HYGIÈNE NEHVEUSE DE LONTOGÉNIE OU DE L’ENFANCE
(pédagogie)
i. Généralités. — Dès que l'union (l’une cellule germinative nulle avec un ovule a scellé les dispositions héréditaires nerveuses de l'individu qui vient d’élre conçu, commence la période embryonnaire de ce dernier, en môme temps que la grossesse de la mère. L’hygiène de la grossesse est au fond une question de bonne et saine nutrition. Ici encore, de môme qu’à l’époque de l'allaitement de l’enfant, toute intoxication, et surtout l’intoxication alcoolique, a les effets les plus néfastes. Von Bunge a môme montré, nous l’avons dit, que l'alcoolisme des ancêtres entrave profondément la faculté d’allaitement des femmes. C’est donc un préjugé abominable et funeste que de donner de l’alcool, si peu que ce soit, aux femmes enceintes, aux nourrices et aux nourrissons, sous le prétexte de les fortifier; cela nuit à l’embryon et à l’enfant, qui en sont alcoolisés. Tout ce qui vient léser la santé corporelle et en particulier la vie nerveuse de la mère, ainsi les maladies comme la fièvre typhoïde ou la scarlatine, de fortes émotions prolongées, des troubles de la nutrition, etc., agit indirectement d’une façon plus ou moins profonde sur l’étal de santé de l’embryon. Je dis indirectement, car le système nerveux de ce dernier n’a aucune connexion directe avec celui de la mère et n’est atteiu et inlluencô que par la composition du
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sang maternel qui le nourrit (voir chapitre V. Ontogénie).
Après la naissance, les couches de cellules embryonnaires qui deviendront le système nerveux, et qui, jusqu’ici, s’étaient accrues et transformées dans l’embryon d’une façon purement végétative, se mettent à fonctionner indépendamment. C’est alors seulement que commence l'hygiène nerveuse proprement dite de l'ontogénie de l’enfant. En somme, les règles que nous avons données plus haut pour éviter les influences nuisibles s'appliquent ici, de même que ce que nous avons dit au chapitre IX. Le cerveau si délicat de l’enfant exige des ménagements particuliers, tant au point de vue de toute intoxication — et c’est ici de nouveau l’alcool qui joue le rôle principal — qu’à celui de toutes les inlluences nuisibles qui peuvent arrêter son développement. D’autre part, cet organe si mou et si délicat possède une plasticité formidable et un besoin incroyable d’activité et de développement. Comment satisfera-t-on à ce besoin? C’est là l’objet de la pédagogie qui, pratiquement, se divise en deux parties : la pédagogie familiale et celle de l’école.
Pour bien comprendre la pédagogie, il faut que l’adulte aille à l'école chez l’enfant. Le plus souvent, il a malheureusement, plus ou moins complètement, oublié sa propre enfance, ou il ne la comprend plus; il faut donc qu’il observe l’enfant et approfondisse sa psychologie. D’une part, la première enfance est une continuation directe de la période végétative de l’embryon et exige avant tout une bonne nutrition elle développement des forces corporelles, spécialement des muscles. Mais, d’autre part, c’est l’époque où se développent rapidement toutes les activités possibles de l’intelligence, du sentiment et de la (volonté, activités qu’il faut se garder de négliger et de méconnaître. Elles correspondent au revêtement de myéline des neurones cérébraux, qui se mettent à fonctionner, et aux engrammes que le monde extérieur vient déposer dans les centres corticaux. Toute sorte de mauvaises habitudes, le mensonge, la colère, l'incohérence des actes et
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des senlimenls en général, etc., peuvent se fixer et s'automatiser, tant lorsqu’on néglige l’enfant ([lie par les mauvais exemples qu’on lui donne, par les mauvais traitements, et, en sens inverse, par un amour déraisonnable et faible (P « amour de singe » des Allemands), qui fait qu’on le gâte. Les principes fondamentaux d'une bonne éducation sont d'observer judi cieusement les enfants, d'agir avec une suite logique et rigoureuse envers eux, de les exercer dans tout ce qui est bon, tout en les détournant et en les déshabituant, si c’est nécessaire, de ce qui est mal, et de combiner tout cela avec beaucoup d'affection et avec les suggestions de la joie et d'un intérêt qui appelle leur attention naturelle. Malheureusement, les parents dont la nature héréditaire est mauvaise, sont en même temps d’ordinaire de mauvais éducateurs et donnent de mauvais exemples, tandis que l’inverse est le cas chez les parents qui sont eux-mêmes de bonne qualité. Voilà pourquoi l'on attribue si fréquemment à l’éducation ce qui, en grande partie du moins, provient, en réalité, des bonnes ou mauvaises dispositions héréditaires de l'enfant. Pour observer l’action pure de l'éducation, il faut l’étudier dans les institutions pour l'enfance abandonnée ou maltraitée, dans lesquelles l’éducateur n’est pas en même temps le procréateur. On pourra sans doute s'y assurer de la grande valeur de l’action éducatrice, mois en même temps aussi de la puissance des facteurs héréditaires, et l’on apprendra à y distinguer les particularités respectives des deux facteurs. Le principe fondamental de l’éducation intellectuelle est la leçon de choses. Il faut se garder de bourrer l'enfant d’abstractions que l’adulte seul peut comprendre, car l'enfant n’en saisit pas le sens et ne fait qu'apprendre les mots par cœur comme un perroquet. Il faul d'abord qu'il s'assimile beaucoup de choses concrèles. Comparant alors par lui-même, spontanément, de sa propre intuition, les impressions concrètes de ses sens, il apprend tout naturellement, sans avoir besoin des ordres ni des préceptes d'un pédant, à réfléchir et à comprendre, selon le génie propre
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de son cerveau. Los notions abstraites se forment ensuite et progressivement d’ellcs-mémes, et le cerveau se peuple d'engrammes utiles et logiquement associés qui deviennent la base d’une saine conception future de la vie, sans ou presque sans qu'il soit besoin de rien apprendre par cœur. C’est une erreur fondamentale de croire que, pour fortifier utilement la mémoire, il soit nécessaire d'apprendre par cœur sans comprendre. On ne fait que peupler son cerveau de corps étrangers, indigestes et entravants, qui dégoûtent de l’étude.
Dans le domaine du sentiment, il faut inculquer à l'enfant le mépris et l’horreur de tout ce qui est mauvais et faux, du mensonge et de l’égoïsme exploiteur. F.n le rendant conscient de sa dépendance du travail des autres humains, on développera chez lui le sentiment du devoir et de la solidarité sociale, et on le rendra plus consciencieux et plus vrai. On ne développera pas son sentiment du droit par l’amour-propre, ni en appuyant sur ce qui lui est dû, mais en lui apprenant à respecter les droits et la personnalité des autres. On développera aussi chez lui l’amour du beau. On combattra la crainte en cultivant le courage, l’indépendance et en faisant connaître à l'enfant la nature des objets qui lui font peur. On évitera sa curiosité érotique en l'instruisant à temps sur les rapports sexuels et leur but. On préviendra les passions brutales par le travail et par le culte de l’idéal social, en enseignant le respect de la personnalité humaine, et en particulier de la femme. En élevant l’enfant dans l’abstinence totale des boissons alcooliques, on coupera les racines d’un des principaux germes de développement des mauvais instincts. Malheureusement celui qui est idiot dans le domaine du sentiment apprend trop facilement à simuler les sentiments parues mots et à tromper ainsi son entourage. C’est là un grave écueil et il faut beaucoup de perspicacité et de sagacité pour éviter de s’y laisser prendre. Les natures foncièrement amorales résistent à toute éducation, ou plutôt ne font qu’en abuser à leur profit, et ici la sagacité de l’éducateur consistera à ne pas se
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laisser tromper et à mettre les porteurs de ce ferment corrupteur dans l’impossibilité de nuire à leurs condisciples.
Dans le domaine de la volonté, le plus difficile à influencer par l’éducation, il faut chercher de toutes ses forces à remplacer l'humeur, l’impulsivité et l'entêtement par un entraînement à accomplir les résolutions prises avec suite et persévérance. Dans ce domaine, nos meilleurs maîtres sont les Anglais, sans doute aussi les Japonais. La vraie maxime de l'éducation de la volonté consiste à apprendre à se tirer d’affaire dans la vie en surmontant toutes les difficultés d’un Ira vail et d’une lutte sans relâche.
2. Hygiène nerveuse de l’école ; l’école de l’avenir. — L'hygiène de l’école a déjà fait de grands progrès en ce qui con cerne les yeux, la ventilation, les locaux, les pupitres, la gymnastique, etc. Mais, par contre, l’éducation des sentiments et de la volonté, ainsi que la méthode de l’enseignement, ont été entravées jusqu’à présent dans leur développement et ont môme fait ici et là machine en arrière, malgré tous les beaux projets de réforme et tous les splendides paragraphes scolaires qui s’étalent sur le papier. Ce fait provient principalement de ce que, dans sa lenteur organique, le progrès phylogénique ou évolutif du cerveau humain (voir chapitre V) est absolument incapable de suivre la progression géométrique de l'encyclopédie du savoir humain compilé dans les bibliothèques. Cette encyclopédie, l’école croit, bien à tort, devoir la condenser, à bras renforcés, dans des manuels toujours plus concis et plus secs, pour en bourrer le cerveau de la jeunesse.
Ce n’est que depuis peu d’années que les anciennes impulsions données par un Rousseau, un Pestalozzi, un Frœbel, un Owen, etc., ont été mises en œuvre d’une façon vraiment pratique dans les « Landerziehungsheime », qui ont su en même temps les adapter aux besoins de la culture moderne. Voici, en quelques mots, ce que c'est que ces écoles:
La plus jeune d'entre elles est l’école d’Aquitaine, fondée par M. Ernest Contou à Chalais (Charente). Nous renvoyons à l'excellente étude-programme publiée à ce sujet à Paris chez MM. Vuibertet Nony, éditeurs, boulevard Saint-Germain, 63, sous le titre d 'Écoles nouvelles et Landerziehungsheime . 11 y en a déjà plusieurs autres en France, mais toutes n’ont pas adopté les principes complets du fondateur de la première école, le docteur Reddie à Abbotsholme, en Angleterre. En Suisse, MM. Zuberbiihler et Frei ont fondé le Landerziehungsheim du château de Glarisegg, situé dans une magnifique position au bord du lac de Constance, sur des collines boisées. Le programme se développe de façon à ne pas perdre de vue celui des écoles publiques et des gymnases, et à pouvoir conduire les élèves aux études supérieures, s’ils le veulent (i ).
Dans le Landerziehungsheim allemand de Haubinda, j'ai observé moi-môme la transformation radicale d’un élève dont le cerveau avait été complètement hébété et découragé par le système de compression encyclopédique de nos gymnases officiels. Malgré tousses efforts et tout son travail, il se voyait considéré comme « écolier incapable », avec la perspective certaine d'échouer à ses examens. En un an, il devint à Haubinda l’un des meilleurs élèves. 11 n’était donc pas bôte, mais seulement lent dans sa capacité d’assimilation, réfléchi
(i) Le programme de Glarisegg a paru, en 1902, chez. Alb. Millier, à Zurich, sous le titre de : Landerziehungsheime , Schulprogramm des Schweizerischen Landerziehungsheime Schloss Glarisegg. Il explique, en 80 pages environ, les principes de l'école, avec photographies à l’appui, et se divise comme suit:
A. Histoire des Landerziehungsheime: i" les idées pédagogiques de Rousseau et les Landerziehungsheime; 2“ l’École nouvelle d’Abbotsholme ; 3° les Landerziehungsheime allemands d’Ilsenburg et de Haubinda.
B. La vie et l’enseignement à Glarisegg : 1° le château de Glarisegg ; 2“ l’éducation physique; 3“ l’éducation scientifique ; 4° art, religion et morale.
Voir aussi : Landerziehungsheime, exposition et critique d’une école réformatrice moderne, thèse de doctorat de Wilhelm Frei (Faculté de philosophie de Zurich), 1902, Leipzig, chéz Klinkhardt.
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el n’apprenait que fort difficilement par cœur. Je pris connaissance de beaucoup de cas analogues et je visilai moi-même pendant trois jours l’école «le llaubinda, de sorte que je puis en parli'r pour l’avoir vue.
Le but de toute école devrait être de développer harmoniquement et sagement les connaissances, les sentiments et la volonté des élèves autant que chaque cerveau individuel en est capable. Elle devrait former des hommes el des femmes utiles, bons et actifs, capables de lutter facilement pour leur existence, en exigeant le moins possible des autres et en produisant eux-mêmes d’autant plus pour la société humaine. Aucun homme ne peut vivre aujourd’hui en pays civilisé sans recevoir de ses semblables une foule de dons matériels et intellectuels. Un bon citoyen est celui qui donne plus à sa patrie el à l’humanité <|u'il ne re«;oit d'elles ; le mauvais citoyen faille contraire. Il en résulte que l’école, telle qu'elle devrait être, devrait faire tout autant pour développer les bons sentiments el les volontés utiles, que pour meubler de connaissances et d'habiletés techniques le cerveau de la jeunesse.
Tandis que les résultats des investigations de la science, de l'art, de l’industrie, de tous les domaines de la connaissance humaine en un mot, augmentent et s'amoncellent à pas de géant, en se diversifiant à l’infini dans des myriades de livres que pas une bibliothèque du monde ne saurait contenir, notre cerveau n'a pas grossi ni amélioré sa qualité d’une fa«;on appréciable depuis deux mille ans. C’est donc une tâche insensée que de vouloir comprimer le contenu de l’encyclopédie des livres en formules scolaires, pour l’empiler dans l’organe infortuné de notre pensée. Je dis infortuné, car il est impossible en effet de le malmener sans nuire à notre faculté de jugement, à notre vie émotionnelle, au bon ordre de l'enchaînement de nos résolutions, et surtout à la plasticité créatrice de notre imagination, qui constituent l’harmonie de notre âme. Il faut absolument réserver beaucoup d’énergie cérébrale pour le jugement, pour les combinaisons individuelles de la réflexion,
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et. pour leur association harmonique et fine avec les émotions, si nous voulons former des hommes indépendants, capables de vouloir bien et d’accomplir ce qu’ils veulent. Les nombres secs, les formules arides, les compilations de faits dont est bourrée l’encyclopédie de loules les spécialités, sont un bagage mnémotechnique qui na que fort peu ou rien à faire dans notre cerveau. Sa place est sur les rayons de nos bibliothèques, où nous pouvons le consulter quand nous en avons besoin, à l'aide de bons registres alphabétiques et autres. C'est pour cela qu’on fait des dictionnaires et des tables analytiques, et non pas pour les apprendre par cœur. Les spécialistes, môme les plus distingués dans une branche, ceux qui la font vraiment avancer, sont ceux qui la comprennent et la combinentà leur pensée, et non pas ceux qui font parade d'érudition en en débitant par cœur les formules. Qu’on cesse donc enfin de martyriser le cerveau des enfants, comme on le fait encore à cet égard, surtout dans les écoles secondaires et les gymnases. Il y a deux mille ans, alors qu’on n'imprimait pas encore et que l’encyclopédie restreinte du savoir pouvait facilement être apprise par cœur, l’écho du maître pouvait avoir sa raison d’ôtre. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des fragments disloqués et sans Ame qu’on empile dans les manuels scolaires, et avec lesquels on rend aride et indigeste la matière à enseigner, au lieu d’évoquer pour elle l’intérôt, la compréhension et l'amour de l’élève. L’erreur que nous signalons a môme gagné les universités, qui ont aussi grand besoin de réformes à cet égard.
Si l’on veut développer avec fruit le cerveau de l’enfant, il faut en premier lieu se mettre ii son service comme ami et camarade, tout en l'étudiant avec perspicacité. Ce n’est pas par le châtiment, mais par l’affection jointe à la raison, qu'il faut obtenir la discipline. L’enfant ne demande qu'à cultiver ses sentiments de sympathie et sa raison ; il faut les respecter et s’y adapter, au lieu d’en faire fi en prenant des airs supérieurs, C'est bien moins le devoir de l’enfant de s’adapter à