‹ L'âme et le corpsChapitre 2 sur 27 · CHAPITRE I Introduction · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Introduction

Ce livre est un long effort pour établir une distinction entre ce qu'on appelle l'esprit et ce qu'on appelle la matière. Rien de plus simple que de réaliser cette distinction, lorsqu'on ne l'approfondit pas; rien de plus difficile, lorsqu'on fait un peu d'analyse. A première vue, il semble impossible de confondre des choses aussi disparates qu'une pensée et un bloc de pierre; à la réflexion, ce grand contraste s'évanouit, et il faut chercher d'autres différences, qui sont moins apparentes, et auxquelles on n'avait pas encore songé.

Disons d'abord comment la question se présente

à nous. Le fait que nous devons prendre comme point de départ, car il est indépendant de toute espèce de théorie, c'est qu'il existe « du connaissante ». Non seulement la science, mais la vie pratique, nos conversations de tous les jours impliquent qu'il y a des choses que nous connaissons. Et c'est à propos de ces choses que nous avons à nous demander si quelques-unes font partie de ce qu'on appelle l'esprit, et si quelques autres font partie de ce qu'on appelle la matière.

Supposons, par hypothèse, que le connaissable soit entièrement et absolument homogène, nous serons obligés dès lors d'écarter cette question préjudiciellement. Là où tout est homogène, il n'y a pas de distinction à faire. Mais cette hypothèse est démentie par l'observation, chacun le sait. L'ensemble du connaissable est formé par une agglomération d'éléments extrêmement variés, parmi lesquels il est facile de faire passer un grand nombre de divisions. On peut classer les choses d'après leur couleur, leur forme, leur poids, le plaisir qu'elles nous procurent, leur qualité d'être vivantes ou mortes, et ainsi de suite; un classificateur zélé n'a que l'embarras du choix.

Puisque tant de coupures sont possibles, à laquelle nous arrêterons -nous pour dire : voici celle qui correspond exactement à l'opposition de l'esprit et de la matière?

Le choix n'est point facile à décider ; car nous verrons que certains auteurs mettent la distinction du physique et du mental en ceci, d'autres la mettent en autre chose, et il y a ainsi un très grand nombre de distinctions qui ont été proposées; le nombre en est même bien plus grand qu'on ne le pense en général. Puisque nous avons l'intention de nous ériger en juges de ces distinctions, puisqu'en fait nous repousserons la plupart d'entre elles, afin d'en suggérer une nouvelle, il est à supposer que nous le ferons au moyen d'un critérium, car sans cela nous ne serions que des fantaisistes; Ton dirait péremptoirement : « Pour moi, ceci est du mental »; et il n'y aurait pas plus lieu de discuter que lorsqu'on dit : « Je préfère les romantiques aux classiques, ou je mets la prose au-dessus des vers ».

Le critérium dont je me suis servi, et que j'ai analysé après que l'usage que j'en faisais inconsciemment m'eut révélé son existence, repose sur les deux règles suivantes :

1° Une règle de méthode : la distinction de l'esprit et de la matière doit non seulement s'étendre à tout le connaissable, mais être la plus profonde qui puisse diviser le connaissable, et être d'un caractère permanent; a priori, rien ne prouve qu'une telle distinction existe; il faut la chercher, et, si on la trouve, la contrôler de près;

2° Une indication sur le sens où il faut diriger la recherche. Tenant compte de la position prise déjà par la plupart des philosophes, on doit chercher la manifestation de l'esprit, s'il existe, spécialement dans le domaine des faits dont s'occupe la psychologie, et la manifestation de la matière dans le domaine où travaillent les physiciens.

Je ne me dissimule pas ce qu'il peut y avoir d'arbitraire dans moa critérium personnel; cet arbitraire, il me paraît impossible de l'éviter.

Donc, il faut s'adresser à la psychologie, et lui demander si elle connaît quelque phénomène qui présente un contraste violent, durable, ineffaçable, avec tout le reste du connaissable.

La méthode des concepts et la méthode de l'inventaire. — Bien des auteurs se sont déjà engagés dans cette recherche : et ils y emploient une méthode que je crois très mauvaise et très dangereuse; c'est la méthode des concepts. Elle consiste à envisager les phénomènes réels et concrets sous leur forme la plus abstraite.

Veut-on étudier par exemple l'esprit, on se sert de ce mot esprit comme d'une idée générale dans laquelle on suppose que sont contenus tous les caractères des phénomènes psychiques; mais on ne s'attarde pas à énumérer ces caractères, à les réaliser, et on se contente de l'idée extrêmement

vague que peut fournir un concept non analysé. On emploie par conséquent le mot « esprit » avec l'imprudence d'un banquier qui trafiquerait d'un effet de commerce sans se rendre compte si ce morceau de papier correspond r une provision. Ce qui revient à dire que la discussion des problèmes philosophiques prend surtout une allure verbale. Et c'est d'autant plus dangereux que le concept ainsi manié renferme plus de phénomènes complexes. Un concept de la couleur rouge n'a qu'un contenu assez simple, et on peut, en l'utilisant, se représenter clairement ce contenu. Mais comment réaliser le sens immense du mot esprit, toutes les fois qu'on s'en sert?

Par exemple, pour définir l'esprit et le séparer du reste du connaissable, qu'on appellera matière, on raisonne d'ordinaire de la manière suivante : « Tout le connaissable, qui tombe sous nos sens, se réduit essentiellement à du mouvement ; l'esprit, ce quelque chose qui vit, sent, juge, se réduit à la pensée; pour comprendre la différence de la matière et de l'esprit, il faut se demander s'il existe quelque analogie de nature entre le mouvement et la pensée; or, cette analogie n'existe pas; ce que nous saisissons, au contraire, c'est une opposition absolue. La pensée n'est pas un mouvement, elle n'a rien de commun avec un mouvement. Un mouvement n'est jamais autre chose qu'un déplace-

ment, un transfert, un changement de lieu subi par une particule de matière. Quel rapport de ressemblance existe-t-il entre ce fait géométrique, et un désir, une émotion, une sensation d'amertume? Loin d'être identiques, ces deux faits sont aussi distincts que deux faits peuvent l'être; et leur distinction est si profonde qu'on doit l'élever à la hauteur d'un principe, le principe d'hétérogénéité ».

Voilà à peu près quel est le raisonnement que bien des philosophes répètent depuis plusieurs années, sans faire preuve de beaucoup d'originalité. C'est là ce que j'appelle de la métaphysique de concept, car c'est une spéculation qui consiste à jouer avec des idégs abstraites. Au moment où un philosophe oppose la pensée au mouvement, je me demande sous quelle forme il peut bien penser « une pensée » ; je suppose qu'il doit se représenter très poétiquement et très vaguement quelque chose de léger, de subtil, qui contraste avec la lourdeur et la grossièreté des corps matériels; et c'est ainsi que notre philosophe est puni par où il a péché; son dédain du terre-à-terre Ta conduit à l'abus du raisonnement abstrait, et cet abus la rendu la dupe de quelque métaphore physique très naïve.

Au fond, je ne crois pas à la noblesse de beaucoup de nos idées abstraites; une étude psycholo-

ciaue que j'ai publiée ailleurs* m'a montré que beaucoup de nos abstraetions ne sont autre chose que des idées concrètes embryonnaires, et surtout mal définies, dont se contente seul un esprit paresseux, et qui, par conséquent, sont pleines

de pièges.

apposition entre l'esprit et la matière me paraît prendre un sens tout différent si, au heu de répéter des formules toutes faites et de s'attarder à ce jeu qui consiste à entrechoquer des concepts, on prend la peine de revenir à une étude d après nature, et si on commence par dresser un inventaire des phénomènes de l'esprit et des phénomènes de la matière, en examinant chaque fois, a propos de chacun de ces phénomènes, par quels caractères les premiers se distinguent des seconds. C'est cette seconde méthode, plus lente, mais plus sûre, que nous allons suivre.

Nous commencerons par l'étude de la Matière.

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