LE CHANT DE LA TOUK
Elle leur dit : a Je suis la troisième lumière, Celle que les savants ont mise sur la Tour : Ne me reniez pas, car je viens à mon tour, La suprême après la seconde et la première.
Suivant un ordre sûr, je succède à mes sœurs, Et j'apparais à mon heure firmamentaire : Après l'astre chrétien et l'astre militaire. Je viens illuminer l'horizon des penseurs.
Au dessus de la Tour par la nuit effacée, J'épanouis pour eux mes frissonnants faisceaux, Je suis comme la fleur des labeurs colossaux Par qui ce siècle a fait éclater sa pensée. »
Que l'œuvre des penseurs soit donc en nouveauté Semblable au monument dont leur race se vante Qu'elle ait la force abstraite et la beauté vivante, Tour de fer d'où jaillisse une fleur de clarté!
LE SOIR AU LUXEMBOURG
LE SOIR AU LUXEMBOURG
À M. Eugène Melchior de Vogw\
Par tous les souvenirs dont l'ont peuplé nos âmes Et par tous ceux dont il fait vibrer notre chair, Souvenirs de pensée et souvenirs de femmes, Le Luxembourg nous est un confident très cher.
...Sur les grands marronniers de l'Ouest le soir repose, Océan de lueurs plutôt que de couleurs Où parmi des courants bleus traversés de rose Vénus nage au-dessus des arbres et des fleurs.
Dans ce décor savant de la rare culture Où l'art italien des maîtres a passé, La grise architecture et la blanche sculpture Évoquent ta noblesse et ta grâce, ô Passé.
La noblesse des rois et la grâce des reines, Au temps des beaux palais et des marbres anciens. Images que pour nous ont faites plus sereines La Mémoire et le Soir, ces deux magiciens.
Un clair-obscur élyséen idéalise
Le paysage pur aux muets horizons
Et fond en un accord parfait de clarté grise
Les urnes pâles, Feau glauque, les bleus gazons.
Symbole d'une vie au-dessus de la vie, Mirage vespéral aux fluides appâts.
Impression trop rare et partout poursuivie D'un Univers qui pouvait être, et qui n'est pasl
Accueillons-en du moins l'image on nos génies : Qu'en notre âme, semblable à ce calme jardin, La Nature et les Arts mêlent leurs harmonies Comme en un bois sacré loin du fracas mondain.
LE SOIR AU LUXEMBOURG 123
Goûtons des jours anciens les beautés qu'il ont eues, Et, pour que nos esprits modernes soient complets. Ayons des souvenirs pareils à ces statues, Une mémoire aussi noble que ce palais !
Qu'un peuple délicat de femmes y circule
Dont les yeux nous soient bons, dont les cœurs nous soient doux
Surtout réalisons, comme ce crépuscule,
L'accord, même illusoire, entre la vie et nous...
LE RÊVE DE LA VIE
LE RÊVE DE LA VIE
A firmin I{oz.
Le Bois, qu'éblouissaient les fêtes de la Vie, Déserté du soleil et du fracas mondain, Se prépare au silence où le soir le convie.
Aux suprêmes lueurs d'un ciel incarnadin Le dernier équipage a quitté l'avenue Où la nuit va poser son immense dédain.
L'eau des lacs, frissonnante ainsi qu'une cliair nup Réfléchit les sapins dressant de noirs remp;irls Sur un fond d'Occident pâli qui s'atténue.
Des arômes confus montent de toutes parts. Odeurs d'acacias et de tilleuls ensemble, Et dans TOrient blond semé d'astres épars
Surgit le iin croissant de la lune, qui semble Tisser comme un réseau de languide clarté Pour le pur paysage où sa lumière tremble.
Sur le calme sommeil de ce lac argenté
Dont les cygnes neigeux semblent être les rêve?,
Qu'il serait doux d'errer par cette nuit d'été !
Volupté de voguer, insoucieux des grèves, Au bruit d'avirons où la lune brillerait, Parmi les vaporeux fantômes qui s'élèvent!
Mais écoute : voici qu'en plein lac on dirait Qu'une musique monte au-dessus des eaux grises. Tendre comme l'aveu poignant d'un cher secret.
Elle vient d'une barque où des femmes, assises Avec des vêtements qui leur donnent un air De grands cygnes aux blanches ailes indécises,
LE RÊVE DE LA VIE 129
Jettent leur àine avec leur voix dans du Wa^^ncr, Et e'est bien rame aussi de la luiil. estivale Qui vibre dans ces voix où nul mol n'est amer.
Elle monte et remplit l'étherpar intervalles La musique des voix sur le miroir des eaux, Et, puissance de l'âme humaine sans rivale.
Plus noble que les chants des plus divins oiseaux, La voilà qui s'impose à la Nuit attentive, L'héroïque romance au-dessus des roseaux !
...Toi qui restes ravie en rêve sur la rive, Sais-tu quel invisible et sûr enchantement T'arrête sur ces bords, pénétrée et captive?
Ni le lac, ni la lune, ni le Bois dormant, Ni même de ce chant la tendresse infinie N'auraient pu t'émouvoir aussi profondément.
Il fallait pour goûter cette unique harmonie, Que, loin du vil fracas de la ville en rumeur. Ton âme se fût bien calmée, ô mon amie.
Il fallait que Paris, ayant tu sa clameur,
Ne fût plus rien qu'un bruit aussi faible à l'oreille
Qu'au cœur un souvenir effacé de douleur.
Il fallait qu'en cette 'heure où le rêve appareille Vers les phares surgis aux noires mers du ciel La Nature devînt à l'Idéal pareille.
Il fallait que des bruits discordants du réel. Des rumeurs de la ville et des formes des choses, Il ne subsistât plus rien que l'Essentiel.
Alors, dans le silence infini des nuits closes, Devaient s'ouvrir en toi, comme en un chaste val, Avec leurs fleurs vers une intime aurore écloses,
Les candides rameaux du Rosier idéal!