Ribot, Psychologie anglaise contemporaine, passim
le précepte par lequel la vraie méthode positive défend de fixer, a priori , le point que l’ exploration scientifique atteindra ou n’atteindra pas?
En second lieu, les Positivistes prennent leur point de départ dans cette affirmation, que la nature de l’âme humaine nous est absolument inconnaissable.
Est-ce là partir d’une vérité positive, c’est-à-dire
« certaine et incontestable » ?Non certes; car rien n’est moins certain, rien n’est plus contesté, et rien ne mérite davantage de l’être. Quoi donc, quand le sujet et l’objet de la connaissance sont proportionnés au point d’être identiques, comme c’est le cas en psychologie, si quelque chose est vraisemblable, n’est-ce pas que la connaissance de l’objet est possible, et même sera parfaile quelque jour ?
Vous commencez par dire que la nature de l’âme humaine est, pour nous, l'inconnaissable. De deux choses l’une : ou, en affirmant cela, vous connaissez notre âme au point de pouvoir mesurer ses forces, ce qu’elle peut et ne peut pas, ou vous ne la connaissez point.
Si vous connaissez notre âme, sa nature ne vous est donc pas inconnaissable. Si vous ne connaissez pas notre âme, vous affirmez sans preuve.
Votre affirmation est tout en l’air.
Elle ne pose sur rien, et; partant, on ne peut rien poser sur elle. C'est donc une affirmation simplement positiviste et nullement positive. Vous
avez beau dire que nous devons nous abstenir, qu’il nous est interdit de chercher à voir les causes derrière, ou à travers les phénomènes. En dépit de tous vos décrets d’abstinence et de tous vos interdits, nous verrons aussi loin que nous pourrons voir; et l’événement seul montrera jusqu’où nous le pouvons, en fait, au temps et dans les circonstances où nous sommes. Quant à ce propos que l’on répète à chaque instant, et qui a été tenu récemment encore à la Sorbonne que la psychologie ne peut être spiritualiste, matérialiste non plus, « qu'à la condition de perdre tout droit au nom de science, » nous répondrons que le titre de science ne pouvant être refusé à aucune connaissance, du moment qu elle est certaine et démontrée, la psychologie spiritualiste sera une-science, malgré tout ce l’on peut dire, même en chaire de Sorbonne, à la seule condition que ce qu elle affirmera, elle le déduise, par raisonnements rigoureux, de faits certains et de principes évidents.
11 faut penser, du reste, que les disciples de A. Comte auront assez le souci de leur .honneur de . philosophes, pour ne plus répéter ce misérable sophisme : la nature de l’âme humaine est restée inconnue ; donc, elle est inconnaissable.
Dût-on accorder, — nous ne l’accordons point, — que, jusqu'ici., la nature de l'âme est restée
J. Par M; Ribot. Leçon d'ouverture, 1880.
absolument inconnue, une pareille façon de raisonner n’en serait pas moins révoltante.
Pour la soutenir, en effet, l'on doit supposer et affirmer que l’esprit humain ignore toujours ce qu’il n’a pas connu dès son premier regard, et que, par conséquent, il demeure toujours stationnaire.
Or, affirmer que ce que la raison humaine n’a pas connu d’abord, elle doit éternellement l’ignorer, quand, par ailleurs, on se dit partisan d’une doctrine qui a mis six mille ans au moins à se former, et qui ne pouvait, assure-t-on, s’élever que sur les ruines de deux systèmes séculaires 1 ; affirmer que l’intelligence humaine ne marche pas, quand l’histoire est remplie des conquêtes de la pensée, à l’heure où la science est en plein progrès et étonne à chaque instant le monde par ses découvertes, ce n’est plus seulement avancer une fausseté ou commettre une erreur de logique, c'est se moquer en face de la raison, c’est proscrire la spéculation entière, c’est attenter à notre vie intellectuelle.
Mais je me souviens que j’ai promis d’être hrel, et pour ne pas manquer à mon engagement, je me hâte de conclure.
Le but de ce premier chapitre était de rechercher une méthode psychologique; mais une méthode
1. A. Comte, Coui's de philosophie positive, préface personnelle.
conçue en dehors de tout système, qui soit un terrain commun sur lequel, spiritualistes, matérialistes, philosophes de toutesnuances, nous puissions nous rencontrer, pour marcher de concert, et par une voie sûre, à la découverte de l’âme humaine.
Cette méthode, nous la possédons désormais: car la méthode positive, telle que nous l'avons expliquée, est si large, si simple, d’une si évidente vérité, qu’elle peut et doit être admise par quiconque fait profession de raisonner et de savoir.
Nous nous engageons, en effet, toutes les fois qu’il s’agira, dans ces études, d’établir une thèse fondamentale, et de décider un des points essentiels débattus entre Matérialistes et Spiritualistes, à ne partir que de faits « certains et incontestables », attestés par l’observation la plus exacte; à n’employer que des principes de la dernière évidence.
Nous nous engageons encore à ne procéder que par raisonnements rigoureusement philosophiques, construits avec des données rationnelles, et logiquement enchaînés entre eux.
Enfin, si au bout de nos travaux nous entreprenons de définir l’àme humaine, nous consentons à ce qu’on rejette notre définition, si elle n’embrasse pas tous les phénomènes observés, ou si elle en contredit un seul de certain.
Un scepticisme absurde pourrait seul, évidemment, récuser une pareille méthode.
Nous la suivrons : et j’ai confiance (ju’elle nous conduira à des résultats heureux, et qu elle vous amènera en particulier à cette conviction : que le vrai spiritualisme, le spiri tualisme de saint Augustin, de saint Thomas d’Aquin et de saintBonaventuro, de Roger Bacon et d’Albert le Grand, d’Alexandre de Ilalès et de Vincent de Beauvais, n’a rien à craindre du progrès de la science moderne; qu’il en a reçu déjà, au contraire, en plus d’un point, une confirmation précieuse, etqu’il en recevra, dans un avenir prochain peut-être, un éclatant et solennel hommage.