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L'âme exilée, légende

Dieu les exauça, et ils connurent alors que les désirs de l'homme sont vains et tournent souvent contre luimême.

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|p 'était le temps joyeux des mois- ^ i;;"ï> sons nouvelles, et pourtant le> ^* ff 1 plaines de Gédora étaient déser- ^ te>, la voix des moissonneurs ne

retentissait point; les gerbes, debout et sans ordre, étaient abandonnées sur les sillons en-

core à moitié couverts de leurs riches épis; la serpe aiguë reposait près de l'ouvrage délaissé , et nul bruit ne s'entendait que celui des clochettes sonores agitées par les troupeaux répandus dans la prairie qu'arrose le Silora.

Où sont les travailleurs qui, le matin en sciant les blés, chantaient les cantiques des fêtes de la moisson? Où sont les jeunes et belles fdles qui leur répondaient en rassemblant les épis tombés sous leurs faucilles? A la première heure du jour, le voyageur, traversant ces plaines embaumées , eût été réjoui dans son cœur en voyant de loin ces jeunes hommes aussi beaux que les bergers de Madian, et leurs compagnes aux longs regards voilés , belles et brunes comme l'épouse des Cantiques , et dont les formes pures se dessinaient gracieuse-

ment sous leur simple tunique bleue. La gaîté brillait sur tous ces visages éclairés des premiers rayons du jour. Pourquoi ces joyeux moissonneurs et ces glaneuses au doux sourire ont-ils déjà quitté les sillons , laissant ainsi l'ouvrage interrompu ?

L'orage les a-t-il dispersés?

— Non ; le ciel est serein , il verse une blonde lumière sur ces plaines heureuses.

La chaleur les a-t-elle forcés de chercher un abri sous les hauts palmiers qui croissent au pied du coteau?

— Non; l'ombre des palmiers est déserte, et la chaleur n'est point accablante ; le vent des montagnes s'est levé , il rafraîchit la plaine et court sur les épis, qu'il courbe et soulève en flots d'or.

Pourquoi les chants ont-ils cessé ? Pourquoi la plaine est-elle solitaire?

— Hélas ! c'est que Marie , la plus belle et la plus aimée des vierges de Gédora, n'est plus; une mort imprévue Fa frappée , et quand la nouvelle en a retenti parmi les moissonneurs, ils ont tout quitté, laissant là leurs travaux, et abandonnant l'espoir de leur abondante récolte , pour se hâter vers la demeure de la jeune fille, afin de jeter un dernier regard mouillé de larmes sur ses traits aimés.

— Quoi! la mort frappe aussi la jeunesse? se disaient-ils en approchant.

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arie, blanche et pure comme

m wi> un lis des eaux , avait été dépo-

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k Mil sée sur sa couche funèbre; se-

lon la coutume antique, elle est revêtue de ses pudiques vêtements ; des voiles de lin, retenus sur son front par la couronne immaculée des vierges, laissent voir son visage dont la mort n'a point terni la beauté ; la paix des anges est sur son front , et ses lèvres , en-

tr ouvertes par un dernier sourire, semblent murmurer encore des paroles d'amour et de candeur.

Anastasie , Tune de ses compagnes, a placé dans ses mains jointes une croix de roseau, symbole de sa foi naïve; tandis qu'une autre jeune fille, Géthira, restée juive au milieu des exemples qui l'entourent , a croisé les pieds de son amie selon l'usage hébreu , et s'est hâtée de répandre au -dehors toute l'eau renfermée dans la maison, parceque, disait-elle , l'ange de la mort y avait lavé son glaive sanglant; mais Anastasie a réservé un vase d'eau du Jourdain , qu'elle dépose au pied du lit funèbre; elle y trempe une branche de buis bénit, pour que ceux de sa foi puissent la répandre , comme une pluie sainte, sur le front baptisé de la vierge chrétienne.

Un grand nombre déjeunes filles, vêtues de blanc, l'entourent et brûlent des parfums autour d'elle; des veuves et de jeunes épouses jettent du nard, de la myrrhe et des fleurs sur sa couche, qu'elles arrosent de larmes, et, partout, dans la chambre de deuil, on n'entend que des sanglots et des gémissements.

Des vieillards, qui s'étaient réjouis sur son berceau, disaient :

— Pourquoi vivons-nous encore, nous que la vieillesse accable , tandis que ta jeunesse est moissonnée ? Ton avenir était si beau ! Ta présence aimée répandait tant de bonheur autour de toi ! Ah! si nos vieux jours avaient pu racheter les tiens !

Et les vieillards pleuraient , penchés sur cette fleur, flétrie dès sa première aurore, et

se plaignaient d'être oubliés sur la terre ainsi que de vieux troncs dépouillés et noircis par le temps.

Une servante, courbée par l'âge, arrachait ses cheveux et se roulait dans la poussière, en disant :

— Ah ! pourquoi tes soins ont-ils prolongé mes jours, quand naguère la maladie me consumait? Je n'aurais pas aujourd'hui la douleur de te survivre.

Ainsi chacun épanchait l'amertume de son affliction.

Mais que sont les douleurs qui peuvent s'exhaler !

Une femme est assise auprès de Marie.

Elle ne pleure pas, celle-ci, elle ne gémit

pas, elle n'arrache point ses cheveux; mais elle est plus pâle que la jeune morte, et, comme elle, immobile ; ses veux sont fixés sur ce visage sans couleur; et , depuis deux jours que Marie n'est plus, cette femme n'a changé ni de regard ni d'attitude : on va, on vient, on s'agite autour d'elle sans qu elle entende; on lui parle sans qu'elle réponde...

C'est la mère.

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||f arie était l'unique enfant d'une

~~\{ffjf wl| femme chrétienne, nommée Sa-

04^» ââl| rah , et surnommée la Sainte,

| pour avoir enduré de grands malheurs sans se plaindre. Il est des êtres qui restent encore debout après d'affreuses souffrances ; mais, ainsi que ces arbres frappés de la foudre, et dont la moelle est dévorée, ils n'ont

i2 L'AME EXILÉE.

plus que l'apparence de la vie , et le moindre choc suffit pour les renverser.

Dans la seconde et terrible persécution , sous Domitien , Anaï, l'époux de Sarah, chrétien comme elle , et deux fils ses plus chères espérances, avaient scellé de leur sang la foi qu'ils avaient embrassée. Elle avait cru les suivre au martyre , et son courage ne lui coûtait point ; mais elle était au sixième mois de sa grossesse, et les bourreaux la repoussèrent quand elle se présenta pour subir sa sentence; ils la reconduisirent en prison , et , lorsqu'elle fut à son terme, elle devint mère de Marie. La persécution ayant cessé dans le même temps, elle fut mise en liberté; alors elle quitta les lieux arrosés du sang de ses chers martyrs, et vint se réfugier à Gédora , ville située près des montagnes de Baalah, dans laquelle le christianisme commençait à s'établir.

Depuis seize ans, elle vivait là, seule avec sa fille , vaquant à la prière et au soin d'élever cette enfant dans la crainte et l'amour du Seigneur; elle demandait incessamment à Dieu d'éloigner de ses lèvres, à l'avenir, la coupe d'amertume qu'il lui avait autrefois versée.

— Je suis lasse, disait Sarah, comme la mère des sept martyrs -} à la mort de son sixième fils; je suis lasse, Seigneur, et je ne sens plus en moi-même assez de force pour souffrir.

Jamais encore elle n'avait quitté son enfant; elle veillait sur elle avec une crainte agitée que connaissent seulement ceux qui ont beaucoup souffert.

Et maintenant sa fille est là , morte sous ses yeux; ce coup l'a terrassée : depuis deux jours on dirait qu'elle ne voit ni ne pense, et,

sans Anastasie, les soins qu'on rend aux morts les moins aimés n'auraient pas été rendus à cette fille chérie.

La foule augmentait silencieusement; déjeunes filles venaient jeter des fleurs sur le corps immobile; d'autres, trempant le rameau bénit dans l'eau du Jourdain, le secouaient sur les pieds de la morte, après avoir prié près d'elle.

Mais bientôt un signe de dissolution prochaine apparaît sur le visage encore si pur et si blanc de la jeune fille, une tache livide est sur son beau front.

A cette vue , les pleurs et les sanglots redoublent , et Géthira sort pour aller avertir ceux qui sont chargés des funérailles, tandis qu'Anastasie , pour éloigner le cruel moment où il faudra rendre la dépouille à la terre, couvre le

lit d'herbes aromatiques et l'arrose d'une huile parfumée dont l'odeur se répand au loin ; elle agite et rafraîchit l'air, qui s'épaissit autour du lit funèbre ; puis ravive les lampes qui pâlissent , et renouvelle le feu des trépieds où brûlent les parfums.

Mais les joueurs d'instruments arrivent portant des cistres voilés , des harpes à dix cordes et des flûtes au son triste et doux. Ils sont suivis d'enfants aux voix argentines, et de jeunes filles couronnées des fleurs du lotus : tous vont se ranger autour de l'estrade où repose Marie , et préludent aux chants de douleur qui vont être chantés avant les funérailles ; car le culte chrétien dans ses commencements était resté empreint des coutumes du culte judaïque, et n'en différait guère encore que par la célébration des mystères.

Des accords pleins de tristesse se font entendre , et pour la première fois la mère a tressailli; les yeux se tournent sur elle avec inquiétude : Sarah promène lentement ses regards autour d'elle tandis que les chants funèbres commencent.

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