‹ L'âme russeChapitre 14 sur 16 · DONS DE COMPRÉHENSION ET D ASSIMILATION · texte numérisé non relu

DONS DE COMPRÉHENSION ET D ASSIMILATION

En rapprochant ce que j'ai dit précédemment du paysan à proiX)s de son manque presque absolu de culture intellectuelle et de la faculté, dont je viens de parler, qu'il a de s'adapter aux idées nouvelles, le lecteur doutera peut-être de la véracité de la seconde assertion. En effet, il semble difficile et improbable qu'un cerveau ignorant soit capable de s'ouvrir à des théories abstraites, à en saisir le bien-fondé et à s'en assimiler l'esprit.

hst nécessité d'expliquer cette anomalie apparente m'amènf» à dire quelques mots des dons de la compréhension rapide, de l'assimilation et de l'imitation que possède au plus haut point le Russe en général et le moujik en particulier. Il est clair qu'un imbécile reste un imbécile, à quelque race qu'il appartienne, je ne parle donc que du Russe intelligent et prétends que, placé à côté des repré-

sentants de toute autre nation et dans des conditions d'égalité parfaite, celui-ci les dépassera tous par la promptitude avec laquelle il saura profiter de tout élément d'instruction. Je pourrais le comparer à ces élèves si bien doués qu'ils apprennent sans effort, et même avec trop de facilité. Si vous savez employer son vocabulaire et l'initier progressivement aux finesses du vôtre, il saisira votre pensée au vol et la suivra dans ses développements jusqu'à des limites qui, de prime abord, semblent inaccessibles à son entendement. Il ne se laissera pas aller à la musique des mots, ni prendre, comme le Latin, aux sophismes grandiloquents ; il ne sera pas non plus enclin, comme le Germain, à n'admettre que le principe qui se présente sous la forme d'un commandement. En revanche, il se monti'era accueillant à tout raisonnement clair et simple, dépourvu d'artifices oratoires et la route la plus directe pour arriver à son esprit sera celle du cœur. Vous aidant de l'attrait inné qu'e-xercent sur son cerveau les vérités abstraites et vous servant d'arguments qu'une âme, instinctivement ouverte à l'amour du prochain, peut accepter, vous parviendrez très vite à lui faire saisir vos idées. Mais il ne lui suffira pas de les comprendre pour les partager ; avant qu'il s'y décide, vous aurez à réfuter plus d'une objection, d'une logique indéniable quoique naïve dans la forme, et ce n'est qu'après y avoir répondu et avoir dissipé tdus les doutes qu'il avait pu concevoir que vous pourrez

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VOUS flatter d'en avoir fait un partisan de vos théories. Toutefois votre succès dépendra surtout du degré de confiance que vous lui aurez inspirée personnellement. Il faut pour qu'il consente réellement à s'imposer l'effort que nécessite l'examen des questions que vous lui soumettez, qu'il vous sache foncièrement sincère et qu'il ne soupçonne à vos discours aucun autre motif que celui de vouloir défendre et faire triompher la A'érité.

Pour appuyer, par des exemples, l'opinion que je viens d'émettre sur les facultés distinctives du paysan, je n'ai pas besoin d'aller les chercher dans le domaine de la propagande politique où ils s'offriraient nombreux, mais pour des raisons qu'on devine, peu probants, et je n'en peux donner de meilleurs que ceux que je trouve dans des Souvenirs, récemment publiés, où il est longuement parlé de Tolstoï et des dissidents du gouvernement de Samara.

Ces souvenirs relatent les détails de quelques visites, faites parle grand écrivain — avant qu'il fût tenu en suspicion officiellement et excommunié par l'Eglise — dans certains villages de la province de la Samara qui s'étend sur la rive orientale du Volga et fut de tout temps comme celles de Simbirsk et de Saratof, ses voisines sur l'autre rive, un foyer intense de sectarisme (1).

(1) A consulter les ouvrages très intéressants et fortement documentés de Prougawine, publiciste russe qui s'est fait une spécialité de l'étude historique du sectarisme en Russie.

Tolstoï, amené par un ami dans un de ces villages, assiste d'abord à une assemblée religieuse, ensuite à une réunion des principaux membres de la secte, réunion à laquelle il n'a pas été admis sans difficultés. Une gêne mutuelle règne au début du colloque. L'écrivain dont les tendances évangéliques sont connues et même appréciées par une partie des sectaires présents ne leur en inspire pas moins la méfiance habituelle que le paysan ressent vis-à-vis du barine. Mais peu à peu la glace se rompt, la discussion s'anime et devient sincèrement amicale. Tolstoï fait un large exposé de ses principes ; on l'écoute avec la plus vive attention, mais ce n'est pas du premier coup qu'on se rend à ses arguments et pour les réfuter les orateurs ne manquent pas. C'est alors que le génial philosophe est frappé par la profondeur de leurs pensées, la logique et la clarté de leurs déductions. Ces hommes, auxquels fait défaut toute instruction première, sont capables, grâce -à leur force innée de compréhension, de pénétrer dans les arcanes les plus secrets de l'âme humaine et de saisir au vol les données les plus subtiles d'une dialectique abstraite.

Eh bien! ce sentiment d'étonnement admiratif qu'éprouva à ce moment Tolstoï est familier à tous ceux auxquels l'occasion a été fournie de traiter avec des paysans des questions ardues dans des conditions pareilles de confiance réciproque et c'est'à ces privilégiés que j 'en appelle pour confirmer mon dire.

Uu reste, cette spontanéité intuitive du peuple russe est reconnue par tous les étrangers qui ont habité la Russie un certain temps. La vie usuelle en donne tous les jours des exemples frappants. Dans la famille d'un médecin anglais, établi et pratiquant en Russie, toute la domesticité, prise dans la population de l'endroit même où il habitait, village peu important d'une région minière, parlait, après un an au plus de séjour dans la maison, l'anglais aussi bien que ses maîtres et cela uniquement à force de l'entendre ; une bonne d'enfants qui était restée auprès des deux filles du docteur jusqu'à leur mariage et remplissait les fonctions de housekeeper chez le veuf, avait profité tout autant que les deux demoiselles de l'instruction qu'elles avaient reçue et était devenue une personne de culture intellectuelle remarquable.

Dans un hameau perdu de l'Oural, aux confins de la Sibérie, où les hasards de la chasse m'avaient amené un jour avec deux compagnons, nous étant installés dans l'isba la moins misérable, nous étions en train de faire réchauffer nos chtchi (1) gelés dans notre marmite de voyage et devisions en français quand tout à coup sur le grand poêle qui servait à notre opération culinaire nous vîmes

(1) Chichi : Potage préparé avec des choux aigres et des morceaux de bouilli. En hiver, pour les excursions et parties de chasse, on le dispose en briquettes carrées que l'on fait geler et dont chacune représente la valeur d'une assiettée.

se dresser une tête hirsute aux. longs cheveux blancs embroussaillés, aux épais sourcils couvrant de petits yeux clignotants et de la bouche édentée sortit une voix caverneuse qui nous dit en français et ayant l'air de chercher chaque mot : « Ohé ! les barines, vous n'êtes pas les seuls à savoir parler le français ; ici, lorsque vous n'en étiez encore qu'à bégayer papa et maman, je me servais déjà de cette langue comme de la mienne. »

Très étonnés et un peu confus, je l'avoue, car nous venions d'échanger au sujet de la propreté de la cabane des impressions peu louangeuses, nous nous tournâmes du côté de notre interlocuteur et assistâmes à sa descente plutôt pénible. Un pied immense au bout d'une longue jambe, enfouie dans ce qu'on appelle des chaussettes russes, etdes lapH{i) et émergeant d'unlarge pantalon en coutil rose., à raies, se risqua d'abord à quitter le lit de repos, en s'efforçant de se poser sur le banc qui courait autour du poêle. Une fois ce premier pied bien calé, le second le suivit et nous pûmes contempler le personnage qui avait si étrangement interrompu notre conversation. Et nous avions de quoi regarder ! Il n'en finissait pas ; debout sur le banc, de sa tête il touchait le plafond et paraissait d'autant plus grand qu'il était d'une maigreur d'échalas, à rendre jaloux Don Quichotte. Sa chemise qui avait probablement été

(l) Lapli : espèces de sandales, faites en lanières d'fecoi'ce tressées et retenues au pied par des cordonnets.

bleue autrefois et n'accusait plus à présent qu'un vert pisseux, pendait sur ses épaules comme un vêtement sur un porte-manteau. Le col entr'ouvert montrait un cou décharné qui semblait fait de cordes irrégulièrement tressées et malgré la chaleur qui régnait dans l'isba notre homme portait sonpolouchoubok(l). Il descendit du banc avec de grandes précautions et s'avança vers nous, en traînant fortement la jambe gauche.

Il nous salua d'abord en russe de cette formule de politesse dont on se sert quand on aborde des gens en train de manger : « Avec le pain et le sel, mes bons messieurs ! » puis revenant au français : « Cela me fait tout de même plaisir d'entendre parler français après plus de soixante ans;... il doit même y avoir plus que ça !... en tout cas, c'était il y a bien, bien longtemps ! »

— Eh bien, mon brave, asseyez -vous là, prenez un verre de thé avec nous, faites honneur à nos provisions, si le cœur vous en dit, et contez-nous comment et où diable vous avez appris le français. — Merci ! ce n'est pas de refus, un verre de thé réchauffera mes vieux os qui en ont besoin et le vôtre a un arôme des plus engageants... donc, puisque vous le voulez bien, je vais vous narrer

(\) Polouchoubok : demi-pelisse, courte pelisse en peau de mouton dont le poil se porte en dedans et dont la peau tannée s'ornemente en dehors autour de l'encolure et aux manches de festons en fils de différentes couleurs. Il est serré à la taille par une ceinture-écharpe.

mon histoire. Je suis un Cosaque, comme tous les gens du pays, mais ma malheureuse jambe qu'un accident d'enfance a mise en cet état m'a empêché de faire mon service militaire. Oh! ça n'a pas été une joie pour moi, mes camarades se gaussaient de mon infirmité et les filles me riaient au nez. Aussi mon père qui m'aimait bien résolut-il de me délivrer de ces railleries et, certain jour qu'il partait pour Orenbourg, au moment de la grande foire aux chevaux, il m'emmena avec lui et me laissa dans cette ville en apprentissage chez un bourrelier. Si mes jambes me servaient mal, j'étais, en revanche, très adroit de mes mains et pendant les quatre années que je restai chez mon maitre, j'appris à fond mon métier et devins l'ouvrier le plus habile d'Orenbourg.

A ce moment, le vieillard, interrompant son récit, fit un large signe de croix, prit de la main gauche sa soucoupe et, de la droite, entre le pouce et l'index, le verre, ingurgita une lampée, du liquide brûlant et s'essuya ensuite consciencieusement la bouche avec le revers de sa manche. Ceci l'ait, il reA^ntàson histoire, dans un langage qu'il émaillait de locutions russes, quand les mots français ne lui venaient pas.

— Mon père étant mort sur ces entrefaites et ma mère ayant pour la nourrir mes deux frères aînés, poussé par le désir que j'avais toujours eu de voir du pays et par l'espoir de me perfectionner dans ma profession, je me décidai à faire mon tour de

Russie. Je ne vous citerai pas, de peur de vous fatiguer, tous les endroits où j'ai traîné, ma bosse.. . ou plutôt ma jambe; je suis allé même à Moscou, vous voyez que j'ai voyagé. On dit que « pierre qui roule n'amasse pas mousse » ; eh bien, j'ai fait mentir le proverbe. Gomme je ne buvais, ni ne fumais et ne courais pas le guilledou, j'avais fini par amasser un petit pécule; fort de mes économies, je résolus de m'établir à mon compte. J'avais déjà passé au début de mes pérégrinations par Saratof. La ville qui commençait à s'agrandir m'avait plu; nombre de riches propriétaires s'y fixaient et de plus il ne s'y trouvait pas un seul bourrelier connaissant son métier; ce fut là que j'allai m'installer. Mes affaires y prospérèrent, je m'y fis bâtir une jolie maison et j'y pris femme. C'était dans les dernières années du règne de l'empereur Alexandre, celui qui a pris Paris et que, moi qui vous parle, j'ai eu le bonheur, pendant mon séjour à Moscou, de voir comme je vous vois, messieurs, en ce moment. A l'époque où le czar Napoléon était venu avec ses armées en Russie pour nous faire changer de religion, il y avait à Saratof un grand nombre de prisonniers français internés. La plupart étaient rentrés chez eux, la guerre finie, mais quelques-uns étaient restés dans notre ville et parmi ceux-ci un certain capitaine Savine (1) qui avait trouvé dans les

(1) Le capitaine Savin (j'ai orthographié plus haut son nom d'après la prononciation russe), vétéran des guerres

familles riches de nombreux élèves ; il leur enseignait sa langue et le dessin, en outre (car il peignait aussi bien que ceux qui ont fait les saintes images qu'on voit à la cathédrale de l'Assomption, à Moscou, je ne vous dis que ça!) et gagnait si largement sa vie qu'il no ressentait plus la moindre envie de retourner en son pays. J'avais dans la maison que je m'étais fait construire un petit appartement libre, donnant sur le jardin. Le capitaine devint mon locataire et nous vécûmes ainsi côte à côte pendant les dix ans que je restai encore à Saratof. C'est avec lui que j'ai appris le français, car il ne voulait pas, disait-il, parler russe, pour ne pas perdre son accent. Oh ! c'était un bien brave monsieur, bien gai, bien jovial, vif comme une libellule, et avec cela généreux et bon comme du bon pain. Hélas ! il doit être mort depuis longtemps, car malheureusement il aimait trop le bon vin et les femmes.

Et notre homme se tut, dominé par l'émotion de ses souvenirs.

Nous passâmes tout le reste de la soirée à nous faire raconter différents épisodes de sa Ade. Nous apprîmes qu'après la mort de sa femme, pris de

de l'Empire, fut fait prisonnier à la bataille de la Moskova et interné à Saratof où, la paix signée, il fixa sa résidence pour le restant de ses jours et mourut à la fin du siècle dernier à Vài^e de 107 ans. 11 avait reçu deux ans avant sa mort, la croix de la Légion d'honneur du gouvernement de la République. L'aventure que je relate se passait en 188!), notre bourrelier devait donc être plus que centenaire.

nostalgie, il avait réintégré le village natal avec ses enfants et que ceux-ci étaient tous morts, à l'exception d'un seul, celui chez lequel il finissait ses jours.

Le lendemain, à notre départ, il me fit cadeau d'une image d'Epinal, représentant le sacre de Napoléon, que lui avait donné le capitaine et que je garde précieusement en souvenir du brave vieux.

Je crois que l'anecdote que je viens de raconter ne vous apporte pas seulement une preuve nouvelle de la faculté remarquable d'assimilation que possède le Russe et de son aptitude à apprendre les langues, mais aussi, dans l'espèce, le critérium d'une mémoire extraordinaire.

Après ces quelques exemples que nous sommes allés chercher un peu loin, pourquoi n'en pas signaler un que nous avons pour ainsi dire sous les yeux et que nous pouvons vérifier dans tous ses détails ? Le lecteur se souvient probablement d'avoir vu à Paris, à l'époque où se préparait l'Exposition universelle de 1900, une compagnie de charpentiers russes et d'avoir admiré leur dextérité merveilleuse à manier la hache, leur unique outil pour ainsi dire. C'était une arlel (association ouvrière) de charpentiers-menuisiers du gouvernement de laroslav, engagée pour l'édification des différents pavillons en bois de la section russe. Ils étaient arrivés, quelques mois avant l'ouverture de l'Exposition, tout droit du village où on les avait embauchés, et se trouvant pour la première fois en

pays étranger, n'avaient aucune notion d'une autre langue que la leur. Quoique pendant les heures de travail, ils restassent entre eux et sous la direction de compatriotes, ingénieurs et architectes, que dans les moments de loisir on les vit toujours en bande et qu'ainsi leurs rapports avec les Français parussent être des plus restreints, on ne tarda pas à entendre l'un ou l'autre d'entre eux baragouiner quelques mots de la langue de Molière ; et quand, l'Exposition une fois ouverte, ils devinrent plus libres, en un laps de temps fort court, ils firent de tels progrès qu'ils purent bientôt s'exprimer d'une manière parfaitement intelligible. D'autre part, à la fréquentation de leurs collègues étrangers, nos ouvriers-paysans acquirent de nouvelles connaissances pratiques et se perfectionnèrent dans leur métier. Visitant Paris, le hasard ou l'intervention d'un guide éclairé les conduisit au faubourg Saint- Antoine devant les nombreux ateliers de menuiserie et d'ébénisterie qui pullulent dans ce quartier. Le travail qu'ils y virent, si supérieur à tout ce qu'ils avaient connu jusque là, exerça sur eux une fascination toute particulière; aussi quand le terme du contrat qui les liait aux entrepreneurs russes vint à expiration, les trois quarts de Vartel entrèrent-ils dans les ateliers de plusieurs gi-ands fabricants de meubles du faubourg.

Ils y sont encore; ils ont fait venir du vilhige leurs familles et leur nonil)ro s'est considéra])l('-

ment accru, de nouveaux compagnons les ayant rejoints. Ils forment, à l'heure actuelle, toute une colonie assez florissante. Seules, quelques-unes des femmes ont gardé leur costume national, les hommes ne se distinguent en rien de leurs camarades français, les enfants fréquentent nos écoles et leurs pères nos réunions publiques. L'assimilation devient de jour en jour plus complète et quand aura passé la seconde génération, on comptera quelques Parisiens de plus que le destin capricieux aura fait naître, loin des rives fleuries de la Seine, au bord du somnolent Volga.

Le talent d'imitation que montre dans tous les métiers manuels l'ouvrier russe n'est comparable qu'à celui du Chinois. L'un com.me l'autre, ils manquent souvent de cet esprit inventif qui fait la supériorité de leurs camarades de race latine ; en revanche, ils ont la patience tenace et le coup d'œil précis qui permettent de copier une chose vue et de l'imiter dans ses moindres détails, servilement, en instrument docile, sans entrer dans les questions de beauté et en se contentant de résoudre les difficultés du métier. Ils ressemblent tous plus ou moins à ce brodeur chinois auquel une Européenne avait confié une robe à copier et qui, reproduisant toutes les broderies aA^ec une exactitude surprenante, avait également tout aussi fidèlement copié sur la nouvelle étoffe une reprise qui se trouvait sur celle qu'on lui avait donnée comme modèle.

Dans tous les métiers et même dans les arts, l'homme du peuple acquiert très vite une grande habileté de main, égale à celle de son maître, mais toujours identique. Dénué d'esprit d'initiative et de sens critique, si les procédés de son maître sont défectueux, les siens ne le seront pas moins et il ne les améliorera que s'il passe au semce d'un patron plus habile.

Il en est de môme si, travaillant déjà pour son propre compte, vous le chargez de la reproduction d'un modèle quelconque ; il le copiera de la manière la plus consciencieuse, sans en retrancher ni y ajouter rien de son propre chef et sera tout à fait incapable de créer quoi que ce soit de nouveau dans le même style. Supposez par exemple que pour un meuble de salle à manger, une chaise vous manque, il vous on fera une, toute pareille au modèle que. vous lui fournirez et saura même quelquefois lui donner le même cachet ancien. Mais si vous désirez compléter votre meuble par un guéridon, à moins que vous ne puissiez en établir le projet vous-même, notre ébéniste n'arrivera à aucun résultat satisfaisant.

Dans les choses mêmes qui le touchent directement et dans toutes les questions qui ont sur son bien-être et sur sa vie une répercussion immédiate, il montre aussi peu d'initiati^a^ Agriculteurné, il devrait, semble-t-il, puisqu'il ne vit que de la terre, s'intéresser à tout ce qui peut rendre son exploitation plus avantageuse. Eh bien, non :

le perfectionnement des instruments agricoles, l'amélioration de l'élevage, voire la question si importante des engrais, paraissent le laisser indifférent et les innovations en cette matière le trouvent même parfois hostile.

Cette regrettable inertie doit être attribuée, non seulement à son manque d'instruction, mais encore à sa paresse d'esprit devant tout problème d'ordre pratique et à l'antipathie instinctive qu'il ressent pour le moindre changement apporté à ses habitudes et au train-train journalier de son existence. Et là où il s'agit d'usages séculaires, en agriculture notamment, les bons exemples mêmes qu'il a sous les yeux ne portent fruit qu'avec une lenteur presque désespérante. Le sol, dans la plus grande partie de la Russie agricole, ayant été d'une richesse qui semblait inépuisable, le paysan n'a jamais voulu prendre les mesures qui pouvaient prévenir son appauvrissement futur. Jusqu'à ces dernières années, on pouvait voir le précieux fumier des étables pourrir inutilisé dans les rues du village. Le seul emploi que l'on trouvait à ce trésor du cultiA^ateur, c'était d'en faire, en hiver, un rempart pour protéger contre le froid les assises de l'isba. De même, la charrue en fer était un instrument ignoré ou honni et le paysan labourait, ou, pour dire plus exactement, grattait im peu la surface du sol avec la sokha, charrue en bois des plus rudimentaires. Ce n'est guère que dans les quarante dernières années, et surtout

depuis le développement des zemstvos qu'un certain progrès s'est fait voir dans les villages, mais avec quelle timide lenteur et combien tout ce qui a été fait paraît peu de chose en comparaison de ce qui reste à faire.

Avant de passer à une autre classe de la société, voyons, pour en finir avec lui, ce que représente le paysan en tant que citoyen.

A toutes les époques, le gouvernement et les réactionnaires ont nourri la conviction que la population rurale était la base la plus solide, le fondement inébranlable de l'Etat autocratique. Les siècles de torpeur pendant lesquels les moujiks n'avaient été dans les mains des dirigeants qu'une masse malléable et corvéable, sans volonté propre comme sans résistance, une mine inépuisable ouverte à tous les appétits, ces siècles, dis-]e, avaient jeté un bandeau sur les yeux des exploiteurs et servi à entretenir dans leur esprit un sentiment de quiétude pour l'avenir, que gardent encore certains hommes d'État et politiciens de l'heure présente pour lesquels le temps n'a pas marché et

auxquels l'histoire n'a rien appris. De hauts fonctionnaires, dont toute la carrière s'est passée dans les bureaux, sont aussi convaincus que les tchernosoientzy (1) et les istinno rousskie lioudi prétendent l'être du loyalisme à toute épreuve du paysan et devant un danger de guerre ou de menaces révolutionnaires se calment eux-mêmes et veulent calmer les appréhensions d'autrui, en clamant à tue-tête le dicton fanfaron : « Nous les écraserons sous le poids seul de nos bonnets. »

D'un autre côté, à en croire les porte-parole des partis avancés, depuis les simples libéraux jusqu'aux anarchistes, le paysan serait de jour en jour plus gagné aux idées nouvelles et ne rêverait que constitution, liberté, régénération de la société, etc. Tous les mouvements agraires des dernières années seraient là pour le prouver ; et, si ces mouvements n'avaient pas pris une extension plus grande, la faute en serait uniquement au manque d'organisation générale et à l'obscurantisme soigneusement cultivé par le gouvernement dans l'armée.

(1) Tchernosolenlzy : membres des centaines noires, dénomination d'abord appliquée par leurs adversaires politiques aux bandes d'ultra-réactionnaires et dont celles-ci se firent plus tard un titre de gloire.

Istinno rousskie lioudi : les gens véritablement russes, nom dont s'afTublent les représentants des opinions les plus rétrogrades. Les uns et les autres, dont le nombre est relativement très restreint, aiment à jouer avec les thiffres qui iiexistenl que dans leur imagination et à parler de leurs millions d'adhérents.

Quant à moi, je pense que les uns et les autres se leurrent et qu'à de rares exceptions près, il est pour le moment impossible encore de parler sérieusement des convictions et des aspirations politiques de la classe rurale. Si l'on ne peut nier complètement chez le moujik l'existence d'un certain sentiment monarchique , d'ordre purement mystique , fruit de l'atavisme et résultat des croyances religieuses, on doit cependant admettre chez lui, surtout dans les jeunes générations, des désirs d'évolution, des visées vers certaines réformes, mais on se voit forcé, à l'examen attentif des faits, de reconnaître que sa manière de penser dans l'un comme dans l'autre cas ne peut être considérée comme une véritable profession de foi politique, Dans le premier, son monarchisme n'est qu'une inconsciente réminiscence de l'idée, héritée des aïeux, qui lui désigne le tzar comme le représentant de Dieu sur la terre; et, dans le second, son libéralisme, la vague expression d'un espoir dans l'amélioration matérielle de son bien-être.

L'homme attaché à la glèbe, à quelque nation qu'il appartienne, a toujours été et est encore le plus sûr des conservateurs. Le rude labeur auquel se sont astreints avant lui ses ancêtres et quo continueront ses enfants lui fait aimer la terre nourricière et désirer que tout reste immual^le comme elle. Il est conservateur, non par l'effet d'un raisonnement bien étayé, mais parce qu'il est l'ennemi de tout changement susceptible d'amener une perturba-

tion dans ses affaires et dans ses habitudes. La politique de clocher même n'a de prise sur lui qu'autant qu'elle intéresse sa prospérité et sa quiétude personnelles. L'Etat, c'est pour lui les agents du gouvernement auxquels il a directement affaire. S'il a à produire des griefs devant les autorités supérieures et s'il ne trouve pas auprès d'elles la justice qu'il espérait, c'est plutôt contre leurs subordonnés qu'il connaît et soupçonne d'avoir circonvenu celles-ci qu'éclate son mécontentement. Sa logique ne va pas au delà du fait matériel et ne remonte jamais, dans l'appréciation du bien ou du mal qui en est résulté pour lui, aux causes premières. Son cerveau peut, par hasard, s'ouvrir à certaines théories abstraites de réformes sociales, mais son peu de culture intellectuelle autant que la monotonie de son existence l'empêchent d'en embrasser l'ensemble et il ne les conçoit qu'en tant qu'elles s'appliquent à lui personnellement et à son lopin de terre. En un mot, le paysan, en politique, est avant tout propriétaire.

En ce qui concerne plus particulièrement la Russie, une objection pourrait être soulevée à ce sujet, La propriété individuelle n'ayant fourni jusqu'à présent que l'exception, la terre y étant possédée en commun par tous les membres du mir, il semblerait que tous les sentiments qui naissent de la possession dussent être inconnus au moujik. Les socialistes de toutes nuances sont

même tentés de lui prêter des idées de collectivisme et de communisme et de voir dans l'existence de la communauté le point de départ de la régénération sociale et la base des progrès futurs. Cette objection, moins sérieuse qu'elle ne le paraît à première vue, vaut la peine cependant d'être prise en considération. Personnellement, je suis poussé à croire que ceux qui se laissent impressionner par elle ont grandement tort. Ce système de propriété collective n'a pas, en effet, été imaginé par ceux qui en bénéficient ; il n'est pas le couronnement d'une idée poursuivie par la population ellemême, mais résulte uniquement d'un plan gouvernemental conçu à l'époque transitoire où, libéré de son servage, le moujik attendait pour que son émancipation devînt effective que les règlements, afférents à sa nouvelle situation sociale, eussent pu définitivement être mis en vigueur. Jusqu'à l'époque des réformes, le serf qui faisait partie intégrante de la propriété seigneuriale ne possédait rien par lui-même. Le seigneur auquel il servait d'instrument d'exploitation lui concédait, pour subvenir, tant bien que mal, aux besoins de l'existence, le droit de cultiver à son profit une certaine partie, généralement la plus mauvaise, de ses terres, mais cet abandon ne se faisait pas à titre individuel, ce qui eût amené une complication dans la gestion des biens, mais à l'ensemble des habitants du village. Ces terres choisies entre celles qui donnaient le moindre rendement, suffisaient rarement

à nourrir leurs cultivateurs; aussi le propriétaire était-il forcé, sous peine de voir décroître la force productive de son outillage humain, de leur accorder souvent des subsides en nature qu'il prenait sur ses riches réserves (1).

Lors de l'émancipation, ces terrains, ainsi concédés à la commune, servirent de base première à la commission compétente, pour délimiter la nouvelle propriété paysanne. Ces terres dont les paysans avaient eu la jouissance, tant qu'ils avaient été sous la loi du servage, leur revinrent en toute propriété et sans bourse délier. En outre, on leur avait donné le droit facultatif, d'acquérir, toujours en commun et sous l'obligation solidaire de paiement, le surplus de terres louables jusqu'à un maximum déterminé, et on leur accordait un grand nombre d'années pour se libérer. Ceux qui se contentaient de la part gratuite devenaient immédiatement propriétaires et libres de tout engagement ultérieur.

On voit par ce qui précède que la communauté des biens fut imposée aux paysans, afin d'éviter probablement toutes les difficultés qu'aurait fait naître une répartition. Cette communauté, il est vrai, était bien dans les habitudes des moujiks,

(1) Ces libéralités intéressées servent encore à présent dargument aux prOneurs des bienfaits de l'époque patriarcale, pour démontrer (jue grâce à la générosité .des seigneurs, les paysans se trouvaient alors dans des conditions meilleures, moins exposés à la famine, etc.

mais ces habitudes leur avaient été obligatoirement octroyées par leurs anciens maîtres et ils ne pouvaient se flatter de les avoir adoptées volontairement. Le manque de toute initiative personnelle et l'inertie, si compréhensible dans une population systématiquement privée pendant des siècles de libre arbitre, expliquent suffisamment l'espèce d'attachement que les paysans semblent conserver à cet état de choses.

Ce qui prouve surtout que ceux, qui, à l'heure actuelle, se posent en défenseurs convaincus du mir et de ces soi-disant principes libéraux, ne basent leur opinion que sur les besoins de leur cause, ce sont les fluctuations auxquelles cette opinion a été antérieurement sujette. A ne contrôler que les variations de l'opinion publique pendant les trente dernières années, on peut constater que ceux qui plaident à présent pour le maintien de la communauté considéraient celle-ci, ily a quelques années, comme un danger pour le progrès et viceversa.

Pendant la courte durée, par exemple, du ministère, dit « de la confiance en la nation » du prince Sviatopolk-Mirski, le gouvernement institua des commissions provinciales sous la présidence des gouverneurs et composées de représentants locaux des différents ministères, des maréchaux de noblesse (1), de membres du zemstvo, de propriétaires

(1) Les maréchaux de noblesse sont des fonctionnaires élus par les membres de la noblesse qui se réunissent or-

fonciers et même de paysans qui devaient élucider tous les points se rapportant à la question agraire et à l'administration locale. Au sein de la plupart de ces commissions la question du mir fut soulevée et débattue et ce furent principalement les champions des idées libérales qui en attaquèrent le principe. Le maintien de la communauté était alors considéré par les représentants du gouvernement comme si nécessaire au rouage autocratique que les rapports de certains membres, qui voyaient dans le mir un des principaux obstacles au développement économique du pays, se virent refuser Vimprimatup pour l'édition publique des travaux de la commission.

Le gouvernement a depuis changé sa manière de voir et le ministère Stolypine a apporté dans l'exécution des mesures proposées par les cidevant opposants une hâte fébrile, une dureté excessive, que le peu de données positives qu'on a sur la question rend inexcusables. En même temps, et ceci n'est pas fait pour dissiper l'obscu-

dinaireiiient et à cet effet tous les trois ans, soit dans les districts (maréchaux de district), soit dans les provinces f^maréchaux de province). Ils sont censés être les représentants de la classe nobiliaire auprès du gouvernement et du pouvoir suprême. La loi leur a concédé une large participation aux affaires publiques; ils sont présidents de droit de toutes les assemblées du zemstvo, aussi bien dans la province que dans les districts; ils président de même la plupart des commissions mixtes permanentes et les Iribunaiîx de paix de seconde instance et siègent, en qualité de juges, dans certaines affaires du ressort des tribunaux d'appel, etc., etc.

rite et le chaos qui régnent en cette matière, on a pu voir dans les Chambres des défenseurs de l'ordre existant dans les camps les plus opposés d'extrême droite et d'extrême gauche.

La seule conclusion à tirer de cette divergence d'opinions me paraît être la suivante : on peut défendre ou attaquer le principe du m/r au point de vue de la théorie pure, mais on ne saurait baser son jugement sur le fonctionnement du mir tel qu'il a existé et subsiste encore et il serait puéril d'y chercher une preuve historiquement contrôlée, soit pour en affirmer la stabilité conservatrice, soit pour en conclure à un esprit de collectivisme.

Les questions sociales, en tant que liées à des principes politiques, sont encore étrangères au paysan. Les partis, quels qu'ils soient et si grands que soient leurs efforts, n'aboutiront à rien par la propagande directe ou obtiendront des résultats complètement opposés à ceux qu'ils visent ou enfin parviendront à susciter des mouvements momentanément profitables à leur cause, mais qui plus tard retomberont sur eux de tout le poids d'une animosité imprévue. Est-ce à dire que le paysan ne soit pas apte à prendre part dans l'avenir aux affaires publiques ? certes, non ; mais cela ne se réalisera que quand son instruction sera cultivée et il n'est pas d'instruction solide qui commence par la fin ni qui s'acquiert par simple intuition.

17i LAME RUSSE

11 faut pourtant reconnaître que le zemstvo a fait déjà quelque chose dans la voie de l'éducation politique du village, surtout pendant les premiers temps de son existence. Les intérêts locaux y ont servi de stimulants aux énergies latentes ; les paysans, membres des conseils de districts, se sont peu à peu rendu compte du prix qui s'attachait à leurs voix, ils s'y sont pour la première fois rencontrés avec des velléités de résistance aux désirs d'une bureaucratie qu'ils avaient regardée jusque là comme infaillible ou du moins comme omnipotente ; ils s'y sont accoutumés à la lutte d'opinions divergentes et enfin y ont pris contact avec des gens qu'ils peuvent espérer voir leurs alliés dans un temps plus ou moins prochain.

Les paysans qui font partie de ces assemblées ont une mentalité des plus intéressantes à observer : ils arrivent au zemstvo, cuirassés de défiance envers tous, soupçonnant un ennemi dans chacun de leurs collègues et en garde contre euxmêmes, craignant à chaque pas de tomber dans une embûche. Connaissant la façon dont se font les élections et sachant que trop souvent les zemskié nalchalniki réussissent à ne laisser passer comme candidats que leurs créatures, ils ne se sentent pas à l'aise, même entre eux. Les premiers temps de leur mandat (1), muets cojume des

(I) Les membres du zcmslvo sont élus pour une période de (jualre ans. Ils se réunissent chaque année en scBsion

carpes, mais attentifs à ce qui se dit et se fait autour d'eux, ils votent à la débandade, épiant d'un regard furtif l'attitude de tel ou tel membre influent de l'assemblée. Puis, aux heures où les travaux àe l'assemblée les laissent libres, ils se réunissent dans un traktir (restaurant) populaire, discutent et s'étudient mutuellement; si une brebis galeuse s'est glissée parmi eux, ils parviennent, sans la chasser, par prudence, à l'écarter par un moyen ou l'autre de tout conciliabule dont le résultat leur tient à cœur et peu à peu on les voit former un groupe distinct, votant comme un seul homme et comprenant souvent à lui seul toute la minorité. C'est alors que leurs langues se délient; l'un ou l'autre d'entre eux se risque d'abord à de brèves interruptions et enfin hasarde de petits discours. Ces orateurs, qui ne visent pas à l'effet, apportent dans le débat leur logique sui generis et ramènent toutes les questions au point de vue utilitaire.

Ce parti paysan, dans les districts où les membres de la noblesse brillent par leur absence, constitue une force des plus appréciables ; et, dans beaucoup d'endroits, les réformes notables obtenues dans le domaine de l'instruction et de l'hygiène publique, sont de son fait. Ce qu'on peut le plus louer chez lui, c'est sa complète indépendance. Il ne s'affilie à aucun des groupes dont se

ordinaire, pendant l'automne et suivant les besoins, à d'autres époques, en session extraordinaire.

compose l'assemblée et donne l'appoint de ses voix à toute proposition qui lui paraît conforme à ses intérêts, de quelque camp qu'elle vienne.

En consignant ainsi quelques traits heureux de la participation des paj^sans aux affaires publiques, je n'entends infirmer en rien ce que j'ai dit précédemment de leur indifférence en matière politique, car les cas dont je parle ne se sont malheureusement pas encore généralisés et ne se sont d'ailleurs produits qu'à la longue, et uniquement là où la représentation de la classe rurale n'a pas été trop rudement revue et corrigée par la main autoritaire de l'administration; je veux simplement constater la bienfaisante influence du zemstvo en ce qui touche l'émancipation politique du paysan et opposer les résultats réels, dus à cette influence, aux effets problématiques de l'action directe et de la propagande. Et ce n'est, du reste, que parfaitement logique, car le zemstvo est une terre favorable aux jeunes pousses, où 'les sauvageons, subissant dans une atmosphère spéciale une culture attentive et une greffe savante, se transforment peu à peu en arbres productifs ; tandis que la réunion publique, quelle que soit l'éloquence de ses tribuns, n'est que la serre chaude, intensive et violente où croissent prématurément des plantes sans force et des fruits sans saveur. Les quelques élections auxquelles a donné lieu successivement la convocation des trois premières douma ne sont pas faites pour modifier mon im-

pression première. Tout en tenant compte des multiples obstacles que la loi d'abord et l'administration, ensuite et plus encore, opposent à la libre expression de la volonté de l'électeur, on ne peut se dissimuler que le conting-ent des députés-paysans (et je ne parle ici de nouveau que de paysans véritables, que des habitants du village et non de ceux que seul leur passeport désigne comme tels) a été des plus ternes et d'une orientation politique des plus imprécises.

Enfin les élections communales qui touchent de plus près la population rurale ne présentent non plus aucun indice permettant de conclure à une direction politique quelconque. Il faut dire aussi que la position des différents élus est le plus souvent telle que les candidats font défaut. En effet, le siarchina (maire de la commune (1) et le starosta (maire du village), quoique très mal rétribués, assument devant l'administration une responsabilité personnelle des plus formidables et sont à la fois les boucs émissaires de leurs mandants, des

(1) La commune (volostj) peut se composer de plusieurs villages distincts ou de plusieurs communautés (obchestvo) existant dans le même village. Ce dernier cas se rencontre dans tous les villages dont le territoire, avant l'émancipation, appartenait à plusieurs propriétaires; les paysans respectifs de ceux-ci formèrent, lors de la libération, des communautés autonomes, ayant chacune son mir et son maire. Dans les contrées où les tout' petits propriétaires étaient nombreux, on trouve des villages composés d'une dizaine et plus de communautés, ne comptant chacune qu'un nombre très restreint de membres.

zemskié natchalniki et des agents de la police. Ajoutons que la fonction qu'ils remplissent, loin d'être une sinécure, les occupe au point que leurs affaires privées en pâtissent et qu'au sortir de leur charge, ils sont à demi ruinés, non par les dépenses qu'ils ont eu à faire, mais par l'impossibilité où ils se trouvaient, faute de temps, d'exploiter leur terre. A tout propos et hors de propos, ils sont appelés chez le zemski natchalnik; ils sont tenus à chaque instant de fournir des rapports statistiques aux autorités de la province et du district, au zemstvo, aux agents du ministère des Finances, en un mot à tout le monde. Et pour tout dire enfin, tant qu'ils sont en fonctions, ils passent une grande partie de leur temps sous les verrous ; il suffit, en effet, que les impôts rentrent mal, que le skhod (assemblée de la commune) ait pris une résolution contraire aux désirs du zemski natchalnik ou que simplement Vouriadnik (bas officier de police) se soit levé du mauvais pied pour que le malheureux se trouve sous clef entre quatre murs. Il est donc compréhensible que dans de pareilles conditions, ce ne soit pas l'élite de la population qui brigue les suffrages de ses concitoyens et la vie publique dans les campagnes, telle que nous venons de la montrer, ne saurait être une bonne école de civisme.

Que réserve l'avenir à ces masses encore engourdies par les frimas de leur ignorance?? A cette question il serait difficile de répondre nettement;

j'ai cependant la ferme conviction que le jour où les réformes réelles remplaceront les vaines promesses sur le papier, où l'instruction pourra librement se répandre, où le moujik enfin ne sera plus regardé uniquement comme la vache à lait prédestinée, mais deviendra de droit et de fait un citoyen semblable aux autres, nous aurons plus d'une surprise qui viendra corroborer les jugements favorables que je me suis permis d'énoncer sur la mentalité véritable du paysan.

La noblesse russe (1) est difficilement comparable à celle des pays d'Occident. Elle nous appa-

(1) Notice historique. La noblesse russe [Dvorianslvo), par son nom seul qui a pour racine le mol dvor (la cour) révèle ses premières origines; elle formait tout d'abord l'entourage du prince et se composait de ses serviteurs de tout grade et de tout emploi. Ceux-ci, au fur et à mesure qiie les petites principautés indépendantes s'englobaient dans celle de Moscou, devinrent si nombreux que la résidence princière, si vaste qu'elle fût, ne tarda pas à être trop étroite pour les contenir tous et que lo souverain se vit presque dans l'obligation de distribuer à certains d'entre eux des terres lui appartenant, en échange des services qu'ils étaient tenus de lui rendre. Les réformes de Pierre le Grand élargirent considérablement le cadre de celte noblesse par l'introduction de droit dans ses rangs de tous ceux cjui étaient parvenus à un certain grade dans le service militaire ou civil. C'est de son temps également <pje date la dilTérence qui s'est établie entre la noblesse hcrédilaire et la noblesse personnelle, celle dernière étant l'apanage de personnes natteignanl que les degrés InférKuu's de la biérarcliie. Il régie-

raît à son origine, non comme une unité indépendante avec laquelle la monarchie aurait eu à compter, mais comme une institution, issue de la volonté du

menta les devoirs des nobles, envers l'État notamment, avec une sévérité sans précédent qui ne laissa pas d'exciter un mécontentement général. Aussi, sous les souverains qui lui succédèrent, ses prescriptions draconiennes furent-elles sensiblement atténuées et c'est alors que s'introduisit la coutume d'inscrire les jeunes nobles, dès leur naissance, sur les rôles des régiments : grâce à cette précoce incorporation, soldats dès les langes, ils parcouraient tous les grades inférieurs du service en se suçant les pouces ou en bayant aux corneilles, et ne rejoignaient l'armée qu'en qualité d'officiers. Sous Pierre 111 d'abord et Catherine II ensuite, ia noblesse se vit définitivement instituée en classe indépendante et fut gratifiée des différents privilèges qu'elle posséda jusqu'à l'ère des réformes d'Alexandre II. A partir de ce dernier règne, sa vie corporative devint de moins en moins intense et ne battit plus que d'une aile: l'indiflérence des grands propriétaires terriens pour les intérêts locaux et leur absentéisme aussi bien que l'attraction qu'exerçaier't les emplois rémunérateurs dans les différents ministères sur l'esprit des petits propriétaires à demi ruinés par l'émancipation, en les fixant à la ville, sapèrent les derniers fondements de l'influence nobiliaire dans les campagnes. D'un autre côté, le nombre des nobles toujours grossissant par l'introduction, pour ainsi dire mécanique, dans leurs rangs de tous ceux auxquels leur grade ou une distinction honorifique créait un droit, et par l'adjonction aux autochtones des nobles petits-russiens, cosaques, polonais, lithuaniens, baltes, bessarabiens, arméniens, musulmans, caucasiens et autres, diminua également le prestige de la classe privilégiée. Le gouvernement réactionnaire d'Alexandre III essaya d'arrêter cette marche descendante. Parmi les mesures prises à cet effet, il faut citer la loi relative aux biens nobiliaires tombés en déchéance, l'institution des zemskié natchalniki et surtout la création de la banque foncière de la noblesse. Quelques lois postérieures

souverain et coulée par lui dans le moule qui lui convenait le mieux. La Russie n'a jamais connu ni patriciens ni seigneurs féodaux et les anciens boyards même de la première époque ne peuvent être assimilés à aucun de ces derniers. On pourrait dire de la noblesse russe qu'elle est une enfant, née d'une mère byzantine, allaitée par une nourrice d'Occident et élevée par la bureaucratie, gouvernante cosmopolite s'il en est.

Un examen approfondi des différentes transformations qu'elle a subies dépasserait le cadre de cette étude ; nous nous bornerons donc à voir ce qu'elle représente à l'heure actuelle.

Pour commencer, nous détacherons de l'ensemble de la caste deux groupes qui offrent un caractère distinct et une mentalité propre. C'est d'abord celui que je me permettrai de qualifier d'aristocratie, dans le sens qu'on donne à ce mot en Europe et surtout dans ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. Il se compose d'un certain nombre d'anciennes familles autochtones ou immigrées, riches pour la plupart, tenant par privilège les premiers rôles dans toutes les pièces qui se jouent sur le théâtre de la cour et, commensaux de naissance des salons les plus fermés de

restreignirent un peu rentrée dans la classe nobiliaire par le tchine ou par l'obtention d'un titre de chevalerie.

En somme, la noblesse existe en Russie, au moins de droit, en tant que classe privilégiée, mais son rtMe historique a été comparativement nul.

^la haute société. C'est en second lieu le clan de ceux qui sont entrés dans les rangs de la noblesse en acquérant le t chine qui la confère de droit.

Les représentants de cette dernière catégorie offrant par leur mentalité plus de points de ressemblance avec la bureaucratie qu'avec la noblesse, nous n'en reparlerons qu'en faisant connaissance avec les tchinovniki.

Quant aux membres du premier groupe, ils présentent les traits caractéristiques du courtisan, à quelque pays qu'il appartienne, la physionomie particulière de tous ceux, à quelque aristocratie qu'ils se rattachent, qui se croient issus de la cuisse de Jupiter et pour qui l'homme avec lequel on peut frayer ne commence, comme l'assurait le prince Schwarzenberg qu'avec le baron. C'est un monde exclusif qui ne vit que pour la satisfaction de lui-même et dans la poursuite d'intérêts qui n'ont rien de commun avec ceux du pays. De plus en plus isolés, du fait de leurs habitudes et de leur manière de voir, du monde nouveau qui les entoure, ils sont aussi peu estimés par tous ceux qui professent des opinions libérales qu'ils sont tenus en suspicion par la bureaucratie elle-même. Leur pouvoir, quand ils n'occupent pas de fonctions officielles, est pour ainsi dire occulte et s'exerce plutôt dans les coulisses que sur la scène. Etant, parleur naissance et leur position mondaine, proches de ceux qui détiennent l'autorité et entourent le trône, ils ont de fréquentes occasions d'ex-

primer leur avis sur la question du jour, occasions qui font souvent défaut aux ministres eux-mêmes. Ceux-ci sont parfois aussi étonnés que le vulgum pecus des modifications subites de la volonté souveraine, auxquelles ils ne pouvaient s'attendre et qu'ils savent devoir attribuer à des ingérences secrètes qu'en raison de leur anonymat il leur est difficile de combattre.

Ayant tous bénéficié d'une éducation mondaine et se montrant dépourvus de cette morgue outrageante dont se targue la noblesse dans les pays à traditions aristocratiques, ils sont à première vue les gens les plus charmants et les plus comme il faut que vous puissiez rencontrer. L'étranger qui traverse leurs salons ne peut manquer d'êti'e sous le charme; ils le captivent d'autant mieux que si une discussion s'engage sur une question quelconque, môme sérieuse, ils savent éviter de le contredire, leur avis fùt-il absolument contraire au sien, et ont au besoin l'air de se laisser convaincre, et ils le font d'une manière si naturelle ou plutôt si habile que leur hôte en arrive à les croire sincères. En agissant ainsi, ils n'obéissent qu'au désir de plaire à tout étranger et c'est un des traits les plus remtirquables du caractère russe. C'est également un besoin inné chez tout Russe d'une certaine classe de laisser au visiteur de passage une ira})ression favorable; ce n'est ni de l'hypocrisie, ni de la délicatesse de sentiment, mais plutôt la conséquence d'une vanité instiac-

tive, une sorte de coquetterie quasi féminine.

Mais malgré ces dehors engageants et en dépit de la courtoisie amicale qui semble régner dans ce cercle privilégié, l'étranger, soit qu'il n'appartienne pas par sa naissance et ses relations au même monde ou que ses opinions y soient regardées comme subversives, n'y sera jamais qu'un intrus et s'en apercevra tôt ou tard, si son séjour en Russie se prolonge.

En somme, si vous voulez bien comprendre ce monde à part; relisez les mémoires qui nous décrivent les salons légitimistes de l'ancien faubourg Saint-Germain, visitez à Rome les palazzi de l'aristocratie noire ou fréquentez en Poméranie les châteaux des Junker de haute lignée ; étudiez la mentalité médiévale de ces représentants d'une société qui disparait de plus en plus ; observez leur attitude, tantôt boudeuse, quand ils sont dans le camp de l'opposition, tantôt cassante et autoritaire, quand le vent gouvernemental souffle dans leurs voiles ; comparez leur (politique, aujourd'hui, cauteleuse et pleine de mystère, demain, brutale et débordante de cynisme et, en tenant compte de la différence des milieux, appliquez le fruit de vos observations à ce petit clan aristocratique russe et vous serez à peu près dans la note juste. Pour y réussir complètement, il vous suffira de costumer vos personnages à la moderne, d'habiller vos marquises, vos douairières, vos abbés et vos reîtres d'après la mode de demain et de ne vous les repré-

senter en public qu'avec un sourire figé sur les lèvres.

Il faut reconnaître qu'aux débuts de son existence, quand la cour impériale commença de s'européaniser, ce cercle composait, sinon une élite, du moins une sélection de gens, supérieurs, par leur instruction, leurs manières et même leurs idées, au reste de la population. Le règne de Catherine II, démoralisant, d'un côté, lui fut profitable, de l'autre, en le rapprochant de la civilisation occidentale et en le faisant frayer avec les hommes les plus distingués de l'Europe dans les sciences et dans les arts.

Cette période de développement, que vinrent renforcer les tendances libérales de la première moitié du règne d'Alexandre V\ exerça son influence sur les générations qui virent naître les dernières années du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième et eut comme suite le premier mouvement libéral et révolutionnaire qui éclata en 1825, à l'avènement de Nicolas P^ Les protagonistes de cette conspiration militaire appartenaient pour la plupart à ces premières familles de l'empire dont les descendants atrophiés forment aujourd'hui la clique courtisanesque dont nous parlons (1).

(1} Comme exceptions confirmant la règle, nous rencontrons encore à l'heure actuelle parmi les meilleurs représentants des idées constitutionnelles des Dolgorouki, des Tolstoï, des Lvoff, Stachovitch et autres, et nous n'avons

Laissons là ce groupe qui n'emprunte son importance actuelle qu'à des circonstances d'une durée précaire et faisons connaissance avec la partie numériquement la plus forte de la noblesse, celle qui habite la province et réside dans ses propriétés, celle qui offre le plus de traits distinctifs et a une physionomie bien à elle. Dans ce milieu vous retrouverez certains types que vous ont révélés les œuvres de Tourguenief, des figures que vous avez pu voir dans Une Nichée de gentilshommes ou dans les Récits d'un chasseur; vous y découvrirez même des personnages que. vous pourrez croire transportés de toutes pièces des Ames mortes de Gogol.

Les raisons pour lesquelles tous ces propriétaires nobles habitent et exploitent eux-mêmes leurs terres sont multiples. A l'exception de quelques-uns qui le font par goût et dont le nombre jusqu'à présent très minime tend progressivement à s'accroître, ils s'y voient forcés pour la plupart par des motifs d'ordre pécuniaire. Toutefois certains d'entre eux s'y astreignent dans l'espoir de parvenir à un poste de la noblesse ou du zemstvo, excellent tremplin dont ils pourront se servir utilement s'ils ambitionnent une place dans l'administration; enfin il y a ceux qui, en restant confinés dans leur gentilhommière, ne font que suivre la tradition de leurs ancêtres.

pas besoin de rappeler que l'anarchiste prince Kropotkine appartient à une des plus anciennes familles du pays.

Le principal contingent de cette catégorie de la noblesse est formé, en effet, par les descendants des petits propriétaires campagnards qui, jusqu'à l'époque de l'émancipation, avaient vécu grâce au travail de leurs serfs, dans une opulence relative. Ces anciens pomestchiki (propriétaires de domaines) ne joignaient pas seulement les deux bouts en se contentant du strict nécessaire, mais grâce au ])on marché de la vie, a leurs goûts peu raffinés, ils étaient à même de jouir de l'existence et pouvaient se considérer comme des gens pleinement heureux. Le pater familias avait dans sa jeunesse servi dans un régiment de cavalerie et n'y était resté que le temps juste d'y conquérir un grade; il en était revenu, sinon couronné de lauriers, du moins auréolé par les souvenirs fringants de la vie militaire; il avait épousé la fille d'un voisin, qui lui avait apporté en dot un ou deux petits villages, puis s'était laissé béatement vivre, humant son tabac blond dans ses longs ichoubouk eu bois de merisier et à large bout d'ambre, maniant les cartes du matin jusqu'au soir et quelquefois du soir au matin, soignant sa meute de lévriers et de chevaux de chasse, sablant le vin pétillant du Don, lampant la divine eau-de-vie et n'oubliant pas de s'offrir les distractions ancillaires du harem qu'il s'improvisait avec les femmes de sa domesticité.

Quand sonna l'heure de la liberté, quand il fallut payer tout sei-vico requis, quelque minime

qu'il fût, quand on dut remplacer le travail gratuit et obligatoire par le labeur soldé à beaux deniers comptants, quand, même pour satisfaire ses caprices amoureux, on se vit tenu chaque fois de délier les cordons de sa bourse et lorsque enfin le domaine familial, diminué d'une partie et grevé d'un budget de dépenses qu'il ignorait jusqu'à ce jour, commença à rendre de moins en moins, on se trouva naturellement dans un embarras d'autant plus grand que n'ayant pas voulu croire, jusqu'à la dernière minute, à l'avènement de la réforme fatale, on n'avait pris aucune mesure de précaution et on s'était obstiné à garder l'ancien genre de vie avec son luxe relatif et ses habitudes dispendieuses.

Pendant un certain nombre d'années encore, la redevance annuelle, que les paysans étaient tenus de payer pour les terres qu'ils avaient acquises, combla le déficit, mais ce revenu disparu et les sommes touchées pour lès terres données en location ne suffisant pas, il fallut chercher d'autres moyens pour soutenir son train de maison. L'économie ne fut jamais une qualité russe, aussi personne ne songea-t-il au moyen le plus simple de nouer les deux bouts, c'est-à-dire à se restreindre dans ses dépenses. Les uns qui, soit par leurs voyages, soit par leurs lectures avaient quelques notions de l'agriculture occidentale, crurent trouver leur salut dans l'agriculture intensive; ils s'adjoignirent des agronomes ou plutôt des gens

se prétendant tels, firent venir à grands frais des macliines aratoires du dernier modèle et espérèrent, par une exploitation à l'européenne, se remettre à flot. Mais autant leur propre ignorance que le manque d'aides compétents et de bras intelligents firent tomber vite l'enthousiasme de leurs premiers efforts. Les nouveaux intendants-agronomes, si chaudement recommandés, n'étaient capables que de s'emplir les poches; les machines qui avaient coûté cher se détérioraient promptement dans les mains inhabiles de ceux auxquels elles étaient confiées et l'on n'avait personne sur place pour les réparer, si ce n'est le maréchal ferrant du domaine, qui, les conseils aidant de ceux qui n'y entendaient rien, ne parvenait qu'à les abîmer totalement. Et bientôt de tout cet outillage, de tout ce matériel de choix qui eût à lui seul constitué une richesse en tout autre pays, il ne resta plus que d'informes débris, bons. tout au plus à être vendus au poids du métal. Quant à ces propriétaires, aussi modernistes qu'inexpérimentés, la ruine complète les attendait et ne fut pas longue à venir.

A côté de ces ignorants risque-tout et, bieu plus nombreux qu'eux, étaient les ennemis de toute innovation, bonne ou mauvaise, qui s'effrayaient du moindre essai. Ceux-ci se cantonnaient obstinément dans le passé. Et cependant il fallait vivre et cela sans déchoir. Pouvait-on leur demander de renoncer, de gaîté de cœur, à leur

train de vie habituel? Etait-il juste qu'ils pâtissent de ce nouvel état de choses qu'ils n'avaient jamais souhaité ? Que faire en cette occurrence et comment concilier les besoins traditionnels de l'existence avec l'amoindrissement persistant dos revenus ? C'est alors qu'à l'horizon de leur ciel rembruni, au moment où, A'oguant à la dérive, ils allaient sombrer, leur apparut soudainement un phare. Cette lueur inespérée dans laquelle ils apercevaient le salut vint frapper leurs yeux quand furent créées les banques foncières. N'était-ce pas là une fortune renaissante, un capital trouvé, avec, par surcroit de bonheur, les avantages de l'amortissement ?

Sans aucun plan préalable sur l'emploi futur de l'argent emprunté, on se rua à l'assaut de ces caisses qui s'ouvraient bénévolement; on greva, sans calculer, ses terres des hypothèques les plus onéreuses et, les goussets bien garnis, on se sentit revivre. Ce fut là pour toute la Russie, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, une période d'agiotage effréné, rappelant l'époque, en France, où florissait le système de Law. Les sociétés par actions, les entreprises plus ou moins industrielles, les banques de toute espèce naissaient comme des champignons. Ce fut pendant quelques années une frénésie générale, une orgie de spéculations, une fièvre d'affaires et de tripotages petits et grands. Et puis subitement, conclusion fatale, brutale, la ruine s'appesantit, enseve-

lissant sous ses décombres roses espérances et rêves d'or.

Ce fut un sombre lendemain aux jours ensoleillés ; le riant mirage s'était évanoui et avec lui disparaissaient toutes les richesses du Pactole entrevu. La vie réelle reprenait ses droits avec ses exigences tracassantes et ses dures néces-sités. Bercé et assoupi par les alléchantes visions d'avenir, on avait oublié les banques foncières et les intérêts qu'elles avaient à réclamer ; les arrérages s'étaient accumulés et l'on se voyait à la veille d'être chassé de son bien, vendu aux enchères.

Le moment fut critique et angoissant ; par bonheur, il est avec le ciel des accommodements. Un gouvernement paternel ne pouvait assister, d'un œil indifférent, an naufrage d'une classe que tant de rescrits impériaux avaient reconnue comme le plus ferme soutien du trône et de la patrie. La Banque agraire de la noblesse fut fondée -et devint pour tous les débiteurs des banques hypothécaires privées la planche de salut. Tous s'y raccrochèrent à l'envi ; le capital dû s'augmenta du montant des arrérages, mais les intérêts perçus par cette nouvelle Institution de crédit étant sensiblement moins élevés que; ceux que l'on avait eu à payer jusqu'alors, on pouvait s'en tirer encore sans trop grever son budget.

Lu leçon avait été dure, mais la fjuiéttide que l'on ressentait vis-à-vis d'un ét^ihlissement de l'Etat, la manièi'C accommodante dontcelui-ci faisait

les affaires eurent vite fait d'en effacer le pénible souvenir. Sans plus songer au péril qu'on venait de courir, à la ruine qu'on avait évitée, en quelque sorte par miracle, on revint d'un cœur léger à toutes ses habitudes d'antan. L'Etat, se disait-on, est pour nous un créancier bénévole avec lequel on pourra toujours s'arranger ; aussi ne se gênaiton pas. Plus d'un fut assez habile pour obtenir des prêts supplémentaires et parvint, sous les prétextes les plus divers, à faire atermoyer ses échéances. Entre temps, la Banque impériale avait ouvert des crédits personnels aux propriétaires, en vue soi-disant des besoins agricoles ; ce fut là une nouvelle source à laquelle on put puiser.

Hélas ! tout bonheur ici-bas n'est qu'éphémère. On tira tant sur la corde, on recourut si fréquemment au généreux appui de la Banque de la noblesse, que cette institution tutélaire, un beau jour, se vit débordée. Pour ne pas sombrer elle-même et pour ne pas peser plus lourdement encore sur lés finances déjà passablement embarrassées de l'Etat elle dut opposer un refus, cette fois, définitif, aux nouvelles demandes d'emprunt ou d'atermoiement que ne cessaient de lui adresser ses fidèles clients. La source, la dernière, était tarie.

Alors comme le malade qui, pour ne pas mourir de la gangrène, n'hésite plus devant l'amputation du membre atteint, nos propriétaires, acculés à la pire extrémité, se décidèrent à vendre une partie de leurs terres pour en sauver le reste. Les

mai'cliands, les koulak villageois, dont nous avons parlé précédemment, furent les ])romiers acquéreurs, puis vinrent les paysîvus. Ceux-ci, les plus intéressés à la possession d(î la terre, auraient acheté tout ce qui était à vendre et à quelque prix que ce fût, mais le capital nécessaire leur faisait la plupart du temps défaut et les propriétaires, dans la situation où ils se trouvaient, ne consentaient à vendre qu'au comptant. Le Gouvernement, toujours plein de sollicitude pour la noblesse, vint de nouveau à son secoui-s, en instituant la Banque agraire des paysans, qui avait pour objet tl'avancer à ces derniers des sommes leur permettant de se rendre acquéreurs, et repi-ésentant soixante à quatre-vingt dix pour cent de la valeur des terres. C'est sui'tout grâce à cette nouvelle banque que la plupart des propriétaires nobles parvinrent à garder une partie de leur patrimoine.

Ce sont ces propriétaires-là, ayant passé par toute une série de tribulations, amoindris dans leur fortune et dans leur prestige, qui forment le principal contingent de la catégorie nobiliaire dont nous parlons.

Les péripéties que je viens de retracer sont i^elativement encore assez récentes pour que ceux qui y ont pris une part immédiate soient encore en vie. On pourrait diie d'eux ce que l'on disait des Bourbons à leur retour en France : « Ils n'ont ri(Mi oublié du passé (^t rien appris du présent. » Tout au plus, à défaTit du sens d'économie ton-

jours absent, peut-on constater chez quelques-uns d'entre eux les premiers symptômes de cette avarice que l'âge fait naître parfois chez les prodigues.

En pensant à l'éducation baroque qu'ils ont reçue et à leur manque d'instruction, je ne peux me défendre à leur égard d'une certaine indulgence et je me surprends à les contempler du môme œil curieux et désintéressé qu'on a, au muséum, devant les ossements des animaux antédiluviens. Et je ne suis pas le seul à les considérer de cette façon, car dans le camp de leurs adversaires politiques, ils ont été, ces dernières années, gratifiés d'un surnom (jui corrobore bien ma pensée; on les appelle aurochs, du nom de cette espèce de bisons qui tend de plus en plus à disparaître et dont on peut encore rencontrer les derniers individus dans quelques forêts de la Lithuanie. Ainsi que l'auroch qui aime les grands espaces et fuit toute entrave, ces derniers Mohicans d'une Moscovie, encore à demi inculte, manquent d'air dans l'atmosphère surchauffée du progrès et dépérissent, faute de pouvoir vivre au gré de leurs penchants dominateurs.

De tels pères n'ont pu procréer que des enfants à leur image. Aussi le traitement moral et physique qu'ont imposé à ceux-ci les exigences de la vie moderne n'a-t-il pas porté fruit. C'est cependant parmi cette jeunesse ignorant(\ malgré l'instruction supérieure qu'on lui a donnée, et confite, malgré les leçons de l'iiistoii-e, dans le

regret stérile d'un passé peu lointain, que se recrutent les zemskié natchalniki, les employés subalternes des différentes chancelleries provinciales et la plus grande partie des officiers de la ligne. Ils constituent la fine fleur et l'espoir du parti réactionnaire. Le passage à tabac de tout inférieur récalcitrant est considéré par beaucoup d'entre eux, non seulement comme un droit, mais comme un devoir sacré. Gela s'appelle appliquer une correction paternelle ; c'est à leurs yeux une habitude aussi noblement patriarcale que normalement équitable.

J'en ai rencontré un assez grand nombre de cette sorte, parfaitement sincères et convaincus, bons garçons, dans Tacception usuelle du terme, qui candidement se montraient surpris de l'étonncment que me causaient leurs procédés afflictifs. Voulez -vous faire connaissance avec un de ces satrapes au petit pied ? Permettez-moi de vous en présenter un des plus typiques. Son nom vous est indifférent, n'est-ce pas ? du reste, je l'ai oublié moi-même. Il a vingt-six ans et vient d'achever ses études à la Faculté de droit de Moscou; ses deux frères aînés, l'un lieutenant d'infanterie démissionnaire et l'autre, ancien employé à la chancellerie du gouverneur, sont zemskié nalchalniki dans un autre district; son père, investi des^iêmes fonctions, les remplit, tout en s'occupant de l'exploitation du domaine familial. Notre jeune homme vient d'être nommé lui laissï zemski natchalnik; et

ses titres universitaires font espérer aux habitants de sa circonscription qu'il apportera dans l'exercice de sa charge plus de compétence et de di'oiture que son pi-édécesseur, un ancien maréchal de noblesse, à demi fou et d'une ignorance rare, qui dans un accès de delirium tremens s'est coupé la gorge tout récemment. Il est attendu avec impatience, nombre d'affaires étant restées en suspens. Enfin on apprend qu'il est arrivé et qu'il a commencé sa série de visites chez les propriétaires des environs. Quelques jours après on l'annonce chez un de mes amis qui voit apparaître un jeune homme en costume national russe, la casquette à bord rouge et à cocarde de la noblesse, à la main.

A peine les premières paroles de bienvenue sont-elles échangées entre eux que le nouveau fonctionnaire, d'un ton bref, presque comminatoire, pose la question : « J'espère que j'ai affaire à un véritable noble, non contaminé par les théories du jour et prêt en toutes circonstances à défendre ses droits ? — De quelles théories et de quels droits parlez-vous, monsieur? — Mais de ces pernicieuses idées de libéralisme auxquelles malheureusement beaucoup d'entre nous se sont laissé prendre et de nos droits séculaires à la direction morale de nos paysans. — Nos devoirs dans la vie publique et nos droits en tant que représentants de la noblesse sont strictement définis par la loi et ceci nous doit suffii^e. »

A peine cette phrase, assez inoffensive d'ailleurs, a-t-elle été prononcée que le jeune zemski natchalnik se lève tout d'un bond et, arpentant fiévreusement la chambre, se met à crier :

« Oui ! le voilà bien cet esprit nouveau qui veut se faire de la loi une épée et un bouclier. Mais qu'est-ce donc que cette loi que vous voulez mettre au-dessus de tout, au-dessus môme de la volonté sacrée du monarque ? Que valent ces textes, élaborés au hasard des circonstances et toujours révisables, auprès des immuables commandements divins ? Gomment peut-on comparer les droits, nés d'hier et arrachés à la faiblesse momentanée du gouvernement, aux droits imprescriptibles que nous avons hérités de nos aïeux et que les siècles ont consacrés ? Ce ne sera pas pour rien que j'aurai sacrifié cinq ans de ma vie à l'étude du droit, et j'entends bien n'appliquer les lois que suivant mon interprétation et pour les besoins de la bonne cause ; car, grâce à Dieu, vos fameux codes, que messieurs les libéraux mettent toujours en avant, sont rédigés de manière à pouvoir soutenir légalement les opinions les plus opposées et les intérêts les plus contraires. N'estce pas la meilleure preuve de leur inutilité ? »

Il continue sur ce ton de faire sa profession de foi, se déclare partisan convaincu des mesures administratives les plus arbitraires, voire des chàtim(!nts corporels; en un mot il déballe avec une flamme que l'on sent sincère toute sa pacotille

politique, tous les articles du credo réactionnaire le plus intransigeant.

Son hôte, l'écoutant sans l'interrompre, il se calme peu à peu, s'excuse même de son emportement et reprend son siège, un tantinet confus. C'est le moment d'analyser la mentalité de ce jeune homme. Comment, avec l'instruction supérieure qu'il a reçue, avec la fréquenta tion, pendant son stage aux écoles publiques, de camarades pensant autrement que lui, et avec Fenseignement des professeurs éclairés dont il a suivi les cours, a-t-il pu rester si fidèle aux principes d'un âge à tout jamais révolu?

Après une heure de conversation amicale le mot de l'énigme était trouvé : cet état d'esprit, si curieux chez un représentant des jeunes générations instruites, s'expliquait par la force de l'atavisme, par un sens familial développé au plus haut degré. Son père, héritier d'un très riche patrimoine, pendant de longues années maréchal de noblesse de son district, avait peu à peu, par son goût du faste et de la représentation, dilapidé sa fortune et s'était vu, pour en sauver les bribes, dans la nécessité de se faire accorder le poste rétribué qu'il occupait. Quant à ses deux frères, beaucoup plus âgés que lui, ils n'avaient reçu, leur avenir paraissant assuré par la fortune alors existante de leur père, que l'instruction sommaire, nécessaire à l'obtention du tchine, l'aîné dans l'armée, le puiné dans l'administration. C'était donc sur lui, le tard venu, afran-

dissant à l'époque où les malheurs s'étaient déjà abattus sur la maison, sur lui seul et sur sa carrière à venir que s'étaient concentrés tous les espoirs de la famille. Père et frères s'étaient imposés de sensibles sacrifices pour subvenir aux frais de son instruction. A peine était-il nommé zemski natchalnik que les siens le voyaient déjà membre du conseil provincial (espèce de conseil de préfecture), vice-gouverneur, que sais-je, gouverneur même !

Elevé dans ce milieu dont il était l'enfant chéri, son esprit et son cœur avaient subi, depuis l'âge du raisonnement, les tendres influences qui l'entouraient ; son cei^veau gardait l'empreinte du sceau indélébile de ce monde à part et la logique des événements glissait sur son âme cuirassée par d'inexpugnables préjugés, sans y laisser de traces.

Cette foi candidement naïve dans la tradition héritée des ancêtres, cet élan spontané vers les convictions familiales n'avaient rien d'antipathique et l'on aurait pu conserver quelque estime pour l'homme privé, si l'on n'avait pas vu le fonctionnaire à l'œuvre. Hélas ! il suffisait de l'accompagner dans une de ses tournées d'inspection à travers sa circonscription ou d'assister à une des audiences qu'il tenait en qualité de juge pour éprouver à son égard, même sans être teinté de, libêi-alisme, une répulsion profonde. 11 circulait par les AÙllages de son ressort, toujours monté sur un petit cIk'xmI cosii<|U(\ sa casquette sur l'oreille, sa

podiovka (1) au vent et sa nagaïka, émergeant de la tige de sa botte, escorté de son scribe, également à cheval. Malheur au paysan qui, se trouvant sur sa route, oubliait de le saluer. Un premier coup de fouet faisait voler par terre le bonnet irrévérencieux et un second s'abattait sur les épaules du moujik pour lui inculquer les bonnes manières. Il appelait cela : rétablir le respect dû à l'autorité et qui se perd dans la masse (2). Quand il se rendait dans un village pour procéder à l'élection du starchina, les paysans, réunis dès l'aube, l'attendaient quelquefois des heures entières. (Ceci pour leur donner une leçon de patience, la patience étant la base de toute discipline.) Dès qu'il leur avait fait la grâce d'arriver, tous, tète nue, quel que fût le temps, l'entouraient et il ouvrait l'assemblée électorale, en leur recommandant, comme candidat, un individu, la plupart du temps, d'une incompétence absolue, ou quelque rusé compère à. sa dévotion, sachant faire montre de son zèle devant l'autorité :

(1) Podiovka : vêtement, redingote à agrafes, aux basques largement évasées et plissées à la taille.

(2) Plus tard, il inaugura un système pédagogique plus renforcé encore. 11 exigea que tous les paysans, passant devant la maison qu'il haliitait, enlevassent leur bonnet ; un sotnik (policier de village, élu et appointé par la commune) veillait dans la rue à l'exécution de cet ukase à la Gessler, et chaque délinquant, amené devant le magistrat, avait tout loisir, pendant les 24 heures de « trou à punaises » auxquelles il était condamné, pour réfléchir aux devoirs de la civilité puérile et honnête.

— Vous savez, mes amis, déclarait-il, que vous avez le droit d'élire qui vous voulez, ])Ourvu qu'il réponde aux conditions exigées par la loi. Voyons î qui désirez-vous proposer comme starchina ?

Un sourd bourdonnement se faisait entendre, grossissant d'instant en instant, puis partait d'un coin de la foule une voix clamant un nom qui n'était pas celui du protégé du zemski. Un grand nombre d'assistants, ceux principalement des derniers rangs, répétaient ce nom, le lançant de toute la force de leurs poumons aux échos de la rue. Le jeune magistrat s'emplo3^ait à rétablir le silence, ce à quoi il ne parvenait pas sans difficulté, et d'une voix tonitruante interpellait les électeurs :

— Il m'a semblé entendre le nom d'un tel .'* me serais-je trompé? Voyons, que l'un de ceux qui le proposent s'aA-ance.

Personne ne bougeant ni ne soufflant mot, il continuait,

— J'ai mal entendu probablement ; vous vous rappelez le conseil que je vous ai donné ?... Allons ! encore une fois, qui proposez-vous comme starchina ?

Sur ces mots les murmures recommençaient et le skod lançait à nouveau le nom de son candidat.

— Ah ! cette fois-ci, je suis sûr de ne pas me tronn>er... Eh! toi, là-bas, le borgne à b^rbe de bouc, viens ici !

Le paysan, si aimablement portraicturé, homme entre deux âges, long et sec comme un écluilas.

s'approchait, tortillant son bonnet sale entre ses doigts osseux.

— Toi, ma petite colombe, je t'ai bien vu et entendu tout à l'heure!... Veux-tu, s'il te plaît, me redire le nom que tu viens de crier ?

Après un court silence, comme résonne soudain un timbre d'alarme, la voix du borgne éclatait :

— C'est vrai, j'ai nommé un tel, mais je ne suis pas le seul, tous les autres l'ont nommé aussi ; le skod l'avait en vue depuis longtemps.

— Ah ! vraiment, mon ami, vous l'aviez depuis longtemps en vue?... Et mes conseils, qu'en faites-vous ? Mes avis ne comptent donc pas, que vous ne voulez agir qu'à votre tête?... Ainsi, tu crois, grand homme d'esprit, que votre volonté est souveraine et que, moi, votre chef, quand vous désirez quelque chose, je n'ai qu'à m'incliner ?... Mais réponds-moi donc... Tu sais que j'exige que l'on soit franc avec moi comme avec son père. Parle !

— Mais, reprenait le moujik, \'otre Noblesse (1) ne nous a-t-elle pas dit, et la loi le dit aussi, que nous avions le droit de proposer qui nous voulions?... Eh bien! c'est un tel que nous voulons, tous, n'est-ce pas, les anciens (2) ?

(1) Titre d'honneur que Ton donne aux nobles et aux tchinovniki, en général à tous ceux qui ont une cocarde à leur casquette.

(2) Les anciens, ou plus littéralement les vieillard?, dénoriiination qui s'applique à tous les membres du skod, quel que soit leur âge.

Des vociférations approbatrices lui répondaient et, le calme rétabli, le zemski oljstinément poursuivait :

— Ah! c'est ainsi!... Bien, très bien!.,. Mais, sais-tu, toi, qui semblés savoir tant de choses, que toutes les lois vous ordonnent le respect de vos chefs et que le respect commande l'obéissance?... Crois-tu, que moi, à qui notre père, le czar, a daigné confier la tâche de vous diriger, tas de brutes que vous êtes, je puisse vous donner un mauvais aA^is ?. . . Peux-tu admettre que mon choix ne soit le meilleur?... Je vois, mon petit pigeon, que tu n'es qu'un émeutier et que ton cerveau n'est que trop surchauffé. Aussi vais-je t'octroyer le moyen de le rafraîchir un peu. Tu te reposeras pendant quelques jours dans un endroit calme et bien clos où tu auras toute liberté de réfléchir à ce que tu appelles tes droits et tout le temps, dont je te conseille en ami do profiter, de penser à tes devoirs. Mais, comme je suis juste avant tout, que tu n'as pas été le seul à me donner la preuve du mauvais esprit qui vous anime et que je n'ai ni le temps ni les moyens de vous interroger tous, à tour de rôle, chaque dixième membre du skod ira te rejoindre et te tenir compagnie. Nous remettons donc l'élection du starchina à une autre fois.

Et, dociles comme un troupeau de moutons, les paysans défilent un à un devant le chef qui, les comptant au fur et à mesure qu'ils passent, fait signe à qui a le malheur d'être dixième do se placer

derrière lui. Quand l'inspection est terminée, le hasard a fait ainsi une trentaine de victimes qui, muettes et renfrognées, attendent que leur destin s'accomplisse; ces pauvres diables savent que l'arrêt qui les condamnera va être rendu illico et qu'ils auront à se transporter à soixante kilomètres de chez eux pour gagner la résidence temporaire que leur assignera leur bienveillant et paternel zemski.

Maintenant que vous avez pu juger par le tj'pe que je viens de vous présenter, du libéralisme des jeunes mandarins russes, je veux vous faire connaître une autre figure originale que j'emprunte, cette fois, à la galerie de leurs aînés. M. X... est depuis quinze ans maréchal de noblesse du district du chef-lieu de la province et, à chaque période triennale, se voit régulièrement réélu. Ce succès persistant s'explique d'abord par le très grand nombre d'électeurs nobles, et ensuite par l'impuissance où se trouve chacun des trois partis qui se sont formés de faire triompher son candidat respectif, ce qui les amène tous à porter leurs voix sur le moins désigné et à élire le premier venu.

Ce n'est certes pas la compétence ni le savoir ni même aucune qualité particulière qui ont pu recommander M. X... à leurs suffrages, car le personnage est illettré, grossier et, en outre, connu dans toute la province comme un usurier de la pire espèce. Les affaires courantes de sa charge

ne l'intéressent que si les siennes y trouvent leur compte. Préférant habiter la campagne, il ne vient à la ville, où l'appellent pourtant ses devoirs de maréchal, que le plus rarement possible et n'y reste que le temps strictement nécessaire. Chez lui, dans son domaine, il mène une vie crapuleuse dont les fréquents scandales défraient les potins du village. Avare, cruel, ivrogne et débauché, il incarne tous les vices. Son fils, que les mauvais traitements ont abruti avant l'âge, mène une existence de miséreux et dans les cabarets des environs, objet de la risée de tous, fait le bouffon pour qu'on lui paie à boire. Sa fille, aussitôt la mère morte, s'est enfuie écœurée de la maison paternelle et, de chute en chute, est tombée dans un lupanar. Quant à lui, peu lui en chaut, il n'en continue pas moins gaillardement à se livrer aux pires excès; solidement bâti et cuirassé d'égoïsme, il résiste à toutes les épreuves physiques et morales.

Le jour, il vaque à ses affaires, surveille les multiples travaux des champs dont il a su rendre la main-d'œuvre peu coûteuse, en réduisant les paysans de ses deux villages à un état d'asservissement complet par ses prêts usuraires; puis, rentré chez lui, dépouille la volumineuse con'cspondance dont le gratifient ses nombreux, emprunteurs, dicte ses réponses à un pauvre bougre d'ancien avocat, alcoolique invétéré dont il a fait son secrétaii'c et leçoit les clients qui viennent

l'assiéger en personne ou qui, connaissant ses goûts libertins, lui envoient en ambassadrices leurs femmes ou leurs filles. Vers quatre heures, il dine copieusement, vide allègrement son carafon d'eau-de-vie, et après une bonne pipe, s'offre une heure de sieste. La soirée est consacrée aux cartes. Le pope, le greffier de la commune sont ses partenaires habituels et quand un heureux hasard n'amène pas un naïf pig'eon, quelque tchinovnik de passage ou un imprudent voisin, le secrétaire fait le quatrième. Les parties de « préférence (1) » se succèdent sans relâche et les bouteilles de vodka se vident sans désemparer. Le jeu dure jusqu'au milieu de la nuit et quand celleci est courte, les paysans, se rendant à leurs travaux peuvent voir, alors qu'il fait déjà grand jour, leur pasteur d'âmes et le principal fonctionnaire de la wolosl regagner en titubant leur logis. A la suite de plaintes adressées au gouvernement de la province, pour faits d'usure et de viol, notre héros s'est vu soumis à plus d'une enquête secrète, dirigée par l'officier de gendarmerie du district, mais les actes qu'on lui reprochait avaient été consommés avec une si prudente habileté, la lâcheté des témoins se révélait telle et les raisons qu'il opposait à l'accusation étaient d'ordre si palpable qu'il parvenait toujours à se disculper et

(1) La préférence est un jeu de commerce très répandu dans la province et offrant une certaine analogie avec le bridée.

à sortir indemne de la plus mauvaise affaire.

Si l'on voulait décrire par le menu toutes ses fourberies et toutes ses turpitudes, on aurait de quoi remplir un volume, mais cette tâche appartient aux romanciers, peintres de mœurs, et je crois que ce que j'ai relaté est suffisant pour édifier le lecteur sur ce que peut, grâce à la pourriture morale de la gentilhommerie provinciale, être parfois un maréchal de noblesse. Je m'empresse d'ajouter que le type que je viens de présenter n'est qu'une exception et que ses collègues, élus par l'élément réactionnaire, ne se distinguent généralement que par leur complète nullité ou l'outrecuidance de leurs prétentions de caste.

Avant de terminer ce chapitre et pour le compléter par un tableau d'ensemble, je ne veux plus ajouter qu'une description succincte d'une assemblée provinciale de la noblesse.

Ces assemblées, si l'on ne tient pas compte de quelques sessions extraordinaires, n'ont lieu que tous les trois ans ; au commencement du décembre russe (i), c'est-à-dire au cœur de l'hiver, on y élit les fonctionnaires, quelques maréchaux, secrétaires, membres des comités de tutelle et autres, et, en outre, depuis les dernières réformes, un membre du Conseil de l'Empire (2).

(1) La Russie a gardé le calcndrien Julien qui est actuellement en retard de treize joui's sur le soleil.

(2) Le Conseil de TKaipire qui, avant que la constitution fût promulguée, ne comprenait que des membres nommés

Le chef-lieu de province où siège l'assemblée s'apprête à l'avance à recevoir ses membres : les restaurants font venir d'innombrables paniers de Champagne français ou prétendu tel, les chœurs de tziganes renouvellent leur répertoire, les divettes des cafés-concerts et autres bouis-bouis leurs dessous, et les dames du monde courent chez les modistes et les couturières quand elles n'ont pas le moyen de commander leurs toilettes à un grand faiseur des capitales. Toute la ville, en un mot, est en ébullition.

La date fixée pour l'ouverture de la session approche et les membres de l'assemblée commencent à arriver, les magnats, grands propriétaires qui ne daignent se montrer dans leur province qu'en ces circonstances solennelles et tous les nobles appartenant aux multiples districts. Parmi ces derniers se trouvent les futurs candidats au maréchalat, qui amènent à leur suite et à leurs frais toute une troupe de votants, déterrés dans les recoins les plus ignorés de leur district, tvpes antédiluviens dont les suffrages doivent leur ouvrir la voie des honneurs.

Le grand jour arrivé, on s'assemble dans la maison de la noblesse. Tous sont en uniforme, ceux qui ont une charge à la cour étalent leurs chamarrures et leurs galons d'or, les simples no-

par le souverain, est. devenu par l'adjonction d'un certain nombre de conseillers, élus par différents comices, une sorte de Chambre haute.

blés ne se distinguent que par le collet et les revers de manche rouges de leur habit ; d'autres se contentent do l'uniforme auquel leur donne droit le rang qu'ils occupent dans la magistrature ou dans l'administration et les militaires sont en tenue de gala. Aussitôt réunis, tous les membres de l'assemblée, le maréchal de noblesse de la province en tète, se rendent processionnellement à la cathédrale pour y entendre un Te Deum. Au sortir de l'église, visites officielles au gouverneur et à l'évêque, puis retour à la maison de noblesse pour y attendre le gouverneur qui doit ouvrir la session. Ce jour-là la séance est presque immédiatement levée et chacun court à ses affaires ou à ses plaisirs. Tout au plus travaille-t-on un peu au dépoiitatskoë sobranié (1).

Pendant le reste de la session, quelques heures par jour sont consacrées aux affaires. courantes qui, le plus souvent, ne se rattachant qu'à des questions locales ou à l'administration des fonds de la noblesse, s'expédient paisiblement, mais il suffit qu'un principe de caste ou de politique générale s'y mêle pour soulever la tempête et aviver toutes les passions. Les questions irritantes sont surtout celles où il s'agit de soumettre au trône un vœu de caractère politique, ces assemblées jouissant du privilège d'adresser directement au

(1) Comité permanent, composé des maréchaux de noblesse et de-i d/'piitAp <Je>r dislrjf.-ts.

souverain des requêtes, concernant les réformes d'ordre général (1). Les débats qui ont également le don de mettre aux prises les orateurs des différents partis sont ceux, assez fréquents pendant ces dernières années, qui roulent sur l'exclusion d'un membre de la noblesse de la province (ce qui a eu lieu, par exemple, dans diverses assemblées pour les nobles qui après la dissolution de la douma avaient signé la proclamation dite de Wyborg) ou sur des subsides à accorder à la presse ultra-réactionnaire.

Le dernier jour de la session est réservé aux élections. On nomme d'abord les maréchaux de district, et ensuite, c'est le bouquet final, le maréchal de la province. Pour les premiers comme pour ce dernier, les savantes intrigues, les machiavéliques combinaisons ont été mises en jeu dès le premier jour. Seuls, sont tranquilles sur leur sort les candidats qui, comme celui dont j'ai tracé plus haut le portrait, savent qu'aucun des autres ne peut atteindre la majorité nécessaire et sont, au pis aller, sûrs de passer, faute de mieux, ou ceux qui ont amené avec eux cette majorité qu'ils héber-

(1) Déjà sous Alexandre II, l'assemblée de noblesse de Saint-Pétersbourg, sous la présidence de son maréchal, le comte André Schouvalof, avait usé de cette prérogative, en exprimant à l'Empereur le vœu de le voir octroyer le régime constitutionnel. La noblesse de Twer, qui se distinguait toujours par son libéralisme, se vit plusieurs fois, en raison des requêtes présentées par elle, infliger des blâmes de la part du czar.

gent, entretiennent et mèneront aux urnes comme un troupeau fidèle et soumis (1).

En premier lieu chaque district procède séparément à l'élection de son maréchal. Quand tous les maréchaux de district sont élus, le maréchal de province sortant qui préside met aux voix l'élection de son remplaçant. C'est alors, si aucun des membres de l'assemblée n'est sûr d'avance d'obtenir la majorité, que commence une véritable comédie. Le maréchal sortant, qui, presque toujours, est candidat lui-même, invite la noblesse à désigner le candidat de son choix. La tradition de politesse veut qu'à la question posée, tous répondent unanimement en criant aussi fort qu'ils le peuvent le nom de l'ancien maréchal, et, il faut que les passions soient fortement déchaînées pour rompre avec cet usage et pour que les opposants ne fassent pas chorus avec les autres. Le président ainsi désigné, ceci est également une tradition, se récuse, prétextant sa lassitude, le désir d'un peu de repos, etc. L'assemblée insiste et con-

(1) Dans chaque district, pour que la noblesse puisse procéder à des élections indépendantes, il est nécessaire que le quorum obligatoire des électeurs, fixé d'après le nombre des propriétaires nobles, soit atteint. Dans le district où il n'est pas atteint, les votants sont réunis à ceux d'un autre district qui se trouve dans une situation régulière et éHsent conjointement avec lui leurs fonctionnaires. C'est donc pour échapper à l'aléa d'un scrutin de ce genre que certains candidats, voulant arriver à tout prix, s'assurent du quorum, moyennant finances.

tinue à clamer son nom jusqu'à complète extinction de voix. Enfin le silence renaît et le président de nouveau demande qu'on veuille bien proposer un autre candidat. S'il en existe un et que ses partisans ne jugent pas encore le moment favorable pour lancer sa candidature, personne ne répond à la question. On n'entend plus dans la salle que le sourd bourdonnement des conversations particulières, le chuchotement des conciliabules intimes. On voit des uniformes affairés courir d'une table à l'autre (chaque district a la sienne), discuter avec leurs collègues, amener quelquesuns d'entre eux, l'un après l'autre, dans un coin discret, pour leur tirer, qu'on me passe l'expression, les vers du nez, et, plus ou moins renseignés sur les chances de leur candidat, faire des pointages. Après ces préliminaires quelques membres se lèvent et approchent de la table où se tient leur candidat in spe pour l'inviter à risquer la partie ; aussitôt un grand nombre d'autres membres de l'assemblée viennent se joindre à eux pour cacher leur jeu et un nouveau nom est bientôt clamé dans la salle, accompagné des cris répétés : prossime, prossime (nous vous prions). La personne qu'on prie ainsi de se laisser élire décline à son tour l'honneur qu'on veut lui faire.

Bref, cette comédie dure quelquefois des heures entières, pendant lesquelles les deux noms résonnent à tour de rôle. Les amis respectifs des candidats recueillent et supputent les divers pro-

714 l'Ime BtrasB

DO-.tic». En voici qui vieimeut. tont triomphants, annoncer de nonrelles recraifcs et d'autres qoi, la raine pileuse, arrivent et font part des défections de la dernière heare. La nervosité est général et a atteint son p; ■-. Ce ne sont :'

cris qoi se font ^ . mais desrugi?-

On s'intefpelle, «w» s'invective d'une table à l'aotre. On pourrait voir par-ci par-là se dresser des poings menaçants. L'atmospb^.re est surchauffée et le président laisse tomber son bras, las d'agiter sans trêve la sonnette. II faut en finir; la ^hi-iï'tH est su*p ' ur une d^mi-bcrure. L -

iner/jbres de 1;; vont pouvoir penJ ;:

Fentr'acte se concerter plus à l'aise dans les salles att*-.nant^s et surtout autour de la buvette où, verre en main, les aJlianc€« sont plus faciles à concinre. C'est rinslant des derniers marchandages et des ultimes accords; les pointages, encore une fois soigneusemeTit coiitr^Aé» par les deux états-majors, semblent établir la force approximativement égale des d^^x camps. Mais chaque p^rti. jetant le poids de ses espér;»r sur le plateau de la balance qu'il a fait le ■;.:.. croit I/; voir osciller de son cMé et presse son can- ' d'affronter le scrutin. Enfin l'un de» deux -Jisse persuader. La séance se rouvre et lecandJ/J^t arrive, traîné par ses partisans, auxquels il se donne l'air de résister encore. L*as»emblée, f-ojfijtUiTii i\nf sa fastidieuse corvée va ^voir un t/ rrrjf-, '-/J^te. tout entière, en appl^^udisBernents.

On apporte l'urne el, le prc^sident appelle à tour (le rôle clia<{U(! district, dont les représentants s'avaneent en groupi^ précédés d(; leur maréchal (^t viennent déposer leur boule, l'un après l'autre, dans la hoiteéliHtorale. A la fin du défilé, (jueiquea retardatiùres qu'on n'est parvenu qu'avec peine à arracher aux douceurs de la buvette arrivent en courant; le président fait un dernier appel et déclare ensuite^ h; scrutin clos.

Si le premier candidat a [»assé, ne fût-ce qu'à une faible majorité, il est rare qui; le second se décide à affronter répreuv(!. Aussi le vote resiel-il la phij)art du temps acquis et le nouvi'au maréchal revoit les félicitations des électeurs, parmi les(puds ses adversairt\s se montrent souvent les plus empressés. La pièce» est jouée et, après un ban<pu^t offert à leur élu, les membres de l'assemblée se séparent |»(>ur se retrouver trois ans plus tard réunis dans les mêmes conditions et pour le même objet.

HOBEREAUX ET CHESTIDESSIATNIKl

Je me suis peut-être dans le dernier chapitre arrêté sur des détails qui peuvent paraître insignifiants et laissé aller à portraicturer des types qui peuvent sembler choisis avec trop de partialité, mais i'ai la conviction que ce sont précisément ces légères notes grises, ces petits riens de la vie d'une société, auprès desquels on passe souvent sans y prêter attention, qui donnent le ton véridiquc au taljleau ; et si, d'autre part, les portraits que j'ai tracés sont dans les teintes noires, c'est que la coloration générale est sombre, malgré quelques rayons de soleil qui viennent, par-ci par-là, éclairer la toile.

En effet, ce qui reste aujourd'hui de la noblesse rurale est une masse int;rte qui vit dans le souvenir et le culte d'un passé qu'elle s'efforce de retenir dans sa chute (it dont (îlle voudrait consoli-

HOBEREAUX ET CHESTIDESSIATNIKI 217

der les ruines tremblantes. Avec un vague sentiment de sa déchéance et de son impuissance définitive, elle végète, boudeuse et rongeant son frein, dans l'ignorance de tout ce qui naît et se crée autour d'elle et ne se complaît, obstinée et fidèle, que dans l'évocation des espoirs ensevelis et des traditions abolies.

Tous ces hobereaux, vivent, en se mêlant aux mouvements politiques du pays, une existence à part. Ils font à toute occasion étalage d'une vanité puérile et d'un exclusivisme ridicule. N'entendant rien à la théorie, ils n'ont pour elle qu'un ironique dédain et lui opposent, à tout propos, le sens pratique dont ils se croient les seuls détenteurs; mais comme, lorsqu'on prend part aux iiff aires publiques, le besoin de connaissances spéciales se fait sentir, ils sont forcés dans ce cas de recourir aux lumières de ceux qu'ils méprisent le plus, les intellectuels. C'est là une blessure à leur amour-propre qu'ils font payer à ces auxiliaires que leur a imposés la nécessité par des avanies de toute espèce. Toute l'histoire des zemstvos pendant ces dernières années n'est qu'une lutte incessante entre ces deux éléments, les nobles dirigeants que la vague réactionnaire a amenés au pouvoir et leurs collaborateurs instruits, dont la mentalité est en complète opposition avec la leur.

Ces hobereaux ont hérité de leurs aïeux une soif inextinguible pour les plaisirs faciles et bruyants, mais la possibilité de satisfaire aux dépenses qui

en résultent a fui avec la fortune. Ce que leurs pères pouvaient s'accorder l'année ronde, n'est plus dans leurs moyens qu'à de rares occasions. Aussi faut-il les voir, quand après un jeûne plus ou moins prolongé dans leur gentilhommière, ils débarquent, le gousset plein, au chef-lieu. C'est l'orgie dans la plus grande acception du mot, non l'orgie dans la note raffinée et artistique qu'y mettent les Latins, mais la ripaille cynique et vulgaire du reitre en bombance, les libations qui couchent leur homme sous la table, l'assouvissement des appétits de la chair dans la brutalité la plus ordurière, le cliquetis de la vaisselle brisée, le fracas des verres lancés contre les murs et le bruit des querelles que suscite l'ivresse et que closent, dans un accès de larmes, les baisers sonores et gras.

Leur point d'honneur diffère sensiblement de celui qui existe dans les pays de vieille culture européenne, et tient moins à l'individu qu'à la caste. On les voit demeurer insensibles à des plaisanteries grossières qui feraient bondir le plus calme des Latins, et se piquer d'une susceptibilité maladive pour tout ce qui touche à leurs privilèges nobiliaires et aux prérogatives qui en découlent. Cette manière d'être s'explique du reste facilement : leur indifférence pour des paroles et des actes que toute personne élevée dans un milieu affiné co;isidérerait comme un affront, n'est que la conséquence logique de la fruste éducation qu'ils ont eue en partage ; nos usages mondains, nos règles de la

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civilité ne sont à leurs yeux que singeries et simagrées; les doigts dans le plat, le couteau dans la bouche, et même, horribile dicta, le crachat dans la serviette, ne choquent personne. Elevés à l'orientale, ils ont gardé des habitudes de malpropreté dont ils ne peuvent se défaire. Quant au soin chatouilleux qu'ils mettent à relever toute atteinte à leurs prérogatives, il s'explique par l'impérieuse nécessité où ils se trouvent de défendre leur dernier bien, le dernier hochet qui les distingue de la masse incolore qui les entoure et les menace.

La marche ascendante d'une civilisation égalitaire doit forcément un jour ou l'autre effacer les derniers vestiges de leur suprématie séculaire. Les statistiques officielles nous montrent la propriété nobiliaire décroissant avec une rapidité toujours plus grande ; les derniers troubles agraires en ont encore accéléré la diminution. Les rapports entre propriétaires et ouvriers agricoles deviennent de jour en jour plus tendus et il n'est pas risqué de prédire que le temps n'est pas éloigné où le gouvernement, débordé par des préoccupations plus grosses, ne voudra et ne pourra plus mettre en jeu son autorité pour défendre contre tout le reste de la population la minime armée que forment ces représentants d'un régime suranné. Ceux-ci devront, par la force même des choses, s'assimiler aux autres propriétaires ruraux et la question politique qui découle de leur situation actuelle se muera en une question purement sociale.

Je veux clore ce chapitre par une note plus consolante et marquer quelques figures claires qui se détachent dans l'ombre du tableau que nous venons de contempler. Il y a d'abord un groupe sympathique entre tous, c'est celui des survivants appartenant aux générations qui ont atteint leur maturité à l'époque des grandes réformes de l'empereur Alexandre II (1). On ne pourrait mieux les dépeindre qu'en les comparant aux grands républicains de 1848. Idéalistes impénitents, pénétrés de leurs principes comme d'une religion, pleins d'une foi ardente pour les leçons du progrès, d'une philosophie indulgente aux erreurs d'autrui et sévères pour eux-mêmes, ils étaient des libéraux dans le sens le plus large et le plus élevé du mot, que jamais les flots impatients do la démagogie n'avaient pu faire dévier de leur voie, mais dont aussi aucune vague réactionnaire n'avait pu engloutir la vaillante barque ; forts de leurs convictions, ils résistaient à toutes les tempêtes. Ils ne sont plus qu'en petit nombre, mais ceux que la mort a épargnés conservent leui* ardeur première et cette foi inébranlable qui a fait leur force. Ils ont été dans le zemstvo les premiers pionniers du progrès et sont encore parmi ses derniers défenseurs. La jeunesse irrévérencieuse, qui combat à leurs

(1) Ils sont connus en Russie sous le nom de cheslidessialniki, c'esl-à-dire, hommes des années soixante. On compte parmi eux nomiîre d'hommes d'Étal, d'écrivains et d'artistes qui ont l'ait iionneur à leur pntrie.

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côtés, les traite de vieilles barbes et se rit de leur phraséologie solennelle et de leurs airs de pontifes. Mais ceci est la loi de l'évolution de l'idée : la vérité, à force d'être répétée et de se montrer sous la même forme devient un vieux cliché et doit, pour frapper les esprits se soumettre à la mode et revêtir des oripeaux au goût du jour.

A côté de ces vieux de la vieille, la noblesse rurale compte aussi dans ses rangs quelques hommes plus jeunes qui sont parvenus à s'affranchir du joug héréditaire et de l'influence de leur milieu. Quelques-uns, exerçant une profession libérale, médecins, avocats, ingénieurs, etc., continuent à habiter leur province et à prendre part aux affaires publiques ; d'autres, s'adonnant entièrement à l'agriculture, suivent tous les progrès de la science et prêtent aux paysans, leurs voisins, le secours des connaissances acquises et pratiquement contrôlées. Gomme dans la province russe le degré du développement humanitaire de l'individu est le plus souvent l'indice de sa nuance politique, je n'ai pas besoin d'ajouter que les nobles dont je parle en ce moment appartiennent tous à des opinions allant depuis le simple libéralisme jusqu'aux théories les plus avancées. Dans ces dernières années où, sous le couvert du régime constitutionnel, l'administration s'est laissée aller à une véritable orgie de mesures répressives, beaucoup de représentants de cette nouvelle noblesse ont pâti de leurs idées radicales et les

FQ^SHHl

expient, soit par la privation de leurs droits civiques, soit par la relégation dans les contrées boréales, soit enfin , dans les cas plus graves, par la prison et le bagne.

Je ne veux pas dire que le gouvernement n'ait pas eu, en certaines circonstances, le droit de se défendre et de prendre les mesures de répression nécessaires ; l'autorité a le devoir de ne pas laisser enfreindre les lois existantes, quitte à les remanier quand elles deviennent inapplicables. En insistant sur l'arbitraire dont use la bureaucratie dans son interprétation du code et dans son application, je voudrais uniquement attirer l'attention sur une vérité que je crois indéniable. Ces violences répréliensibles, d'un côté, et ces dénis de justice, de l'autre, ne se montrent que sous un verre grossissant, à ceux qui n'ont pu les avoir sous les yeux, d'oii résulte dans l'appréciation des-faits une exagération involontaire. La stratégie politique occidentale ne saurait convenir à l'empire des czars, et l'observateur impartial manque de critérium pour juger des choses d'un pays où la règle générale est l'absence totale des règles.

Le Français lui-même, qui a vu assez de révolutions pour avoir la juste notion des sentiments qu'elles déchaînent, semble, dans le narcotisme des mares stagnant(vs, avoir perdu, pour urf temps, la compréhension des extrémités terribles auxquelles peuvent entraîner les dissensions politiques. La clique des politiciens a su, écartant les

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questions de principes et ne mettant en avant que celles d'ordre personnel, étouffer.en lui cette générosité innée qui le portait toujours, et quelquefois à l'aveuglette, au-devant, soit du plus faible, soit de celui qui combattait pour une idée élevée. A présent, c'est seulement quand la question le touche de près qu'il retrouve ce sublime élan du cœur, qui de tout temps a fait sa force. Pour ce qui ne l'intéresse pas directement, il ne s'abandonne plus à son inspiration et préfère se prononcer d'après le mot d'ordre de son journal ou de son chef de file. Rappelez-vous le mouvement unanime de sympathie agissante qui souleva la France, lors de la dernière révolution de Pologne ou même à l'époque de la guerre des Boers; comparez ce passé peu lointain au présent et vous conviendrez que j'ai raison. Les événements du Portugal n'ont donné lieu qu'à une indifférence dédaigneuse ; ceux de la Chine ne forcent l'attention qu'au point de vue du trafic commercial et quant à la Russie, elle n'est pour la majorité que la débitrice des millions empruntés à l'épargne française. Aussi la masse ne s'intéresse-t-elle aux événements qui se passent dans l'empire allié qu'en tant qu'ils influent sur le cours des valeurs qu'elle a en portefeuille. Ces détenteurs de papiers russes sont prêts à approuver des deux mains tout acte du gouvernement, maintenant le calme nécessaire à leurs intérêts ; il leur importe peu que cet acte soit un crime de lèsenation et que la justice en pâtisse. De même, dans

22t l'Ame russe

le camp opposé à celui des rentiers, messieurs les anarchistes militants et certains porte-plume ou porte-parole inconscients d'un socialisme de commande, applaudissent frénétiquement à des attentats aussi odieux qu'inutiles et ne s'inquiètent pas de savoir si chacun de ces forfaits ne retarde pas la marche du progrès.

Je me suis permis cette longue parenthèse qui se rattache moins directement au présent chapitre qu'à l'ensemble de mon étude, pour répondre aux arrière-pensées qu'ont pu faire naître mes esquisses. Je voudrais que le lecteur les jugeât non avec l'esprit satisfait de l'homme arrivé à bon port ou le fanatisme de l'énergumène, mais avec le cœur de celui qui souffre lui-même. Je voudrais que lorsque dans mon tableau j'éclaire d'un pinceau plus favorable des gens que réunit un mémo drapeau politique, il ne me taxât pas de partialité, mais comprît, en se remémorant les leçons de l'histoire, que de tout temps les idées de progrès ont été inséparables d'un credo politique regardé à l'époque comme révolutionnaire. Enfin, je désirerais qu'il reconnût que les éléments extrêmes, aussi bien de l'un que de l'autre côté, n'ont jamais été les véritaldes représentants d'une nation.

Nous arrivons à l'élément le plus intéressant et le plus complexe, au point de vue psychologique, de la société russe.

Si dans la marche du progrès, les nobles campagnards peuvent être considérés comme des bâtons dans les roues, c'est aux intellectuels, sans contredit, que peut être attribué le rôle de la force motrice principale, sauf des fois, assez rares, hâtons-nous de le dire, où ils ne jouent que celui de la mouche du coche. Dans la vie russe, ils représentent le milieu le plus actif et le plus remuant; ils sont toujours à la poursuite d'un but nouveau et élaborent sans cesse de nouveaux projets. Leur existence est un combat continu, une fièvre perpétuelle. Dans la politique, dans les sciences, dans les arts, on les voit rompre des lances en l'honneur de vérités anciennes peut-être,

22fi L AME RUSSli

mais qu'ils croient avoir découvertes, les premiers.

S'il est relativement aisé de les suivre dans leurs luttes et de les reconnaître entre tous lorsqu'on \er, rencontre, il est en revanche, extrêmement difficile d'assigner des frontières à leur camp et de définir exactement les éléments de leur armée. lis composent moins une classe stable qu'une partie flottante de la société.

En effet, Vintelliguenizia — c'est le nom que le Russe a donné à cette collectivité — compte dans ses rangs des représentants de toutes les classes, de toutes les nationalités de l'empire. Le fils du paysan y coudoie celui du bureaucrate, la fille du prêtre y fraie avec celle de quelque noble campagnard. Dans ce milieu absorbant et égalitaire, tous perdent les caractères distinctifs de leur origine et semblent se fondre dans un tj'^pe commun.

Quels sont les signes apparents auxquels on reconnaît les affiliés de cette fluctuante association, comment préciser le leitmotiv qui la guide, voilà les questions auxquelles je vais essayer de répondre, tout cm confessant à l'avance que je n'espère pas donner une définition rigoureusement exacte et complète de Vintelliguenizia dans laquelle on ne peut voir une masse homogène et compacte, car elle n'est qu'une sorte de conglomération accidentelle, formée des éléments les plus disparates.

Un point de ralliement général m'y paraît ac-

quis et indiscutable, c'est la tendance commune vers le progrès ou lîlutôt vers un progrès, car le but que les intellectuels envisagent comme tel n'est pas le même chez tous. Quoi qu'il en soit, du premier au dernier, sans exception, ils consacrent leur existence et toutes leurs forces à la réalisation de l'idéal qu'ils se sont choisi.

Un second signe collectif, c'est qu'ils ont tous des professions intellectuelles et si, quelques-uns d'entre eux pour obéir aux exigences de la propagande ou pour subvenir à leurs besoins matériels, se voient forcés parfois d'exercer un métier manuel, celui-ci n'est qu un gagne-pain transitoire ou un déguisement temporaire.

En dehors de ces deux points caractéristiques, il en existe d'autres, mais qui ne s'appliquent qu'à des fractions plus ou moins considérables de la collectivité. En les examinant de près, on en pourra, peut-être, tirer une conclusion générale qui aidera à élucider la question.

Voyons d'abord si dans l'histoire de France nous ne trouvons rien d'analogue ? Nous penserons, cela est certain, tout d'abord au tiers état, à ce tiers état dont Sieyès disait : « Qu'est-ce que le tiers état ? — Tout. — Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? — Rien. — Que demande-t-il ? — A devenir quelque chose. »

Notons cependant que le tiers état se composait principalement de bourgeois et de marchands, bourgeois restant fidèles à leurs goûts et à leurs

habitudes, et marchands continuant à s'adonner à leur commerce, tandis que les bourgeois et les marchands qui font partie de V inlelliguenizia ne sont que des unités et perdent en y entrant tout rapport avec leur classe. Ce n'est donc guère qu'au point de vue politique que nous pouvons leur trouver une certaine analogie.

Le tiers état frondeur, dès son origine a toujours marché en éclaireur sur la route du progrès ; il a, de tout temps, et par tous les moyens à sa disposition, combattu l'oppression sous toutes ses formes et s'est montré, en toutes circonstances, jaloux de ses libertés acquises et avide de franchises nouA^elles. Il a su, machiavélique d'instinct, profiter de chaque discorde dans le camp ennemi pour obtenir un avantage. Il a toujours enfin été d'opposition et n'a perdu son caractère qu'en perdant sa sujétion.

L'intelUguentzia, dont les débuts sont de date plus récente (son apparition remonte à peine à la première moitié du siècle dernier), présente la même physionomie agissante et réfractaire ; mais chez elle ce n'est pas l'égalité sociale qui a fait naître la même mentalité et les mêmes opinions, ce sont au contraire, des idées communes et une façon de voii" identique qui ont amené à se réunir des gens appartenant à toutes les classes de la société. Le tiers état est une cause, Vinlelliguentzia, une conséquence. Aussi le premier a-t-il graiuli normalement justju'à ce qu'il eût parfait

son œuvre, tandis que la seconde, encore dans ses langes, se débat maladroitement dans les inextricables difficultés de la tâche qu'elle s'est imposée. La dernière venue, elle peut profiter de l'expérience des autres et n'est pas exposée comme son aîné à recueillir si lentement le fruit de ses efforts, étant donnée la nouvelle vie sociale de plus en plus fébrile et trépidante ; néanmoins il faudra que les éléments disparates dont se compose Vintelligiienizia, en s'assimilant davantage, arrivent à une plus grande cohésion, pour que l'enfant précoce puisse faire œuvre d'adulte.

Si nous passons à présent de l'examen des collectivités à celui des individus, nous nous trouvons en face d'une véritable énigme, à première vue indéchiffrable pour un esprit occidental ; nous nous heurtons à tant de contradictions flagrantes, à un tel imbroglio de jugements, de méthodes, et de tendances que, pour se guider à travers ce labyrinthe, le fil conducteur n'est pas facile à découvrir et que lorsque nous avons réussi, à en avoir un en main, nous ne sommes jamais très sûrs de tenir le bon.

L'intellectuel russe est l'homme de toutes les hardiesses et de toutes les timidités ; sa merveilleuse habileté n'a d'égale que sa gaucherie insigne ; sa faconde exubérante alterne avec son mutisme obstiné ; sa promptitude dans l'action étonne et sa lenteur dans la conception exaspère ; tout chez lui est poussé à l'extrême, aussi bien les défauts de

ses qualités que les qualités de ses défauts et moins il est avancé dans la science, plus tous ces contrastes de caractère sont accentués.

Son bagage d'instruction diffère d'individu a individu. A côté du savant, au mérite reconnu, vous voyez l'élève qui en est encore au balbutiement des axiomes, et (ceci se voit dans tous les pays) sa suffisance est en proportion inverse de sou savoir. Comme il sort, la plupart du temps d'en bas, des couches les plus incultes de la société, il est presque toujours autodidacte. Ayant exercé ou exerçant encore un métier infime, le temps qu'il peut consacrer à l'étude est avarement mesuré et sa méthode manque de suite. Son cerveau absorbe pêle-mêle une quantité d'aliments trop lourde à digérer, il les emmagasine sans se les assimiler.

Quand ces intelligences assoiffées de notions nouvelles tombent sur une source dont le goût les captive, elles s'y abreuvent à s'en griser et ne peuvent se résoudre à l'abandonner, convaincues qu'un miraculeux hasard les a amenées au puits même de la vérité. Il n'est plus pour elles d'autre onde salutaire que celle qui coule sous leurs yeux ; leurs idées se cristallisent pour ainsi dire, se teintent d'un sectarisme jaloux et se ferment à toutes conceptions, venues d'ailleurs.

Des esprits de ce genre ne sont pas rares parmi les intellectuels; leur demi-culture n'est pas de force à s'opposer à l'attirance d'une supériorité; quoique égalitaires, ils subissent malgré eux l'as-

Cendant du chef qui s'impose ou l'autorité du dogme qui charme. Et, devenus disciples du maître qu'ils se sont donné, ils lui appartiennent, corps et àme, prenant les moindres mots pour paroles d'évangile, et n'admettent plus de discussion sur ce qu'ils considèrent comme articles de foi. Si Custine a pu dire avec quelque semblant de vérité, que « la politique russe a su faire de l'obéissance un dogme », on pourrait ajouter ici que les théories abstraites ont su chez ces- intellectuels russes transformer la conviction raisonnée en soumission passive.

h'inielUgaenlzia, par ses aspirations et aussi par ses connaissances, a, depuis qu'elle existe, toujours été en avance sur la vie et a laissé loin deirière elle, dans sa course hâtive vers le progrès, son entourage immédiat. Elle s'est trouvée ainsi de plus en plus isolée du reste de la société et la solitude dans laquelle elle vit lui imprime un cachet de tristesse inconsciente et d'austère timidité.

En parlant des paysans, j'ai souligné leur mtfiance envers tout inconnu qui les accoste pour la première fois; leur esprit soupçonneux n'est riea à côté de l'humeur ombrageuse des intellectuels. De farouche abord, ceux-ci n'ont pour quicon({ue n'est pas des leurs qu'un accueil d'une froideur lépulsive; ils peuvent être avec vous en contict journalier, soit comme collègues, soit comme subordonnés, tant que vous n'aurez pas

montré patte blanche, c'est-à-dire tant que vous n'aurez pas donné de gage de votre attachement à leurs idées, ils ne vous traiteront qu'en frère ennemi.

Ils sont, en même temps, atteints d'une susceptibilité maladive que leur manque d'éducation première accentue encore. Se sentant dépaysés, hors du sans-gêne de leurs habitudes, ils se montrent, chaque fois que les circonstances les conduisent dans un milieu plus raffiné que le leur, d'une timidité désespérante ou d'un sans-façon outré. Les bonnes manières n'étant à leurs yeux que des singeries, tout soin donné à sa personne que du snobisme et du temps perdu et, parfois même, la simple propreté, qu'un luxe inutile, ils traitent du haut de leur supériorité tous ceux qui s'occupent encore de ces balivernes, Il y a en eux un surprenant mélange où l'on retrouve le bohème, le paysan du Danube, le Diogène, l'Alceste et... l'enfant.

Oui ! ils ont bien une âme d'enfant, dans toute sa naïveté crédule, avec ses étranges caprices et ses élans inexplicables ; une âme de cherchenr, avec sa curiosité inquiète, son inlassable ardiur et ses découragements aussi soudains que brafs, et enfin une âme d'illuminé avec sa foi inéb*anlable, son enthousiasme fanatique et son sectarisme intransigeant. Mais à tout prendre, malgré quelques ridicules qui prêtent à rire et quek|ues bizarp(!ri(!s qui choquent, ce sont de braves gens,

intéressants à étudier et sympathiques à connaître.

Dans les capitales , où la vie générale est intense, ils se confondent avec le reste de la population; mais dans la province, où les représentants des autres classes partagent leur temps entre leurs occupations officielles et le jeu, ils apparaissent immédiatement comme la seule force active, comme le seul élément remuant de la cité endormie. Travailleurs acharnés, on dirait que toute tâche, si ardue soit-elle, les attire et les retient. Ils sont parmi les premiers fondateurs et les soutiens constants de toute société scientifique, littéraire, artistique. Dans les statuts les plus anodins et les mieux passés au crible par une administration vigilante, ils savent toujours trouver un joint par lequel la propagande peut se faufiler sous une forme ou sous l'autre. Conférences, discours, festivals, simples toasts inter pocula, tout leur est bon pour glisser un mot de leurs doctrines. Dans des discussions de l'ordre le plus spécial et n'ayant rien de commun avec la politique, ils parviennent à soidever habilement des questions d'intérêt public et social, à la barbe des agents de l'administration, qui les écoutent, bouche bée et ne comprennent qu'après coup.

C'est entre l'autorité et les intellectuels le jeu perpétuel du chat et de la souris. Ici, le chat, déjà vieux, quoique ayant gardé tous ses instincts carnassiers, est peu ingambe et ne possède plus

sa vue ni son flair d'autrefois; la souris, au contraire, que les alertes répétées ont entretenue dans des conditions de maigreur favorables, est devenue de plus en plus agile et a acquis avec l'âge une expérience fertile en ruses. Quel sera le dresseur de bétes qui, sans laisser le chat croquer les souris et sans permettre aux petits grignoteurs de dévorer complètement le matou, saura les faire vivre en paix, côte à côte ? Telle est la question dont la solution plus ou moins heureuse déterminera l'avenir de la Russie.

Avant de finir ce chapitre, je veux, fidèle à la méthode que j'ai suivie jusqu'ici, présenter aux lecteurs quelques types d'intellectuels, saisis sur le vif.

Ceux que j 'ai en vue habitaient une grande ville universitaire de l'Est. On les appelait communément les trois Kostia (1); Gonstantine Petrovitch Benevolenski,Gonstantine Tarassovitch Baranenko et Gonstantine Karlovitch Weissmann.

Le premier, BeneA'^olenski (2), fils d'un bedeau de village, avait été élevé au séminaire, et, ses

(1) Koslia, diminutif de Gonstantine.

(2) Les noms qui ont une étymologie latine, comme celui de lîenevolenski, indiquent clairement en Russie que ceux qui les portent ont passé par le séminaire. En effet, il est d'usage dans ces établissements de donner aux élèves qui en sortent des non)s tirés du latin on du grec et qui deviennent leurs noms de f.miiile oHiciels. Tel par exemple, celui du célèbre ministre réformateur du règne dWlexandre II, le comte Speranski.

LES INTELLECTUELS 2-i5

études achevées, consacré diacre dans une des paroisses du chef-lieu, en même temps que pkicé à kl tête de l'écok? paroissiale. Ses fonctions d'instituteur lui tenaient au cœur et il y vouait toutes ses forces et toute son intelligence. Entre toutes les écoles du clergé, celle qu'il dirigeait se distinguait avantageusement et soutenait même la comparaison avec les meilleures des écoles primaires communales. A son entrée en fonctions, le diocèse avait à sa tête un évêque assez éclairé et dont l'une des principales marottes était l'instruction publique. Ce prélat avait pris le jeune diacre sous sa protection immédiate et lui avait laissé dans la direction de son école une assez grande liberté. L'instituteur en profitait pour introduire dans les méthodes scolaires tous les perfectionnements que la science pédagogique offrait. Mais ces absorbantes occupations ne suffisaient pas à son activité. Avec de grandes difficultés il était parvenu à fonder une société pédagogique et à y attirer, par l'intérêt des conférences et surtout des débats qui s'ensuivaient, un nombreux public en dehors du monde enseignant. Polémiste ardent, il se dépensait dans la presse locale en articles où il traitait de toutes les hautes questions à l'ordre du jour. Il était clair qu'un pareil état de choses si anormal et si contraire à la somnolente apathie provinciale ne pouvait durer. La mort de l'évêque lui enleva son dernier protecteur et il se trouva bientôt en butte à toutes les persécutions.

Un homme, un fonctionnaire, que dis-]e, un clerc qui se permet d'écrire dans les journaux libéraux ne peut être qu'un individu peu recommandable, dangereux même. La main forcée par l'autorité civile, l'autorité ecclésiastique lui retira d'abord son école et l'exila dans une lointaine paroisse rurale, puis comme obstinément il continuait à fournir de la copie aux gazettes, le consistoire l'envoya exercer les fonctions de simple bedeau dans un hameau où il avait toutes les chances avec sa nombreuse famille de mourir de faim, et, en outre, lui interdit formellement de correspondre avec la presse. Malgré son désir d'éviter tout esclandre, il n'}'^ tint plus et pétitionna pour être relevé de ses vœux. Sa destitution immédiate s'ensuivit, mais avant que les formalités relatives à sa réintégration dans ses droits de simple citoyen fussent accomplies, il s'écoula quatre ans pendant lesquels il n'obtint pas le droit de revenir au chef-lieu. Il les passa, tant bien que mal, travaillant comme ouvrier de ferme dans différents domaines. Enfin, il put rentrer en ville.

Il fut admis dans la rédaction d'un des journaux de l'endroit, devint également correspondant d'un grand quotidien de la capitale. Une vie nouvelle commença pour lui. Le théâtre dont sa robe lui avait auparavant fermé les portes ex^rça sur son imagination, toujours en quête de sensations nouvelles, une attraction particulière. Sa curiosité éveillée s'étendit ])ientôt à toutes les autres brau-

ches de l'art ; il se remit à l'étude et, sa force de volonté aidant, acquit bientôt dans toutes les questions artistiques une compétence indéniable. Le besoin inné qu'il avait de partager avec les autres tout le butin nouveau dont s'enrichissait son cerveau, le poussait à fonder des sociétés littéraires, musicales et autres et à se mêler directement à toutes les manifestations qui pouvaient intéresser l'art. Il devint dans le triumvirat des Kostia le représentant des Muses.

Le second des Constantin, Baranenko, était employé dans les bureaux du zemstvo. Son enfance et sa jeunesse auraient pu fournir un riche thème pour un roman d'aventures. Fils d'un colon petitrussien du gouvernement de Samara, il n'avait que cinq ans, à la mort de son père, emporté par le choléra. Vendu par sa mère à une troupe de saltimbanques de passage dans sa bourgade natale il avait parcouru avec ceux-ci la Russie en tous sens pendant quelques années; puis, un jour, las des coups et dos injures qu'on lui distribuait plus généreusement que la pâtée, il s'était enfui et avait trouvé asile, pour un certain temps, dans un de ces couvents de vieux- croyants, comme on en rencontre encore aux confins orientaux de l'empire. C'est là que pour la première fois il vit un livre et apprit à connaître les chiffres qui devaient jouer un si grand rôle dans son existence. La vie monotone et l'atmosphère bigote du monastère ne lui plaisant guère, il ne tarda pas à s'en échapper et

pour la seconde fois redevint nomade, mais cette fois libre de toute tutelle tyrannique, exerçant tous les métiers, tantôt portefaix, tantôt cordonnier, camelot, ici, haleur, là-bas connaissant plus souvent qu'à son tour les tortures de la faim, les couchées dans les meules de foin, recouvertes de neige, et les horribles et avilissantes promiscuités des asiles de nuit, mais sachant dans tous ses avatars conserver sa belle humeur et surtout sa foncière honnêteté. Ceci dura jusqu'au jour où il fut arrêté comme vagabond dans une battue organisée par la police. Alors ce fut la prison qui lui ouvrit ses portes et qui l'hébergea pendant les longs mois que demanda l'établissement de son identité ; mais à quelque chose malheur est bon : après enquête dans sa bourgade natale, il put obtenir enfin le passeport lui donnant droit de libre circulation.

Pendant tout le temps de ses pérégrinations, le goût de l'étude qui lui était venu au couvent ne l'avait pas abandonné ; quand, aux hasards de la route, quelque chose d'imprimé lui tombait sous la main, livre, journal ou feuilles dépareillées, il en dévorait le contenu et l'emmagasinait précieusement dans un coin de sa prodigieuse mémoire, mais son bréviaire qui ne l'avait jamais quitté depuis le jour où il avait pu, pour quelques kopeks, l'acheter chez un brocanteur du marché aux puces de Moscou, c'était un traité de mathématiques. Par une force d'intuition native, soutenue pai- l'énergie d'une volonté de fer, il était parvenu

à la pleine compréhension de la science aride du nombre et le va-nu-pieds, arrêté pour vagabondage, se trouvait être un algébriste de premier ordre. Le médecin de la prison l'avait, pour ainsi dire, découvert et s'était dès lors intéressé vivement à lui et à son sort; il avait réussi, malgré les sévérités du règlement, à le munir de livres durant son internement, et, à sa sortie, après l'avoir équipé des pieds à la tête, il lui avait procuré une place dans les bureaux d'une grande banque et lorsque, pour se rapprocher du pays natal, Baranenko avait voulu chercher une situation dans une autre ville, celle précisément dont nous parlons, l'excellent docteur lui avait donné toutes les lettres de recommandation nécessaires.

Là, il avait obtenu un emploi dans le bureau de statistique tout récemment ouvert du zemstvo, et n'avait pas tardé à en devenir le chef, la tâche qu'il avait à remplir répondant absolument à ses aptitudes. 11 nageait à pleine eau dans les chiffres et ces chiffres étaient vivants pour lui. Ils lui parlaient des besoins sociaux qu'il avait pu observer jusqu'alors sans en connaître la portée. A ses yeux s'ouvrait un monde nouveau où la science offrait une base solide aux conceptions les plus hardies de l'humanitarisme. Et par un retour aussi fréquent que singulier des choses d'ici-bas, en même temps que la statistique avec ses déductions suggestives et multiples s'emparait de son cerveau, la triomphale quiétude d'un but miraculeusement

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atteint emplissait son âme de sentiments religieux et mystiques. Autant les chiffres attiraient son esprit vers les questions de la vie réelle, autant la joie dont débordait son cœur poussait celui-ci vers les troublants problèmes du surnaturel.

Aucune des religions existantes ne satisfaisant ses aspirations, il s'en était créé une de toutes pièces et se complaisait dans son rôle de prophète. Toutes les questions pouvant se rattacher d'une manière quelconque à ses théories théosophiques prenaient à ses yeux une importance primordiale ; toujours à la recherche d'adeptes, la vie publique dans ses manifestations diverses lui offrait le terrain propice où il voyait rassemblée toute la réserve de ses futurs et hypothétiques disciples. Aussi allait-il partout où il pouvait prendre la parole, dans toutes les assemblées, conférences contradictoires et réunions; là, quel que fût le sujet de discussion, il savait la ramener à son thème favori et terminer son discours en prêche. Parmi les trois Constantin, il était le porte-drapeau des sentiments religieux et de la philosophie mystique.

Le dernier, Weissmann, n'avait pas eu la carrière accidentée des deux autres; s'il avait eu à témoigner aussi de la persévérance et de la force de sa volonté, la lutte pour les besoins matériels de l'existence lui avait été épargnée. Son père, général en retraite, s'était retiré, après avoir divorcé, dans ses terres et y vivait, sinon en misanthrope, du moins en homme blasé, revenu de tons h'>s

plaisirs, un tant soit peu malade imaginaire et avare par-dessus le marché. Il avait fait entrer son fils à l'école des Pages, la pépinière des officiers de la garde et l'un des établissements les plus aristocratiques de la Russie. Le jeune homme, en dépit du milieu où se parachevait son éducation, possédait un esprit d'indépendance et un ardent penchant pour les études sérieuses qui eussent fait le désespoir de son père si celui-ci s'était donné la peine de l'observer de plus près ; il avait hérité ce caractère entier de sa mère, qui, son divorce prononcé, compagne d'un révolutionnaire connu, avait émigré en Suisse. Toutefois, malgré ses idées et ses convictions, une timidité innée, poussée jusqu'à la faiblesse, l'avait toujours empêché de contrecarrer ouvertement les volontés du général et, à sa sortie de l'école, il était même entré comme officier dans un des plus fringants régiments de la garde. Heureusement pour lui, car sa position y devint vite insoutenable, son père mourut à quelques mois de là et Constantin en profita pour donner aussitôt sa démission.

Aussitôt libre, il se fit inscrire comme étudiant à la faculté de droit de Moscou et y acheva brillamment ses études ; mais, aussitôt ses grades conquis, la science juridique ne le satisfit plus, il reprit immédiatement des inscriptions, cette fois à la faculté de médecine et, son nouveau diplôme obtenu, partit faire un stage dans les différentes cliniques de France et d'AUemagne. Il avait proie

fité de son séjour dans ce dernier pays, sans négliger pour cela ses études médicales, pour passer à l'université de Goettingen ses examens de docteur en philosophie.

Dûment lesté de tout ce bagage scientifique, il rentra en Russie dans la province où se trouvaient les domaines dont il avait hérité ; il commença par transformer son château paternel en hôpital et en fit don au zemstvo avec le capital nécessaire à ses frais d'entretien; puis il vendit toutes ses terres aux différentes communautés de paysans qui les habitaient, à des prix bien au-dessous de leur valeur réelle et, son avoir réalisé, se fixa dans le chef-lieu de la province. Il y édifia une clinique ophtalmologique modèle, s'étant spécialisé dans les maladies des yeux, et s'absorba dans une vie toute de labeur et de dévouement. Ayant acquis comme praticien une réputation méritée, sa clinique (complètement gratuite, du reste) ne désemplissait pas. Se tenant au courant, même en dehors de la science qui l'occupait plus particulièrement, de toutes les nouvelles découvertes, il trouvait encore, travailleur inlassable, le temps d'étudier toutes les questions d'ordre général, intéressant la chose publique. Membre du zemstvo et de la municipalité, il ne laissait passer aucun débat sur l'hygiène, l'instruction, la défense juridique des droits de l'assemblée, etc., etc., sans y prendre la part la plus active. Sa parole faisait autorité même auprès de ses adversaires et, l'ad-

ministration, quoiqu'elle ne le vit pas d'un bon œil, était souvent forcée de recourir à ses bons offices. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il avait renoncé à toute accointance avec la classe de la société à laquelle il appartenait par sa naissance et que le groupe des intellectuels le considérait absolument comme un des siens. Dans la trinité des Kostia, il était le représentant reconnu de la science.

Il est inutile de dire que tous les mouvements intellectuels, qui se produisaient dans la ville, avaient à leur tète un de nos Constantin. Par une sorte de convention tacite, ils s'étaient assigné les limites de leurs domaines respectifs dans les questions d'ordre public. Chacun d'eux ne prenait une part directe qu'aux affaires qui lui étaient dévolues dans cette espèce de partage. Et pour ceci, il existait une raison péremptoire : liés par une inaltérable amitié, fréquentant le même cercle intellectuel, luttant en politique pour la même cause, tenus, au même degré, en suspicion par l'administration, ces trois êtres si pareils dans leurs goûts et dans leurs habitudes, ne pouvaient passer quelques instants ensemble sans se disputer et en arriver aux propos les plus durs. Le lyrisme outrancier de l'un, le mysticisme pontifiant de l'autre et la science inquisitive du dernier n'étaient pas faits pour se marier et chacune des trois individualités était trop entière pour céder ouvertement à l'une des autres.

Et pourtant leur sympathie réciproque était si sincère qu'ils ne pouvaient rester un jour sans se voir. A l'heure du repos diurne, c'est-à-dire entre le dîner, qui, en province, a lieu vers 4 ou 5 heures, et les occupations du soir, pendant que les habitants s'adonnaient presque tous à la sieste, les trois amis se réunissaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre; et c'était alors des scènes épiques, d'un comique inénarrable. Benevolenski, le plus impétueux des trois, mettait d'habitude le feu aux poudres ; quel que fût le sujet à traiter il savait toujours le ramener à celui de la Beauté, à la Beauté an and fur sich. Me comprends-tu, philosophe teuton ? ajoutait-il, prenant à partie Weissmann, et tout ce qui ne répondait pas à sa conception du Beau était immédiatement honni, bafoué, traité de laideur d'àme, d'instinct sordide et que sais-je encore ; tandis que si l'objet en discussion trouvait grâce devant son idéal d'art, les dithyrambes retentissaient et le lyrisme de l'orateur s'élevait jusqu'aux plus extravagantes hyperboles : « car le culte du Beau est le seule religion véritable, soit dit sans t'offenser, mon vieux calotin chiffromane ! » ceci à l'adresse de Baranenko. Les deux interlocuteurs de l'ex-diacre, quoique dv. tempérament plus calme, s'échauffaient à leur tour et la discussion dégénérait en dispute ; les apostrophes les plus véhémentes volaient de part et d'autre, les épithètes devenaient agressives et tout le monde parlait à la fois. Puis, l'un ou l'autre

sortait de l'appartement, en faisant claquer la porte, le second prenait congé bientôt de la même façon et l'hôte dont les derniers arguments avaient été lâchés du haut de l'escalier sur les partants, restait seul des trois combattants sur le champ de bataille, en compagnie de quelques amis qu'amenait quotidiennement ce spectacle prévu et presque réglé d'avance.

Mais si après le départ des deux Kostia quelqu'un se permettait dé critiquer les opinions qu'ils avaient émises, il risquait fort d'attirer immédiatement sur sa tête toutes les foudres de l'hôte, qui, reprenant les arguments de ses adversaires, les défendait de son mieux, en ajoutant : « et il faut être un idiot pour ne pas comprendre qu'à leur point de vue ils ont complètement raison » .

Après un certain temps la sonnette de l'appartement retentissait et l'on voyait réapparaître à tour de rôle les deux champions, s'avançant, la main tendue et un bon sourire aux lèvres : « Ne m'en veux pas, ami Kostia, je me suis laissé emporter trop loin dans le feu de la discussion, et il se peut que dans le fond tu n'aies pas tort. »

A les raconter, ces scènes perdent une partie de la saveur et du charme que leur donnait l'enthousiasme débordant et la bonté d'âme des acteurs. Ces emportements et ces raccommodements, d'une naïveté si comique, revenant à des heures régulières comme s'ils avaient été réglés àravance, et se répétant journellement pendant des années.

pourraient même paraître grotesques et jeter un tant soit peu de ridicule sur les personnages que je décris. Mais si l'on se remémore la vie accidentée des deux premiers, la fermeté et l'abnégation du troisième et la somme d'énergie individuelle que représentent leurs communs efforts, les petits côtés, prêtant à rire, disparaissent ou plutôt se fondent dans un ensemble de parfaite harmonie. Car — et c'est par là que je veux finir ce caractéristique et succinct aperçu deVinielligiienizia — le type général de l'intellectuel russe est plutôt sympathique, malgré de nombreux défauts qu'expliquent une instruction incomplète ou mal dirigée autant que le manque d'éducation. Ces hommes qui, pour la plupart, ont passé une grande partie de leur existence à vaincre des obstacles presque insurmontables, qui n'ont pu avancer d'un pas sans combattre, et dont beaucoup, malgré leurs vaillants efforts, ne parviennent qu'à mi-chemin du but si ardemment convoité, ne se montrent ni aigris, ni rancuniers, grâce à cet esprit alerte et prime-sautier, à cette exubérance juvénile qu'ils conservent jusque dans l'âge mûr.

L'homme des plaines, des vastes espaces aux horizons infinis, est toujours moins pondéré et moins taciturne que celui des montagnes; sa joie comme sa douleur s'exprime d'une manièfe plus véhémente, il passe en un instant de l'apathie la plus froide à une sensibilité exagérée, du marasme à l'exaltation, et vice versa. Ses sensations sont

moins profondes, mais plus vives ; il ignore les sentiments moyens, il hait ou il adore; dans l'ardeur de son enthousiasme, il érige une idole qu'il foulera aux pieds aussitôt que son imagination lui en aura présenté une plus belle ou plus séduisante, et toujours on le voit prêt à jouer le rôle de martyr ou de prophète.

Dans un pays si vaste et si nouveau encore où la forêt vierge voisine presque avec la populeuse cité, où la misérable chaumière est proche du palais somptueux, où la nature octroie des nuits sans ténèbres et des jours sans clarté, où lés éléments même, quand ils se déchaînent ne trouvent pas de bornes arrêtant leur furie, dans un pays si plein de contrastes, est-il étonnant que ceux dont l'âme est susceptible de ressentir les impressions les plus contraires, se complaisent dans de violentes antithèses et joignent à des vertus héroïques des vices humiliants ?

L'intellectuel, pour avoir su seulement se trouver un chemin hors de la mare où piétine la masse sombre et ignorante, a fait acte de prédestiné; ses sens sont plus affinés et ses nerfs plus tendus; on peut tout attendre de lui. Ceux qui connaissent, ne fût-ce que par bribes, la biographie des meilleurs représentants de la littérature russe dans ses derniers temps, en ont la preuve sous les yeux. En France, où le regretté Melchior de Vogué a ouvert la route au roman russe, on connaît tous ces nouveaux auteurs chez lesquels l'ori-

ginalitê de l'idée le dispute souvent àlabizarrerie de la forme; on y sait apprécier leurs mérites et passer sur leurs défauts. Sous ce rapport les écrivains sont des privilégiés ; leurs oeuAu^es pouvant venir jusqu'à nous, il nous est permis de les suivre dans leurs efforts et d'y applaudir, mais n'est-il pas juste d'admettre que les autres travailleurs de la pensée qui, pour ne point posséder cette plume distributive de gloire, n'en accomplissent pas moins chacun sa tâche, avec la même ferveur, le même talent et autant d'incohérence que les auteurs, doivent jouir d'une sympathie et d'une bienveillance égales ?

Issus, les uns et les autres, du même milieu, liés étroitement par le rêve commun du progrès, combattants d'une même armée, mal coordonnée, mais généreusement inspirée, on ne peut les séparer, car ils appartiennent tous, tant qu'ils sont, à cette inielliguenlzia, sous l'effort de laquelle naitra, un jour plus ou moins prochain, une Russie nouvelle et définitivement régénérée.

Je ne m'arrêterai pas longtemps sur la classe marchande qui est animée du même esprit dans tous les pays et n'a pas en Russie de mentalité spéciale.

Nous avons d'abord les négociants des grandes villes, personnages de formation relativement récente, complètement européanisés et ne se distinguant guère de leurs confrères du reste du continent que par les traits communs à leur race. Ils se piquent de civilisation, mais s'en tiennent le plus souvent aux manifestations extérieures ; ils se font habiller à Paris, commandent leur linge à Londres, fument des cigares de La Havane et parlent plusieurs langues, dont le français mais avec une prédilection marquée pour l'argot montmartrois.

Ils aiment à jouer les Mécènes et à protéger les

arts; les uns, en commanditant un théâtre ou une danseuse, ce qui n'est pas moins cher; les autres en subvenant aux frais d'une revue littéraire ou d'un canard humoristique; ou en réunissant dans leurs galeries (et parfois même avec un goût très sûr) des tableaux de maîtres anciens et modernes. Les sciences et la philanthropie profitent également de l'intérêt qu'ils leur portent; les donations qu'ils font aux universités, aux cliniques et aux établissements de bienfaisance perpétuent leurs noms dans la mémoire de leurs concitoyens.

Quoique ne voulant pas, surtout depuis les derniers temps, paraître indifférents à la politique, ils se gardent encore de se jeter dans les bras de la réaction, retenus qu'ils sont par leur occidentalisme nouvellement acquis; ils ont su, grâce à ce truc^ vieux comme le commerce, qui consiste à redonner de la valeur à une marchandise démodée, en l'étiquetant à un prix nouveau, sauvegarder les principes conservateurs, doux à l'âme du capitaliste, en formant un parti qui reste le défenseur zélé de ceux-ci et s'adorne d'un nom à sonorité libérale pour avoir l'air de les honnir.

Issus de la même souche, les grands manufacturiers et entrepreneurs marchent, la main dans la main, avec les membres du haut commerce. Parmi eux, les re[)résentants des races étrangères, premiers pionniers du développiîment industriel en Russie, sont en très grand nombre et leur voisinage n'a pas été sans exercer une certaine influence.

Une remarque intéressante à faire en passant, c'est que la brusque irruption des mœurs occidentales dans cette masse, jusqu'à ces derniers temps fidèle à ses anciennes habitudes et à ses vieux errements, a eu sur elle une action en quelque sorte pathologique. La neurasthénie aiguë dont la jeune génération est atteinte, les multiples suicides, aussi inexpliqués qu'inexplicables, que nous avons vu se produire, en sont la conséquence directe. On dirait que le sérum de la civilisation a été injecté à doses trop précipitées dans ce vieux corps puissant, mais accoutumé à ses anciens remèdes de bonne femme et rebelle à toute médication trop savante. Toutes ces innovations de la thérapeutique sociale ont amené des paralysies partielles, mais le malade a le coffre trop solide pour ne pas résister au mal; il ne peut pas manquer de reconquérir son énergie vitale entière, aussitôt qu'il se sera plié aux exigences du régime parfois sévère du docteur Progrès.

A côté de ces commerçants et fabricants, nouveau jeu, les marchands, à la vieille mode, sont loin d'avoir disparu, surtout en province. Les types, créés par le grand dramaturge Ostrowski, sont encore vivants et ne s'évanouiront pas de sitôt ; fidèles aux traditions de l'ancien temps, ils continuent à porter le costume national. Leur vie de famille et leur existence routinière ne diffèrent pas de celles de leurs pères. La femme a gardé cet état d'infériorité que lui avait assigné Fin-

fluence orientale et elle est moins une épouse que la mère des enfants. Pour n'être pas cloîtrée dans un harem, elle n'en jouit pas d'une liberté plus grande; elle n'est jamais l'associée de sou mari, mais souvent sa servante; exclue delà vie publique de son seigneur et maître, quand elle se montre à son bras, aux jours de gala, c'est pour étaler aux regards envieux les énormes bijoux et diamants dont elle est recouverte comme une châsse et pour faire admirer sa rotondité, car, pareils aux Orientaux, les marchands ont gardé une prédilection marquée pour les femmes aux formes opulentes et ultra-plantureuses.

Le père de famille, lui, est le maître incontesté, le despote absolu qui mène tout son monde, tambour battant, et n'admet point d'opposition à sa volonté ; aussi bien dans sa maison que dans son magasin, tout doit marcher à la baguette. .Pendant les heures où ses occupations le retiennent à son comptoir, il alisorbe des quantités invraisemblaljles de thé, un thé pâle et tiède, dont il a fait son breuvage favori ; mais les affaires un peu importantes ne se traitent pas au bureau, c'est au traktir, toujours en face de la minuscule théière et du grand pot d'eau bouillante, fréquemment vidé et rempli à nouveau, qu'elles se discutent et se concluent.

Voyez-les, tous ces gros kouptzy (marchands), barbus, ventrus, suant à. grosses gouttes, assis dans l;i salh' basse et enfumée d'un trakiir de

second ordre, tenant élevée, entre les doigts largement écartés de la main gauche, la soucoupe sur laquelle ils ont versé un peu de thé contenu dans la tasse, soufflant dessus, puis après avoir mordu dans un morceau de sucre que la main droite tend aux lèvres lippues, laissant couler dans le gosier la chaude boisson. Les paroles tombent rares et toutes les affirmations sont soutenues par des « léie bogou » (par Dieu, en vérité!) retentissants et souvent accompagnés d'un large signe de croix. Toute la retorse diplomatie orientale, avec ses réticences, ses h3"perboles et ses menteries, entre en jeu. Souvent une seule séance, si longue soit-elle, ne suffit pas à vider la question; on la répète le lendemain, en reprenant l'interminable discussion ; le lime is money des Anglais n'est pas ici de circonstance.

L'affaire enfin bâclée, il s'agit de l'arroser dignement. Le modeste trakiir, hospitalier aux négociations préliminaires, ne présente pas les ressources qu'exige une fête qui se respecte ; c'est un restaurant de nuit (si possible, hors delà ville, pour ajouter aux autres plaisirs celui de la troïka) qui réunira les amis. Là, au moins, au milieu des chœurs de Tziganes ou de Suédoises, dans un cabinet particulier, on pourra lâcher tes rênes à toutes les fougues de son tempérament ; on y aura également toute facilité de varier les distractions: faire danser les filles sur la table, briser la vaisselle contre les murs, enduire de moutarde les faces

congestionnées des pochards endormis, vider les bouteilles de Champagne dans le coffre des pianos à queue et graver en souvenir de ces exploits, son prénom sur le miroir avec le gros diamant de la bague qu'on porte à l'index. Enfin quoi ! s'amuser et faire une de ces bombes dont la tète alourdie garde la mémoire pendant quelques jours.

La science et les arts sont le moindre souci des marchands de cette catégorie, d'autres joies les sollicitent. Assis à la porte de leurs boutiques, ils s'offrent le spectacle d'un pugilat, au prix de quelques sous qu'ils promettent à deux mendiants rachitiques, st se gaudisscnt à la vue des horions qui pleuvent et du sang qui coule ; ou bien ils obligent un crève-la-faim quelconque à s'administrer de l'eau-de-vie jusqu'à ce qu'il tombe comme une masse morte dans le ruisseau et si les chiens d'alentour ont la plaisante idée de prendre cette loque humaine pour une borne, l'allégresse atteint son apogée. D'autres, plus affinés, s'intéressent aux chevaux et patronnent les courses de trotteurs ; ceux-ci émaillent leur conversation de termes sportifs et d'argot d'écurie et, ayant l'occasion de se rencontrer sur le turf avec les membres de la noblesse, se considèrent comme infiniment supérieurs au reste de leurs confrères.

S'ils se permettent d'être généreux de temps en temps, c'est presque toujours pour le plus grand bien de l'Eglise ; c'est parmi eux, en effet, que le clergé cherche le riche donateur qui fera redorer

le clocher ou Vikonosiass, rcbadigeonner les murs ou qui offrira de nouveaux vêtements sacerdotaux. On a bien ses quelques petits péchés sur la conscience, et quand ils s'accumulent, on serait mal en point pour lésiner avec le Seigneur.

S'il est bon de se mettre bien avec l'Eternel et de se garantir une vie future dans des conditions confortables, il n'est pas mauvais non plus pour s'assurer la meilleure existence terrestre de s'attirer la bienveillance des puissants d'ici-bas. Aussi M. le gouverneur et madame son épouse, saventils, quand ils ont des billets de tombola ou de spectacle à placer ou des listes de souscription à faire circuler au profit d'une œuvre qu'ils patronnent, à qui s'adresser. La police et ses agents de tous grades n'ignorent pas non plus les libéralités de ces braves kouptzy ; les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et l'amitié est une bien belle chose! N'a-t-on pas toujours, des deux côtés, des services à se rendre ? Les émoluments des uns sont si ridiculement modestes, que, sans les attentions bienveillantes des autres, on ne parviendrait pas à équilibrer son budget ; et, d'autre part, dans le commerce surtout, n'est-il pas mainte occasion où un œil bénévolement fermé vous évite plus d'un petit désagrément ?

En général, il faut le reconnaître, ces marchands de la vieille école sont la perle des administrés, les vaches laitières rêvées, toujours prêtes à se

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laisser traire. Et puis, on n'a pas besoin de se gêner avec eux ou de mettre des gants pour leur parler; leur refrain éternel est le: aSlouchaernse, vache prévoskhoditelslvo. ■»> (Nous écoutons (dans le sens d'obéissons) votre Excellence !) Si l'on n'avait affaire qu'à des gens de cet acabit, que gouverner serait une chose facile et agréable î

Dans la vie publique, il n'y a guère que les questions municipales qui leur tiennent à cœur, car il y va de leur argent ; aussi forment-ils un parti très uni et très discipliné et parviennent-ils souvent à s'emparer de la majorité dans les conseils municipaux. La traditionnelle assiette au beurre exerce sur eux une attraction d'autant plus grande qu'à l'époque antérieure aux réformes, ils en étaient les détenteurs, pour ainsi dire inamovibles ; et il est dur, après un temps de possession indiscutée et de domination al)Solue, do -voir des avocats de quatre sous ou des médecins de pacotille s'ingérer dans vos affaires, uniquement parce qu'ils ont pignon sur rue.

Dans beaucoup de conseils municipaux, ils font l'effet d'un mur que rien ne peut ébranler et contre lequel viennent se briser tous les tentatives rénovatrices et tous les désirs de réforme. Confits dans leur suffisance, ils échappent à toute influence de l'atmosphère ambiante et se perpétuent ])r(^lifiquemont dans une progéniture obstinément jiltacliée aux idées paternelles.

Enfin comme dernière catégorie de la classe des

marchands, nous avons les négociants vieuxcroyants. C'est une caste spéciale, avec ses us et coutumes particuliers et avec des traditions pieusement transmises de génération en génération.

Ce que j'ai dit de la rigidité des mœurs et de la proverbiale probité des vieux-croyants paysans s'applique également à leurs co-religionnaires commerçants. C'est dans ce milieu que vous voyez des fortunes, parfois colossales, dues, non à des spéculations douteuses, à des faillites frauduleuses et à toutes les fourberies du négoce, mais uniquement à l'économie, à l'énergie intelligente et à l'honnêteté. La parole d'un de ces négociants vaut tout écrit et c'est presque une manie chez eux de se passer de toutes les formalités et d'éviter tous les actes sur papier timbré, regardés généralement comme indispensables à la conclusion de toute affaire importante.

La famille est patriarcale ; l'aïeul ou son héritier en est le chef incontesté, et, s'il est retiré des affaires, rien de marquant ne se fait sans son avis préalable. La mère n'est pas dans l'état d'abêtissement auquel elle est vouée au foyer du marchand orthodoxe. C'est même elle, parfois, qui, restée veuve, dirige l'entreprise commerciale. La discipline de la maison est dure, mais comme elle s'appuie sur la religion et que le sentiment religieux qu'on éprouve est sincère, les règles, si sévères qu'elles soient, paraissent moins pénibles.

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Ils sont d'une charité reconnue, mais leurs largesses ont aussi le caractère archaïque, propre à toutes leurs actions, et qui en diminuent parfois la valeur. Chez eux, point d'ostentation dans labienïaisance, le mystère plutôt, mais les formes adoptées par leur philanthropie manquent souvent d'efficacité pratique et ne s'adaptent pas aux exigences du siècle. Ils font la charité avec la régularité méthodique du devoir imposé ; ils la font parce que la religion l'ordonne et non parce que le cœur le demande.

Ils forment un milieu rigoureusement fermé, ne se marient qu'entre eux, n'admettent dans leur intérieur des personnes ne partageant pas leur.si croyances que lorsque leurs affaires commerciales ou privées les y obligent, et ne fréquentent jamais ni théâtres, ni lieux de plaisirs. Dès qu'un des leurs s'écarte de ces règles de conduite, ils cessent de s'intéresser à lui et ne le considèrent plus que comme un étranger.

Ils ne se mêlent pas à la vie politique et commerciale, mais ceci tient moins à une indifférence envers la chose publique qu'aux restrictions légales auxquelles ils ont été soumis pendant de longues années. Toute leur attention et toute leur activité étaient portées sur la défense de leur foi et, pour eux, toutes les autres questions disparaissaient devant celle-ci.

Le jour où la tolérance religieuse ne sera plus i-n lUissio un vain mot et <jue h.'b i-eprésentants

des différentes sectes, greffées sur l'orthodoxie, prendront part ouvertement à la lutte des partis, la balance politique oscillera notablement et bien malin serait celui qui saurait prédire, dès à présent, dans quel sens !

Prenez un peu du sans-gêne gouailleur de l'employé français, beaucoup du formalisme pédant de l'allemand, un grain de l'impatiente, obséquiosité du fonctionnaire autrichien, toute la servilité intéressée du turc; ajoutez-y, à pleines mains, l'arrogance, la morgue, la paresse et la cupidité communes aux bureaucrates de tous les pays, et vous obtiendrez un mélange qui vous donnera une idée à peu près exacte de la mentalité du Ichinovnik[i).

(1) Tchlnovnik (du mot tcliine, le rang, le grade). Les grades dans le service civil ont été institués par la loi, dite « la table des rangs », promulguée, en 1792, par Pierre le Grand. Ce souverain y avait vu un moyen d'attirer les fils des grandes familles et de Jes faire entrer au service de l'État. Ces grades étaient au nombre de quatorze et s'élevaient de celui de « registrateur de collège », le plus infime,

Depuis le jour, où le système du tchine bien ancré dans le pays, a ouvert, pour la première fois, une nouvelle voie aux ambitions et aux appétits les plus divers, jusqu'à l'heure présente, où, déchu, aux yeux d'un grand nombre, de son ancien prestige, il garde pourtant sa vitalité entière, la bureaucratie russe a été la plaie de l'empire, plaie gangrenée, répandant autour d'elle la contagion et la pourriture.

Sans remonter plus loin que le siècle passé, il est facile de trouver la preuve, en consultant les mémoires et les œuvres littéraires de l'époque, que cette assertion n'a rien d'exagéré. Pour que l'empereur Nicolas I", peu tendre envers la critique et impitoyable envers la satire, ait, de lui-même, contre l'avis de sa vigilante censure, autorisé la représentation au théâtre impérial de l'immortelle comédie de Gogol, le Bévizor, il fallait bien qu'il

jusqu'à celui de chancelier ou conseiller privé actuel de 1" classe. Du temps encore de Nicolas I", la possession d'un tchine, pour tout individu non noble de naissance, avait une certaine importance, car le Ichine donnait droit au port de la cocarde et la cocarde sur la casquette d'uniforme était une garantie relative d'inviolabilité, vis-à-vis des velléités agressives et des poings trop brutaux des personnages de haut rang. C'est ainsi, quand fut organisé pour la première fois le service postal pour voyageurs, que le premier tchine fut octroyé aux inspecteurs des maisons de relais, pour les soustraire, autant que possible, aux violences des mécontents. Actuellement le tchine a presque tout perdu de sa signification première et n'a plus de valeur que pour les bureaucrates.

reconnût qu'il y avait effectivement quelque chose de pourri dans l'Etat.

Concussions, dilapidations, péculats et exactions étaient à l'ordre du jour et pour ainsi dire réglementés par une entente tacite entre supérieurs et inférieurs. Le pot- de- vin avait atteint des proportions qui eussent étonné jusqu'aux Romains de la décadence, pourtant experts en la matière. Le bakchiz, consacré par l'usage, était, sinon officiellement, du moins officieusement reconnu ; il était tarifé suivant l'importance de l'affaire à traiter, la position de celui qui le percevait et la fortune de celui qui l'offrait. Dans les circonstances exceptionnelles le marchandage était ndmis et les pourparlers préliminaires occupaient des mois et quelquefois des années entières. L'habitude avait si profondément pénétré dans les mœurs qu'on ne connaissait plus ni gêne ni fausse honte. -Quand il s'agissait d'une menue affaire, ne comportant aucun aléa, soit un renseignement officiel à obtenir, une signature à faire légaliser, un document à retirer, ou quelque autre chose de ce genre et qu'on n'avait recours qu'à un employé subalterne, l'assignat (1) jaune ou vert se passait simplement de la main à la main, comme chose due et Ton n'en parlait plus. Etait-ce quelque chose de plus important et suscitant quelques difficultés que l'on' avait à traiter, le fonctionnaire auquel on devait s'adres-

(1) L'assignat jaune vaut un rouble ol le vert, troif? roubles.

ser était nécessairement d'un rang plus élevé et l'offrande à lui donner en proportion avec son grade ; en ces cas-là, il était, non de rigueur, mais de bon ton de la transmettre sous le couvert d'une enveloppe; le bureaucrate intéressé se chargeait, du reste, de démontrer illico que cette dernière n'était qu'un objet purement protocolaire, en l'ouvrant pour dûment constater le contenu. Enfin, était-il question d'une de ces grosses entreprises, fournitures, etc., où les sommes en jeu se chiffrent par centaines de mille ou même par millions, ici, apparaissaient les intermédiaires et toutes les négociations préalables se traitaient par leur entremise aussi bien que passaient par leurs mains les sommes à débourser. Ces commissionnaires exerçaient leur métier le plus ouvertement du monde ; ils étaient gens connus et bien situés, prélevant un courtage décent sur toutes les opérations qu'ils facilitaient et trouvant toujours, dans les ressources de leur art, le moyen de bâcler toute affaire, si compliquée qu'elle fût, à l'agrément des deux parties.

Tout ceci se passait, non avant-hier, mais hier encore et peut-être n'y a-t-il rien de changé aujourd'hui. Nous trouverions certainement en France plus d'un grand établissement financier ou industriel qui pourrait, s'il le voulait bien, nous raconter là-dessus plus d'une anecdote intéressante et nous édifier pleinement, en nous ouvrant les livres de sa comptabilité secrète; les gens, les plus indifférents en matièi'e d'honneur, ne laisseraient pas

que de se montrer stupéfaits devant les noms qu'ils y rencontreraient. Et plus d'un Français naïvement honnête, après avoir serré avec le respect obligatoire, la main d'un de ces grands personnages du pays allié, s'empresserait d'aller se laver, s'il apprenait à quelles louches manigances se livre ce Russe de haut vol.

Et pouvait-il en être autrement dans une bureaucratie, où, à quelques unités près, on considérait comme le comble de l'intégrité de ne rien prendre par soi-même et de fermer les yeux sur les agissements des autres ?

Il faut reconnaître cependant que cet état de choses est, sinon excusable, du moins dans tous les cas se rapportant aux fonctionnaires subalternes, jusqu'à un certain point explicable par la modicité ridicule de leurs appointements. Il existe encore aujourd'hui telles institutions où le chiffre des petits émoluments n'a pas changé depuis la fin du dix-huitième siècle. Nombre de ichinovniki n'émargent encore à l'heure actuelle, au budget, que pour des traitements mensuels de huit à quinze roubles, soit environ vingt-cinq à quarante francs. Comment vivre et entretenir sa famille — car le Russe en a toujours — avec une somme pareille? N'y a-t-il pas là une incitation directe à se créer d'autres ressources, fussent-elles répréhensibles «* Est-il exagéré de dire que dans les cas de cette espèce, la complicité, intentionnelle ou non, du Gouvernement est évidente .^ Je veux bien admettre, à

l'égard de quelques-uns des gouvernants que cette complicité n'ait pas été consciente, mais alors il faut voir dans leur conduite une ignorance aussi coupable qu'incompréhensible, ou bien un aveu d'impuissance pénible à accepter.

Quelques poursuites sensationnelles intentées dans ces tout derniers temps contre certains intendants militaires, ingénieurs des lignes de l'Etat et autres sembleraient indiquer qu'un nouveau système se fait jour dans ces questions. Cet esprit de réformes durera-t-il ou ira-t-il sombrer, comme ce fut tant de fois le cas, dans les bas-fonds de la routine ou du découragement qui s'est emparé de la nation? Seul, l'avenir pourra répondre à cette question. Toutefois ces derniers procès, dont quelques-uns même ne sont pas encore clos, ont étalé au grand jour nombre de faits connus par tout le monde, mais dont personne n'osait parler publiquement. Le désordre chaotique qui règne dans certaines grandes administrations de l'État y a été révélé avec une richesse de détails des plus caractéristiques et la vénalité des fonctionnaires y a reçu pleine confirmation.

Les Ichinovniki ne se trouvant pas tous en contact direct avec le public et n'ayant à lui rendre aucun de ces services qui peuvent donner lieu à un remerciement monnayé, on en peut compter parmi eux un assez grand nombre qui, n'ayant jamais été soumis à la tentation, n'ont pu y succomber. Ces « purs» qui ne sauraient être accusés

2(iG L AME RUSSE

de concussion n'en sont pas moins doués d'une mentalité tout à fait spéciale qui fait d'eux un monde complètement à part, vivant exclusivement dans le calcul des contingences de leurs bureaux respectifs et en dehors des aspirations de leurs concitoyens.

Les petits qui n'ont pas de diplômes universitaires et ne se recommandent d'aucune haute protection (1) doivent renoncer à tout espoir d'avan-

(1) Ce que peut la protection en ce pays de favoritisme est parfois inconcevable ; les mérites personnels de l'individu sont de faibles titres. Pour avancer, il suffit, en dehors de ce qui se rapporte au service, plaire à son chef, ou même à la femme de celui-ci. Un exemple entre mille : un jeune homme, que sa paresse et son manque d'aptitudes avaient fait renvoyer de tous les établissements scolaires, parvient tant bien que mal à passer d'abord ses examens de volontariat et ensuite, son année de service militaire accomplie, ceux d'officier. Il entre comme sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie. S'il est incapable d'écrire une page sans faire au moins une faute à chaque ligne, il est, en revanche, danseur émérite, et si son intelligence est loin d'être brillante, son physique n'est point dénué d'agrément. La femme du colonel commandant le régiment le distingue, elle en fait son sigisbée ; le colonel est promu général de brigade et notre Vestris devient aussitôt son aide de camp; le général est nommé gouverneur dune province importante, son aide de camp le suit, détaché en mis.'^ion spéciale el l'on profile de son passage au service civil pour le faire avancer de deux grades. 11 est le bras droit de la générale dans toutes les œuvres de bienfaisance qu'elle dirige. En même temps, il rend à son supérieur qui est un grand Céladon de ces petits services délicats que l'on ne veut devoir qu'jli un ami ; il occupe plusieurs places importantes dans l'admiiiislratioii et finit par être nommé vice-gouverneur, c'cst-A-dire par être le second personnage de la pro-

cément. Ils passent leur vie à tirer le diable par la queue et trouvent une maigre compensation à leurs perpétuelles tribulations dans la A'^anité (où celle-ci va-t-elle se nicher!) d'arborer la cocarde qu'ils ont le droit de porter, se complaisant ainsi à rappeler à la Aàle multitude, dépourvue de tout tchine, leur supériorité. Le cabaret et la wodka leur offrent également de précieuses consolations, et ils gagnent à rédiger pétitions et documents pour les clients rencontrés au îrakiir, de quoi grossir un tant soit peu leur maigre budget. Les pensions de retraite étant dérisoirement insignifiantes, leur ambition est de finir leurs jours dans des bureaux, ce qui leur est relativement facile, la limite d'âge n'existant pas. Pour rester en place il s'agit de ne pas trop se faire remarquer par un zèle excessif, et d'être en toute occasion l'instrument maniable et passif qui exécute sans se donner la peine de comprendre. J'en ai connu de ces

vince. Bref, son chef qui a su se distinguer pendant les troubles agraires est appelé à une des premières fonctions de l'empire. Il ne délaisse pas pour cela le protégé de son épouse et lui fait attribuer un poste des plus élevés qui ne va pas sans grandes responsabilités. Ici, l'incapacité complète du joli cœur éclate d'une manière trop évidente, et l'on est obligé de le remplacer ; mais il n'y perd rien, au contraire, car on le nomme sénateur et aujourd'hui il étale les l)roderies d'or de son bel uniforme rouge à tous les bals de la Cour et peut se dire, en s'adrairant dans les glaces, que de souples jarrets valent mieux qu'un cerveau solide. Il n'écrit pas mieux, mais en revanche, il baragouine aujourd'hui le français.

scribes-vétérans auxquels, par plaisanterie, on faisait recopier une dizaine de fois le même texte, sans qu'ils s'en aperçussent et sans qu'ils en retinssent un mot ; c'étaient les mieux cotés par leurs chefs. Ils sont ronds-de-cuir de naissance et de vocation et ne sauraient rien être en dehors de cela ; aussi, quoique leur nombre soit considérable, leur importance sociale est-elle nulle.

Les employés d'ordre moyen, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent prétendre aux premiers postes, mais qui briguent un grade supérieur dans la hiérarchie bureaucratique et dont l'unique rêve est le titre d'Excellence (1), sont les prototypes du tchinovnik. Pour eux, rien n'existe en dehors du tchine et du 20 de chaque mois (les émoluments en Russie courent non du l"'", mais du 20 du mois) Rivaux et ennemis entre eux, ils sont alliés et unis contre leurs adversaires communs, c'est-à-dire contre tout le reste de la société ; leur caste a une telle force qu'elle s'assimile immédiatement tout élément étranger qui s'y introduit ou le rejette par-dessus bord. Depuis le simple surnuméraire qui vient d'entrer au service, jusqu'au directeur de département, blanchi sous le harnais, chacun, dès qu'il a endossé son habit aux boutons de métal, cesse d'être l'homme ordinaire auquel vous avez

(1) Le titre d'Excellence est donné dans le civil aux conseillers d'Étal actuels (4« classe) et aux conseillers privés (3" classe). Les gradés des deux premières classes jouissent du préfixe de llaulc-Excellence.

serré la main une demi-heure auparavant et devient le représentant de l'administration avec un A énorme, le grand manitou aux formules d'oracle, le vase sacré dont la sonorité creuse en impose à la foule.

Le passant, le voyageur recommandé dont l'attention n'a guère le temps de se fixer, s'en tient aux apparences, et celles-ci sont d'autant plus trompeuses que jeter de la poudre aux yeux de l'étranger est un des premiers devoirs du métier. C'est ainsi que nous trouvons souvent dans les impressions de voyage des éloges décernés au libéralisme éclairé de tel ou tel haut fonctionnaire, des appréciations louangeuses sur les principes élevés d'un autre, et que nous voyons des gens dont la compétence et l'impartialité ne sont pas douteuses pour nous, revenir de Russie, charmés des opinions qu'ils ont entendu énoncer par des personnes occupant les premiers rangs dans la bureaucratie. Neuf fois sur dix, je serais tenté de leur crier : « Casse-cou ! ne vous fiez pas à des conversations que votre interlocuteur a enrichies de toutes les réserves de sa mémoire et où il a dépensé, sans compter toutes les cajoleries insinuantes dont déborde l'esprit slave. Tantôt il abondait dans votre sens et vous surprenait même par les arguments nouveaux dont il appuyait votre thèse ; tantôt irrésolu, défiant même, au début, il paraissait peu à peu se laisser convaincre par vos raisons et arrivait finalement à faire de votre théo-

rie la sienne. Observateur prudent et rendu sceptique par l'expérience, vous ne vous êtes pas laissé aller à la première impression ; vous avez rouvert avec lui la discussion afin de pousser plus loin votre examen, et malgré cela, vous ne l'avez jamais pris au dépourvu. Avec votre logique d'Occidental vous vous êtes dit alors : « Non, le désir de plaire, poussé même à l'extrême ne peut l'amener à défendre ainsi des principes qui ne sont pas les siens ; il est admissible que par un sentiment de politesse exagéré, il se donne l'air d'être de votre avis, mais dans une conversation prolongée et renouvelée, il est impossible que son opinion personnelle ne finisse pas par se trahir, par un geste ou par un mot. »

Eh bien, vous vous trompez ! Depuis qu'il est devenu un Etat dans l'Etat, le tchinovnik a toujours eu un double visage comme Janus, sévère et hautain du côté de l'administré et de l'inférieur, prévenant et approbateur du coté du supérieur et de l'étranger. Comme il sait que, rentré dans votre pays et hors des griffes de la censure russe, vous pourrez parler et écrire librement, il tient à ce que, si l'envie de parler de lui vous vient, vous ne puissiez en dire que du bien ; c'est pour cela qu'il s'applique à vous jeter un voile sur les j^eux ; il le fait d'ailleurs par devoir, l'honneur de la bureaucratie étant en jeu.

Mais à peine, h) dernier serrement de main échangé, avez-vous franchi le seuil de son bui-eau, que vous pourriez le voir, si vous jouissiez du don

LA liUREAUCRATIE 271

(ie double vuo, poser le masque et l'entendre dire, en liant aux larmes à un collègue qui partage son hilarité : « Oh ! que j'ai bien fait marcher ce petit étranger ! il n'y a vu que du feu ! »

C'est dans les visites officielles et officieuses qu'il est devenu de mode en ces dernières années d'échanger entre représentants de parlements, de municipalités, de corpoi-titions scientifiques et autres, que se manifeste lu mieux ce talent de simulation du Russe, en général, et du tchinovnik, en particulier. Connaissant à fond ces fonctionnaires qui pilotent les hôtes étrangers à travers la capitale et qui banquettent chaque jour à leurs côtés, et ayant eu plus d'une occasion d'apprécier le des potisme et l'étroitesse de leur esprit routinier, quel dégoût et quel mépris ne devrait pas éprouver l'habitant du pays, à les entendre, en ces circonstances, employer un langage et exprimer des idées qu'ils ont passé leur vie à poursuivre et à honnir ; mais trop habitué à cet état do choses, il se contente de sourire, en haussant les épaules. Il en a vu tant d'autres !

Il ne faudrait pas croire cependant que le tchinovnik n'est qu'un réactionnaire ; il ne l'est pas plus que libéral, il n'est rien du tout, si ce n'est la girouette que fait tourner le vent qui souffle d'en haut, le caméléon qui prend la couleur des objets environnants, le miroir qui réfléchit la physionomie de son propriétaire ou de tout autre qui le remplace devant lui. Comme le valet d'Harpa-

gon, il porte avec aisance toute livrée qu'on lui fait endosser et, grâce à un talent aussi souple que varié, joue tous ses rôles au naturel.

Ces quelques dernières années, où le pouvoir en Russie a souvent changé de main et où ceux à qui se trouvait confiée la direction des affaires étaient présumés appartenir à une nuance politique différente de celle de leurs prédécesseurs, ont permis de se rendre exactement compte de cette absence complète d'opinions personnelles et de principes chez les fonctionnaires de tout grade. Les fluctuations dans leur manière d'être et de parler ont été si brusques et si fréquentes qu'on ne peut les expliquer que par un désir exagéré de deviner et de remplir à l'avance les intentions de l'autorité supérieure. Plus d'un, parmi la demi-douzaine de premiers ministres que ce temps a vu naître, s'est rappelé certainement plus d'une fois le- « surtout pas trop de zèle » de Talleyrand et a dû maudire le trop fanatique empressement de ses subordonnés.

Innombrables sont les tchinovniki qui, lors du réveil du sentiment de liberté dans la conscience russe, ont assisté aux banquets et meetings politiques qui foisonnaient pendant cette courte période. Dans la prévision que le Gouvernement allait lâcher les rênes, ils se prodiguaient en discours et en traits d'un libéralisme à tous crins. Plus tard, quand commença l'ère des répressions, et qu'ils s'aperçurent que leurs présomptions étaient mal

fondées, ils rengainèrent au plus vite leur drapeau flamboyant et s'ornèrent la poitrine des insignes des « véritables Russes (1) » ; puis, quand ils jugèrent que les idées très modérément libérales étaient en faveur en haut lieu, ils se rapprochèrent des « octobristes » , pour réendosser immédiatement après leur casaque réactionnaire et pour se montrer enfin sous les couleurs favorites delà chrysalide nouvelle, en affichant un nationalisme outrancier.

Au-dessus de ces fonctionnaires de la classe moyenne sont les grands, les arrivés, ministres et adjoints, généraux, gouverneurs, membres nommés du Conseil de l'Empire, charges de cour, etc.. Ceux-ci offrent certainement à l'observateur un plus haut intérêt ; grâce à la sécurité relative que leur donne la situation acquise, ils peuvent, en effet, se permettre et se permettent parfois de laisser deviner leur personnalité. N'ayant plus un chef immédiat auquel ils soient tenus d'emboîter le pas, ils osent (oh ! toujours dans les limites les plus raisonnables) aborder des voies plus ou moins indépendantes. S'ils trouvent des compagnons pour les y suivre, le jeu des coteries commence et, le pouvoir en étant l'enjeu, devient aussi passionné que passionnant.

A ce degré de la hiérarchie que domine seul le souverain et où toutes les chances de réussite ne

(1) Société fondée par les partisans de l'autocratie et du régime le plus absolu.

dépendent que de la volonté du tsar, toute l'attention est fixée sur lui. Malheureusement pour eux, ce dispensateur de tout succès, cloîtré dans sa tour d'ivoire, s'offre rarement à leurs regards ; il ne connaît que ceux d'entre eux qui, par leurs fonctions, ont accès auprès de lui, et ceux, en plus petit nombre encore, qui forment son cercle intime. Solliciter une audience est un moyen auquel on ne se risque guère que dans les cas extrêmes et encore, si elle est accordée, faut-il pour qu'elle porte fruit que d'habiles intermédiaires l'aient dûment préparée. La plus haute stratégie est donc nécessaire à quiconque prétend faire mouvoir des pions sur cet échiquier dont une grande partie reste cachée. Et c'est ainsi que ces gens, arrivés au sommet du pouvoir, n'emploient leurs facultés et leur influence qu'à la recherche de combinaisons savantes, susceptibles de leur assurer le gain de la partie qu'ils poursui^^ent et qui n'a rien à voir avec l'intérêt du pays.

Tous les moyens sont bons, l'important est de réussir. Que la barque sur laquelle je vogue périsse, s'il le faut, avec son équipage, mais que je touche au port! Telle est la devise courante. Celui-ci, pour acquérir une satisfaction personnelle, courra, d'un cœur léger, les risques d'un cataclysme général. C'est le règne de l'égoïsmfe poussé à ses suprêmes limites.

L'antipatriotisme qui se manifeste dans les hautes sphères est aussi absolu et aussi criminel

que celui qui grouille dans les bas-fonds de la société et l'un et l'autre, dans une œuvre commune, se tendent la main à travers l'espace qui semble les séparer.

Une des preuves les plus palpables de l'état général de décomposition dans lequel se trouve la bureaucratie est l'infinitésimale quantité d'hommes d'État qu'elle produit ; on voit sortir de ses rangs d'excellents commis (1), des fonctionnaires zélés, voire même des administrateurs consciencieux, mais on y chercherait en vain le ministre aux larges vues, aux idées de gouvernement. Les dirigeants exceptionnels que l'histoire russe nous a montrés, tels, par exemple, Speransky, Cancrine, Milioutine, sont venus de dehors et n'ont pas suivi la filière des bureaux. Le tchinovnik, à quelque degré de l'échelle hiérarchique qu'il se trouve, reste toujours tchinovnik et les différents aspects sous lesquels il semble se présenter à nos yeux ne sont qu'un effet de sa nature caméléonesque.

La Russie a dans sa bureaucratie actuelle la gangrène qui la ronge.

(1) La meilleure démonstration des aptitudes variées de ces commis et de l'élasticité de leur esprit a été fournie, à l'époque des grandes réformes de l'empereur Alexandre II : la plupart de ces réformes ont été élaborées sous la direction de fonctionnaires de l'ancien régime qui ne cachaient pas le peu de sympathie que leur inspiraient les tendances nouvelles, mais qui néanmoins, en employés fidèles, se conformaient aux ordres reçus et faisaient abstraction des soidisant principes de toute leur vie.

LE RUSSE A l'étranger

Lorsqu'une personne s'éloigne de son milieu accoutumé pour s'introduire dans un autre qui n'a aucune similitude avec le sien, elle se trouve, jusqu'à ce qu'elle ait pris contact, toute désorientée. C'est surtout le cas lorsqu'elle a quitté "son pays pour aller à l'étranger où tout, mœurs, habitudes et langue, est différent. Elle se sent dans un certain état d'infériorité et en arrive, par excès de prudence ou de timidité, à commettre des impru' dences et k dévoiler des côtés de son caractère qu'elle voulait tenir cachés. C'est alors, grâce à son désarroi, qu'elle se prête mieux à l'étude de l'observateur.

Le Russe à l'étranger est d'autant plus dépaysé qu'il tient beaucoup à ne pas le paraître. Le Français, l'Anglais et généralement aussi l'Allemand, revendiquant leur nationalité partout et envers tous ;

le Russe, au contraire, a tendance à mettre son drapeau en poche et à arborer celui du pays où il se trouve. On dirait que, reconnaissant la justesse de « grattez le Russe, vous aure2! le Tartare », il ressente une certaine gêne et soit prêt à tout sacrifice pour bien prouver qu'il est de race occiden-' taie. Mais si celui qui a pris à tache de l'étudier tient compte de ce penchant à la simulation et sait discerner la véritable nature sous le maquillage plus ou moins habile, il aura dervant lui un champ d'observations d'autant plus riche et accessible que le voyageur slave se lie avec une facilité excessive.

Les innombrables Russes qui, chaque année^ font les démarches compliquées que nécessite l'obtention d'un passeport (coût : quarante francs), appartiennent à toutes les classes sociales et à toutes les contrées du vaste empire.

Dans ce flot de touristes qui, chaque printemps, envahissent les hôtels soit de Berlin, soit de Vienne, suivant la capitale choisie comme première étape, nous distinguerons vite, sans avoir besoin d'échanger avec eux la moindre parole, ceux qui franchissent la frontière pour la première fois des récidivistes du voyage. A maints signes extérieurs se trahira leur nationalité : les multiples colis-à-main de toute espèce, à commencer par les grands oreillers sur les taies blanches desquels s'étaient, brodées en rouge vif, des initiales gigantesques; les grandes galoches en caoutchouc,

portées en tout temps, et surtout l'éternelle cigarette à embouchure de carton qui ne quitte pas le coin des lèvres. Ce sont des compagnons plutôt encombrants. S'ils n'ont pas le sans-gêne britannique qui s'empare comme de droit des meilleures places en wagon et des meilleurs morceaux à table, ni le flegme dédaigneux qui semble ignorer tout ce qui l'entoure, leur familiarité sans façon n'en a pas moins ses inconvénients pour ceux que le sort a placés à leurs côtés. Si vous avez la politesse ou la faiblesse de vous intéresser à tout ce qu'ils vous diront, après une demi-heure de conversation vous n'ignorez plus rien d'eux, de leur famille, de leurs relations, de leurs goûts, du but de leur voyage ; vous savez que c'est Madame qui va soigner son cœur à Nauheim ou Monsieur qui veut laisser quelques kilos de graisse à Marienbad. Tout vous est raconté par le menu et aucun détail, si intime qu'il soit, ne vous est épargné; il y a un peu de tout dans le récit, de la vérité et de la fiction, de cette dernière surtout, car comment ne pas profiter de l'occasion pour enjoliveides faits dont vous ne pouvez guère contrôler l'exactitude. Et cette autobiographie terminée, votre nouvel ami insistera avec une curiosité aussi bonasse qu'obstinée pour avoir à son tour vos confjdences. Malgré la retenue marquée que vous mettez dans vos réponses, il vous faudra subir son inquisition jusqu'à ce qu'il ait épuisé la liste complète des questions qui lui trottent par la tête.

Après cet échange de bons procédés, votre amitié ou plutôt la sienne ne connaîtra plus de bornes; il vous appellera par votre prénom et vous tutoiera avec persistance; au premier arrêt du train, s'il y a un buffet, ou dans le wagonrestaurant, il ne vous lâchera pas avant que vous n'ayez sablé ensemble une bouteille de Champagne ou tout au moins trinqué en buvant un verre de fine. Il vous remettra sa carte, vous demandera la vôtre, jurera d'aller vous voir aussitôt qu'il le pourra, et vous fera jurer, sans grand risque, de lui rendre visite, si jamais les circonstances vous conduisent en Russie. Lorsque vous devrez vous séparer, gare à vous ! Le moment du départ est celui des accolades, et si son cœur impulsif s'est enflammé pour vous d'une amitié trop véhémente, vous risquez fort de sentir ses grosses moustaches se coller par trois fois sur vos joues et sur vos lèvres.

Ce type du voyageur, sorti pour la première fois de ses steppes natales, vous n'êtes guère exposé à le rencontrer en France, mais il pullule en Allemagne et en Autriche. Ceci s'explique par diverses raisons : les médecins russes connaissent peu les eaux thermales françaises et envoient tous leurs malades faire leur cure dans ces deux derniers pays. Quant aux industriels et commerçants qui voyagent pour leurs affaires, l'Allemagne les inonde de catalogues artistiques, d'offres de services les plus tentantes, se fait un devoir même

de correspondre avec eux eu russe, tandis que dans des cas, hélas ! trop nombreux, les maisons françaises auxquelles ils s'adressent ne se donnent pas la peine de répondre ou le font d'une manière si peu empressée que cela équivaut presque à une fin de non-recevoir. Il en résulte que les commerçants russes, traitant avec l'Allemagne, la visitent de préférence. Enfin si ces touristes se montrent si rarement sur les bords de la Seine, c'est (jue la première grande ville où ils s'arrêtent. Vienne ou Berlin, leur offre des attractions telles et des plaisirs si intenses qu'ils n'éprouvent nul besoin d'aller ailleurs en cliercher d'autres.

Dans ces capitales, ainsi que je viens de le dire, surtout dans la dernière, tout semble fait pour charmer ces voyageurs novices. L'architecture prétentieuse, aux ornements lourds et surchargés de dorures, leur apparaît comme le summum du bon goût et de la richesse et les monuments colossaux leur semblent des chefs-d'œuvre de l'art moderne. Puis les boutiques à prix unique où se trouvent toutes les imitations de « l'article de Paris » , les grands magasins avec leurs prix, si au-dessous de ceux qui existent en Russie, le bon marché fabuleux de tout ce qui se rapporte à l'habillement, tout cela est pour nos Russes de passage d'un attrait tellement irrésistible, qu'ils se persuadent facilement, les fournisseurs aidant, que nulle part ils ne trouveraient rien d'aussi avantageux et qu'ils faut s'en tenir au pays qui vous offre de si belles

choses pour si peu d'argent. Il en est même qui y reviennent souvent et ne vont jamais plus loin que leur ville de prédilection ; ils en adoptent si bien les modes qu'on finit par les prendre pour de vrais Prussiens ou Autrichiens, suivant qu'ils s'arrêtent à Berlin ou à Vienne.

Le Russe, habitué aux voyages, ayant déjà visité les principaux pays de l'Occident, ne possède déjà plus les signes distinctii's auxquels se reconnaît celui qui se trouve à l'étranger pour la première fois. Il s'est, quant à sa tenue, complètement européanisé et a même poussé si loin le souci de sa transformation que c'est cela qui nous le fait remarquer. S'il s'est enrôlé dans le bataillon conquérant de la jeunesse simili-dorée ou s'il a la prétention d'appartenir au monde élégant, ce n'est pas la mode d'aujourd'hui qu'il adopte, mais celle de demain ; avec le zèle ardent du néophyte, il voudra devancer la vogue et toute excentricité nouvelle trouvera en lui un lanceur convaincu. Si, au contraire, il se croit artiste, et élit pour compagnons les génies incompris de la butte sacrée ou les talents méconnus qui foisonnent sur la rive gauche de la Seine, il voudra également qu'on s'en aperçoive au premier coup d'œil, et vous le rencontrerez coiffé d'un chapeau mou, à rendre jaloux le rapin le plus difficile, et étalant à son cou une lavallière démesurément ample, à faire loucher tous les petits modèles de Montmartre et du quartier Montparnasse ; et, sous tous

ces travestissements, il ne perdra rien de ses habitudes de jactance et de hâblerie. Si dans un bar renommé ou dans un restaurant de nuit, vous voyez un homme, portant beau, pérorant d'une voix claironnante, affichant une familiarité débordante et tâchant d'accaparer l'attention générale, observez-le. Si son accent ne le trahit pas tout de suite, immanquablement tôt ou tard une note chantante de son parler fluent et quelques mots d'argot, employés à contresens, réveilleront vos soupçons et quand vous l'aurez entendu s'épancher à cœur ouvert, racontant au premier venu les choses les plus intimes, vous serez fixé et l'aurez reconnu. De même, lorsque vous visiterez une de ces nombreuses expositions qu'offre Paris à l'admiration hyperbolique des snobs de l'art et que vous tomberez en arrêt devant une œuvre d'une facture abracadabrante, où tous les procédés d'une école dite nouvelle, sont poussés à l'excès, si l'envie vous prend d'en connaître l'auteur, ouvrez votre catalogue et vous ne manquerez pas de tomber sur un nom en « off » ou en « ski ».

La vanité puérile de notre voyageur se manifeste sous toutes les formes. Le M. Ivanoff qui exerçait à Saint-Pétersbourg le métier de tailleur en même temps que celui, plus lucratif, de prêteur sur gages, sera devenu, quand vous le verrez, tenant banque ouverte au Casino d'une de nos plages mondaines, M. d'ivanoff et s'intitulera financier. D'autre part M. d'ivanitzki, le fils du grand

épicier de Moscou, qui n'a droit à la particule que depuis que son père est parvenu par des charités bien entendues à décrocher le tchine de conseiller d'Etat actuel — si, en passant la frontière, il n'a osé prendre le titre de prince — est comte, à coup sûr, et le laisse proclamer iirbi et orbi par tous les journaux dont la rubrique mondaine l'intéresse particulièrement.

Si sa fortune est à la hauteur de son ambition, vous trouverez en lui l'être le plus hospitalier et le plus secourable du monde. En outre, il convient de reconnaître que son goût pour l'ostentation et la réclame n'est pas toujours l'unique mobile de sa générosité; il est souvent charitable par nature et n'étaient sa faiblesse pour le faste et son désir immodéré d'être remarqué, il serait à tout prendre un excellent homme. Néanmoins dans tous les rapports qu'on peut avoir avec lui, il est sage de »e tenir constamment sur ses gardes et ceci pour de multiples raisons: d'abord sa conception orientale de l'honnêteté se différencie notablement de la nôtre (1). Contracter, par

(1) C'est ici que s'accuse nettement la dissemblance des mentalités de race à race. En France, un failli, même s'il a succombé honorablement et vaillamment sous le coup de mauvaises chances qu'il lui était impossible de vaincre, est un homme ruiné pour longtemps et qui se sent déchu dans l'opinion publique ; en Russie, au contraire, le commerçant, après une première faillite habilement truquée, est sur la voie de la fortune et, aussitôt son concordat obtenu, jouit de l'estime et de l'admiration de ses concitoyens. Plus d'un

exemple, des dettes dont on sait pertinemment ne pouvoir s'acquitter, lui parait chose des plus naturelles; déguerpir à la cloche de bois, laissant en plan créanciers et fournisseurs^ n'est à son point de vue qu'une excellente farce, n'ayant rien de répréhensible. D'un autre côté, vous serez surpris de la facilité avec laquelle il engage sa parole d'honneur et se lie par de solennels serments à tout propos et pour les causes les plus futiles. Est-ce une conséquence de son exubérance fanfaronne ou de soji ignorance de la valeur des mots? De l'une et de l'autre, je crois. Quoi qu'il en soit, je pense, et vous ferez bien de vous le tenir pour dit, que la plupart de ses promesses sont inscrites sur le saljle. N'oubliez pas non plus sa versatilité de sentiments, qui lui fera brûler aujourd'hui ce qu'il a adoré hier et passer, sans le moindre motif, par simple caprice et en une minute, de l'amitié la plus empressée à la pluâ dédaigneuse indifférence. Il est vrai que quelque temps après, vous pourrez le voir revenir à ses premières amours ou à ses anciens amis, comme si de rien n'était, et paraître tout étonné de la froideur qu'on lui témoigne.

A côté de ces personnages appartenant à la bohème dorée ou au monde pseudo-arti.stique, vous pouvez rencontrer sur votre chemin, mais,

millionnaire moscovite, dont les fils étonnent nos boulevards p.tr leur prodigalité princiére, no doit ses richesses qu'à une série de faillites supérieurement conduites.

certes, pas dans les mêmes endroits, des Paisses d'une mentalité tout autre, ayant quitté leur patrie pour des causes bien différentes et poursuivant pendant leur séjour à l'étranger des buts qui n'ont rien à voir avec la recherche d'amusements frivoles et de distractions faciles.

Voici d'abord la grande pléiade des travailleurs de la science, et ils sont nombreux ceux qui ne se contentent pas des connaissances acquises au pays natal et qui viennent compléter leur instruction dans les cliniques, les laboratoires, les musées et les bibliothèques de l'Occident ; et encore plus grand est le nombre de ceux auxquels les universités russes ont, pour des raisons diverses, fermé leurs portes et qui viennent chercher à l'étranger cette science que, marâtre envers ses propres enfants, la patrie leur refuse.

Ceux-ci, et on a le droit de le proclamer bien haut, sont des laborieux d'une rare ténacité. Sur ce point les savants et les professeurs de tous les pays sont d'accord, et se montrent aussi émerveillés de l'amour ardent de ces jeunes gens pour l'étude que de leur patience à vaincre toutes les difficultés que leur créent une connaissance imparfaite de la langue et les soucis constants de leur existence matérielle.

Sous ce dernier rapport, il est presque impos-

. sible de se figurer les privations auxquelles une

inébranlable volonté et une vaillance juvénile

peuvent se soumettre. Vous, jeunes étudiants fran-

çais, qui peinez également pour arriver à votre but, quelque dénués de ressources que vous puissiez être, vous ne pouvez vous faire une idée de la misère de vos condisciples russes. Pour gîtes, des taudis al'freux, sans air, sans lumière; pour nourriture, pendant des mois entiers un pain sec et de l'eau. L'hiver, pas de feu et si l'on veut se réchauffer, impossibilité d'aller au café, car le plus infime caboulot ne s'ouvre qu'au client qui peut consommer et payer sa dépense. L'éclairage coûte de même, aussi le cherche-t-on à la devanture d'une boutique, à la lumière tremblotante d'un bec de gaz.

Et puis, vous, vous êtes chez vous, entourés de cœurs à l'unisson des vôtres, de gens qui parlent votre langue et vous comprennent. Tandis qu'eux, loin des leurs, loin de tout ce qui leur est cher, au milieu d'une indifférence qui tourne "parfois à l'hostilité, incapables même s'ils le voulaient, de vous ouvrir leur âme, ils se trouA^ent perdus, délaissés et seuls dans la foule exubérante de l'immense cité.

Aussi, si vous les voyez farouches et méfiants comme la bête traquée, si vous les sentez froids pour ce qui vous passionne, si leurs aspirations et leur idéal vous paraissent si éloignés et si différents des vôtres, ne vous laissez pas aller à cette première impression et ne portez pas de jugement définitif. Ils sont jeunes comme vous et leurs âmes aussi généreuses que les vôtres, mais, hélas ! les

LE RUSSE A l'Étranger 287

privations continuelles et la lutte acharnée pour la vie, vieillissent avant l'âge et cèlent le pur cristal du rêve immatériel sous le voile glacé d'un scepticisme soupçonneux. Prenez-y garde et témoignez-leur un peu de cette camaraderie fraternelle dont ils ont tant besoin ; ne leur en veuillez pas surtout, s'ils se tiennent parfois à l'écart dans vos manifestations et s'ils ne vous suivent pas dans vos mouvements de protestation qu'ils approuvent la plupart du temps. S'ils résistent à la tentation de se joindre à vous, c'est que chaque heure enlevée au travail est pour eux, non seulement une heure perdue, mais une prolongation inévitable, et souvent au-dessus de leurs forces, d'une vie de dénùment et de misère.

Enfin, en dehors de cette catégorie de laborieux lutteurs, il y a celle des émigrés politiques qui se confond parfois avec elle, mais pas aussi souvent qu'on pourrait le croire. Ces derniers, ayant apporté avec eux leur jalousie et leur haine de partis, forment à l'étranger môme des clans distincts, établis d'après les nuances de leur cocarde, mais toutes ces petites coteries, programme politique à part, se ressemblent et n'offrent aucun caractère particulier.

A Paris, cette colonie a choisi pour quartiers généraux les XllP et XIV" arrondissements; les Russes peuplent des rues entières et y ont leurs restaurants, leurs bibliothèques et leurs lieux de réunion. Les étudiants, ayant passé la frontière

russe, munis de tous les passeports et visas nécessaires, peuvent quand bon leur semble réintégrer leur patrie et ne sont chez nous que des oiseaux de passage. Il n'en va pas de même pour les émigrés ; n'ayant qu'un très vague espoir de revoir un jour la Russie, ils cherchent à s'installer en France d'une manière stable, mais leur situation matérielle n'en est guère plus brillante ni mieux garantie ; tout au plus ont-ils l'avantage de pouvoir consacrer plus de temps à des occupations et à un travail rémunéré, s'ils parviennent à en obtenir.

La politique, quelle qu'elle soit, dès qu'elle passe de la théorie à l'action, engendre le politicien, cette plaie de l'état social, et a^^ve ce fléau de l'esprit humain qu'est le fanatisme. Le Russe, extrême en tout, est plus susceptible que quiconque de se laisser entraîner par elle ] jusqu'aux dernières limites de la passion et, pourquoi ne pas le dire, de l'incohérence. Dans ses moments d'exaltation fébrile, moments qui chez lui durent parfois toute la vie, il n'obéit qu'au démon qui le domine et sacrifie tout à l'idée qui le possède; il oublie qu'il n'est pas chez lui, il ne pense plus aux devoirs que l'hospitalité octroyée lui impose ; il lui faut la propagande à tout prix et l'assaut continu à l'ordre éta])li. Aussi les réfugié* russes ne sont-ils pas en odeur de sainteté, même dans les pays qui jouissent du régime le plus libéral. Il est vrai que pour quelques-uns d'entre eux le mot (f libéral » est synonyme de bourgeois et re-

présente ainsi ce qui leur est le plus odieux. Mais mettant même à part les anarchistes purs et les sans-patrie militants, il faut avouer que beaucoup — qui déploient un drapeau moins rouge — savent se rendre « indésirables » dans les pays qui leur offrent un asile.

En ce penchant désordonné pour l'action directe , en cette spontanéité souvent irréfléchie, avec laquelle ils vont se joindre à toute manifestation de révolte, il faut voir un des besoins innés et impérieux de leur mentalité. Cette ardeur à protester sans cesse, en toutes choses et en tous lieux n'est que le legs transmis par une génération opprimée à l'autre, que le gémissement involontaire d'une poitrine à laquelle l'air et l'espace ont toujours été avarement mesurés. C'est un cri qui peut sonner faux à nos oreilles, mais qui n'en reste pas moins une des expressions naturelles de Tâme d'un peuple.

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