‹ L'ame et le systáeme nerveuxChapitre 72 sur 82 · HYGIÈNE NERVEUSE DE L'ONTOGÉNIE OU DE L’ENFANCE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE NERVEUSE DE L'ONTOGÉNIE OU DE L’ENFANCE

l’école, que le devoir de l’école et du maître de s’adapter à l’enfance. Le maître devrait donc être un bon pédagogue, un bon psychologiste et un homme de cœur, jamais un érudit pédant et plein de lui-méme. L’incapacité administrative de Pestalozzi n’ôtc rien à la profonde vérité psychologique de ses idées. Tout éducateur de la jeunesse devrait s’assimiler son esprit, étudier avant tout la psychologie cérébrale de l'enfance, vivre de la \ie de ses élèves, penser avec eux, et faire de sou enseignement un tout vivant. Dans une pareille atmosphère, avec le sentiment d’une entière liberté de corps et d’âme, l’enfant peut développer tout naturellement, sans contrainte et d’une façon harmonique, son jugement, son intelligence, ses sentiments moraux et esthétiques, ainsi que sa volonté personnelle et sociale.

Pour y arriver, il faudrait avant tout transformer complètement les idées et l’orientation des ministères de l’Instruction publique et des corps enseignants. Il faudrait relever la position matérielle, ainsi que le niveau intellectuel et moral et la position sociale du personnel enseignant. La valeur humaine de nos enfants est identique avec la valeur de toutes les nations dans l’avenir le plus prochain, et mérite en vérité qu'on fasse de pareils efforts et de pareils sacrifices pécuniaires. J’ai même la témérité de prétendre que cette question est bien plus importante pour l’avenir de nos peuples que le budget de l’armée et que tant d’autres questions fiscales, douanières et autres qui absorbent le cerveau presque entier des hommes qui nous gouvernent.

Ne voyons-nous pas journellement dans les gymnases beaucoup de ces héros de la mémoire et de l’assimilation, de ces talents étonnants, dit-on, les favoris de leurs maîtres, dont ils sont l’écho sans âme, devenir plus tard des fruits secs et des existences ratées ? J’ai traité moi-même un idiot de naissance, que je dus plus tard faire mettre sous tutelle à cause de la démence de ses actes et de son incapacité à se conduire. Eh bien ! grâce à sa mémoire prodigieuse et à sa faculté

presque phonographique de s'assimiler tout, il avait fait en Allemagne un brillant examende baccalauréat (maturité) ! D'autre part, on voit souvent des hommes de grande valeur, des penseurs, des génies môme, être si dégoûtés, si paralysés (inhibés) et si terrorisés par les méthodes de nos gymnases, qu’ils échouent à leurs examens et sont perdus pour l’élite mentale de la nation, s’ils ne réussissent pas, par une énergie toute spéciale, par des secours pécuniaires inattendus leur permettant des répétitions particulières, ou par un truc quelconque, à les passer finalement malgré tout.

Chacun m’accordera que les Grecs étaient un peuple de génie, et que notre culture s’est édifiée sur le terrain de la latinité. Mais la façon dont on tourmente nos enfants par les détails pédants des grammaires et syntaxes grecques ou latines, aussi sèches que possible, extraites des auteurs anciens par l’épluchage minutieux des philologues, n’est certes pas faite pour les imprégner de l’âme grecque, ni môme de l’âme romaine. Si Aristophane pouvait lorgner nos gymnases du haut de ses nuées, il y trouverait une fameuse étoffe pour une nouvelle édition de ses sarcasmes!

En i8y8, le journal autrichien Dit Waage organisa une enquête sur les résultats obtenus dans les gymnases littéraires et scientifiques et sur l’opportunité d’une réforme. Le résultat, de cette enquête semble avoir été plutôt oratoire que réel. A son tour, un orateur demanda que les élèves sans talent fussent éliminés des gymnases. A cela une dame répondit qu’elle trouvait la question fort difficile et qu’il était très nécessaire de l’approfondir ; elle demanda à l’orateur comment il se représentait la mise en pratique de la chose. Alors, du haut de sa dignité, un professeur lui déclara que sa crainte n’était nullement justifiée et qu’il était certes bien simple de distinguer si un enfant avait du talent ou n’en avait pas ! Ce professeur croit-il vraiment qu’il soit si facile à un maître d’école de jouer au prophète el de calculer la valeur mentale de ses élèves pour tout leur avenir? Quel sera le juge impeccable

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qu’on chargera 'de choisir les cerveaux les plus capables à l’aide de notre système scolaire actuel, où le succès ne dépend guère que de la mémoire et de la faculté d’assimilation, c’est- -dire de facultés mentales fort inférieures, tandis qu’on tient encore si peu compte de la faculté de jugement, des talents supérieurs, et pour ainsi dire aucun compte de l’imagination créatrice du génie? 11 serait fort à craindre que l’idiot dont je parlais il y a un instant ne fût laissé au gymnase, alors qu’on en expulserait des génies qui ne se seraient pas révélés au crâne du pédagogue. Jene connais pas les gymnases d’Autriche, mais je ne pense pas que le système du baccalauréat y diffère beaucoup de celui des autres pays d’Europe.

Quelques exemples historiques nous montreront à quel point l'école traditionnelle jugea mal des valeurs humaines. Dans son Self-Help, dont je ne puis assez recommander la lecture, S. Smiles nous mônLre le peintre Pielro di Cortona, surnommé « Tête d'âne » dans son enfance, et Tomaso Guidi « Thomas le lourdaud ». Newton fut « un des derniers élèves de sa classe ». Swift échoua dans ses examens à l'Université de Dublin. Sheridan était à l’école « un paresseux incorrigible ». Le professeur Dalzell, de l'Université d’Edimbourg, disait de Walter Scott : « Sot il est et sot il restera. » Chatterton fut renvoyé à sa mère comme « un imbécile dont on ne ferait jamais rien ». Le poète Burns ne brillait dans son enfance que comme athlète, de même que Stephenson, l’inventeur des machines à vapeur. Napoléon et Wellington furent « d’assez tristes écoliers ». Ulysse Grant reçut comme enfant le sobriquet de « useless Grant » (l'incapable Grant). James Walt fut un mauvais élève, etc. Ces faits s’expliquent bien moins, comme le croit Smiles, par un développement tardif, que par le dégoût que nos écoles inspirent aux esprits qui réfléchissent, qui combinent, et dont l'attention se refuse péremptoirement à se fixer sur un entassement aride de choses indigestes à apprendre par cœur, choses souvent incomprises ou appelant la contradiction.

Nos exigences sont-elles des fantaisies utopistes d’idéaliste, comme on l’a souvent dit de Rousseau ou de Pestalozzi, ou la chose peut-elle être réalisée? Eh bien ! nous pouvons dire avec satisfaction que la chose est déjà réalisée.

La première école moderne, fondée selon les principes d’une pédagogie rationnelle, est l'œuvre du docteur Reddie, à Abbotsholme, en Angleterre. Un Allemand, docteur en théologie et en philologie, et enthousiaste de l’éducation de l’enfance, le docteur Hermann Lielz, de Rügen, un vrai « selfmade man », qui à côté de ses études avait fait valoir l’exploitation agricole de ses parents pendant ses vacances, vint enseigner à Abbotsholme comme maître d’allemand. 11 réforma en l’améliorant l’enseignement de diverses branches, et. fonda en avril 1898, à Ilsenburg, dans le Hartz, un Abbotsholme selon son idée. Membre de la ligue anti-alcoolique de Rerlin, il avait appris à connaître par lui-même les avantages de l’abstinence de toute boisson alcoolique et en fit l’un des principes de son école, qu’il nomma « Deutsches Landerziehungsheim », c’est-à-dire « home allemand d’éducation à la campagne ». Maîtres et élèves s’y considèrent comme citoyens de l’École-État. Par là Lietz voulut consacrer d’emblée l’idée du travail commun entre maîtres et élèves et supprimer toute paroi entre celui qui enseigne et celui qui apprend. Les principes pratiques les plus importants du home sont les suivants : vie réglée et occupée du lever au coucher; travaux et exercices corporels combinés aux travaux intellectuels, moraux et esthétiques. Liberté et responsabilité des élèves, qui travaillent eux-mêmes à toute l’organisation et à toute la discipline de l’école. Etude libre, entraînée par l’émulation. Voyages fréquents, toujours combinés à une instruction intéressante. Point d’examens. Nourriture saine, abondante, et temps de repos suffisant. Endurcissement progressif au froid, au mauvais temps et aux efforts, par un entrainement systématique au moyen des travaux corporels les plus divers, mais poursuivant tous un but utile.

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Travaux artistiques journaliers, tels que modelage, dessin d’après nature, chant, musique, étude d’œuvres d’art, etc. Développement du sentiment général éthique, religieux et patriotique à toute occasion capable d’émouvoir l’àme, à propos d’anniversaires historiques et aux jours commémoratifs des découvertes de la science. Le tout est fêté à l'aide de l’art et de la poésie, soit dans les bois, soit sous le ciel libre. Suppression de tout moyen coercitif extérieur, de tous les châtiments et de toutes les récompenses qui ne découlent pas d’eux-mêmes, c’est-à-dire de la nature de la faute commise ou du travail exécuté.

L’enseignement scientifique correspond aux lois psychologiques de la pédagogie, et cherche à éveiller l’attention et l'intérêt de l’élève par les leçons de choses et par l'activité pratique. On lui enseigne à observer, à penser, à juger et à comparer d’une façon exacte et logique. L’enseignement des langues se fait par la conversation, l’exercice, la lecture, les compositions libres et le chant dans la langue à apprendre. Tout ce qui ennuie et dégoûte, avant tout les dictées, les thèmes, les pensums et tout ce qui y ressemble, est absolument banni de l’enseignement. Le maître enseigne, si possible, dans sa langue maternelle. On lit les auteurs de génie et l’on puise chez eux tout ce qui pousse aux actions désintéressées et tout ce qui évoque les idées nobles. A l’aide de dialogues entre maîtres et élèves, ces derniers apprennent à parler et à discuter. En composant librement sur les sujets mis en discussion, ils apprennent à s’exprimer par écrit. Partout les parois du home sont ornées d’objets d'art. Une collection très complète de Frœbel sert aux leçons de choses, à côté de la nature (animaux, plantes, etc.), des fabriques, des ateliers, des voyages et des promenades.

Le but de l’école est, d’après Lielz : « d'élever les élèves de façon à en faire des hommes de caractère harmonique et indépendant, sains et forts de corps et d’esprit, habiles de leurs mains, pratiques dans leurs idées, capables au point de

vue littéraire, scientifique et artistique, en état de penser clairement et logiquement, chauds dans leurs sentiments, forts, courageux et persévérants dans leur volonté. »

Au bout de deux ans et demi, Ilsenburg était trop petit, et Lietz fondait, pour les classes moyennes, un second Landerzicliungsheim dans le grand domaine seigneurial de Haubinda, près de Streufdorf enThuringe. Il s’y rendit lui-même, laissant la direction d'Ilsenburg à l'un de ses meilleurs collaborateurs. Dès lors, les citoyens élèves des deux écoles ont fait de nombreux voyages avec leurs camarades-maîtres, en grande partie à bicyclette, couchant sous la tente ou en plein air, visitant les villes, les villages et les fabriques, et utilisant tout pour s’instruire. C’est ainsi qu’une visite fut faite à Abbolsholmc en Angleterre, une autre à l’Exposition universelle de Paris, une troisième en Suisse, une même aux États- Unis d’Amérique, etc. Lietz organisa d'abord toutes les classes correspondant à celles de l’école industrielle et du gymnase supérieur scientifique pour les élèves de i3 à 17 ans (10 à i3 à Ilsenburg). Les élèves de Haubinda réussirent bien leurs examens publics de volontariat d’un an, et plus tard leurs examens de baccalauréat (appelé en allemand maturité). En 1902, Haubinda comptait déjà plus de 100 élèves et \\ à i5 maîtres. Dès lors, le docteur Lietz a fondé au château de lliberstein, près de Fulda, une troisième école tout à fait supérieure pour les dernières classes du gymnase (17 à 19 ans), mais basée sur le même système.

Revenons à Haubinda. Les élèves participent à tous les travaux. A Haubinda, ils ont fait les travaux de terrassement et creusé un bassin pour la natation ; chacun cultive le jardin qu’on lui attribue, aide aux travaux agricoles, travaille à la menuiserie, à la serrurerie, etc. Ce sont eux qui écrivent une partie des rapports scolaires imprimés et des descriptions de voyages qui s'y trouvent. Lorsque j’arrivai à Haubinda pour y faire ma visite, je trouvai, moissonnant dans un champ, le docteur Lietz et ses élèves, habil-

rOHEL. Il)

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lés uniquement d’un chapeau de paille, de caleçons de bain et de sandales. On jouait le soir au foot-ball dans le môme costume. Tout élève apprend un métier, et les produits de son jardin sont à lui. La nourriture est excellente et abondante, et le temps admirablement distribué dans cet Étal- École, aux mœurs à la lois patriarcales et fraternelles.

Les leçons durent quarante-cinq minutes et sont séparées les unes des autres par quinze minutes d’intervalle. Pendant la leçon règne une émulation réjouissante entre le maître et les élèves. Personne n'ayant l’arrière-pensée des devoirs domestiques, des pensums, des notes et des examens, chacun travaille avec plaisir et intérêt, l'esprit tendu, et cherchant par émulation à faire et à comprendre tout ce qu’il peut. Rien ne l’y oblige cependant, car la contrainte n'existe pas à Haubinda. De 6 à 1 1 heures du matin, les leçons proprement dites se donnent dans chaque classe. De 2 à 4 heures, on s'occupe de travaux manuels. De 4 à 5 heures et demie, les élèves font, sous la surveillance d’un élève plus âgé ou préfet, leurs devoirs, pour lesquels il leur est permis de s’entr’aider. S’ils n'ont pas pu finir pendant ce temps les tâches qu'on leur adonnées, il ne s’ensuit pour eux ni punition ni blâme, et ils ne sont nullement tenus de les parachever plus tard. Mais personne ne veut rester en arrière, et les plus intelligents aident aux moins doués. Tel est l’esprit que le docteur Lietz répand parmi les élèves de son home. Quiconque essaye d’y introduire. l’esprit d'égoïsme, de moquerie, de mauvais tours ou de fausseté et d'intrigue, se voue par là lui-même au mépris général, et il se trouve mis à l’écart au lieu de réussir à devenir meneur. Un garçon de seize ans, élève de Haubinda, disait à M. Ferrière, de Genève : « Ici, l’on n'a pas de mauvaises pensées ; on pense à d'autres choses. Et puis, le soir, on est trop fatigué et l’on est content de pouvoir se mettre au lit et de dormir. » Celte fatigue est une saine fatigue, et l’aspect intellectuel et corporel des élèves est resplendissant de santé.

Il est amusant d’observer les élèves dans les intervalles

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des leçons ou dans leurs heures libres, ainsi de onze heures à midi. On ne voit là ni ennui monotone, ni rassemblements bruyants dans le but de faire des gamineries. L’un se baigne, l’autre lit couché sur l’herbe; un troisième se promène avec un camarade et discute avec lui ; un autre fait une tournée à bicyclette ; un autre encore questionne un maître sur tel ou tel sujet. D’autres groupes travaillent dans leurs jardins ou aux ateliers. L’indépendance mentale et la liberté d’allures, jointes au règne de la raison, tout cela chez des enfants de douze à dix-sept ans, me lit une impression profonde et bienfaisante que je n’oublierai jamais. Quant au docteur Lietz, i) était ubiquiste, infatigable; tantôt occupé au nouveau bâtiment en construction, tantôt à ses leçons, tantôt aux travaux agricoles, ou encore au jeu de foot-ball, mettant la main à tout, l’ami, le père de famille et le camarade de ses élèves tout à la fois. Sans doute à Ilaubinda on n’avait guère le temps, à ce moment du moins, de s’exercer aux formules des salons ni au « bon ton formel »> conventionnel. Les vraies qualités du cœur, l'honnêteté, la complaisance prévenante, les bonnes mœurs et les sentiments altruistes y étaient d’autant plus en vogue. Le « culte » du soir était aussi intéressant que touchant. On y lisait des auteurs de génie, dont les paroles élevaient l’âme. Sous les grands chênes de la propriété venaient se rassembler les élèves et les maîtres. Le docteur Lietz y choisissait des paraboles saisissantes, appropriées à la situation, des passages clairs et émouvants pris soit dans les œuvres des sages de l’antiquité, soit dans la Bible, soit dans des œuvres modernes, telles que le Bonheur, de Hilty, etc. Le souffle idéal qui anime l’école est celui d’un individualisme sain, harmoniquement combiné à l’altruisme, à la solidarité sociale.

Le Landerziehungsheim suisse de Glarisegg, fondé par MM. Zuberbühler et Frei, tous deux élèves du docteur Lietz, au printemps de l’année 1902, comptait déjà 4o élèves un an plus tard. L’école me fournil le plaisir de sa visite chez

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moi pendant l’été suivant, après avoir traversé les montagnes suisses à bicyclette. Chaque élève avait attaché à son vélocipède un morceau de la tente qui servit d’hôtel pendant tout le voyage, et qu’on dressait le soir en plein air. Brûlés du soleil, joyeux et pleins de santé, ces enfants passèrent deux jours chez nous, s’intéressant à tous les objets scientifiques que je leur montrai.

La vie à Glarisegg est toute semblable à celle d'Ilsenburg et de Haubinda. Je ne veux pas me répéter. Voici comment le temps y est employé.

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