SECONDE PARTIE
Pauvres Mères?!
HïfB- VII "<8~Wf
N soir pourtant Ruben suivit Marie sur la montagne, où, selon sa coutume , elle allait porter le repas des bergers.
Le voile de la jeune fille, agité par le vent , le guidait de loin sur ses pas. Souvent.il le voyait disparaître caché par les buissons de nopals aux raquettes épineuses , ou par les
aloès aux feuilles rigides et acérées, puis quelquefois le détour du sentier découvrait toutà-coup la forme svelte et légère de la belle vierge , portant sur son épaule la cruche antique de Rebecca. Elle se dessinait au-dessus de lui sur l'azur foncé du ciel, puis un chêne vert ou un tamarin la lui cachait encore , lui laissant seulement apercevoir l'extrémité flottante de son voile de lin, qu'il suivait à travers la montagne , comme le cœur poursuit la vague et pure image du bonheur, qui flotte, se cache et reparaît devant lui dans la jeunesse.
De loin toujours, il la vit s'arrêter et déposer aux mains des pasteurs le pain d'orge , le gâteau de froment cuit sous la cendre, et la cruche d'eau du rocher, que chaque soir elle leur apportait.
Le chien du troupeau vint flatter sa main , les brebis l'entourèrent en bêlant, et les oiseaux descendirent pour voltiger autour de sa tête; il semblait que là, plus près du ciel, sa patrie, la nature entière lui rendît hommage. Un rayon du soleil l'environnait comme une gloire, elle resplendissait éclatante et lumineuse.
Ruben, caché par un buisson, s'agenouilla, son cœur se serrait dans sa poitrine.
Mais Marie poursuivit son chemin jusqu'au versant de la montagne , et Ruben la vit s'asseoir sous un olivier centenaire dont les racines noueuses formaient un siège , que la mousse et le lierre aux longs filaments recouvraient.
C'était l'endroit qu'elle avait choisi pour
aller, comme autrefois les prophètes , porter sa tristesse et ses prières sur les hauts lieux.
De ce point de la montagne la vue embrassait une immense étendue. A ses pieds se déployaient les plaines d'Eltéké , coupées et rafraîchies par les mille détours du torrent de Sarea, dont les bords, plantés de saules et de sycomores , ne laissaient apercevoir son cours qu'à de longs intervalles, comme un large ruban d'argent liquide. A droite, les monts tristes et nus de la Judée, solitudes peuplées de souvenirs solennels , et sur lesquels plane la croix du Christ. Au-delà de la plaine riche et fertile , la mer immense et sans limites se perdant à l'horizon sous les cieux qu'elle reflète et agrandit encore.
Le soleil, prêt à quitter son plus magnifique hémisphère , illuminait de son embrase-
ment et les eaux mobiles et la voûte céleste ; il teignait le riche paysage de lueurs pourprées et flamboyantes ! Sur les flots , sur la cime des montagnes, sur la terre tout s'enflammait de ses rayons brûlants; il semblait qu'un univers de feu vînt de sortir des mains du Créateur.
Mais Marie n'était plus sensible, comme autrefois , aux charmes puissants de la nature ; ils lui semblaient assombris par un crêpe funèbre. Elle ne se plaisait plus à suivre la magique ondulation des flots, elle n'admirait plus les arcs lumineux qui naissent, courent et disparaissent dans les vagues roulantes, parsemant leur dos arrondi des reflets éblouissants du prisme , fondant et heurtant tour-à-tour leurs tons étincelants ! Que le soleil se couvrît d'un nuage et laissât la mer lourde et plombée se cacher sous un voile épais , comme une
veuve en pleurs sous ses habils de deuil, ou que, perçant les nuées, il parût triomphant et radieux comme un jeune époux qui sort de sa couche nuptiale, Marie n'attachait plus à ce tableau qu'un regard triste. L'aspect de la mer inondée des feux du soleil couchant lui présentait l'image de l'ame humaine , de lame avec l'immensité de ses désirs et leur insaisissable inconstance , avec sa limpidité transparente où le ciel se repose délicieusement tant que Forage des passions ne Ta pas ternie, avec ses flammes rapides et ses gémissements amers, ses tourmentes secrètes, ses agonies délirantes et ses abymes que nul œil humain n'a sondés , avec ses tempêtes effrénées et le calme soudain qui leur succède quand un regard de Jéhovah, traversant la nue , vient s'arrêter sur elle avec amour. — Etre incompréhensible! pensait Marie
enseignée par la mort : la poussière de l'homme ne remplirait pas le creux de la main d'un enfant , et son ame est plus grande que la mer.... plus grande que le monde, qui n'est que l'image de celui qui est l'image de Dieu; et Marie resta plongée dans une pénible contemplation : il lui semblait sentir toutes les souffrances de l'humanité déchue , et elle disait dans son cœur : Mon Dieu ! prenez pitié de l'homme et de ses misères !
Ces pensées l'absorbaient et elle n'entendit pas venir Ruben ; quand il s'approcha d'elle et lui parla, sa voix la fit tressaillir comme s'il l'eût éveillée tout-à-coup.
— Ah! c'est vous, cher Ruben, lui dit-elle de sa voix douce et triste; et, rangeant ses vêtements, elle lui offrit de sa main une place auprès d'elle sur les racines mousseuses de
l'olivier. Son visage s'était coloré d'une teinte plus vive, mais qui s'évanouit aussitôt.
— Marie, balbutia Ruben , c'est votre mère
qui m'envoie vers vous elle veut que je
vous parie elle veut que je vous dise....
Hélas! reprit -il en s'asseyant près d'elle et la regardant d'un air de profonde affliction , ma bien-aimée Marie, d'où vient que j'hésite et que je tremble en vous parlant? qu'est-il arrivé? pourquoi ne nous entendons-nous plus comme autrefois? Quand l'un de nous parlait, t'en souviens-tu, Marie? l'autre pouvait toujours achever sa pensée , et ce que notre bouche inhabile ne savait pas dire, nos yeux l'exprimaient, et nos cœurs, confondus l'un dans l'autre, s'entendaient toujours.
Aujourd'hui, Marie, qu'y a-t-il entre nous qui nous sépare? d'où vient que ma pensée ne
rencontre plus la tienne? tes regards préoccupés se détournent des miens ! tu ne sais plus ce que je veux te dire, et moi, je ne sais plus comment me faire comprendre. Pourtant je ne suis pas changé , moi , Marie ; mon ame est à toi tout entière : hélas ! c'est donc la tienne qui s'est détournée de moi!
Marie lui dit :
— Cher Ruben ! serez-vous aussi comme ma mère , qui croit que je ne l'aime plus , parcequ'elle me voit triste ? Hélas ! comment ne serais-je pas affligée? Vous le savez, j'ai vu les splendeurs du ciel, j'ai trempé mes lèvres à la coupe de la vie éternelle, mais elle m'a été arrachée sans que j'aie pu m'y désaltérer; je suis retombée, du séjour des heureux, sur la terre de la souffrance. Comment ne pleurerais-je pas les joies qui m'avaient souri, et mes ineffa-
bles ravissements? Je pleure la beauté, la lumière, la vérité, l'amour dans lesquels je me suis plongée. Ah! qui me consolera des cieux perdus? Comme le cerf soupire après Feau des fontaines , ainsi mon aine soupire après vous , ô mon Dieu!
Elle avait levé ses yeux au ciel avec ardeur, et son ame entière était dans son regard. Mais, entendant Ruben soupirer, elle abaissa sur lui ses paupières chargées de larmes brillantes comme des gouttes de rosée; elle lui dit :
— Ruben, malgré ma douleur et mes regrets, mon cœur n'est changé ni pour ma mère ni pour vous; il vous aime toujours avec une tendresse infinie !
— Tu m aimes, Marie!... O que de joies devraient être renfermées dans ces paroles ! d'où
vient qu'elles ne m'enivrent point et ne peuvent bannir ma tristesse... Tu m'aimes? tu le dis, et là, près de moi, tu regrettes le ciel! Moi, Marie, je le sens, avec toi j'oublierais tout, oui, tout, car tu es tout pour moi. Le ciel n'est-il pas dans le cœur de ceux qui s'aiment ?
Marie reprit , en souriant avec tristesse :
— Vous ne savez pas, vous , Ruben, ce que c'est que le ciel, et les joies de la terre peuvent encore vous suffire. Mais moi, j'ai vu ce que les anges, eux-mêmes, n'osent contempler qu'en se couvrant de leurs ailes d'or. J ai vu , j'ai senti l'amour infini; cet amour brûle encore en moi, Ruben, et, ne trouvant rien icibas qui puisse lui servir de pâture, il me dévore.
— Ah! je le disais bien, reprit Ruben désespéré, tu ne m'aimes plus!
— Ingrat! je t'aime bien plus que je ne t'ai jamais aimé, car j'ai rapporté de la tombe une tendresse infinie. Mais , Ruben , ta Marie a vécu, dans le ciel, la sœur des anges; elle s'est enivrée de joie, de lumière et d'amour, et l'amour, ni les joies, ni les clartés du monde où nous sommes ne peuvent plus lui suffire.
O Marie! qu'allons-nous devenir? dit Ruben anéanti; et tous deux restèrent long-temps dans le silence.
Le soleil achevait de descendre à l'horizon , illuminant chaque fleur, chaque feuille, chaque brin d'herbe de reflets d'or, ou les teignant en pourpre plus riche et plus belle que celle des rois. Les oiseaux chantaient en se retirant sous les feuilles tremblantes. Dans l'air, tout était suave et embaumé ; c'était une de ces heures sublimes où la nature semble dé-
fier le Créateur de la surpasser, une de ces heures où les humains s'attachent à la terre pour sa ravissante beauté.
— Marie, reprit Ruben, surmontant l'affreux découragement sous lequel il se sentait accablé , vois donc pourtant comme ce inonde que tu dédaignes est magnifique ! Jette les yeux autour de toi. Cette immense étendue, ce soleil, si beau que des peuples entiers, ne connaissant pas le Créateur, en ont fait, diton, leur divinité, cette nature, qui parlait autrefois si vivement à ton cœur, n'ont-ils donc plus aucun charme pour toi?
— Ah ! Ruben , je n'entends , ici , qu'un long cri d'angoisse. La race entière des hommes est dans le crible des douleurs; elle gémit, et la nature aussi gémit avec elle sous l'enveloppe grossière qui la couvre. D'ailleurs, Ruben,
j'ai vu l'essence des choses dont tu ne vois que l'apparence \ j'ai vu , d'un regard tombé sur notre globe , les merveilles de la végétation, celles, plus ravissantes encore, de la génération des plantes ; j'ai suivi d'un œil charmé la sève nourricière courant dans les rameaux qu'elle vivifie ; j'ai traversé l'éther et j'en ai compté les atomes éblouissants; j'ai vu le lien mystérieux qui unit les choses de la terre à celles du ciel... Maintenant que les voiles sont retombés, reprit-elle avec un soupir, la grossièreté des formes extérieures m'est insupportable !
Et puis, Ruben, cher Iluben, j'ai contemplé l'immensité! j'ai vu le vrai soleil, et les champs , et les océans du ciel ; comment leurs pâles et défaillantes images pourraient-elles encore attirer mes yeux ? Ce soleil que tu ad-
mires est une ombre éclairant d'autres ombres, et nous sommes assis dans la vallée des larmes et des ténèbres. 0 mon ame ! quand donc quitterons-nous ces lieux ?
Ruben la regardait en silence , des pleurs coulaient de ses grands yeux noirs. Il sentait qu une nuée semblable à celle qui , autrefois , guidait les Hébreux dans le désert, s'était élevée entre eux, éclairant la jeune fille de ses clartés célestes, et le laissant, lui, dans une triste obscurité. C'était une affreuse séparation.
— Hélas! je vous afflige, dit Marie, je vous afflige, vous , pour qui j aurais donné ma vie quand je la regardais encore comme un bien précieux. Mon Dieu î mon Dieu ! continua la jeune fille en joignant et élevant ses mains , pourquoi m'aviez-vous enlevée à la
terre? ou pourquoi my avez-vous renvoyée faire le malheur de tous ceux que j'aime?
— - Marie, reprit Ruben avec amertume, tu crois que tu aurais bravé la mort pour moi quand tu pouvais encore la redouter, et tu ne sais plus te résigner à une vie passée près de moi! Et tu parles d'amour! et tu dis que tu m'aimes , cruelle fille ! non , non , la tombe où tu es descendue a glacé ton cœur. Mais viens, viens, ma bien-aimée! laisse-moi le réchauffer sur le mien. Ne sens-tu pas comme il bat, comme il brûle dans mon sein? Et le malheureux Ruben serra la jeune fille contre sa poitrine , dans un transport d'amour et de désespoir.
Marie n'essaya point de se dégager de son étreinte, et, le regardant avec tendresse, elle lui dit :
— Ruben , tu crois que mon cœur est refroidi, et je le sens tout brûlant en moi. Ne m'accuse point, comme le fait ma mère, d'être ingrate et de ne plus savoir aimer : j'ai rapporté dans mon ame un rayon de l'amour du ciel; si vous saviez comme il m'embrase, ni vous, Ruben, ni ma mère, vous ne m'accuseriez plus de ne vous point aimer. Mon cœur déborde et ne peut contenir les sentiments dont il est plein. L'amour du ciel retourne tout à Dieu , mais après avoir embrassé tous les amours.
— S'il en est ainsi, dit Ruben d'une voix tremblante d'émotion, si tu ne m'as pas banni de ton cœur, Marie, souviens-toi de nos serments; souviens-toi de nos anneaux d'or échangés devant ta mère, et consens à devenir
mon épouse. Lame entière de Ruben était dans ses yeux, en achevant ces mots que sa voix osait à peine articuler.
Marie jeta sur lui un regard céleste, dans lequel Ruben vit briller tout le bonheur de sa jeune vie.
— Si celle qui fut deux jours la proie de la mort ne t'inspire pas d'effroi ni de répugnance, ô cher Ruben, voilà ma main, elle est à toi comme mon cœur.
Ruben ne pouvait croire à une félicité si inattendue. L'excès du bonheur, succédant à l'excès du désespoir, le rendait immobile; il contemplait Marie dans une extase silencieuse. Peut-être il craignait, en parlant, de faire évanouir cette vision ravissante qui venait de briller pour lui.
La jeune fille continua :
— Etre unie à toi, mon bien-aimé, c'était le seul vœu que j'eusse encore à former dans le
ciel quand je l'habitais. O combien la mort m'eût paru plus belle , si j'avais emporté le nom de ton heureuse épouse ! J'étais incomplète sans toi; mon ame ne possédait ni sa force ni toute sa beauté.
Tu es la moitié de mon être, ajouta la jeune fille en s'appuyant sur Ruben avec tendresse, et lui parlant très bas; tu es la meilleure et la plus vaste moitié de moi-même, et nos âmes un jour seront unies dans un éternel et chaste embrassement, afin que, complétées Tune par l'autre , elles possèdent ensemble et l'amour et l'intelligence pour aimer et comprendre et glorifier éternellement leur divin auteur.
Cher Ruben, continua la jeune ressuscitée, d'une voix si douce qu'elle semblait le léger frémissement des ailes d'un oiseau, cher Ru-
ben , ce nest pas en vain que nous nous sommes rencontrés dans la vie! Ce n'est pas en vain que tu es venu me chercher dans un pays si éloigné du tien. Nos destinées étaient jointes avant notre naissance ; ton ame est véritablement une part de la mienne, et doit s'y réunir. — Oh! que ne pouvons-nous mourir ensemble ! ajouta-t-elle en levant au ciel ses yeux d'azur; mais tes épreuves ne sont pas finies ; le sang d'un martyr n'a pas coulé sur ta tête comme il coula sur la mienne tandis que j'étais dans le sein de ma mère. Le généreux sang d'Ànaï m'a lavée, et mes jours d'attente sont raccourcis. Mais toi, tu tarderas long-temps encore ; tu gémiras ici sans moi! pauvre Ruben! et ses yeux retombèrent sur lui tout chargés de larmes.
— Marie, mabien-aimée, dit Ruben éperdu
d'amour, ne parlons que de bonheur; nous avons de longs jours à passer sur la terre, répète encore que tu consens à devenir mon épouse adorée, et sois bénie mille fois pour ta douce promesse.
— Oui, répéta Marie, de sa voix mélodieuse , oui, je veux être unie à toi sur la terre, afin d'être à toi dans le séjour de l'immortelle félicité.
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Si uben vint rapporter cette bonne
f nouvelle à Sarah.
" — Qui l'eût espéré, ma mère?
lui dit-il. notre chère Marie consent à s'unir à moi! Elle l'a dit; elle a dit qu'elle voulait être mon heureuse épouse. O bonheur! elle se donne à moi d'elle-même et sans regrets. Comprenez-
vous bien cette félicité? Devenir l'époux
de Marie ! de la sainte, de l'angélique Marie... Qu'elle était belle et touchante en posant sa main dans la mienne ! et quels regards célestes elle a jetés sur moi !... Ma mère, elle avait l'air de la reine des cieux quand elle sourit à nos prières... Et c'est moi, moi qu'elle a choisi! qu'elle aime !... J'ai besoin de me répéter mon bonheur pour le croire... car je ne sais d'où vient qu'au comble de mes plus chers désirs, j'éprouve une insurmontable tristesse.... Ma mère.... Marie nous est-elle rendue pour toujours?... Si nous allions la perdre!... Il y a, dans son regard, je ne sais quel reflet du ciel qui m'effraie. On dirait, à la voir, qu'elle plane au-dessus de la terre, mais que son esprit ne l'habite pas ; et tout-à-1'heure , le croiriezvous? pendant qu'elle me disait des paroles si délicieuses que j'en étais tout enivré, je ne
sais quelle lugubre voix me criait : « Tu vas la perdre. »
— Vous me glacez d'effroi, mon fils, répondit Sarah; hélas! cette même voix retentit sans cesse à mes oreilles, elle est pour moi comme un glas funèbre; je l'entends le jour, la nuit, dans la veille , dans le sommeil, à toute heure, et toujours elle me crie : Mais, insensée, ne comprends-tu pas qu'elle va t'échapper? Et, quand je vois Marie élever son triste sourire vers le ciel, cette patrie qu'elle appelle incessamment de ses vœux, je suis prête àm'écrier: Attends-moi ! ne me laisse pas encore une fois seule sur la terre, car , Ruben, elle a l'air d'un ange exilé qui veut remonter vers les cieux. Comment la retenir?... Mon fils, poursuivit la mère affligée après avoir essuyé ses larmes, c'est en toi seul que je mets aujour-
cThui toute mon espérance; quand tu seras son époux , fais à notre Marie une vie d'amour et de bonheur qui la rattache à la terre.
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arah voulut hâter les apprêts | du mariage; n'ayant dans le pays
J &4/ A | qu'elle habitait aucuns parents à | convier à la fête, elle songeait à fixer la cérémonie aux premiers jours de la lune prochaine; mais, peu de jours avant cette époque, un serviteur de Nathanael vint avertir Ruben que son vieux père voulait appor-
ter la bénédiction des patriarches aux jeunes époux ; il devait quitter les plaines de Jéricho qu' il habitait pour se réunir à ses enfants dans le pays de Gédora, plus ami des vieillards.
Par respect , il fallut suspendre le mariage. On entrait dans la saison des pluies; les chemins devenaient de plus en plus difficiles, et trois mois s'écoulèrent dans une attente toujours trompée !
Pendant ce temps, Marie douce et tendre mais triste, laissait Sarah s'occuper seule des soins de l'union qui s'apprêtait; elle souriait à sa mère, quand celle-ci lui montrait les parures qu'elle lui destinait. Pourtant ces voiles de lin si transparents, ces tuniques sans coutures , d'une laine souple et légère, ces tissus moelleux venus de Tyr et de Sidon, ces beaux pendants d'oreilles , qui eussent fait l'envie
des autres filles de la Judée, attiraient peu ses regards distraits; mais les soins inquiets de sa mère la touchaient profondément; c'était à eux qu'elle souriait du cœur , encore plus que des lèvres.
Ceux de son jeune fiancé faisaient aussi naître en elle une tendre émotion, qui souvent se terminait par de longues rêveries. Et si tous deux la quittaient, l'un pour aller visiter les travaux de ses laboureurs , l'autre pour surveiller les travailleuses qui brodaient le voile nuptial, sa mère, en retournant auprès délie, la trouvait à genoux, les mains levées au ciel, et perdue dans une extase pendant laquelle il semblait qu'elle conversât avec les anges.
Plus le temps avançait, plus cet état d'extase devenait fréquent et se prolongeait ; il
paraissait consumer ses forces, et chaque jour elle revenait plus difficilement aux actes de la vie ordinaire.
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Il p epuis quelques jours, en sortant f f f de ces longues contemplations , ^| Marie caressait plus doucement sa mère; elle était plus tendre avec son fiancé; ses yeux se mouillaient en s'attachant long-temps sur eux; il semblait qu'une douloureuse pitié se mêlât à l'affection qu elle leur témoignait. On eût dit qu'elle cherchait à
les consoler d'un malheur qu'ils ignoraient encore, et qui pourtant était prêt à les frapper. Elle ne les quittait presque plus, comme si leur présence était un bonheur dont elle ne devait pas jouir long-temps, et dont elle voulait repaître incessamment ses yeux, ou comme si la sienne était une joie prête à leur échapper, et dont il ne fallait pas les priver à l'avance.
Pour eux, ils n'osaient plus se confier leurs pensées; mais, quelquefois, après avoir quitté Marie , ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre , et laissaient échapper des sanglots contenus en sa présence , et qui les suffoquaient.
Enfin les beaux jours revinrent, et bientôt on apprit que Nathanael approchait et n'était plus qu'à une journée de marche de Gédora.
Marie tressaillit à cette nouvelle , et dit en elle-même :
— ■ Il était temps! Mon Dieu, vous savez bien régler les heures et les moments de chaque chose! Que votre volonté s'accomplisse; et, regardant Ruben à travers son voile qu'elle avait abaissé , ses yeux se mouillèrent de larmes , et un soupir s'échappa de son sein. Mon Dieu! murmura-t-elle tout bas, faut-il laisser ici cette part de mon cœur? Mais, reportant ses regards au ciel, la jeune fille tomba dans une extase qui fut plus longue encore que toutes celles qui l'avaient précédée.
Le soir du jour suivant, Nathanael arriva monté sur un âne robuste accoutumé au joug, et suivi, comme autrefois Jacob, de ses serviteurs et de ses troupeaux. Ruben les conduisit à sa demeure.
Mais Sarah vint chercher son beau-frère et le fit entrer dans sa maison , et, l'ayant fait asseoir auprès du foyer ou pétillaient un tronc de mélèze et quelques sarments à la flamme légère , elle lui offrit une coupe d'un vieux vin d'Anggadie , réservé pour les jours solennels , et des gâteaux de pur froment, cuits sous la cendre, qu'elle lui avait préparés.
Le vieillard et Sarah se regardèrent longtemps, ils avaient peine à se reconnaître.
— Nous avons passé des jours longs et mauvais, disaient-ils, et la vie a pesé lourdement sur nous. Mais , après ce premier moment d'étonnement pénible , ils éprouvèrent une grande joie à se revoir; ils parlèrent des temps écoulés, rappelèrent les souvenirs douloureux de leur jeunesse, et s'étonnèrent tous deux de les trouver sans amertume. C'est que les sou-
venirs que nous gardons long-temps dans notre cœur, semblables aux liqueurs précieuses contenues dans des vases d'or, ne conservent en vieillissant que leur douceur.
Ensuite ils parlèrent de leurs enfants, et fixèrent entre eux le jour de lacérémonie sainte. Sarah disait les vertus de sa fille, et son cœur frémissait sous le poids d'une inquiétude qui ne la quittait plus , en racontant les grâces singulières dont elle avait été l'objet.
Le vieillard , à son tour , parlait de son fils avec orgueil et tendresse; c'était la gloire de ses cheveux blancs et Fespoir de ses derniers jours. Puis il contait les richesses dont le Seigneur les avait comblés , les troupeaux nombreux, les bœufs et les génisses qu'il amenait avec lui; les gras pâturages que Ruben avait acquis en revenant du pays de Besor:
la laine des brebis, le lait des chamelles , rien ne fut oublié. Ranimé par la coupe de vin généreux et par la flamme pétillante du foyer , il ne tarissait point en longs discours sur la joie qui l'attendait à Gédora. Ses vieux jours seraient embellis par l'union qui s'apprêtait; ses enfants et les enfants de ses enfants croîtraient autour de lui comme de jeunes plants d'oliviers; sa maison refleurirait bientôt comme une vigne nouvelle, et les dures années de sa jeunesse seraient effacées de sa mémoire, ou, s'il s'en souvenait à l'avenir , .ce serait pour mieux savourer le bonheur retrouvé.
Mais, au milieu de ces projets, au milieu de cette joie de vieillard qui attriste comme un dernier rayon du soleil d'automne, à cause de son peu de durée, Marie lui fut amenée par sa mère.
A sa vue, il demeura tout interdit.
— Cette fille est-elle de la terre? dit-il à son fils , qui entrait en même temps. Depuis quand les anges s'unissent-ils aux hommes?
Et le vieillard tomba dans le silence, et des larmes vinrent humecter ses paupières affaiblies.
— Ne me bénirez-vous pas, mon père? dit Marie en s'approchant de lui.
— Ma fille , vous êtes bénie entre toutes les filles de la Judée ! Que serait pour vous la bénédiction d'un pauvre pécheur comme moi!
Et il était près d'humilier ses cheveux blancs devant elle; car la voix, l'air, la tête radiante de la jeune ressuscitée, avaient fait tressaillir son cœur au fond de sa vieille poitrine.
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Il ependant le jour choisi par le
;§§> père et la mère arriva. C'était
^A||le premier jour de la lune des
É fleurs.
Marie se leva dès l'aurore, et, quand vint
Fheure de la cérémonie, elle parut, ornée du
voile et de la couronne virginale dont on pare
-4es jeunes épouses : elle était plus belle qu'on
ne l'eut encore vue. Ses yeux s'élevaient au ciel avec une expression sublime, et son front rayonnait d'un éclat surhumain; mais ses joues étaient blanches et pâles comme au jour où , revêtue de la même parure , elle avait été déposée sur son lit de mort.
Ruben et Sarah se regardèrent, et frémirent sans oser se parler.
Prête à partir pour le saint temple, Marie s'approcha de sa mère, présenta son front au baiser du matin , et, se jetant tout-à-coup à ses pieds, lui dit :
— Ma mère, bénissez votre fdle! et, sentant les mains tremblantes de Sarah se poser sur sa tête, elle ajouta :
— Bénissez-la pour la terre... et pour le ciel.
Et, voyant approcher Ruben, elle l'attira près d'elle et le fit agenouiller.
— Bénissez aussi votre fils, reprit-elle, car c'est lui qui, désormais, doit remplir ma place auprès de vous. Ruben, voilà ta mère!... et vous, ma mère, voilà votre fils ! Cette fois, du moins , je ne vais pas vous laisser seule au monde.
— Que veux-tu dire? balbutia la mère, qui voyait tomber tout-à-coup le glaive suspendu depuis long-temps sur sa tête.
— Marie, que dis-tu? s'écria Ruben en pâlissant.
Marie jeta sur eux un regard d'angélique compassion , et continua , d'une voix caressante :
— Eh! ne voyez-vous pas tous deux que la
mort me réclame, et que je vais vous quitter!... Après l'avoir tant souhaitée, j'ai lutté contre elle par amour pour ma mère, et aussi pour toi , cher Ruben ! Me voyant si précieuse à vos cœurs , j'ai voulu vivre ; mais les sources de la vie sont taries en moi. J'ai rapporté, dans un corps fragile, et plus d'amour et plus d'intelligence que ses faibles organes n'en pouvaient contenir, et je meurs, brûlée par l'amour. Le feu du ciel a dévasté mon pauvre être infirme et mortel , comme la lave enflammée des volcans desséche le lit des ruisseaux où elle a coulé.
Vous me pleurez ! et c'est là l'amertume que Dieu attache à ma délivrance.
Marie s arrêta; elle était émue comme les anges le sont à la vue des douleurs humaines.
— Ah! pourquoi me pleurez-vous? Vous
qui m aimez, aimez-moi dans le ciel, où je vais aller veiller sur vous pendant le peu de jours que vous avez à languir encore ici-bas.
Hélas ! que pouvait ici pour vous une pauvre créature dont Famé était remplie d'une soif ardente de bonheur que toutes les plus suaves félicités de la terre ne pouvaient plus étancher, dont l'esprit appelait, à chaque instant , la vérité , la vie qu'il avait une fois entrevues; une pauvre fille, dont les pensées et les sentiments n'étaient plus en accord avec les pensées et les sentiments qui suffisent aux habitants de la terre; vous aimant tous deux, ah! Dieu sait si je vous aime ! reprit-elle avec un élan plein de tendresse , et deux larmes jaillirent de ses yeux, et roulèrent, comme deux perles d'Orient, sur ses joues et sur ses mains jointes , mais, non plus avec des senti-
ments humains en harmonie avec les vôtres ? vous aimant comme on aime dans l'autre vie? en Dieu , principe et fin de tout amour.
Hélas ! la mort avait rompu l'égalité entre nous ; vous ne pouviez pas encore parler le langage des cieux, et je ne pouvais plus parler celui de la terre. Sans le vouloir , je vous faisais souffrir; et moi, je souffrais!... je souffrais comme Foiseau qu'on a privé de l'air des cieux, comme la gazelle haletante, qui voit tarir la source où elle se désaltérait. J'ai besoin du ciel, c'est l'élément de mon ame, et j'ai vainement essayé d'en vivre exilée.
Ruben cachait sa tête dans ses mains et pleurait avec cette véhémence de douleur qui n'appartient qu'au premier chagrin, plus tard le cœur se durcit sous les nombreuses cicatrices.
L AME EXILÉE. ï 17
■ — CherRuben , reprit Marie en posant une main sur ses mains tremblantes , qu'aurais-tu fait d'une telle femme? Je n'étais plus propre aux choses de la vie. Hors de t'aimer,jai tout désappris, par ennui, par dégoût des misérables soins de la terre. Pardonne-moi de n'avoir pu te rendre heureux , hélas ! je l'eusse en vain tenté !... La tombe avait creusé pour toujours un abyme entre nous deux.
Et toi, mère chérie, à qui toujours toutes mes volontés ont été soumises , dis que tu consens à me voir te quitter pour cette patrie où le bonheur m'attend. Je ne pourrais goûter avec plénitude les joies même du ciel, si ton cœur inconsolable me rappelait toujours. La voix d'une mère désolée trouble jusqu'à la paix des cieux.
Ma mère , bénis-moi.., et permets-moi de
partir. — Et la belle et touchante vierge embrassait les genoux de Sarah.
— O Marie , tu n'es pas mère ! dit Sarah tremblante et consternée, tu ne sais pas ce que coûte le sacrifice que tu demandes.
Elle resta silencieuse un moment sans courage et sans parole.
Mais, rassemblant ses forces comme la Vierge au pied de la croix, elle dit, en posant ses mains décolorées sur la tête de son enfant :
- — Que le Dieu tout-puissant te bénisse et te rende les délices ineffables dont mes vœux insensés t'ont privée , ne réservant que pour moi la douleur !
Puis elle ajouta très bas , n'ayant pas la force d'articuler ces mots :
— Partez, ame de mon unique enfant; habitez aujourd'hui les demeures heureuses!
— Ma mère, ma mère! Dieu voit nos cœurs, il nous réunira bientôt ! ! ! Et, se tournant vers Ruben anéanti , qui disait dans son cœur : — C'est donc ainsi que devait s'envoler ma félicité! ah! j'avais bien raison de n'y pas croire, elle reprit :
— Cher Ruben, toi le bien-aimé de mon ame, viens me donner le nom de ton épouse, afin que nous nous retrouvions au ciel. Viens, on nous attend, partons.
Et Marie se met en marche vers le temple, glissant avec cette légèreté sans bruit des corps près de se dissoudre.
Ruben et Sarah la suivent éperdus.
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^ e jeunes filles et de jeunes garffi> cons, vêtus de leurs habits de fête Mj| et couronnés de pampres fleuris, |S attendaient les époux à la porte de la maison. Ils portaient des fleurs cueillies dans les vallées de Saaron, des corbeilles remplies des plus beaux fruits confits à Damas, et des gâteaux de fine fleur de farine quils
devaient offrir aux jeunes époux à leur sortie du temple.
D'autres avaient cueilli des branches argentées de tamarin , de longs rameaux de lauriers à fleurs roses, ou de nouveaux rejetons de chêne-vert, et jonchaient le chemin sous les pas de la belle fiancée.
Depuis la résurrection de Marie, ses compagnes s'étaient éloignées d'elle avec crainte; elles disaient en la voyant ce que Moïse disait auprès du buisson d'Oreb : « Dieu est là. » Et la terreur les éloignait.
Mais cependant, à la nouvelle de son union avecRuben, toutes étaient venues la féliciter, et se trouvaient sur son passage.
Elle s'approche de chacune, et, l'appelant par son nom , l'embrasse \ disant à Tune : — Es-
ther, n'oublie pas le Seigneur, il veut être aimé; à Fautre : Je prierai Dieu pour ta mère, afin qu il éclaire son esprit; à une autre encore: Géthira, tu te débats en vain, tu seras chrétienne, car le Seigneur veut tWoir à lui. Et à toutes elle disait : Adieu; souvenez-vous de moi qui ne vous oublierai pas.
Cet adieu les frappait d'étonnement, car on savait que Ruben avait fixé sa demeure à Gédora; mais ce qui étonnait plus encore, c'était l'air de tristesse inouïe de la mère et du fiancé.
Arrivée au temple, suivie du gracieux cortège, Marie, appuyée sur sa mère, dit à son jeune époux :
— Lève ton cœur en haut, cher Ruben , et ne le laisse pas abattre par la tristesse; la fête
de notre union est si belle ! Le temple est orné, les cœurs sont joyeux, et les anges nous sourient du haut du ciel. Tu n'entends pas leurs célestes concerts, mais tu les entendras, mon bien-aimé, quand tu viendras me retrouver bientôt dans ma gloire, et compléter ma joie. Voilà l'hymne éternel des séraphins que le chœur des vierges accompagne : Honneur, gloire, amour à Dieu! Mon cœur est plein de joie, il déborde; ah! Ruben, ne l'attriste pas de tes larmes.
Mais Ruben ne pouvait se résigner, et sanglotait à briser sa poitrine; tandis que Sarah, tenant ses yeux baissés, paraissait calme... Oh! quel calme!... Mais une mère peut être dévouée jusqu'à l'entière immolation de sa douleur.
— Ruben , continua Marie , prosternons-
nous et adorons; adorons encore une fois ensemble, sur la terre, celui que nous adorerons après nos noces éternelles, réunis alors à jamais dans un seul cœur et dans une seule volonté. Puis, tournant vers lui son visage où resplendissaient les lumières divines encore qu'il fut inondé des larmes que la terre lui arrachait à son insu, elle lui dit: Ruben, m'acceptes-tu pour ton épouse céleste ?
— Ah! s'écria Ruben en tombant à genoux, à toi pour toujours! mon cœur ne connaîtra jamais un autre amour que le tien.
— Pour l'éternité! répète Marie, d'une voix distincte, mais affaiblie,
Et elle tombe en prière, tandis que le prêtre achève la cérémonie sainte.
Elle était en extase , les yeux levés , les
mains jointes, immobile, et murmurant un chant presque inarticulé.
Quand le ministre de Dieu eut prononcé les paroles qui l'unissaient à Ruben , elle lui dit :
— Epoux bien-aimé de mon ame ! prends sur mes lèvres le chaste baiser de notre hymen céleste, et n'oublie pas celle qui va t'attendre dans les cieux.
Ruben, manière, je meurs en vous aimant, et consumée par un incommensurable amour. A Dieu ! à Dieu !