LES PETITS ENFANTS
Marie , Marie , pourquoi nous as - tu quittés?
A ce nom de Marie , la mère se lève et promène long- temps ses regards autour d'elle. Tout-à-coup elle s'écrie :
— Ma fille ! où est ma fille? Dieu m avait promis de m'épargner, il ne peut vouloir me la prendre ; non , non ! il me la rendra !
Elle reste immobile, lève les yeux au ciel en se frappant le front, et dit :
— Oui, j'irai.... il aura pitié de ma douleur : attendez-moi, reprend-elle d'une voix qui fait tressaillir tous ceux qui Téeoutent : attendez , et que nul d'entre vous n'ose la toucher sans mon ordre. Et , comme emportée par un mouvement intérieur et soudain, elle s'élance à travers la foule , en répétant d'une voix sourde et tremblante : — Attendez-moi, attendez -moi, que personne ne sorte avant mon retour : et la foule s'écartant devant elle, Sarah s'éloigne à pas précipités.
On n'a point osé la retenir : mais on la suit du regard avec inquiétude; elle descend la côte escarpée sur laquelle est bâtie sa demeure, traverse la plaine, se dirigeant vers la
montagne de Baalah , où les arbres entrelacés la dérobent bientôt à la vue.
Sa voix , son air ont inspiré l'effroi, et, quand elle a disparu, chacun se regarde.
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u va-t-elle? se dit-on à voix basse.
Hélas ! l'infortunée peut- être a >!# perdu la raison , tant de mal-
heurs Font frappée ! La mort a tout détruit autour d'elle , il ne lui restait plus au monde que sa fille , comment pourra-t-elle en supporter la perte? Pauvre Sarah! qui, plus qu'elle, a mérité pourtant les bénédictions du Seigneur? Qui sait, mieux qu'elle, verser
Thuile et le vin sur les plaies de celui qui souffre? Qui est plus fidèle aux lois que nous a laissées le Sauveur ? Elle prie au temple avec les saintes veuves ? elle gémit avec ceux qui pleurent, elle répand, dans le sein du pauvre, le peu de biens que Dieu lui a laissés , et, cependant, elle est éprouvée parles plus inconsolables douleurs.
De jeunes femmes de Ramla , dont la foi n'était pas encore affermie, et qui pleuraient agenouillées, disaient :
— Si nous voyons ainsi traiter Sarah la Sainte, que pouvons-nous attendre, nous qui vivons dans les délices de la jeunesse ? Le Dieu de nos pères était plus juste , continuaient-elles en murmurant, il donnait à chacun selon ses œuvres, et ne châtiait que les coupables; pourquoi l'avons-nous quitté?
De saintes veuves chrétiennes , qui pleuraient aussi, mais non pas comme ceux qui n'ont point d'espérance , reprenaient :
— Les voies de Dieu sont impénétrables : qui peut connaître ses desseins sur nous ? Prosternons-nous et prions, il est celui qui est, et n'a-t-il pas à lui l'éternité pour récompenser ou punir ceux qu'il fait passer ici-bas dans la fournaise des douleurs ?
Et les jeunes femmes répondaient avec amertume :
— Les douleurs et les persécutions sont pour les disciples de Jésus crucifié. Qui nous assure que nous ayons fait sagement d'adopter son culte , et d'abandonner celui que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob avait imposé à nos pères ?
— Ames de peu de foi ! reprenaient les saintes femmes , avez-vous oublié déjà les miracles qui signalèrent la venue du Messie ? Nos pères les ont vus, et, nous-mêmes, nous en avons été les témoins muets dans notre enfance; plusieurs d'entre nous étaient suspendues au sein desséché de leur mère, quand les pains furent miraculeusement multipliés dans le désert. Un signe de la volonté du Seigneur a suffi pour substanter la foule qui le suivait depuis trois jours, si affamée de la parole divine , qu'elle en oubliait les aliments de la terre. Et les morts rendus à la lumière , et les malades guéris de leurs langueurs , et les merveilles resplendissantes du Thabor, et les prodiges de la mission sublime du Sauveur ne sontils rien pour vous? Faut-il voir déjà votre foi chanceler !
Alors les jeunes femmes :
— Vous avez vu les choses que vous croyez; des miracles ont frappé vos yeux; mais nous, qu'avons-nous vu que des périls , ou des souffrances !
— O race incorrigible et grossière d'Israël, ta foi sera-t-elle toujours boiteuse, et ne saurais-tu croire à ton Dieu que lorsqu'il frappe tes sens par des prodiges! Prions, prosternons-nous pour que le Tout-Puissant jette un regard de pitié sur son peuple ingrat , et dissipe son ignorance.
Et l'encens pur de la prière s'élève de nouveau près de la triste couche , et l'hymne funèbre retentit encore une fois accompagné de gémissements et de larmes.
La nuit s'écoulait, les heures tombaient en silence dans le sablier muet, et Sarah ne paraissait point. Déjà le soleil éclairait au loin la
cime des monts de la Judée; la cigogne relevait sa tête endormie de dessous son aile , le coq chantait, les lampes pâlissaient aux rayons du jour naissant, et les chants interrompus ne se faisaient plus entendre qu'à de longs intervalles.
— Qu'est devenue Sarah? se disait-on tout bas; reviendra-t-elle ?
— Aussi loin que mon regard ait pu plonger, dit un jeune laboureur à l'œil perçant, je n'ai rien découvert ni sur le chemin de Jérusalem , ni sur la route de Joppé.
Géthira , qui rentre , dit à son tour :
— La plaine est sombre encore et couverte d'un brouillard bleu que la vue ne peut pénétrer, et nul bruit ne s'en échappe; mon oreille placée contre le sol aurait entendu les
pas les plus légers ; une seule gazelle vient de l'effleurer de son pied rapide. Qu allons-nous faire? continua-t-elle en s'approchant d'Anastasie; les fossoyeurs réclament la dépouille, ils veulent la rendre à la terre. Faudra-t-il donc achever les funérailles avant le retour de Sarah?
— Non , non , dit Anastasie ; la douleur d'une mère est sacrée; je ne laisserai point violer sa défense.
— Qui sait où son égarement Fa conduite, et si nous la reverrons? dit une voix.
Les fossoyeurs murmurent.
— Le soleil se lève pour la troisième fois depuis la mort; un édit de l'empereur s'oppose à un plus long délai.
— Encore une heure, prions encore une
heure, dit Anastasie; et la jeune chrétienne se remet en prière, et chacun l'imite.
Enfin, le Simoun ayant chassé le brouillard comme un voile détaché qui s'envole au loin , un enfant s'écria :
— La voilà, voilà Sarah qui gravit la colline du côté le plus escarpé!
- — C'est elle, c'est elle! redisent plusieurs voix. Elle n'est pas seule, un vieillard est avec elle; il paraît aveugle et chancelant... il marche avec peine... comme elle le soutient!... le voilà qui s'arrête, elle cherche à le hâter... elle essaie de le soulever dans ses bras, mais ses efforts sont impuissants... il paraît hors d'haleine. Allons à leur rencontre pour les aider à gravir la montée , le chemin est trop rude a leur faiblesse.
— Paix , dit une voix grave ; d'est le saint de la grotte de Ganim.
— C'est le saint, c'est le saint! répéte-t-on à voix basse.
Ces mots circulent : — C'est le saint !
Ceux qui couraient à sa rencontre s'arrêtent interdits, et reviennent à pas lents tout en tournant la tête pour regarder de loin le vieillard et Sarah, qui ont repris leur marche.
On s'étonne , on s'écarte , ou l'on se prosterne sur le chemin que le saint va parcourir, Une crainte et une espérance religieuse se sont emparées de l'esprit de tous les chrétiens,
- — Que va-t-il arriver? se demande-t-on de toutes parts.
— C'est l'homme de Dieu ; il a rendu la vue à ma mère , dit l'un.
— Il a guéri mon vieux père d'une longue paralysie, dit un autre.
— S'il eût été près de nous, dit Anastasie en pleurant, Marie, j'en suis sûre, ne serait pas morte ! J'aurais été nu-pieds lui demander de la guérir, mais ceux de la ville de Damas étaient venus le chercher pour Jes délivrer d'une contagion qui les désolait. Nous le savons bien tous, il est puissant en œuvres de miséricorde; mais, hélas! qu'espérer maintenant ! Et la jeune fille se prit à pleurer.
— Qui sait , dit un vieillard octogénaire tout rempli de la science que donnent les longs jours, qui sait, dit-il en branlant sa tête couronnée d'une auréole de cheveux blancs? Le saint dans sa jeunesse a connu Jean , le disci-
pie que le Seigneur aimait; il a reçu de lui la science et la sagesse durant de longs entretiens, où l'un disait, où l'autre écoutait, les merveilles de la vie de l'homme -Dieu. Qui connait les secrètes vertus qu'aura pu lui transmettre celui dont la tête a reposé sur le sein du Sauveur? Il approche, ne vous sentezvous pas agité d'un saint tremblement? A sa vue, mes vieux os tressaillent et mon ame est tout émue.
Le saint vieillard et Sarah s'avançaient.
11 était tout courbé par l'âge et mutilé par lé martyre qu'il avait autrefois souffert avec une constance dont les bourreaux surpris s'étaient lassés. Ils lui avaient brûlé les yeux et l'avaient laissé vivre, croyant peut-être qu'une si triste vie serait un supplice plus douloureux que la mort : mais lui s'était retiré dans la grotte de
Ganim, et là les anges venaient le visiter, et s'unir à lui , disait-on , pour chanter les louanges de Dieu; ceux qui passaient la nuit près de la grotte du vieillard y entendaient de célestes concerts. On ajoutait que les oiseaux du ciel venaient lui apporter sa nourriture; et toute sa vie était merveilleuse.
C'était là le vieillard vénéré qui s'avançait.
— Hâtons-nous, hâtons-nous, disait Sarah ; et , quoique épuisé et haletant , il pressait sa marche difficile.
— Mon Dieu! mon Dieu! m'auront-ils attendue? disait la pauvre mère; que de temps s'est écoulé depuis mon départ ! la retrouveraije encore?
Enfin ils arrivent, ils entrent dans la mai-
son; ils approchent du lit où repose toujours la jeune morte.
Grand Dieu , qu'elle est changée depuis quelques heures! Ce n'est plus le lis encore si pur et si blanc de la veille; c'est maintenant une pervenche flétrie dont la vue oppresse le cœur. La mère, en la voyant ainsi prête à se dissoudre, se jette avec égarement aux pieds du vieillard, et lui dit d'une voix brisée par la douleur :
— Voilà la fille que Dieu m'avait donnée; il ne me restait qu'elle, et la voilà sans vie, et bientôt la proie des vers du tombeau; mon père , ayez pitié de moi !
— Ma fille, répond le saint, Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'ôte; ne saurezvous point dire avec moi, du fond d'un cœur
tout à lui : Que votre volonté soit faite , et non la mienne !
— Cette épreuve est trop forte, je ne puis la supporter, mon père; j'ai vu périr mon époux et ses fils; mes forces se sont épuisées à leur survivre; cet affreux sacrifice que Dieu m'a demandé, je l'ai fait; mais depuis seize années je le pleure, et mon courage est usé. Dieu voit ma faiblesse , il m'épargnera si vos prières le lui demandent. Mon père, ayez pitié de moi; rendez-moi mon enfant pour que je puisse encore bénir le nom de Dieu! Le Seigneur est avec vous, votre voix est puissante auprès de lui, priez-le, mon père, un mot de vos lèvres saintes peut rappeler ma fille à la vie ! Homme de Dieu ! saint vieillard! mon père, mon père, ayez pitié de moi! rendez-moi mon enfant!
Et la pauvre mère se roulait dans la poussière aux pieds du serviteur de Dieu.
— Ma fille, dit le saint attendri par une douleur si déchirante, qu'il vous soit fait suivant votre espérance; votre foi remuerait les montagnes, c'est par elle que cette épreuve pourra s'éloigner de vous; votre cœur est défaillant, mais votre foi vive sera récompensée; invoquons le Seigneur, il vous rendra votre enfant.
Tous tombent à genoux et gardent le silence ; une religieuse terreur les agitait , et le poil de leur chair se hérissait dans l'attente de ce qui allait arriver.
— Le Seigneur va manifester sa puissance , disaient les saintes femmes en croisant leurs mains sur leur poitrine.
— Dieu est avec lui, disaient celles de Ramla tremblantes : où nous cacher?
Le vieillard, après une ardente prière, s'approche de Marie, guidé par Sarah, dont tous les membres sont agités d'un tremblement affreux; et, posant ses mains mutilées sur la tête de la jeune fille , il lui dit :
— Marie , levez-vous.
O miracle!...
Miracle !
A cette voix puissante, Marie s'est levée de sa couche; elle a posé ses pieds sur la terre, et toutes les fleurs qui la couvraient se répandent autour d'elle. Elle est debout... la mort est toujours sur ses traits altérés, et ses membres raidis semblent agir sous une volonté supérieure qui les dompte et les force h l'obéis-
sance. Ses yeux s'ouvrent ; ils sont ternes et fixes... mais peu à peu les voilà qui s'éclairent comme une étoile au ciel : la vie s'y rallume , et Famé y resplendit de nouveau...
Alors la teinte violacée du visage s'évanouit par degrés; une blancheur diaphane où s'infiltrent déjà quelques teintes rosées la remplace. Le sang figé dans les vaisseaux se réchauffe sous la main toujours étendue du vieillard ; il reprend son mouvement, circule, vient rougir les lèvres et s'étendre en doux incarnat sur les joues. Comme un fleuve glacé reprend son cours sous les rayons vivifiants du soleil, ainsi la vie se précipite de nouveau dans les veines de la jeune fille, à la parole de feu du vieillard; sa poitrine soulevée respire, et la foule muette entend un soupir s'en échapper.
Miracle ! ô miracle ! — - Dieu tout-puissant ! faites-nous miséricorde...
Deux vieillards épouvantés tombent morts à cette vue, et Feffroi se répand dans tous les cœurs.
Marie ! dit la mère à genoux , tremblante et sans haleine.
Marie fait un pas comme un faible enfant qui chancelle , vient tomber dans les bras de sa mère ; et , soit étonnement , faiblesse ou terreur, elle cache sa tête sur le cein de Sarah, et se presse contre elle en sanglotant... Tout avènement à la vie doit-il donc être toujours accompagné de larmes ?
Chacun se presse , on se lève , on veut la voir.
Mais la mère...
Oh ! qui peut dire ce qui se passe en elle? Un pauvre cœur de mère affligée peut seul le comprendre.
Sarah tenait sa fille serrée contre sa poitrine et la contemplait dans un muet ravissement; elle la sentait là, palpitante sur son cœur, cette fille chérie qu'elle avait vue, de ses yeux de mère, sans vie pendant trois jours; son ame était remplie d'une félicité débordante et sans mesure, qui n'a point de nom sur la terre.
Elle caressait sa fille du regard, de la voix, de ses lèvres , et de sa tremblante main qu'elle posait sur le cœur de Marie. Ce cœur battait libre et régulier sous son étreinte.
— O mon père ! s'écria-t-elle en saisissant la robe du vieillard et la baisant avec ardeur, que Dieu est grand ! qu'il est bon ! comment
bénir jamais assez sa miséricorde ! Puis, comme effrayée elle-même d'un si inconcevable bonheur, elle reprit :
— - Mon père , mon père , ce n'est point un songe, n'est-ce pas? Je n'ai pas perdu la raison; c'est bien ma fille que je tiens là dans mes bras; elle vit, elle respire. Ce n'est pas une illusion qui va m'être enlevée , et je dois encore entendre sa voix chérie.
— Que votre cœur s'apaise, dit le saint, vous êtes exaucée.
— Oh! puisse le Seigneur, pour votre récompense , vous faire goûter éternellement dans le ciel une joie semblable à celle dont mon ame est inondée. Ah! je meurs de joie...
11 fallut la secourir, son cœur se brisait de bonheur.
L'AxME EXILÉE. 47
Cependant la foule réunie dans la maison, hommes, femmes, enfants, vieillards de toutes croyances, de toutes sectes, se prosternèrent devant le saint ; chacun voulait toucher ses vêtements, et demandait sa bénédiction en disant : Nous voyons bien que le Seigneur est avec vous.
Lui bénissait les petits enfants , les vieillards et la foule , et disait :
— Aimez le Seigneur, il est grand et miséricordieux.
Les jeunes hommes, voyant ses pieds mutilés par les tortures, et sa marche chancelante, construisirent un brancard avec des branches de saules et de palmiers, qu'ils allèrent couper dans la plaine ; ils y étendirent leurs vêtements, et le reportèrent en triomphe jusqu'à sa grotte au-delà du torrent; la foule suivait
en chantant les louanges du Seigneur; et tous crurent désormais à un Dieu manifesté par de tels prodiges.
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uand Marie fut restée seule avec sa mère et la douce Anastasie,
elle leur dit en fixant alternati-
vement sur elles des veux fatigués par la mort :
—J'ai donc dormi bien long-temps? qu'estil arrivé pendant mon sommeil? reprit-elle en jetant ses regards autour d'elle avec étonne»
ment ; pourquoi ces fleurs, ces parfums? Pourquoi suis-je parée comme pour le tombeau? Rêvé-je encore, ou bien suis-je éveillée? ma pensée est remplie d'images confuses.
— Ma fille , chère Marie ! dit la mère avec enivrement et suffoquée par ses larmes , oh ! laisse-moi te contempler; et Sarah se traînait à genoux jusque auprès de Marie, qu'on avait assise au bord de sa couche, car la jeune ressuscitée était très faible. Marie, parle-moi toujours, j'ai été si long-temps sans entendre ta voix! et Sarah baisait ses mains, son front et ses cheveux, tandis qu' Anastasie, silencieuse, l'observait dans une admiration où se mêlait une religieuse terreur.
— Anastasie, qu'as-tu? dit Marie.
— Ne te rappelles-tu rien? dit Anastasie.
Marie baissa les yeux, et portant sa main pâle et froide encore à son front :
- — IN'avais-je donc pas cessé de vivre?.,.
Elle promena ses mains sur sa mère et sur Ànastasie, qui frémit au contact de ses doigts glacés... et, convaincue de la réalité de ce qu1 elle voyait , elle reprit :
— *Tai donc rêvé la mort?
— Qu'importe, Marie? dit Sarah; ne parlons plus du passé; nous sommes réunies et nous ne nous quitterons plus.
— Que se passe-t-il, Marie, au-dedans de toi-même? dit Anastasie*
— Je ne sais, répond la jeune ressuscitée; je ne souffre plus comme à ce moment où je crus sentir mon ame quitter sa fragile enve»
loppe ; mais je ne sens pas non plus cette abondance de bonheur dont je fus soudainement inondée. J'étais heureuse comme il ne nous est pas donné de l'être ici-bas : oh! que mon rêve était beau! Mes yeux sont encore tout éblouis de sa splendeur, et tout ici me paraît si sombre, si triste ! Que la lumière est pâle auprès de celle que j'ai vue en songe ! Le soleil est-il donc voilé? ses rayons n'ont plus d'éclat ni de chaleur : pourquoi la nature est-elle ainsi obscure et désolée ?ajouta-t-elle en arrêtant ses yeux sur le paysage (splendide à des regards mortels) des campagnes de la Palestine pourtant éclairées par le soleil à son midi! Et puis le vent de la terre me donne froid au cœur; ma mère , réchauffe-moi.
Sa mère la presse dans ses bras ; Anastasie cherche à tiédir ses pieds de son haleine.
— Ce réve , dit Marie , qui me le rendra? Si vous saviez quels souvenirs il m'a laissés ! Mon ame se plongeait et se plongeait encore dans un océan d'amour infini, qui l'échauffait et la vivifiait sans mesure. Mais, dans cet air glacé, je me sens mourir. Ah! que ne puis-je me rendormir, afin de rêver encore !
La mère se sent un glaive au cœur à ces paroles , et s'écrie :
— Quoi, Marie! tu regrettes la mort auprès de moi!
— La mort! c'était la mort! O ma mère!... que la mort est belle !... C'est la lumière , c'est la joie, le bonheur, c'est la vie vivante et vraie; laissez-moi m'envoler encore, dit-elle en se levant et tendant les bras vers le ciel. Ah! comment me délivrer de ce corps de mort qui
m'empêche de m élever vers Dieu ? Qui donc m'a rappelée sur la terre de l'angoisse et de la douleur ?
Sarah ne répondait pas; cette peine inattendue au milieu d'un bonheur inouï la brisait.
— C'est ta mère! dit Anastasie tenant toujours embrassés les pieds de la jeune fille.
— Oui, c'est moi, s'écria Sarah à travers ses sanglots ; mes larmes, mon amour ont fléchi le Tout-Puissant. Ma tendresse t'a enfantée une seconde fois.
— O ma mère! qu'avez-vous fait?
— Ingrate! vas-tu regretter d'être revenue consoler ta mère?
— Oh! si tu savais , Marie ! ta pauvre mère
ne pouvait plus vivre ; nous ne pouvions calmer son affreux désespoir.
— Que nous sommes aveugles, de ce côté de la vie! vous me pleuriez toutes deux , dit Marie en posant Tune de ses mains sur les blonds cheveux de sa jeune compagne, et jetant sur sa mère un céleste regard; vous me croyiez absente, et moi, je vous voyais Fune et l'autre; j'étais près de vous, j'aurais consolé ta douleur, Anastasie; et la tienne, mère aimée, je l'aurais endormie; je serais venue la nuit m'asseoira ton chevet, et te bercer de douceur dans tes songes; ou plutôt, oui, Dieu permet que je te le révèle , tandis que ton corps aurait été plongé dans le sommeil, ton ame libre et joyeuse serait venue jouir des avant-goûts du ciel auprès de moi. C'est ainsi, dit la jeune fille en se rapprochant de sa mère et de son amie, et par
lant dune voix harmonieuse et douce autant que 3a brise du soir dans les palmiers; c'est ainsi que nous sommes initiés d'avance , à notre insu , au bonheur d'une autre vie dont nous conservons ici-bas le vague et mystérieux souvenir : tu aurais ensuite rapporté sur la terre quelqu'une de ces consolations sans cause, ou de ces joies inattendues, qui naissent parfois soudainement dans une ame affligée. Et puis, mère chérie, tes peines comptées une à une devant Dieu t'eussent mérité de voir raccourcir ton épreuve ici-bas; les chagrins portent avec eux leur récompense : ils abrègent les jours ! nous aurion s été bientôt réunies pour l'éternité , près des saints qui nous ont précédées, et que tu pleures encore pendant qu'ils se réjouissent! Ma bonne mère, qu as-tu fait? Tu as fait retomber le poids du temps sur mon ame; comment, hélas! le supporterai-je
après avoir été revêtue tout un jour de la robe éthérée du ciel?
— Marie , tu me perces le cœur , répondit Sarahu
Ànastasie se releva silencieuse y et se mit à contempler celle qui avait vu les cieux! Après quelques instants elle s'écria :
— Marie, adieu; on persécute à xlntioche , et je veux aller au martyre.
— Va , dit Marie ; j'ai vu ta place lumineuse, et ta mère ne t'en fera pas descendre.
— Marie , Marie , veux-tu me faire mourir ! dit Sarah.
Marie l'entoura de ses bras, et se prit à pieu»
rer.
— Écoute, reprit la mère après un long si-
lence; bien des joies que tu ne connais pas encore vont t'accueillir : Ruben , ton jeune et beau fiancé, doit revenir bientôt de son long voyage; tu Faimais, Marie, et il t'aime depuis <[u'il t'a vue si belle aux fêtes de la dernière Pâque; vous serez unis; tu seras heureuse épouse, heureuse mère; tu ne sais pas ce que sont les joies d'une mère qui tient son fils premier-né dans ses bras; tu l'apprendras, Marie, et tu sauras que la terre contient une félicité dont le ciel serait jaloux , si elle ne descendait pas de lui.
Paix, ma mère, dit doucement Marie; mes oreilles retentissent encore de la voix des anges; hélas! et les paroles de la terre les déchirent.
Et toutes deux restèrent silencieusement à pleurer.
Le lendemain les amis de Sarah et les jeunes compagnes de Marie vinrent pour se réjouir avec elle. Le bruit du prodige s'était répandu dans la ville, et chacun voulut visiter la maison du miracle.
La mère chantait des cantiques d'action de grâce , et pourtant ses yeux étaient noyés de larmes : joies humaines, faut-il toujours que vous soyez trempées de douleurs !
Marie paraissait avoir retrouvé sa sérénité; elle était belle et calme comme une sainte résignée; elle chantait aussi les louanges du Seigneur, mais le plus souvent elle se perdait en de longues rêveries. Ses yeux et son ame s'élevaient à Dieu; elle semblait ravie dans une douce extase, et, quand elle revenait aux réalités de la vie , on
l'entendait dire tout bas , en étouffant un soupir : — O Dieu! mon exil doit -il être encore long?
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f-«H^ VI -ryjlH
uben était fils de Nathanael, frère
aîné du père de Marie,
Nathanael, avant un héritage à recueillir dans le pays de Besor, et se trouvant vieux et infirme , avait chargé son fils d'aller le
recueillir à sa place. En le voyant partir il lui dit: — Sarah, la femme de mon frère Anaï, le saint martyr, et Marie son Unique enfant, vivent retirées à Gédora, ville paisible du pays des Philistins , où je songe souvent à finir aussi mes jours. Passez par leur pays et saluez-les de ma part. Suivant nos anciennes coutumes 5 Marie, la fille de mon frère, devrait être votre épouse ; mais les anciennes coutumes sont rarement observées maintenant; chacun de nos jeunes hommes, n'écoutant plus que sa seule volonté , choisit une femme selon les désirs insensés de son cœur, au lieu de recevoir humblement celle que nos usages lui destinent. Mais vous, mon fils , je vous ai toujours vu sage et docile à mes conseils; écoutez-moi : voyez votre jeune cousine; si elle est bonne et belle, et faite pour le bonheur d'un époux, comme était Sarah, sa mère,
choisissez-la pour votre épouse; en faveur de cette alliance je vous abandonnerai de mon vivant les biens que vous recueillerez pour moi dans le pays de Besor, et peut-être j'irai finir mes jours auprès de vous et de la femme de mon frère, car le pays que nous habitons est souvent troublé par des dissensions. Je suis vieux et veux vivre et mourir en paix ! Et maintenant partez, mon fils , et que la bénédiction de Dieu vous accompagne.
Ruben alors s'était mis en chemin, et, prenant un détour pour passer par Gédora, ville enfoncée dans les terres , loin des chemins les plus fréquentés , il était venu s'arrêter chez sa parente; s'étant fait connaître à la veuve d'Anaï comme le fils de Nathanael, son beaufrère , Sarah l'avait accueilli avec une grande joie, et Marie l'avait reçu comme un frère que le Seigneur lui envoyait.
Peu de temps suffit aux deux jeunes gens pour s'aimer. Ruben trouvait Marie belle entre toutes les belles filles de la Judée; et Marie dit bientôt à sa mère :
— Il est jeune et beau comme Isaac , sage , prudent et fort comme Jacob ; la mère de celle qu'il choisira pour épouse sera sans doute une heureuse mère. Puis elle rougissait et cachait son visage sous son voile , comme le jeune palmier cache ses fruits empourprés sous ses longs rameaux.
Ruben alors parla du désir qu'avait montré son père de lui voir choisir une fille de sa parenté, et il demanda Marie pour épouse à sa mère.
Sarah répondit :
— Le Seigneur a donc écouté mes vœux ! Et
elle rendit grâce au Seigneur, qui lui envoyait pour ses vieux jours un fils si cher.
Ensuite se firent les fiançailles, et Ruben partit pour achever son voyage et aller recueillir les biens qui lui étaient échus; c'était pendant les jours déjà multipliés de son absence que la mort était venue frapper Marie.
Cependant il revint bientôt, amenant avec lui de nombreux serviteurs , de beaux troupeaux de brebis blanches , et cinquante chameaux succombant sous leur charge.
En arrivant, il déposa le bâton poudreux du voyageur sur le seuil de la maison, afin de montrer à celles qui l'habitaient qu'il renonçait pour elles aux voyages lointains, et que désormais il ne s'éloignerait plus. — Ton pays sera mon pays , avait-il dit à Marie ; ta mère sera
ma mère et remplacera celle que j'ai perdue depuis long-temps.
Marie le reçut avec une douce joie et le félicita d'une voix émue sur son heureux retour ; mais tout son air était changé, non qu'elle lui parût froide ou peu affectueuse , mais il lui semblait qu'un rayon divin l'entourât ; quelque chose de lumineux brillait dans son regard et dans tout son visage.
Ruben demeura surpris à sa vue, un respect involontaire vint se mêler à sa tendresse et le rendit muet.
Sarah le prit à part, et, l'emmenant dans la chambre voisine , elle lui raconta les événements miraculeux survenus pendant son absence : la maladie rapide , la mort imprévue de Marie, la douleur sans mesure qu'elle en
avait ressentie, etla miséricorde adorable de
Dieu qui s était servi de l'un de ses élu- pour lui rendre son entant,
Tout fut dit , tout fut écoute avec la -implicite de ces temps de la primitive église, ouïes miracles enfantaient la fui. ou la foi. à son tour, enfantait les miracles.
Ruben . se prosternant le visage contre terre,, adora Dieu dans un profond étonnetnent.
Mais bientôt l'épouvante et la douleui se
tirent jour dans son ame.
Quoi! sa bien-année Marie avait failli lui être enlevée pour toujours ! Cette pen-ee le fit transir jusque dans la moelle de ses os. et le miracle ne suffisait plus a le rassurer.
Il courut auprès d'elle, la saisit dans ses
bras, et, pendant un moment, il ne put que pleurer.
Marie lui dit, en le regardant d'un air triste et doux :
— Ah ! Ruben , vous aussi , vous voulez que je vive?
— Si je le veux, chère Marie! ne sais-tu pas que je ne peux vivre sans toi? tu es la lumière de mes yeux et la joie de mon ame. La seule idée que je pouvais ne plus te retrouver dans ces lieux, où je revenais te chercher plein d'espoir, Marie, cette seule pensée a glacé tout mon sang dans mes veines. Ah! que je te voie me sourire , ma bien-aimée.... mon cœur est tout tremblant en moi !
Marie leva sur lui des yeux d'une ineffable douceur , mais voilés de tristesse. Elle
essaya de lui sourire , et son sourire vint expirer dans ses larmes. Cependant elle lui rendit ses caresses, posa ses lèvres pures sur son front bruni, mais elle se dégagea de ses bras, et lui dit, en s'éloignant de lui et branlant doucement sa belle tête :
— lluhen . tu ne sais pas ce qu'est la mort.
Le jeune fiancé resta confus. Il sentait sur son front l'empreinte délicieuse du chaste baiser de Marie , et , cependant , son cœur était pétrifié par les paroles étranges de la jeune fille.
— Mon fils, lui dit Sarah qui sétait rapprochée, depuis qu'un miracle a ramené Marie parmi nous, elle n'est plus ce quelle était, et je ne la reconnais point. Les joies de son âge
Font quittée , elle fuit ses compagnes et vit solitaire. Ses chants ne se mêlent plus, comme autrefois , à ceux de l'alouette dans les blés ; plus de jeux, plus de danse légère; elle prie ou pleure, ou parle du ciel ! Que vous dirai-je? ses pensées ne sont plus à la terre, elle n'est occupée que des souvenirs qu'elle a rapportés du tombeau, et sans cesse elle aspire à la mort comme au seul bien digne d'être envié. Ruben, le croiriez-vous? le poids du jour lui paraît si accablant que, parfois, je regrette
oh! non, non, je ne puis regretter de l'avoir rappelée à la vie ! mais sa tristesse me fait mourir.
Ruben emporta ces affligeantes paroles dans son ame , et, pendant plusieurs jours , il n'osa presque point parler à Marie. Quelque chose de mystérieux et de sacré enve-
loppait celle qui connaissait les secrets de la tombe ? et son fiancé demeurait craintif auprès d'elle.