont la voix éloquente retentissait dans une enceinte voisine, pour prétexte et pour arme les doctrines phrénologiques ; telles sont les causes puissantes du succès de ce cours. La jeunesée turbulente du quartier latin ne devait-elle pas Ôtre heureuse d’assisier, et par sa présence de prendre part à la lutte acharnée que Broussais engageait; ne l’avons-nous pas vue, en d'autres circonstances, se multiplier autour des maîtres , assiéger les amphithéâtres du Collége de France ou de la Sorbonne, toujours prête à soutenir et à exciter celui qui attaque, füt-ce les choses qu'elle doit plus tard respecter et défendre. Ces jeunes gens, qui se destinaient à l’exercice de la médecine et se mettaient déjà peut-être à la place de leur maître, ne devaient-ils pas être fiers, en quelque sorte, que l'attaque partit comme de leurs rangs, puisqu’elle partait de leur chef; et ne s’attribuaient-ils pas, chacun en particulier, une petite portion de la re-
nommée qui s'accumulait sur [u1? Que d'éléments de succès et dans la violence du professeur et dans la jeunesse de l'auditoire, et dans le sujet polémique du Cours,
Entraîné par l'enthousiasme de cette jeunesse querelleuse, le vieillard trouve dans sa parole une chaleur, dans sa plume, une fécondité qu’il n’aurait pas eues peut-être en d'autres temps; c’est l'ivresse du triomphe, il faut le croire, plutôt que la réflexion pou cabinet qui lui suggère les mots impies, les pensées sacriléges, les doctrines athées du livre de l ne
Au milieu de toutes les facultés ou plutôt de: tous les organes que Broussais énumère et dont il indique les fonctions, il en.est un surtout qui mérite de fixer notre attention : c'est celui de l'imagination de Gall, que Broussais, à l'exemple de Spurzheim, dédouble en organes de la merveillosité et de l’idéalité. I les eût peut-être caractérisés mieux encore s’il leseñt appelés organes de la religion et de la philosophie. Ce sont, en effet, dit Broussais, ces deux circonvolutions voisines du cerveau qui ont versé tant de maux sur l'humanité, suseitétant d'obstacles au progrès des sciences, forgé tant de chimères; ce sont ces organes qui ont peuplé l’Olympe des païens, créé le Dieu de Moïse, inventé le christianisme et ses promesses mensongères d'immortalité, l'islamisme et les plaisirs sensuels ré- SeTVÉS aux boss musulmans ; ils ont encore produit et
l'âme des psychologues et la | providen ice des sh
"CI siciens ; tous les jours ils inspirent au poëte ses vers
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 335 à l'orateur ses images, au musicien ses chants, au peintre le type dont 1l cherche à reproduire les traits surnaturels sur la toile ou dans le marbre. Convenons au moins que Broussais met les philosophes en bonne compagnie : Moïse, Platon , Jésus-Christ, Mahomet sont rangés par lui dans une même catégorieet comme sous un même signe. Malebranche appelait l’imagmation la /o/le du logis; le mot est heureux, 1l est demeuré célèbre ; Broussais s’en empare, et, le modifiant, il appelle l'idéalité l'anthropomorphiseuse du logis ; car la présence de cet organe dans l’encéphale fait naître en nous le besoin de tout concevoir à notre image. Voilà pourquoi Jéhovah parle à Moïse dans le buisson d'Oreb, et lui apparaît sur la montagne ; voilà pourquoi la Genèse, faisant le modèle de la copie et li copie du modèle, dit que l’homme a été fait à l'image de Dieu; voilà l’origine du Dieu fait homme : voilà le génie du poëte qui fait parler la plante et anime la pierre; voilà le secret du peintre : nous admirons les chevaux, les loups, les lions d’Horace Vernet, « parce que son pinceau leur donne des expressions de la figure humaine. »
Quel service rendrait aux générations futures celui qui trouverait le moyen de supprimer ou de réduire en nous cet organe; sa science serait plus utile encore à l'humanité que la mégalanthropogénésie. Avec cet organe disparaissent, selon Broussais, et les systèmes fantastiques des psychologues et des métaphysiciens, et les superstitions ridicules et muisibles des dévots de
tous les siècles. Il est vrai que la poésie, l’éloquence, la peinture, la musique seraient en même temps supprimées, mais la médecine, débarrassée de tous les obstacles, avancerait rapidement au but; et si nous y devions perdre la culture esthétique de l'intelligence, nous y gagnerions du moins là santé physique du corps. Quel est donc, enfin, l'organe bienfaisant qui doit remplacer avec avantage dans le cerveau des hommes celui de l’idéalité, c’est-à-dire de la religion et de la philosophie? Ce sera l'organe de la propriété, non pas développé jusqu’à faire de l'homme un avare etun voleur, mais heureusement contre-balancé dans sa croissance et ses fonctions par l'instinct de la justice et de la conscience morale. «Le besoin de la propriété est le ciment de la société. »
Mais nous aurions tort de croire que la justice et la morale de Broussais, réprésentations concrètes et sensibles, correspondent à la justice et à la morale des religions et des doctrines philosophiques. Pour nous, philosophes condamnés à l'erreur par la constitution de notre encéphale, nous croyons qu'il n’y a rien de bien ou de mal, de juste ou d’injuste que ce qui émane d'un être libre. Nous ne pouvons nous détromper, et cependant il le faudrait, car les mouvements cérébraux, appelés par Broussais nos volontés, ne sont pas moins nécessaires que les contractions du cœur ou la chute des grave: ; comme tous les autres corps de la nature, les différentes parties de l’encéphale suivent forcément l'impulsion qu'on leur imprime
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 397 et obéissent à la résultante des forces qui s’y appliquent.
Quelle sera donc la morale du disciple de Broussais, s’il tire les conséquences rigoureuses et dernières des principes du maître? L'agréable substitué au bien, l’utile au devoir, la satisfaction des besoins à la lutte de la volonté contre les passions, c’est-à-dire le fatalisme et tous ses excès, la ruine de toute morale. Puisque chaque fonction a son organe et chaque instinct sa cause matérielle, vous n’excusez pas seulement le crime, vous le légitimez ; alors renversez les tribunaux, détruisez les codes, comme vous ruinez les récompenses et les châtiments d’une autre vie, ou du moins changez-en l'esprit, dites hardiment qu'il n’y a plus, parmi les hommes, comme parmi les animaux et les plantes, que des bêtes malfaisantes et féroces ou des animaux domestiques et apprivoisés , des plantes salutaires ou des poisons ; retranchez de votre vocabulaire les mots crime et vertu , chassez de votre cœur les sentiments d'horreur et de mépris, d'estime et d'amour que vous inspirent les actions de vos semblables, ne voyez dans le voleur et l’assassin qu’une organisation malheureuse, plaignez-le comme vous avez pitié d'un homme contrefait, érigez des hôpitaux et des petites maisons , supprimez les prisons et les bagnes, faites rédiger nos codes par des médecins phrénologistes et non par des hommes politiques qui n'y entendent rien; osez dire enfin avec la triste, mais énergique franchise de Spinoza, que les peines ne sont
pas infamantes, que la loi ne doit châtier ceux que nous nommons à tort les coupables que comme l’'écuyer corrige le cheval qui bronche, et le chasseur, le chien qui force l'arrêt.
Croit-on que ce sont là des conclusions arbitraires, des conséquences tirées à plaisir pour nous en faire une arme ét les retourner contre Ke principe; qu'on prenne le livre de
. Casimir Broussais, nourri des idées de son père, c’est son père Jui-même qui nous y renvoie etnous le recommande, qu'on lise seulement quel en est le titre : Fygiène morale ou application de la physiologie à la morale et à l'éducation. Voilà donc l'éducation de la jeunesse devenue, sans métaphore, une gymnastique; ce n'est pas en mettantsous les yeux de l'enfant les beaux exemples de l'histoire, en lui répétant les préceptes de la charité, que vous en ferez un honnête homm S fa éd suivre un régime, procédez à l'éducation des hommes comme à l'élève des hestiaux ; en variant convenablement vos traitements, vous ferez de cet enfant un mathématicien, de celui-là, un général, de cet autre, un honnête homme, comme l'éleveur fait à son gré un cheval de course, de carrosse ou de labour.
De la même facon dont le psychologue a créé l'âme, le métaphysicien crée un Dieu. Passons sous silence tous les maux publics et privés que, selon Broussais, les théodicées et les religions, le catholicisme surtout, ont, au nom de leur Dieu, attirés sur les peuples et
sur les familles, cherchons seulement ce qu'un cer-
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 359 veau fait à souhait, et libre de tout préjugé, doit penser de cet être , réel ou chimérique, et du culte qué lui rend, sous mille formes différentes , le genre humain presque entier. Point de religion, point de culte extérieur, où la divinité soit humanisée ; voilà, dit Broussais, ce qui importe; quant à reconnaître ou à nier qu'il existe un Dieu, quel qu'il soit, cela est d’un intérêt ou nul ou secondaire; ces mots sont textuels : « L'athéisme est sans inconvénient pour l’homme instrüit et fort occupé d'ailleurs par les intérêts matériels qui tiennent en action tous les sentiments supérieurs; il ne l'est pas chez l'homme ignorant.» Nous comprenons, sans l'admettre, ce que veut dire Broussais, quil y a des hommes à qui leur intelligence et leur lortune permettent d'être athées sans inconvénient pour eux, ni pour leurs semblables; qu'il y en a d'autres, pauvres et ignorants, pour qui le frein d’une croyance est nécessaire, de peur qu'ils ne deviennent criminels. Mais nous voudrions savoir si ce sentiment de la divinité , inutile aux uns, bon pour les autres, est vrai ou trompeur, si l'utilité en est morale ou seulement politique, si c'est l'athée qui est dans son bon sens , Ou si le théiste ignorant a besoin d’être abusé pour être conduit. Broussais n’a pas assez de hardiesse, de franchise ou de rigueur, pour nous montrer, sans voile, le fond de sa pensée. «Prêchez, dit-il, à vos Jeunes gens la morale physiologique, encourage les sciences et les arts, et laissez faire, Quant à moi,
mon opinion que je consigne ici pour.moi seul peut-
être et pour un petit nombre d'amis, c'est que tout homme complétement organisé a le sentiment d’une cause et d’une force première qui lie tout et enchaîne tout ; mais je ne puis la définir, et je ne sens pas le besoin de l'honorer par un autre culte que celui que lui rend ma conscience. » Voilà sans doute une profession de foi bien orgueilleuse encore; mais si peu qu'il se relâche de la rigueur de son athéisme, on aime à voir cet esprit fort, ce cerveau modèle s’humilier intérieurement devant une cause première, car c'est au prix d’une inconséquence. En effet, n'est-ce pas à notre tour de nous écrier à l’anthropomorphisme, à l’ontologie. Ou ce sentiment est un mensonge de l'idéalité, ou Broussais définira cette cause première, nous la fera voir et toucher; ce sera un organe, un corps qu'il adorera, comme les Orientaux, le soleil, ou dont il célébrera la puissance dansson for intérieur, comme les loniens dont il s’est tant moqué, celle de l'air ou du feu, ou nous lui appliquerons justement toutes ces épithètes méprisantes qu'il prodigue aux philosophes comme autant d'injures, métaphysicien, ontologiste, anthropomorphite ; tant est vraie cette pensée de Pascal : « Se moquer de la philosophie, c'est encore philosopher. »
Parvenu au dernier terme et comme à la conclusion des doctrines de Broussais, l’athéisme ou linconséquence, nous sommes effrayé du ravage qu'elles ont pu porter dans de jeunes inteligences que l'erreur séduit d'autant plus facilement qu’elle est plus hardie,
BROUSSAIS PHILOSOPHE. 361 si nous Songeons qu'il tenait suspendues à sa parole six générations müres aujourd'hui, qui pourraient à leur tour propager et appliquer ses doctrines pernicieuses. Nous ne demanderons pas cependant à Broussais quels hommes il pouvait faire de ces jeunes gens sortis de ses mains, pénétrés de ses idées, mais quels médecins il aurait pu répandre par toute la France, s'ils n’eussent été heureusement infidèles à ses lecons. L'ab-animisme, comme Broussais nomme le matérialisme, n'est pas bien différent de cette hypothèse erronée de Pautomatisme que professait l’école cartésienne sur la nature des bêtes ; il pourrait conduire ses adeptes aux mêmes conséquences. Nous voyons dans l’histoire les solitaires de Port-Royal, Arnauld, Nicole, le père oratorien Malebranche, refusant aux bêtes une âme, privilége exclusif de l’homme, user des animaux comme des choses, suspendre à des piquets, par les quatre membres, des chiens vivants, et, sacrificateurs d'un nouveau genre, chercher sans pitié dans leurs entrailles palpitantes les mystères de l’organisation. Si merveilleuse en effet que soit une machine, elle nous inspire de l’admiration, mais point de respect; un Corps Sans âme n'est qu’une belle horloge ; nous ne regreltons sa ruine que comme celle d’une œuvre de l'art qu'il est difficile de remplacer. Sans doute, fût-il matérialiste, fataliste, athée plus encore que Broussais, un médecin aura toujours du respect pour la vie de son semblable, mais il n’en saurait trop avoir, Combien l'humanité sera plus noble, la vie des
hommes plus précieuse, la mort plus sérieuse, et sa propre mission plus noble aux yeux de celui qui croit que dans le corps malade est une âme qui soulire, qui voit dans l’agonie du mourant, non pas une machine usée qui se dissout et que la nature aveugle remplacera par une autre, mais, selon la belle expression de Platon, le douloureux travail de la naissance à l’immortalité. S'il est des hommes à qui il faut inspirer plus qu’à tous les autres la grandeur de l'homme et le respect de son existence, c’est aux médecins dont la prudence doit s’accroître avec la responsabilité. Espérons donc que ces doctrines n’ont pas pénétré bien avant dans l'esprit de la jeunesse, et que la parole du maître une fois éteinte, le bon sens et la raison en ont bientôt fait justice. Car si la vérité morale a été un instant étouffée par l'erreur, c’est grâce aux éciats vraiment foudroyants de la voix qui proclamait celle-cr. Mais, pour produire un bruit semblable, l’éloquence ne suffisait pas, il a fallu y ajouter l’injure et la violence ; aussi le livre de Broussais est-il une œuvre de colère. Du vivant même de Broussais, le public jugeait son ouvrage plus sévèrement encore, lorsque, faisant allusion à l’inégal développement des deux parties du sujet, toutes les bouches répétaient que son livre contenait beaucoup d'irritation et un peu de foue.
Le 16 juillet 1824 mourait, à Paris, François-Pierre- Gonthier de Biran*. Celui qui quittait alors le monde, le monde ne le connaissait pas. Une notice nécrologique, telle qu'on en compose de nos jours sur quiconque à rempli honorablement une fonction publique, ou siégé, même sans y jouer aucun rôle, dans les assemblées politiques, aurait pu résumer ainsi, avec une fidélité suffisante, la vie extérieure de Maine de Biran : « Maine de Biran, fils d’un médecin de Bergerac, est né dans cette ville le 29 novembre 1766.
1 OEuvres philosophiques, publiées par M. Cousin. 4 vol. 1834-1841.
OEuvres inédites, publiées par M. Naville. 8 vol. 1859.
Pensées, 1 vol. 1857,
? Le nom ou le prénom de Maine, que l'usage a associé à celui de Biran, et qui fait partie aujourd’hui du nom patronymique de la famille, ne figure pas, à ce qu’il paraît, dans l’acte de naissance du philosophe,
Dans sa jeunesse, il fut garde du corps du roi Louis XVI Après le licenciement de cette garde d'honneur, il vécut retiré dans son domaine de Grateloup, où il laissa passer les premières années de la Révolution et les jours de la Terreur, à l'abri de son obscurité. Quand le calme se fut rétabli, 1l fut nommé administrateur du département de la Dordogne, puis député deux ans après au conseil des Ginq-Gents, d'où le coup d’État du 18 fructidor le renvoya dans ses terres comme royaliste. Il l'était en effet, ce qui ne l’empécha point d’être nommé plus tard, par un décret impérial, conseiller de préfecture, puis sous-préfet de Bergerac. Il exerça ces fonctions jusqu'en 18414, complimenta l'Empereur à l’occasion de la paix de Vienne, et reçut la croix de la Légion d'honneur. Membre du Corps législatif, le royaliste reparut à la fin de 1813, où il fit partie, avec Lainé, de la commission qui s’opposa aux demandes de l'Empereur. Sous la Restauration, qu'il avait appelée de ses vœux, membre et questeur de la Chambre des députés, conseiller d'État, quoique zélé défenseur des prérogatives de la couronne, il vota avec la minorité dans la Chambre introuvable. Il avait 58 ans lorsque la mort vint l'enlever après une courte maladie. Admimistrateur honnête, orateur timide, politique modéré, 1l consacra ses loisirs à l'étude. Les académies de Paris et de l’étranger lui décernèrent même plusieurs prix pour des mémoires sur des sujets philosophiques. Il a publié quelques brochures. » Voilà, en effet, tout ce
MAINE DE BIRAN. 369 que l'on savait et tout ce que l’on pouvait savoir de M. de Biran. Somme toute, ce n’était pas un mort vulgaire, mais ce nétait pas davantage un mort illustre.
Cependant, c’est de ce philosophe inconnu, de cet écrivain sans écrits que M. Royer-Collard disait : «Il est notre maître à tous. » Cest lui que M. Cousin proclamait le premier métaphysicien de son temps. Pour justifier de tels éloges, 1l faut que la valeur de ce penseur solitaire soit bien grande; il faut aussi que ses pensées solent bien sévères ou ses manuscrits bien enfouis pour qu'une gloire si hautement annoncée tarde tant à rendre son nom populaire.
M. de Biran est donc un génie posthume que les siens mêmes ne soupçonnaient pas. Il a fallu les soins de quatre ou -cinq éditeurs, il a fallu déchiffrer des montagnes de papier, ordonner, composer, imprimer huit volumes, s’y reprendre jusqu’à quatre fois; enfin il à fallu trente-cinq ans pour exhumer cette gloire si
obstinément cachée, pour mettre là, sous nos yeux, ,
les matériaux de cette philosophie d’outre-tombe; encore, nous assure-t-0n, n y sont-ils pas au complet. Les quatre volumes publiés par M. Cousin sont maintenant assez connus, je veux dire qu'ils pourraient l'être; c’est d'après les ouvrages qu'ils renferment que M. de Biran a été jugé par M. Cousin luimême, dans une préface célèbre, et par deux écrivains de doctrines fort différentes et de mérites très-divers. La diversité des talents et des doctrines, celle surtout