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CHAPITRE II

De Tobjet extérieur nous ne connaissons que des sensations.

Dans ces dernières années, des études nombreuses ont été publiées sur la conception de la matière, surtout par des physiciens, des chimistes et des mathématiciens. Parmi ces contributions récentes, nous citerons les articles de Duhem, sur TÉvolution de la Mécanique, parus en 1903 dans la Revue générale des Sciences, et d'autres articles publiés par le même auteur, en 1904, dans la Revue de Philosophie. Les vues de Duhem ont eu beaucoup de retentissement, et elles ont porté un coup sérieux à l'ensemble des théories mécaniques de la matière. Citons aussi l'ouvrage si substantiel de Dastre sur la Vie et la Mort, où Fauteur fait à la biologie une application très intéressante des théories nouvelles sur l'Énergétique; la discussion entre Ostwald et Brillouin sur la matière, où

deux conceptions rivales se trouvent rapprochées dans un véritable corps à corps (Rev. génér. des Sciences, de nov. et déc. 1895) ; le curieux ouvrage de Le Dantec sur les Lois naturelles, où l'auteur montre avec ingéniosité les différents cantons sensoriels dont est formée la science, mais, par suite d'une défaillance logique, accepte le mécanisme comme l'explication dernière des choses. Enfin, on ne peut passer sous silence les curieux ouvrages de Lord Kelvin, qui, pour les lecteurs français, sont si pleins de suggestions inattendues, car ils nous montrent quelle est la valeur toute pratique, toute empirique que les anglais attachent aux modèles mécaniques.

Notre but n'est point d'exposer ces belles études. C'est aux philosophes de la mathématique et de la physique qu'il appartient de développer les idées qu'ils se font sur la nature intime de la matière, en cherchant à établir des théories qui soient capables de donner l'explication satisfaisante des phénomènes physiques. C'est là le point de vue auquel ils se placent de préférence, et sans doute ils ont raison de s'y placer; le propre des sciences de la nature est d'envisager les phénomènes pris en eux-mêmes, et séparément du sujet qui les observe.

Notre intention, à nous, en exposant ces mêmes théories sur la matière, est de faire prévaloir un

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point de vue tout différent. Au lieu de considérer les phénomènes physiques en eux-mêmes, nous chercherons à savoir quelle idée on doit se faire de leur nature quand on tient compte que ce sont des phénomènes perçus. Tandis que la physicien supprime, par abstraction, la part de l'observateur dans la constatation des phénomènes physiques, notre rôle à nous est de renoncer à cette abstraction, de rétablir les choses dans leur complexité originale et de rechercher en quoi la conception de la matière consiste, lorsqu'on tient compte que tous les phénomènes matériels ne sont connus que dans leur relation avec nous, avec notre corps, avec nos nerfs, avec notre intelligence.

Ceci nous amène tout de suite à prendre, dans l'exposition des faits, un ordre auquel le physicien se soustrait. Puisque nous cherchons à savoir ce qu'est le phénomène physique perçu, nous avons d'abord à poser cette proposition, qui va dominer toute notre discussion :

Du monde extérieur, nous ne connaissons que nos sensations.

Avant de démontrer cette proposition, développons-la par un exemple qui donnera au moins quelque idée de sa portée.

Prenons l'exemple d'une de ces investigations dans lesquelles, recourant le moins possible au raisonnement, on emploie les procédés d'observa-

tion les plus perfectionnés, et on s'imagine pénétrer presque dans l'intimité de la matière. Nous voilà, supposons-le, faisant l'anatomie d'un animal ; après l'avoir sacrifié, nous mettons à nu ses viscères, nous en examinons la couleur, la forme, la dimension, les rapports; puis, nous disséquons l'organe, afin d'en connaître la disposition intérieure, la texture, la structure, la fonction ; puis, non contents de l'anatomie macroscopique, nous recourons aux procédés perfectionnés de l'histologie ; nous prélevons un fragment des tissus, quelques milligrammes, nous le fixons, nous l'enrobons, nous le débitons en coupes minces d'un millième de millimètre, nous colorons et nous portons sous le microscope, nous examinons avec les grossissements les plus forts, nous dessinons, nous interprétons. Tout ce travail d'observation compliquée et raffinée, qui parfois se prolonge pendant des mois et des années, aboutit à une monographie contenant des descriptions minutieuses d'organes, de cellules, de structures intracellulaires, le tout représenté et défini par des mots et des dessins. Or, ces descriptions et ces dessins sont l'exposé des sensations diverses que le zoologiste a reçues pendant qu'il faisait son travail; à ces sensations viennent s'ajouter de très nombreuses interprétations qui proviennent de la mémoire, du raisonnement et souvent aussi de

l'imagination du savant, source à la fois d'erreurs et de découvertes. Mais tout ce que le travail du zoologiste renferme de proprement expérimentai vient des sensations qu'il a reçues ou qu'il pourrait recevoir; et dans l'exemple particulier que nous avons développé, ce sont presque uniquement des sensations visuelles.

Et cette remarque pourrait être répétée à propos de tous les objets du monde extérieur qui entrent en relation avec nous : que leur connaissance soit vulgaire ou d'ordre scientifique, peu importe, la sensation est sa limite; tous les objets nous sont connus par les sensations qu'ils produisent en nous, et ils ne nous sont connus que de cette manière. Un paysage n'est qu'un ensemble de sensations; la forme extérieure d'un corps n'est que sensation; et la structure intime, la plus délicate de la matière, les derniers éléments visibles d'une cellule, par exemple, tout cela n'est encore, dans la mesure où nous l'observons au microscope, que sensation.

Ceci compris, il faut se demander pourquoi nous venons d'admettre — avec la généralité des auteurs — que nous ne pouvons pas connaître un seul objet, tel qu'il est en lui-même, dans sa nature propre, mais seulement par l'intermédiaire des sensations qu'il éveille en nous. Cela revient à dire que nous devons ici des explications sur les

deux points suivants : pourquoi nous admettons que nous ne percevons pas les objets, mais un intermédiaire; pourquoi nous appelons cet intermédiaire une sensation. Sur ce second point, nous présenterons pour le moment une simple remarque : nous employons le terme sensation à défaut de tout autre pour exprimer le caractère médiat de notre perception des objets; et cet emploi n'implique, de notre part, aucune hypothèse; notamment, nous laissons complètement en suspens la question de savoir si la sensation est un phénomène matériel ou une manière d'être de l'esprit. Ce sont des questions que nous remettons à plus tard. Pour le moment, il doit être entendu que le mot sensation est seulement le nom de l'intermédiaire placé entre l'objet et notre faculté de connaître. Nous avons donc simplement à dire pourquoi nous avons admis que la perception extérieure des objets se fait médiatement. par procuration.

Il y a quelques philosophes, et non des moindres, qui ont cru qicG ce caractère médiat de toute perception est tellement évident qu'on n'avait pas besoin d'insister davantage. Stuart Mill, qui était certainement, et peut-être même par-dessus tout, un logicien attentif, commence un exposé de la thèse idéaliste à laquelle il tenait tellement, en disant avec négligence : « 11 va sans dire que les

objets nous sont connus par l'intermédiaire des sens... Les sens nous disent nos sensations1 ». Et c'est sur ces propositions là qu'il bâtit tout son système. « Il va sans dire... » est un peu léger. Nous croyons bien qu'il a eu tort de ne pas éprouver avec plus de sollicitude la solidité de son point de départ.

D'abord, cette limite posée à notre connaissance des objets qui excitent nos sensations n'est acceptée sans difficulté que par les personnes instruites ; elle étonne beaucoup les ignorants, quand on la leur explique. Et cet étonnement n'est point, quoi qu'il semble, un fait négligeable; car il nous prouve que, dans l'état premier et naïf de nos connaissances, nous croyons percevoir directement les objets tels qu'ils sont. Or, si nous autres, les gens cultivés, nous avons abandonné pour la plupart2 cette croyance primitive, nous n'avons fait cet abandon qu'à certaines conditions implicites, dont il faut maintenant prendre conscience.

C'est ce que nous allons montrer aussi clairement qu'il nous sera possible.

Prenons le cas de l'ignorant. Pour lui démontrer qu'il connaît seulement les sensations, et non les

1. Stuart Mill, La Philosophie de Hamilton, trad. franc., p. 5 et 6.

2. Quelques philosophes subtils y sont revenus, comme nous l'expliquerons plus loin, au chapitre iv.

corps qui les excitent, on peut employer un procédé très frappant, qui n'exige aucun raisonnement subtil, et fait appel à ses observations; c'est de lui apprendre, s'il ne le sait pas, que toutes les fois qu'il perçoit un objet extérieur, il y a quelque chose d'interposé entre l'objet et lui, et ce quelque chose est son système nerveux.

Si nous ne connaissions pas l'existence de notre système nerveux, nous admettrions sans hésitation qu'en percevant les objets nous allons en quelque sorte les chercher là où ils sont. Or, beaucoup d'expériences nous prouvent que les objets nous sont connus comme des excitants de notre système nerveux, qui n'agissent sur ce système qu'à la condition d'entrer en communication, en contact avec ses extrémités terminales. Ils produisent dès lors, dans l'intérieur de ce système, une modification particulière, que jusqu'ici nous sommes incapables de définir; c'est cette modification qui suit le parcours de nos nerfs et se trouve transportée jusque dans les parties centrales du système. Des expériences précises de psychométrie ont mesuré la vitesse de propagation de cette modification dans nos nerfs; le parcours se fait lentement, à raison de 20 à 30 mètres par seconde; et, ce qui est intéressant, c'est que cette mesure de vitesse a permis de savoir à quel moment et par conséquent en connexion avec quelle excitation d'organe le phéno-

mène de conscience se produit; c'est quand les centres cérébraux sont intéressés; le phénomène conscient est donc postérieur au fait de l'excitation physique.

Je crois qu'il a fallu une longue série d'observations acceptées pour que nous soyons arrivés à cette idée, aujourd'hui d'apparence si naturelle, que les modifications produites dans l'intérieur de notre système nerveux sont les seuls états dont nous puissions avoir une directe conscience; et comme une démonstration expérimentale est toujours limitée, il ne peut pas être absolument certain que les choses ne se passent jamais autrement, et que nous ne sortons jamais de nous-même, que notre conscience ou notre influx nerveux ne peut pas s'extérioriser, jaillir en dehors de nos organes matériels, voyager au loin, à la recherche des objets, pour les connaître ou les modifier.

Avant d'aller plus loin, il faut préciser notre terminologie. Nous venons de voir ja nécessité de faire une distinction entre les sensations dont nous avons conscience et la cause inconnue qui produit ces sensations, en agissant sur nos systèmes nerveux. Cette cause excitatrice nous l'avons souvent appelée l'objet extérieur, pour nous faire comprendre. Mais on désigne aussi, couramment, sous le nom d'objet extérieur des assemblages de sen-

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sations, tels que ceux qui composent pour nous une chaise, un arbre, un animal, un corps quelconque. Je vois, passer un chien dans la rue, j'appelle ce chien un objet extérieur; mais, comme ce chien est formé, pour moi qui le regarde, de mes sensations, et que ces sensations sont des états de mes centres nerveux, il se trouve que le mot objet extérieur a deux sens : il désigne tantôt nos sensations, tantôt la cause provocatrice de nos sensations. Pour éviter toute confusion, nous appellerons VX de la matière cette cause provocatrice qui nous est inconnue.

Inconnue, pas tout à fait, cependant, car nous en savons au moins deux choses : d'abord, que cet X existe, et en second lieu que son image ne doit pas être cherchée dans les sensations qu'il provoque en nous.

Qu'il existe, disons-nous, comment en douter? La même observation externe nous prouve du même coup et qu'il existe ur objet distinct de nos nerfs, et que nos nerfs nous en séparent. J'insiste là-dessus, car des auteuis après avoir admis, sans restriction, que notre connaissance se borne à des sensations, ont été fort en peine de démontrer ensuite la réalité de l'excitant distinct des sensations1. Nous n'avons pas besoin de démonstration,

1. Ainsi, l'embarras où se trouve Stuart Mill est tout à fait curieux. Ayant admis sans réserve que notre connaissance se

le témoignage des sens nous suffit. Nous avons vu L'excitant, il est comme un ami déguisé qui passerait devant nous, et tellement bien costumé et grimé que nous ne pouvons rien lui attribuer de ce que nous voyons de lui, mais nous savons que

c'est lui.

Et, en effet, rappelons-nous sur quoi nous avons raisonné : sur une observation. Je regarde ma main, je vois un objet qui s'en rapproche et me donne une sensation de toucher. Je dis d'abord que cet objet est l'excitant. On me fait remarquer que je suis dans l'erreur ; cet objet, qui m'apparaît en dehors de mon système nerveux, est composé, me dit-on, de sensations. Soit, ai-je le droit de répondre; mais si tout ce que je perçois est sensation, mon système nerveux lui-même est sensation ; s'il n'est que cela, il n'est donc plus un intermédiaire entre l'excitant et moi, et il se trouve que nous percevons les choses telles qu'elles sont. Pour qu'il soit possible de prouver que je perçois non l'objet, mais ce tertium quid qui est la sensation, on est obligé d'admettre que le système nerveux est une réalité extérieure à la sensation,

borne à des sensations, il se trouve dans l'impuissance de poser une réalité au delà, et reconnaît que le principe de causalité ne peut pas servir légitimement à prouver que nos sensations ont une cause qui n'est point une sensation, parce que l'application de ce principe ne doit pas se faire en dehors du monde des phénomènes.

et que les objets qui jouent par rapport à lui le rôle d'excitants, et dont nous percevons ^existence sont également des réalités extérieures à la sensation.

Voilà ce que démontre le raisonnement abstrait; ce raisonnement se trouve appuyé, en outre, par un argument de bon sens.

Le monde extérieur ne peut pas se résumer dans quelques systèmes nerveux, suspendus comme des araignées dans l'espace vide. L'existence d'un système nerveux suppose celle d'un corps où il est logé; ce corps a des organes compliqués, ses membres supposent un sol sur lequel l'animal s'appuie; ses poumons supposent l'existence de l'oxygène venant vivifier son sang; son tube digestif suppose des aliments qu'il digère pour les assimiler à sa substance, et ainsi de suite.

Nous admettons bien que ce monde extérieur n'est pas, en lui, tel que nous le percevons, mais nous sommes obligés d'admettre qu'il existe, au même titre que le système nerveux, pour l'encadrer.

Le second fait d'observation, c'est que les sensations que nous éprouvons ne nous donnent pas l'image fidèle de YX matériel qui les produit. La modification engendrée dans notre substance par cette force X ne ressemble pas nécessairement par sa nature, à la nature de cette force. Il y a là une

affirmation qui est contraire à nos opinions naturelles, et qu'il faut pai conséquent démontrer. On la démontre en général par les expériences qui révèlent ce qu'on a appelé « la loi de l'énergie spécifique des nerfs ». C'est une importante loi de physiologie découverte par Mûller il y a deux siècles et on y attache des conséquences d'ordre philosophique. Voici les faits sur lesquels cette loi s'appuie. Si on ébranle les nerfs sensitifs par un excitant toujours le même, on constate que les sensations perçues par le patient diffèrent suivant le nerf excité; les réophores d'un courant électrique appliqué sur le globe de l'œil donnent la sensation d'une petite bluette lumineuse ; sur l'appareil auditif, le courant provoquera un bruit de crépitement ; sur la main, une sensation de choc; sur la langue, une saveur métallique. A Tinverse, des excitants tout à fait différents, mais qui intéressent le même nerf, donnent des sensations pareilles ; qu'on projette un rayon lumineux sur l'œil, ou qu'on excite le globe oculaire par une pression du doigt, qu'on fasse passer le courant électrique dans l'œil, ou que, daas une opération chirurgicale, on sectionne le nerf optique d'un coup de bistouri, l'effet est toujours le même, en ce sens que le patient ressent toujours une sensation lumineuse. En résumé, il y a, outre l'excitant naturel de nos nerfs sensitifs, deux exci-

tants qui peuvent produire les mêmes effets sensitifs, c'est l'excitant mécanique et l'excitant électrique. D'où on a conclu que la nature propre de la sensation qu'on éprouve dépend beaucoup moins de la nature de l'excitant qui la provoque que de la nature de l'organe sensoriel qui la recueille, du nerf qui la propage et du centre qui la reçoit. On irait peut-être un peu loin, en affirmant que l'objet extérieur n'a aucune ressemblance d'aucune sorte avec les sensations qu'il nous fait éprouver; il vaut mieux se contenter de dire que nous ne savons pas dans quelle mesure cela se ressemble et cela diffère.

Quand on y songe, on trouve qu'il y a là dedans un très grand mystère, car cette spécificité de nos nerfs ne se rattache à aucun détail observable dans leur structure. Ce sont, très probablement, les centres récepteurs qui sont spécifiques ; c'est à eux, à leur mécanisme que nous devons d'éprouver, pour un même excitant, une sensation de son ou bien une sensation de couleur, c'est-à-dire des impressions qui apparaissent, quand on les compare, comme étant ce qu'il y a de plus différent au monde. Or, autant que nous pouvons nous en rendre compte, ia structure histologique de notre centre auditif est la même que celle de notre centre visuel ; ce sont des amas de cellules de formes diverses, multipolaires et soutenues dans un stroma

conjonctif; la structure des fibres et des cellules varie un peu entre les régions motrices et les régions sensitives; mais il n'y a pas encore eu moyen d'apercevoir une différence constante entre les cellules nerveuses du centre optique et celles du centre auditif.

Il doit y avoir là une différence, notre esprit la réclame ; mais notre œil ne la saisit pas.

Admettons cependant que demain, ou dans plusieurs siècles, une technique meilleure nous montre une différence matérielle entre le neurone visuel et le neurone auditif. Ce n'est pas absurde à supposer; c'est une découverte possible, puisqu'elle est dans l'ordre des faits matériels.

Mais cette découverte ne nous mènera pas bien loin; car ce qui complique terriblement le problème, c'est que nous ne pouvons pas connaître directement la structure de notre système nerveux.

Bien que fort rapproché de nous, bien qu'il soit en nous, pour ainsi dire, il ne nous est pas connu autrement que l'objet que nous tenons entre les mains, le sol sur lequel nous marchons ou le paysage qui forme notre horizon.

Il n'est pour nous qu'une sensation ; sensation réelle, lorsque nous l'observons dans la dissection d'un animal ou dans l'autopsie d'un de nos semblables; sensation imaginée et transposée, lorsque nous faisons notre étude au moyen d'un atlas

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d'anatomie; sensation toujours. C'est par l'intermédiaire de notre système nerveux que nous devons percevoir et imaginer ce que peut être un système nerveux; par conséquent nous ignorons la modification qu'imprime à nos perceptions et imaginations cet intermédiaire dont la nature nous échappe.

Donc, quand nous cherchons à saisir la nature intime du monde extérieur, nous sommes devant lui comme devant le noir absolu ; il n'existe probablement dans la nature, en dehors de nous, ni couleur, ni odeur, ni son, ni force, ni résistance, ni étendue, ni rien de ce que nous connaissons comme sensation.

La lumière est produite par une excitation du nerf optique, elle ne brille que dans notre cerveau; quant à l'excitation elle-même, rien ne prouve qu'elle soit lumineuse; en dehors de nous, c'est la nuit profonde, c'est même moins que la nuit, puisque la nuit est corrélatrice de la lumière. De même toutes les excitations sonores qui nous assaillent, les bruits de machine, les bruits de la nature, les mots et les cris de nos semblables sont produits par des excitations de notre nerf acoustique ; c'est dans notre cerveau que le bruit se produit ; en dehors, règne un silence de mort. On pourrait en dire autant de tous nos autres sens.

Aucun de nos sens n'est révélateur de la réalité

extérieure, aucun sans exception; à ce point de vue, il n'y a ni sens supérieur, ni sens inférieur ; les sensations de la vue, en apparence si objectives, si plongeantes, ne nous font pas mieux sortir de nous que les sensations de goût qu'on localise dans la langue.

En résumé, notre système nerveux qui nous sert à entrer en communication avec les objets, nous empêche, d'autre part, de connaître leur nature. Il est un organe de relation avec le monde extérieur; il est aussi, pour nous, une cause d'isolement. Nous ne sortons jamais de nous-mêmes. Nous sommes des emmurés.

Et tout ce que nous pouvons dire de la matière et du monde extérieur, c'est qu'elle nous est révélée uniquement par les sensations qu'elle nous donne, qu'elle est la cause inconnue de nos sensations, l'excitant inaccessible de nos organes des sens, et que les idées que nous pouvons nous faire sur la nature et les propriétés de cet excitant, dérivent nécessairement de nos sensations et sont subjectives autant que ces sensations,

Mais il faut se hâter d'ajouter que ce point de vue est celui auquel on arrive quand on envisage les relations de la sensation avec sa cause inconnue, le grand X de la matière. La science positive et la vie pratique ne prennent point pour objet cette relation de la sensation avec l'Inconnaissable;

elles l'abandonnent à la métaphysique ; elles se cantonnent dans l'étude de la sensation et étudient les relations réciproques des sensations avec les sensations. Celles-ci, jugées comme des apparences trompeuses, lorsqu'on y cherche l'expression de l'Inconnaissable, perdent ce caractère illusoire lorsqu'on les considère dans leurs rapports réciproques; elles constituent pour nous la réalité, toute la réalité, et le seul objet de la connaissance humaine. Le monde n'est qu'un ensemble de sensations présentes, passées et possibles; l'affaire de la science est de les analyser et de les coordonner, en séparant leurs relations accidentelles et leurs relations constantes.

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