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GÉNÉRALITÉS SUR L'HYGIÈNE DU SYSTÈME NERVEUX

qui se fait contre tout ce qui est artificiel, derrière les cris de ceux qui exigent le retour à l’état naturel, se cache néanmoins quelque chose de vrai qu’il s’agit seulement de comprendre. Dans un certain sens, et sans risquer de se tromper, on peut sûrement désigner du terme de conditions naturelles de l'existence d’un être vivant les conditions auxquelles il s'est adapté d’une façon adéquate dans le cours des milliers ou millions d'années de son évolution. Je renvoie ici à la seconde moitié du chapitre V (Phylogénie). Notre cinquième chapitre nous donne de toutes façons la clé de ce qui appartient véritablement à notre « nature ». Or, notre civilisation a eu pour effet de mettre à contribution l’activité de notre cerveau d’une façon intense, souvent très exagérée et exclusive. Par l’évolution phylogénique de son organisation, notre cerveau s’est principalement adapté, dès son origine la plus ancienne, à des circonstances qui existaient encore il y a quelques milliers d’années et qui existent même aujourd'hui chez les peuples sauvages. Voilà pourquoi l'homme civilisé se trouve si bien, lorsqu’il a des vacances, de courir dans la libre nature, de grimper, de sauter, de nager et de se comporter comme un homme des bois, dès qu’il a surmonté les premières fatigues dues à la paresse motrice à laquelle il s’élaithabitué,el sa faiblesse musculaire acquise parl’inaction.

C'est la bôte humaine primitive qui se retrouve alors tout à coup dans ses conditions naturelles d’existence. L’ancêtre sauvage qui sommeille à l’état latent dans son cerveau se réveille, eephoré par la perception de la nature; c'est alors que toute notre culture moderne lui apparaît subitement, par effet de contraste, comme un misérable artifice truqué qu’il se croit tout à coup en droit de mépriser. Mais ce ne sont que des illusions dues au contraste. L’homme qui croît et demeure dans un milieu absolument primitif et sauvage n’est nullement plus heureux que nous, bien au contraire. Ce sont seulement d’autres maux et d'autres infirmités qui le font souffrir. Voilà tout.

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L'arf véritable rl'une saine hygiène nerveuse consiste donc à adapter justement la culture à la nature, c'est-à-dire à débarrasser, autant que cela peut se faire, la culture de toutes ses excroissances inutiles et nuisibles qui viennent contrecarrer et déranger les conditions de l’existence auxquelles l'homme est adapté, tout en corrigeant les imperfections, les déchets et les aléas de notre « nature » brute et sauvage.

Nous avons déjà exigé ici l’éliminalion de tous les narcotiques et révélé l’importance de la loi de l’exercice. Ces deux choses correspondent à ce que nous venons de dire. Mais nous voulons indiquer encore quelques points qui semblent devoir nous aider à obtenir des conditions de vie plus normales. Il est bon de s’endurcir sans relâche en s’habituant, comme l’homme primitif, à supporter les intempéries de la nature, à ne craindre ni froid, ni chaud, ni humidité, ni vent, ni orage, à dormir à l'occasion en plein air, sans se refroidir, à simplifier scs vêtements au lieu de les rendre de plus en plus compliqués, à éviter dans sa toilette tout ce qui est superflu, et à user d'une grande simplicité dans son alimentation. Nous le disions déjà, de nos jours on se fait bien plus de mal en mangeant trop, en reposant trop ses muscles et en s'amollissant qu’en faisant le contraire. Kn s'endurcissant, il faut soigneusement observer la loi de l’exercice, c’est-à-dire procéder graduellement et prudemment. Avant de faire son voyage à pied au travers du Groenland, Fritjof Nansen s’habitua petit à petit, 1 ’ roulé dans sa pelisse, à coucher dehors par jo, 20, 3o" de froid, et davantage! La plus grande faute qu’on puisse commettre est de s’amollir progressivement par terreur des refroidissements et des maladies, '.au lieu de s’endurcir par un exercice éain. De cette façon, au lieu d’éviter les maladies, on devient au contraire leur victime perpétuelle. Il faut apprendre à digérer les bactéries et à s’adaptera elles, au lieu de vivre dans l’illusion de pouvoir leur faire la chasse ou les éviter absolument. Cela n’empêchera pas de prendre de l’eau stérilisée pendant une épidémie de fièvre typhoïde, car la raison ne doit jamais

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perdre scs droits. Tout en entraînant régulièrement son corps par l’exercice musculaire utile, on pont supporter et s'assimiler ce que la culture a do plus beau, de meilleur et de plus élevé, sans dépérir et sans se désespérer ni soupirer après un désert sauvage ou le nirvanà (le néant) du bouddhisme.

11 faut encore bannir de son existence la rage de jouir (pas la jouissance)! Toute jouissance cultivée pour elle-même, c'est-à-dire qui n'a qu’elle seule pour but, conduit au dégoût , rend blasé et nuit à la santé du système nerveux. Toute jouissance veut être gagnée dans une vie harmonique. Le sommeil, même sur un banc de bois, est une jouissance quand on est fatigué; manger les aliments les plus grossiers est une jouissance quand on est a (lamé; boire de l’eau fraîche est une saine jouissance quand on a une soif naturelle, et n'a pas 1’elTet nuisible des boissons alcooliques qui sont toxiques, ainsi que la soif artificielle, souvent insatiable, qu’elles produisent. Le travail intellectuel est une saine jouissance, lorsque le besoin d'action et d'exercice des muscles trouve à côté de lui sa satisfaction. Le travail musculaire est unejouissance en tant que variation de l’activité des pensées et des sentiments, mais il cesse d'en être une, lorsqu'il est accompli inconsciemment (subconsciemment) et automatiquement, sans activité altentionnclle, car dans ce cas il ne supplée ni à la pensée abstraite, ni aux émotions qui risquent alors de se diriger dans de mauvaises voies. Les rapports sexuels, qui satisfont un appétit héréditaire, ne sont cependant une jouissance pure, durable et complète que lorsqu’ils sont unis à un véritable amour. Pour déterminer en outre un plaisirde vivre vrai et durable, il faut qu’ils remplissent, en partie du moins, leur but naturel, qui est la procréation d une descendance. Sans doute l’homme ne peut pas toujours tout avoir, et, surtout dans les rapports sexuels, il est obligé de s’imposer des restrictions, tant pour le bien social que pour son bien individuel.

En somme donc, c’est en déclarant résolument la guerre à

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tous les préjugés sociaux inutiles ou nuisibles, en premier lieu au luxe, aux colifichets, aux jeux sans but, et surtout à la passion artificielle île la jouissance destructrice des plaisirs normaux, que nous adapterons le mieux la culture à la nature. Quelle somme effrayante de temps, d'argent, de force et de santé ne sacrifions-nous pas au luxe de la table, à la boisson, it la parure, aux bavardages de la rue ou du salon, aux visites conventionnelles, aux amusements de mauvais aloi, aux bastringues, aux maisons de jeu, aux cabarets et autres lieux de boisson, aux maisons de prostitution et aux excès de tout genre ! Les effluves empestés de tous ces parasites de la civilisation, avec leurs empoisonnements physiques et moraux, ainsi que l’amollissement et les maladies qui en sont la suite, ne sont-elles pas les plus grands ennemis de toute hygiène normale du système nerveux ?

Un jeune homme que je connais a accompli entre seize et dix-huit ans de grands voyages & bicyclette à travers l'Europe. Il a fait par exemple une fois 1.700 kilomètres en trois semaines (dont, cinq jours il est vrai passés dans une ville, chez des amis qui le reçurent gratis), ne dépensant en tout que a5 francs, y compris les réparations de son vélocipède, et s'amusant royalement. Il couchait chez des paysans pour 2Ü ou 3o centimes, et se nourrissait de pain, de lait et de quelques œufs. C'était au mois d’avril, et la neige et lapluie rendirent son voyage d’autant plus difficile; mais, fortement entraîné par un exercice antécédent, il surmonta sans peine toutes ces difficultés. Voilà ce que j'appelle une jouissance saine et vraie, que peuvent s’accorder même des personnes très peu aisées, pour peu qu’elles économisent sur l’alcool et le colifichet. Malheureusement, le peuple lui-même s’amollit de nos jours de la façon la plus déplorable, imitant en cela les riches dégénérés. Ce que je viens de dire s’applique aux femmes comme aux hommes. C’est un préjugé complètement faux de croire que les femmes se font du tort ou perdent leur caractère féminin en travaillant de leur corps.

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Les femmes du Dahomey, on le sait, guerrières comme les hommes et montées en amazones, rendirent la lâche de l'armée française fort difficile. Or j'ai eu l’occasion de voir les femmes du roi du Dahomey, liéhanzin, alors prisonnier à la Martinique, aux côtés de leur seigneur et maître, et je puis assurer qu'elles étaient, au point île vue nègre, d’une beauté parfaile et d’une force remarquable.

5. Psychopathes ou déséquilibrés. — Tout ce que nous venons de dire s'applique aussi, avec quelques restrictions, aux personnes nerveuses, c’est-à-dire aux psychopathes et névrosés, aux hystériques, aux hypocondres, etc. Les hypocondres, en particulier, deviennent le plus souvent la proie docile de tous les établissements balnéaires, sanatoriums et autres entreprises financières, dans lesquelles ils se ruinent pécuniairement au lieu de recouvrer leur santé. On a peine à croire quels excellents résultats on peut obtenir dans les maladies fonctionnelles du système nerveux par un exercice conséquent au travail utile. Mais il faut ici que le médecin individualise avec beaucoup de sagacité, et on ne peut donner do règle générale. Seul le neurologiste, qui est en même temps un bon psychologiste et qui pénètre la nature mentale et émotive du malade, pourra trou ver la bonne voie. Il devra s’enquérir de toute la vie de son patient, sonder les causes des soupirs les plus profonds et. les plus cachés de son creur, s’il vent transformer dans le bon sens sa vie cérébrale. Pour cela, il est indispensable de connaître et de comprendre la suggestion hypnotique, qui, malheureusement, est encore si négligée et si méprisée dans les facultés de médecine des universités. Beaucoup de psychopathies ou d’asthénies de l’intelligence, du sentiment et de la volonté, bref, de maladies traitées surtout dans le second groupe de notre chapitre VII, peuvent être améliorées et même guéries, avant tout par un entraînement lent à des occupations corporelles simples, au travaildeschamps, à la menuiserie, à la reliure, au jardinage, etc.,

PSYCHOPATHES OU DÉSÉOUIL1U1IÉS aGl

combiné à l'hypnotisme. Certains autres malades dont l’état pathologique est plutôt causé, favorisé et entretenu par des plaies du senti ment, par une carrière manquée ou par le manque d’idéal, auront besoin surtout d'un changement complet du but de leur vie. Selon les cas, on les guérira par un travail intellectuel intense, pai - l'enlhousiasnie pourune œuvre philanthropique ou sociale, par un travail scientifique ou encore par un mariage heureux. Ils renaîtront alors à la joie de vivre, et toute leur activité cérébrale, détournée de rêveries stériles et dirigée sur un travail utile, accomplira parfois des œuvres merveilleuses. D'autres psychopathes sont devenus malades par suite d’idées qui ont pris racine dans les préjugés sociaux. On les trouve surtout dans le domaine sexuel, où tant de personnes se reprochent des péchés épouvantables qui n’en sont pas, ou ont été séduites et poussées à des perversions dont on peut les sortir avec un peu d’alVection et des instructions raisonnables.

En général, l'entraînement doit être doublement prudent chez les psychopathes. On devra commencer ici souvent, chez les adultes, avec quelques petits exercices, avec des haltères d’enfants, avec de très courtes promenades, etc., jusqu’à ce que petit à petit, surtout à l’aide de la suggestion, on arrive à un résultat notable. On subira souvent des échecs, des rechutes, et il faut beaucoup d'optimisme et de persévérance pour 11 e pas se laisser décourager. Néanmoins, on sera étonné d'atteindre souvent encore plus qu’on n’aurait osé espérer, même avec des individus fort insuffisants par prédisposition héréditaire, pour peu qu’on n’exige pas l’impossible.

En i8y3, un ingénieur, \1. A. Grohmann, alors à Zurich, après s'ôtre concerté plusieurs fois avec moi, entreprit de venir en aide à des malades nerveux et à des psychopathes, en les habituant à un travail régulier. Surtout un cas d’hystérie grave, que j’avais guéri deux ans auparavant (la daine en question est à présent l’une des directrices les plus actives et les plus capables d’œuvres importantes d’uli-

2l)2 GÉNÉRALITÉS SL'K I. HYGIÈNE DU SYSTÈME NERVEUX

lilé publique), m’avait décidé à encourager l’entreprise de M. Grohmann, qui fonda alors à Zurich un petit sanatorium pour l’occupation de ses malades, avec jardin, menuiserie, etc. J’exprimai déjà mon opinion à ce sujet, en i 8 y 4 , dans le journal Korrespondenzblalt, des médecins suisses (i 5 septembre, p. 07). En t8y(i, P.-I. Moebius (lieschnflicjung von Nervenkranken , etc.) a traité de nouveau la question et a dirigé l'attention des médecins allemands sur ce sujet (1). Il s’agit là, du reste, du traitement de malades nerveux et non pas d'hygiène proprement dite. Mais, dans le domaine de la psychopathie, il n’y a pas de limite nette entre la maladie et la santé. Beaucoup des expériences de Grohmann méritent d’être prises à cœur par tous les bien portants, qui veulent se prémunir contre les maladies mentales et nerveuses.

6. Remarques générales. — A l aide d’un exercice sain et systématique dans tous les domaines, on n’entretient pas seulement sa santé, mais on devient en outre heureux, libre et riche; riche, non pas toujours en argent, mais en capacité de travail et en besoins qu’on n'a pas; libre de l’esclavage des besoins artiticiels superflus et nuisibles ; heureux dans la joie des difficultés vaincues, ainsi que dans le sentiment de la force, de la santé, de l’augmentation de sa faculté de produire, et, par là, de son indépendance et de son adaptabilité. A propos du défaut de besoins, il faut qu’on me comprenne bien. Le célèbre mot du socialiste Lassalle, qui se plaignait du maudit « manque de besoins » des prolétaires, n’en est pas moins parfaitement juste. 11 faut seulement distinguer les

( 1 j Malheureusement, la chose n'a été mise jusc|u'ici en pratique qu’avec «tes forces et des moyens insuflisanis. M. Grohmann a fini par publier ses expériences d une façon très vivante et humoristique; je cite ses derniers écrits : Die Kulonie Friedait, eine alknholfreie Vnlliskeiletiitte, Zurich, i*jo 2 ; Geisleslirank , bilder ans déni Verkehr mil Geisleskrnnken und ihren Anyehôrigen, für Lnien , 1902. Dès lors, le docteur Laehr a fondé, près de Berlin, un sanatorium d'occupations pour les malades nerveux ( llnus Srhoenuir, à Zehlendorf).

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