‹ L'ame et le systáeme nerveuxChapitre 74 sur 82 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

HYGIÈNE NERVEUSE SPÉCIALE DE 1,’aDULTE

i. Généralités. — Nous pouvons abréger considérablement ce chapitre, ayant déjà appris à connaître au chapitre VI II les causes des maladies nerveuses et mentales qu’il s'agit de combattre, au chapitre IX les bases générales de l’hygiène du système nerveux, et aux chapitres X et XI les conditions préalables du développement d'une santé nerveuse aussi bonne que possible. Ce que nous disions au chapitre précédent peut du reste être considéré comme règle fondamentale, aussi pour les adultes, dans le cours du combat pour l'existence qu’ils ont à soutenir dès leur majorité.

Lorsqu’un jeune homme a terminé son développement et ses études, la vie pratique s'ouvre devant lui. Malheureusement une éducation dirigée vers la jouissance matérielle, le gain et l’égoïsme, éducation en grande partie infectée d'alcool et de maladies vénériennes, prépare si bien de nos jours la jeunesse mâle à l’arrivisme et à l'engraissement progressif du bourgeois content de lui, qu’elle tue dans la grande majorité des cas tout idéal sain et plus élevé de l’existence. L’éducation des jeunes filles vaut-elle mieux? A peine. Dans le bon vieux temps, on élevait les jeunes filles sérieuses d'une façon retirée et isolée, pour en faire de bonnes ménagères, honnêtes et fidèles, ignorantes de la vie et de tout savoir. Nous aurions dû corriger l’injustice de nos pères envers les femmes dont

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ils faisaient de pauvres Cendrillons, et donner à ces dernières une éducation mentale à la fois plus libre et plus approfondie, destinée il élargir le cercle de leurs idées et à développer leurs facultés naturelles. Au lieu de cela, nous leur administrons d'une part une instruction de second ordre, superficielle, sans cohésion — un peu de tout et rien de complet, — tandis que d’autre part nous les lançons dans la frivolité du luxe, du coliliehet et de la passion de la jouissance. Le but principal de l’existence d'une jeune fille moderne est de faire un mariage avantageux de fortune et de position. A cet égard, les deux sexes rivalisent de zèle, ce qui conduit à un triste maquignonnage, auquel on sacrifie trop souvent le véritable amour et le véritable bonheur conjugal. Voilà pourquoi je considère la réforme éducatrice des Landerziehungsheime, dont nous avons parlé plus haut, comme une véritable ancre de salut pour la santé nerveuse et pour le bonheur des générations nouvelles qui se préparent. Dans le prolétariat, les circonstances sont peut-être encore pires. Nous l'avons vu au chapitre précédent, en parlant de la façon dont la vie de famille et l’éducation des enfants s'y barbarisent et s'y alcoolisent au lieu de s’y civiliser (1).

(1) En 1892 déjà, j'écrivais ce qui suit dans le Schweizerisches Fumilienwochenblatf, sous le litre : Nervenliyyiene und Gluck (Hygiène nerveuse et bonheur) :

« Trop de nerfs et trop peu de nerf », a dit von Krafft-Ebing de notre génération moderne. »

n Quand un homme et une femme s’aiment, qu'ils veulent s'unir pour la vie, ils devraient ne jamais oublier les immenses responsabilités qu'ils prennent, surtout envers les enfants qu'ils procréeront. Ils feraient mieux de renoncer au mariage, ou du moins à des descendants, que de procréer des avortons de corps et surtout d'esprit. Malheureusement nous voyons aujourd'hui des natures d’élite, des hommes bons, aux sentiments élevés et idéaux, s’exagérer les considérations de ce genre et éviter eux-mêmes à cause d’elles soit le mariage, soit la procréation d'enfants. Tout autour d'eux, par contre, les individus les plus stupides, les plus grossiers, les plus légers, les plus faux ou les plus mal faits de corps et d'àme, se multiplient presque comme des lapins sous la proteclion de lois qui sont libertaires au

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Pour fttre vraiment heureux, il faut que l'homme, c’est-àdire avant tout son cerveau : i° demeure sain ; a» subisse l'évolution complète de sa vie, telle qu’elle est prédéterminée par son ontogénie et sa phylogénie (voir chapitre V) ; 3° s’attache à un idéal, c'est-à-dire vise à quelque chose de plus élevé, tant pour lui que pour la société, tout en harmonisant son propre bonheur avec celui, plus élevé, de l’humanité. L’hygiène du système nerveux doit exiger que, dans le but de faire progresser l’idéal du bonheur humain sur la terre, les forces de ceux qui croient à une révélation divine s’unissent à celles des agnosticiens, des monistes et des personnes à idées religieuses libérales, pour obtenir une qualité meilleure et par là un état plus heureux de notre société.

Quelles sont les énergies motrices, les aspirations instinctives, capables de fournir à l’esprit humain le courage de maîtriser ses basses passions et son amour de la jouissance

mauvais emiroit, étant dues à un humanitarisme, mal compris. Après avoir détérioré leurs germes par des excès alcooliques et autres encore plus qu’ils ne l'étaient à l’origine par leurs mauvaises énergies héréditaires cérébrales, ces derniers individus trouvent Tort commode d'abandonner leur progéniture tarée à l’État ou à la charité publique. »

« Et malgré l’aspect d'un désarroi pareil et d'une sélection faitcaussi profondément à rebours, on ose encore s’étonner de l'augmentation des fous, des névrosés, des asiles d’aliénés, d'un prolétariat imbécile, des vagabonds, des criminels d'habitude, des idiots moraux en général ! On accuse le surmenage intellectuel d’être la cause du mal, et l’on ne s'aperçoit pas que la majorité de ce prolétariat intellectuel et moral n’a jamais surmené son cerveau, mais que les individus «pii le composent furent presque toujours d'emblée incapables et paresseux. On ne sait pas voir ce qui crève les yeux, c'est que le « nervosisme i> dont la cause est véritablement le surmenage intellectuel, ne constitue qu'une petite minorité, relativement peu dangereuse, des cas, tandis que l'immense armée des naufragés intellectuels et moraux doit presque toujours son naufrage à une prédisposition héréditaire mauvaise ou maladive du cerveau, aux excès de tous genres, et tout particulièrement, dans une énorme proportion, à l’alcool. »

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pour marcher de l'avant vers l’idéal ? C'est tout d’abord l'espoir, la foi inébranlable dans un avenir meilleur de notre race, c’est-à-dire de notre descendance, de nos enfants, de la meilleure partie de notre moi, qui continuera à vivre en eux ; c'est si l’on veut le culte de nos descendants remplaçant celui des aïeux. C’est en second lieu la joie que tout homme bien fait (bien né dans le sens évolutif et non dans le vieux sens aristocratique du terme !) éprouve à chaque bonne œuvre qu'il accomplit, à chaque difficulté qu’il surmonte, à chaque, progrès qu’il fait dans la connaissance de la nature et de ses secrets, à chaque pénétration de son moi dans les harmonies supérieures de l’art et de ses créations. Tout homme qui apporte sa pierre plus ou moins petite ou grosse à l’édifice de notre culture, soit dans le domaine de la science, soit dans celui de l’art, soit dans celui de la morale sociale, trouvera sa récompense dans la satisfaction d’avoir aidé à l'accomplissement de l’idéal qu'il poursuit et auquel tous devraient viser. La grande faute qu’on commet le plus souvent à cet égard, est de viser trop haut et de demander à la vie tout ou rien; puis la tendance à se décourager aussitôt, dès que tout ne marche pas à souhait et ne s’accomplit pas aussi facilement (pie les mirages de notre imagination nous le représentaient. Alors l’homme faible — la majorité — trouvant tout à coup, grâce à sa paresse et à son manque de persévérance et d’énergie, que la vie terrestre ne vaut pas la peine d’être vécue, retombe, lentement ou rapidement selon les tempéraments, dans un pessimisme lâche et sceptique, dans les excès de la jouissance égoïste, ou il se jette au contraire dans les mirages du mysticisme religieux ou spirite qui le consolent, en l’illusionnant. Je ne parle ici, cela va sans dire, (pie de ceux dont le cerveau est capable de s'élever au-dessus de la banalité indifférente et inconsciente ou subconsciente de la vie animale de tous les jours.

Au chapitre XI, nous avons vu que, pour développer sainement, justement et heureusement notre cerveau, il faut un

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travail corporel et intellectuel continu et varié dans ses objets, combiné à l'approfondissement dans une ou plusieurs spécialités. Nous y ajoutons donc encore ici un but idéal donné à la vie, but qui peut consister soit en recherches scientifiques, soit en créations artistiques, soit en tâches d’améliorations sociales et morales, soit dans une activité éducatrice vouée à l’enfance, etc. Le travail au service de l’idéal se distingue en principe du travail voué au gain par son caractère désintéressé. J'ai dit, ailleurs, que la science est une belle qui veut être aimée pour elle-même, et que, lorsqu'on la cultive dans un but de gain, ou simplement dans un but pratique et industriel, on la conduit à une stérilité relative qui rappelle celle de la prostitution. Or c’est là le cas de tout but originairement idéal en lui-même de la vie, dès qu’un arrivisme intéressé, dont on ne s’avoue pas les motifs, vient s’y associer, ou qu’il finit même par devenir le principe directeur des actions. Donc la lutte sociale contre le capitalisme, contre le « mammonisme » en général, est une îles conditions les plus importantes, tout indirecte qu’elle soit, de l’amélioration de l’hygiène de notre système nerveux.

Tout en choisissant un idéal sain et vrai, et en le donnant comme but à notre vie, nous ne devons pas oublier les deux premières conditions du bonheur, qui sont notre santé et l'accomplissement de l’évolution naturelle de notre individu. Or, l’amour sexuel et la fondation d’une famille constituent une grande partie de celte dernière. Les mariages entre caractères qui ne sont pas faits l’un pour l’autre sont mauvais. Il faudrait se connaître à fond avant de se marier. Ce qui entrave le plus le bonheur futur d'un mariage, ce sont les calculs égoïstes et sournois que font préalablement les futurs époux, chacun de son côté. Deux égoïsmes tombent l’un sur l’autre, se trompent mutuellement, et la lutte est engagée, à moins que tous deux ne s'entendent, dans un égoïsme à deux bien calculé, à exploiter le reste de la société, auquel cas c’est la guerre entre eux et la société qui éclate. I.ors-

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qu'un homme et une femme à peu près normaux se marient, ils devraient se pénétrer des principes suivants. Je veux parler de gens qui ne sont pas rendus incapables de mener une vie utile par un caractère héréditaire irritable, capricieux, intrigant, paresseux, avare ou prodigue, ou encore par l’alcoolisme ou par la passion de la jouissance.

Le mariage exige un travail redoublé ; mais il nous en donne aussi la force. Tout individu qui se marie doit le faire avec les principes suivants : donner et ne pas prendre, tout supporter dans l’intérêt du bonheur conjugal, ne jamais exploiter son conjoint, mais au contraire s'habituer à voir en lui un trésor pour lequel on sacrifie et l’on fait beaucoup, qu'on soigne et cultive par pur amour, comme une belle plante à l'épanouissement de laquelle on s'est attaché. Cela ne peut se faire que par un amour et un dévouement réciproques de tous les jours. Lorsque les deux époux sont loyaux l’un envers l’autre et fidèles tous deux è ce principe, ils ne sont jamais longtemps fâchés l'un envers l'autre, mais se pardonneront promptement leurs fautes. Le bonheur conjugal s'affermira chez eux, et ils trouveront sur la terre le paradis qu’ils avaient rêvé. On se plaint aujourd’hui beaucoup du mariage, parce qu’on le voit si souvent prostitué et parce que tant de natures égoïstes ou pathologiques de diverses sortes le transforment si souvent en un enfer. Il n’est cependant pas si difficile aux deux époux de se colorer réciproquement, de nuances idéales, lorsque la bonne volonté existe des deux parts et lorsque chacun possède un bon fonds, quel qu’il soit. Ce que nous demandons n’exclut nullement l’éducation mutuelle dans le mariage ; au contraire. L’amour réciproque durable, celui qui élève vraiment l'homme et la femme, ne dégénère pas en faiblesse ni en mensonge, ce qui serait indigne d'eux. La bonne éducation des enfants, dictée par un véritable amour, ne consiste pas non plus en faiblesses et gâteries, et nous avons vu ii propos des Landerziehungsheime qu’elle aussi doit être réciproque. Pour aug-

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menler toujours le bonheur conjugal et le rendre plus pur, il faut s'exciter par une émulation mutuelle au travail et aux actions sociales et morales, faire ensemble son éducation altruiste, au lieu de se confiner dans un amour étroit et exclusif. Dés qu'un couple se sent devenir de plus en plus une paire de travailleurs sociaux, la mort de l’un des époux cesse d'annihiler la joie au travail de l’autre. Le soin donné aux enfants contribue donc à épurer et à élever de plus en plus le bonheur conjugal. Mais pour cela il faut que l’enfant soit élevé à devenir un membre utile et actif de la société humaine. Lorsque des défauts profonds de caractère ou des divergences irréductibles régnent dans le mariage, le divorce seul peut mettre un terme à l'enfer qui en résulte, et pour cela il faut le faciliter. Pour certaines natures, dont l'indépendance est intraitable, qui ne supportent pas le mariage, et «jui pourtant ne peuvent renoncer aux rapports sexuels, le concubinat combiné à des lois qui assurent les droits de toute femme et surtout de toute mère, vaut en tout cas mieux que la prostitution, excroissance abominable d’une corruption sociale basée sur le règne de l'argent. 11 faut avant tout que les lois futures viennent supprimer l'inégalité qui existe actuellement entre l’enfant illégitime et l’cnlant légitime, entre la fille-mère et la femme mariée. Cette inégalité constitue une injustice criante et contre nature, due à de vieux préjugés barbares qui se sont développés eux-mêmes sous l'influence d'une demi-civilisation, née de la raison du plus fort. Je renvoie ici, pour plus de détails sur ces sujets, à mon livre sur la Question sejruel/e (Paris, 2 * édition, G. Sleinhcil, iyo6).

Les soucis de l’existence de tous les jours, l’accomplissement des nombreux devoirs que le mariage et tout ce qui s'y rapporte imposent à l'homme, enfin l’aspiration h un idéal de la vie tel que nous avons blché de le faire comprendre (nous entendons ici le travail pratique à l’avènement de ce qui constitue notre idéal social, et non p3s les rêves

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