HARMONIE ET CHOIX 2(J
cialîsation. Un homme maladroit doit apprendre à faire de la gymnastique, à nager el à aller à bicyclette, mais il ne doit pas aspirer à devenir maître de gymnastique ou clown, ni chercher à devenir champion de natation ou de cyclisme. Un homme qui n’a pas le sens musical fera bien d'apprendre les notes et d’aller à quelques concerts, mais il a le devoir d’épargner à l’oreille des autres le tourment des mélodies qu’il ne ferait que massacrer, sur le piano ou autrement. Qu’il se spécialise, par conlre, dans un domaine où il soit capable de le faire. En faisant comme nous l’avons dit, le contact perpétuel entre la culture générale progressive et l’approfondissement professionnel élargira l’horizon mental même du plus simple ouvrier el produira des combinaisons de valeur utile qui ouvriront pendant toute la vie de nouvelles voies à l’esprit. .
Les talents individuels varient énormément. Quiconque n’en a aucun devra bien se garder de se laisser irrésistiblement pousser par la vanité et de chercher à conquérir des domaines qui sont hors de sa portée. Il existe une foule de professions saines et modestes, qui oll’rent pleine et entière satisfaction à ceux qui sont modestement ou faiblement doués, s’ils s’efforcent d’y progresser avec persévérance. Je nomme l’agriculture el la plupart des professions manuelles, des bureaux et du petit commerce. Mais précisément dans ce genre d’occupations, il est extrêmement nécessaire de remplir le temps libre dont on dispose, en continuant une instruction et une éducation harmoniques du moi. Malheureusement, la plupart des hommes emploient ce temps à ne rien faire ou à s’amuser d’une façon grossière et stupide, sinon à boire et à s’abrutir. Quelle somme d’instruction et de connaissances les paysans ne pourraient-ils pas par exemple s’approprier, pendant les longues soirées d’hiver et les dimanches, et à quel point ne pourraient-ils pas de la sorte élever leur joie de vivre el leur niveau intellectuel en général ! Quelle somme de santé corporelle et quel élargissement de leur horizon les prolétaires de
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la i)luine, de la machine à coudre et du magasin n’acquerraient-ils pas de leur côté en coupant du bois, en creusant la terre, en jardinant ou en observant la nature? A cet égard, la façon dont on comprend le repos du dimanche est le plus souvent tout à fait déraisonnable, ce qui vient de ce que les circonstances ont complètement changé depuis l’époque de Jésus-Christ. 11 est ridicule de voir dans certains pays et dans certains milieux l’étroitesse et la bigoterie religieuses éditer ù cet égard des règlements absurdes et souvent tyranniques, comme l’interdiction du travail agricole et manuel le dimanche. L'oisiveté, et plus encore les ribotes usuelles, constituent un repos du dimanche véritablement immoral et contraire à l'hygiène. Tandis que le paysan, le forgeron et le facteur postal, par exemple, emploieront sans doute le plus avantageusement leur dimanche en lisant et en étudiant pour meubler leur cerveau, le savant, l’instituteur, l’écrivain et le commis, trouveront dans l’effort musculaire du dimanche la meilleure et la plus saine des compensations et des récréations, et pour eux travailler à la campagne ou au jardin, ou encore couper du bois, est un vrai repos du cerveau. C’est en variant le travail qu’on établit l'harmonie. La variété dans nos activités nerveuses permet môme certains excès apparents de travail, car ainsi une partie des complexions de neurones se reposent pendant que les autres sont actives. En outre, on entraîne de celte façon, par la variation, l’élasticité du cerveau et sa faculté d’adaptation. On apprend pour ainsi dire à fermer et à ouvrir rapidement le guichet entre une activité cérébrale et l’autre. Et c’est ainsi que l’on devient libre dans le sens vrai et profond du terme, car le pire esclavage est celui des incapacités de tout genre, des passions et des habitudes.
4. Naturel et artificiel. — On fait aujourd’hui un singulier abus des termes de « nature », « naturel », « genre de vie naturel », etc. Chacun les emploie à tort et à travers, et personne ne comprend au fond leur véritable sens. L’antino
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mie entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel est tout à fait relative, et la plupart des hommes entendent par nature ce que leurs préjugés et leur routine leur suggèrent l’ôtre. En réalité, tout ce que l'art humain a créé est aussi naturel que tout autre produit de la nature, puisque l’homme fait lui-môme partie de celte dernière et que par conséquent ses artifices ne sont que les produits de son Ame, naturelle aussi, c’est à-dire de son cerveau. L’hygiène n’a donc aucun droit à mépriser l’art, la science, l’industrie et leurs produits, en les déclarant contre nature. Elle devra, par contre, étudier soigneusement lesquels d’entre eux favorisent un développement sain et normal de nos races civilisées, et lesquels au contraire lui font tort. On affirme souvent que l’homme n'a pas le droit d’intervenir dans les rouages de la nature, son intervention ne faisant que les déranger. Cette affirmation est équivoque et elle exige une analyse exacte, car les singulières excroissances que fait germer dans la tête du public la prétendue « médecine naturelle », style moderne, deviennent telles, que la chose s’impose. On entend les promoteurs de ce système, et de tant d’autres du reste, injurier la science médicale et crier sur tous les tons qu’il faut « en revenir à la nature ». Ce cri correspond bien à quelque chose de juste. Les progrès de certaines branches de la science ont développé dans les facultés de médecine, dans les sanatoriums et, d’une façon générale, chez la majorité peut-être des médecins, une erreur dangereuse ; mais cette erreur ne doit pas être attribuée à la science ; elle est le simple résultat de faiblesses humaines. Tandis que la science pure doute et cherche toujours, tandis que chacune de ses découvertes l’ait surgir de nouvelles questions, l’art médical exige une action immédiate, peu importe que le médecin sache ou ne sache pas. Le malade veut être guéri et veut en outre le plus souvent être trompé. C’est là une vérité vieille comme l'humanité, et la réponse suivante tout aussi vieille de l’artiste guérisseur n’est hélas que trop dictée par la question : « Eh bien, sois trompé ;
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tu seras content et nous y trouverons notre profit. » Oui, il est impossible, môme au plus honnête (les médecins, de se tirer partout et toujours d’afTaire en disant la pure vérité. Son devoir de charité lui-même l'oblige fréquemment à de pieux mensonges. La complication immense des phénomènes morbides et les difficultés que leur interprétation, et par conséquent le diagnostic des maladies, leur pronostic et le choix des méthodes de traitement préparent au médecin, font que ce dernier s’habitue involontairement à remplacer ou à compléter ce qu’il ne sait pas par des affirmations basées sur des a priori dogmatiques ou sur les calculs du plus vulgaire empirisme. Ces nombreux compromis avec sa conscience le mettent perpétuellement en danger de tomber lui-même dans le travers fondamental des vulgaires industriels de l’art de guérir, qui est la charlatanerie. Or, dans ce domaine, ce sont précisément les méthodes curatives dont l’action réelle ou l’inutilité ne peuvent être clairement démontrées scientifiquement, qui sont les plus commodes. Sur ce nombre, les actions chimiques sur les phénomènes de la vie, surtout celles des médicaments pharmaceutiques, jouent le rôle principal, parce qu’il est impossible de juger exactement de leur action sur les réactions chimiques intimes, encore absolument inconnues, de la vie du protoplasma. On voit bien certains effets frappants directs ou indirects qui en imposent beaucoup aux malades, mais ce qu'on ne voit pas et ce qu’on comprend encore moins, ce sont toutes les actions cachées, insidieuses et chroniques des substances chimiques, actions dont l’effet ne se dévoile souvent que longtemps après et dont, plus fréquemment encore, ou ne reconnaît jamais la cause exacte.
On attribue de plus à toute sorte de prétendus remèdes des effets qui ne reposent absolument que sur la suggestion, c’est-à-dire sur la persuasion du malade, persuasion dont l’action dynamique sur le cerveau réagit par des déclanche-
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ments nerveux au moyen des nerfs périphériques sur le reste du corps.
Toute sorte de méthodes curatives dites physiques, telles que l’électricité, l’hydrothérapie, les bains, le massage, etc., rentrent en grande partie dans la même catégorie que les remèdes chimiques, mais sans avoir l’action toxique de beaucoup de ces derniers. Personne ne sait au fond quoi que ce soit de positif sur la façon dont ces excitants physiques agissent sur les tissus du corps, à peu d’exceptions près du moins. On lance dans le public d’autant plus de phrases affirmatives et de panégyriques pseudo-scientifiques diffus à leur sujet, souvent dans un pur intérêt lucratif, et tout cela ne manque pas de faire son effet sur la masse crédule. C’est surtout ici que la suggestion joue un rôle prédominant. Nous accordons du reste que l’activité musculaire, le bon air, la nourriture et l'incitation au travail d’assimilation et de désintégration des tissus du corps, contribuent à produire de bons effets. Ce qu’il y a d’amusant ou plutôt d’attristant dans cet appareil thérapeutique, c’est que chacun s’attribue le monopole de la « nature ». Chacun prétend posséder la seule vraie méthode naturelle de guérison. Mais si l’on prend au mot l’artiste en question, il est aussi embarrassé que les autres de dire ce qu’il entend par nature, car la chose n’est pas si simple qu’elle en a l’air. Tous les éléments vraiment curatifs de ces méthodes peuvent la plupart du temps se trouver à bon marché à la campagne et à l’air libre. On peut même, si l’on y lient, ajouter les quelques sels très communs contenusdans les sources thermales à la première eau de fontaine venue !
Pour mon compte, je ne sais que faire de ces termes de « nature » et de « naturel ». La position de la médecine serait meilleure si les malades et les médecins pouvaient être plus francs, et si le malade osait toujours dire au médecin : « Monsieur le docteur, si vous ne savez pas exactement comment agit le remède que vous me recommandez et pourquoi vous me le donnez, n’en faisons pas usage, je
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vous prie », et si le médecin de son côté osait toujours dire au malade : « Il n’y a rien à faire qu'à prendre patience, et je ne vous donne aucune drogue parce que cela ne sert à rien. Je ne vous envoie pas non plus faire une cure de bains qui vous coûterait fort cher, alors que quelques bonnes courses à pied ou à bicyclette vous feront tout autant de bien, si ce n’est plus. » Selon les cas, ce sera naturellement autre chose, du repos ou une meilleure nourriture, etc.
Je ne veux certes pas par là condamner d’un trait de plume tous les remèdes chimiques et physiques, mais il est certain qu’on en emploie d'ordinaire dix fois trop, qu’on abuse des cures de bains et îles sanatoriums, et que cet abus a provoqué, comme réaction, le fanatisme des masses sans jugement sous forme de ce qu'on appelle la « médecine naturelle ». Incapable de toute critique sérieuse, celle-ci répand dans son ignorance superstitieuse toute sa bave sur la médecine scientifique. Malgré tout, la chose a son bon côté. Elle obligera peu à peu la médecine à introduire plus de critique et plus d’honnêteté dans la thérapeutique.
Nous sommes donc obligés de nous placer au point de vue suivant. Dans un domaine aussi complexe et aussi caché que l'assimilation et la nutrition du proloplasma vivant, en particulier des éléments nerveux, domaine dont la clé scientifique nous fait encore défaut, une expérience empirique soigneuse, saine et bien étayée de faits peut seule décider. Il faut se garder des mots, des dogmes autoritaires et des affirmations mal mûries. Il faut soumettre à une critique serrée, alliée à l'expérience, tous les domaines d'un prétendu savoir qui n'est fort souvent que de la routine et de la foi d’autorité. En faisant cela, nous en viendrons à rejeter beaucoup de choses qui semblent artificielles. Exemples : les lunettes sont certainement un produit artificiel de la science et de l’industrie humaines. Malgré cela, le myope et le presbyte auront raison de porter des lunettes, car sans cela ils verraient mal et se foraient du tort. L’expérience a prouvé qu’une
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paire de bonnes lunettes est très utile et ne nuit en rien. Il est au contraire extrêmement naturel de faire ses besoins et, quand ou a une phtisie ou un simple catarrhe, de cracher. Or, si l'on fait ces choses partout où l'on se trouve, comme le font les animaux « naturels », on souille sa maison et son plancher de microbes, et l'on propage la saleté et les maladies d’infection. Voilà pourquoi l'on fait bien de faire ses besoins dans des closcts hygiéniquement organisés et de cracher dans des objets faciles à désinfecter, à moins qu’on ne se trouve dans la forêt vierge, oii les plantes se chargent de ces offices. Il serait facile de centupler ces exemples, mais leur banalité même suffit pour montrer avec quel manque de réflexion on se sert des termes « naturel » et « artificiel ». Il est plus hygiénique de se servir de râteliers artificiels que de laisser péricliter sa digestion faute de pouvoir mâcher quand on a les dents gâtées. Une pollution « contre nature », quoique spontanée, fait bien moins de mal que des rapports sexuels « naturels » avec une prostituée syphilitique. C’est, un sophisme de parler de « vin naturel » ; on pourrait tout aussi bien parler de morphine naturelle, d'antipyrine naturelle ou de tramways naturels. Le raisin seul est un produit naturel, qui pousse sans l’aide de l’homme. Mais on peut ici encore provoquer des disputes de, mots et dire que nos raisins cultivés, comme nos fruits de jardins, sont des produits de la sélection artificielle, et qu’ils exigent les soins de la culture, tout comme on peut inversement prétendre que la fermentation, les procédés chimiques à l'aide desquels on prépare l'antipyrine et l'action de l’électricité dans les accumulateurs électriques des tramways sont des phénomènes naturels.
Il était nécessaire de donner les explications qui précèdent, si banales qu’elles soient, à cause des phrases stéréotypées usuelles dont vivent aujourd’hui la superficialité et la charlatanerie qui s’étalent partout, et afin de faire loucher du doigt au lecteur d'une partlour absurdité et de l’autre les vrais fondements d’une saine hygiène nerveuse. Derrière le tapage