De Quatrefages
CONCLUSION
Avant de clore notre étude sur l’âme humaine et de me séparer de mes lecteurs, je crois utile de. rappeler, d’une façon rapide, la marche générale que nous avons suivie dans nos investigations psychologiques, et les principaux résultats où nous sommes arrivés. Cette vue d’ensemble nous permettra cîe donner à nos idées un nouveau degré de précision, et de voir si nous avons été fidèles à notre programme du commencement.
Nous avions dit: Nous serons positifs, n’acceptant et ne proposant que du certain et de l’incontestable, à notre point de départ, à notre point d’arrivée et pendant tout le trajet intermédiaire.
D’où sommes -nous partis? D’un fait : l’homme pense : c’est-à-dire conçoit l’immatériel. Voilà, je m’imagine, un faitcertain et indéniable.
Mais y tout fait a sa cause, et sa cause proportionnée, avons-nous poursuivi; cherchons donc la cause de la pensée. Ce disant, nous faisions intervenir un principe. Mais quel principe? Un principe d’une telle évidence, que personne n'y peut contredire.
CONCLUSION
Et nous avons continué : Quelle peut être la cause proportionnée d’une fonction, d’un phénomène immatériel? Évidemment ce ne peut être qu’une cause immatérielle.
La pensée étant donc une fonction, un phénomène immatériel, puisque immatériel est son objet, la cause de la pensée, ce que nous appelons âme humaine, est immatérielle.
Pour nier que l’âme humaine soit’ immatérielle, et affirmer que nous pensons par le cerveau , il faut, ou nier que nous ayons l’idée de l’immatériel, l’idée du droit, du devoir, de la vérité, de l’estime, de l’honneur, ou nier que tout fait ait sa cause proportionnée.
Si l’on ne peut nier ni l’un ni l’autre, notre conclusion subsiste et s’impose, certaine et évidente, de la même'certitude et de la même évidence, que le fait et le principe d’où nous la faisons sortir.
Que l’âme humaine soit immatérielle, cela est donc certain et évident, comme est évident ce fait que nous pensons ; évident ce principe, que tout phénomène a sa cause porportionnée.
Il y a plus; la pensée étant une opération transcendante, où la matière même organisée ne peut atteindre, l’âme, comme elle a une opération transcendante, doit avoir une existence transcendante: puisqu’elle agit par soi, il faut qu’elle existe par soi : l’âme humaine est spirituelle.
Mais, voici qu’est venu le matérialisme avec
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son objection : La pensée, a-t-il dit, a des antécédents et des conséquents matériels : physiques, chimiques, physiologiques; donc, elle est un phénomène matériel, et rien de plus qu’une fonction du cerveau.
Mais tous les antécédents et tous les conséquents de la pensée, avons-nous répondu, sont-ils matériels?... À cette question, le matérialisme est resté bouche close. Et, de fait, comment aurait-il prouvé, par exemple, que l’abstraction, ou l’acte de tirer l’universel du particulier, et l’immatériel du matériel, qui est bien un des antécédents de la pensée, est matériel? et que matériel aussi est l’amour du devoir, qui est un des conséquents de l’idée qu’on s’en forme? L’objection du matérialisme est tout en l’air : c’est un simple, et très simple, épouvantail; ce qui s’appelle, en logique, une pétition de principe.
Voilà ce que nous avons dit; et nous aurions pu ajouter :
Matérialistes, en procédant comme vous le faites, vous imitez les sophistes : vous déplacez la question, sans le dire.
Quelle est la question entre vous et nous? Ne se réduit-elle pas à ces termes : rechercher la nature de l’ame, en partant de la nature de la. pensée? Ce qu’il faut que nous regardions avant tout, ce n’est donc pas ce qui précède ou ce qui suit la pensée, mais la pensée elle-même: afin de voir si, oui ou non, elle est la perception de l'immatériel.
CONCLUSION
Oui ou non, percevez-vous l’immatériel? C’est là ce qu’il faut nous dire; et tant que vous n’aurez pas répondu non, à argumenter contre la thèse spiritualiste, vous perdez votre temps d’abord, votre honneur de philosophes ensuite. Car, voyez où mènerait votre façon de raisonner, ce procédé de ne vouloir pas regarder le point même sur lequel porte le débat :
L’antécédent de la Corse, c’est la mer; le conséquent, c’est la mer. Donc la Corse est un bras de mer.
Qu’est-ce qui précède la Manche? — La terre.
— Qu’est ce qui la suit? — La terre. — Donc la Manche est une langue de terre.
Qu’est-ce qui précède la parole? — Le silence.
— Qu’est-ce qui la suit? — Le silence. — Donc, parler, c’est se taire.
Quel est l’antécédent d'une statue? — La façon et la trempe des ciseaux, l’extraction d’un bloc de marbre ? — Et le conséquent? — L’emballage.
Donc, le Moyse de Michel-Ange fut l’œuvre, ou d’un forgeron, ou d’un maçon, ou d’un emballeur, ou des trois ensemble.
Le matérialisme a du bon quand même.. En s’attachant à l’observation scientifique, en faisant ressortir les rapports de la pensée et de la sensation, il empêche de tomber dans un spiritualisme exagéré, de rompre l’unité substantielle de l’être humain, de faire de notre âme une forme séparée, une force substantielle absolument isolée
CONCLUSION
du corps: il nous délivre de ce dualisme fatal de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz * — le Leibnitz de la Monadologie — et nous ramène à cette conception vraie d’Aristote, de S. Thomas etdes grands Docteurs scolastiques, d’après laquelle l’âme humaine, bien que transcendante et dépassant la matière de toute la hauteur de l'intelligence, est pourtant naturellement et substantiellement unie à la matière dans le corps humain, auquel elle communique la subsistance, la vie, la sensibilité, et qu’elle couronne ensuite de la pensée comme d’une auréole.
Enfin, le matérialisme ne pouvant nier, ni que nous pensons, ni que tout elïet doit avoir sa cause proportionnée, laisse absolument intacte notre thèse : que l’âme humaine est simple et spirituelle.
Il n'ébranle pas davantage celle de l’immortalité; car l'immortalité, nous l’avons vu, est une conséquence nécessaire de ce fait que l’âme est simple et spirituelle, et qu’elle pense.
L'âme humaine pense ; donc, elle est simple; donc, elle est spirituelle; donc, elle est immortelle; donc, il existe entre elle et l’âme de la brute un abîme infranchissable.
Vous avez dans cette seule phrase le point de départ, le point d’arrivée, le procédé logique du spiritualisme, ramené à ses points essentiels.
Si vous voulez ajouter : L’âme raisonnable donne au corps humain son unité, son être et sa marque spécifiques, en même temps que la vie et
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la sensibilité; donc, elle est sa forme, son unique forme substantielle : vous aurez, en deux phrases, tout notre livre; car c’est uniquement ces deux petites formules que j’ai dévidées sous vos yeux dans toute la série des pages qui précèdent.
Que si, maintenant, pour couronner notre oeuvre, et 'gravir le dernier degré do la connaissance scientifique, on veut que nous définissions l’âme humaine, nous la définirons :
Une réalité spirituelle, qui, en s’unissant a la
MATIÈRE, CONSTITUE CET ÊTRE CORPOREL, ORGANIQUE, SENTANT, PENSANT, QUI EST, ET QU’ON APPELLE L’HOMME.
En repassant dans mon esprit tous les discours et tous les raisonnements que j’ai faits jusqu’ici, pour préparer et justifier d’avance cette définition, je sens plus vivement que ne le sentira peut-être aucun de mes lecteurs combien je suis loin d'avoir traité mon sujet avec la science et le talent qu’il réclame. Toutefois, j’en ferai l’aveu, j’ai la ferme assurance que tout penseur digne de ce nom, qui, sans préventions et sans parti pris, réfléchira aux thèses et aux preuves fondamentales contenues dans ce livre, reconnaîtra qu’elles sont solides; et finira par se convaincre que, pour préférer le matérialisme au spiritualisme et aux enseignements de la Foi sur I’existence et la nature de l’ame humaine, il faut s’aveugler à plaisir, et fouler aux pieds de gaité de cœur ce qu’il y a de plus
CONCLUSION
«acre pour l’homme : les principes de la raison, les données certaines de la science, le sentiment de la dignité humaine, nos aspirations les plus nobles et nos plus chères espérances.
TABLE DES MATIÈRES