COURAGE ET FATALISME
nés, ils expient leurs vaines tentatives dans les cachots, dans les bagnes sibériens, dans les lieux de déportation, au pays glacé de la mer Blanche, s'ils n'ont pas payé de leur vie l'insuccès de leur téméraire entreprise. Eh bien, dans toutes les enquêtes administratives, dans toutes les instructions judiciaires et dans tous les procès devant les tribunaux civils et militaires, entre tous les accusés et témoins, appartenant aux diverses classes de la société, qui y ont joué un rôle, martyrisés, tant au sens figuré que propre du mot, par les officiers de gendarmerie (1), affolés et brutalisés par le juge d'instruction, et terrorisés par les tribunaux, les paysans véritables ont été ceux qui se sont montrés les plus fermes et les plus stoïques. Parmi ceux d'entre eux qui se sont ralliés avec la foi ardente de leur pur enthousiasme au mot d'ordre libérateur, on ne trouverait ni traîtres, ni renégats. Je ne voudrais pas qu'on put me prêter l'inten-
(1) Le corps des gendarmes est chargé dans l'empire de la surveillance politique. C'est à ses officiers qu'incombent toutes les enquêtes, visites domiciliaires et arrestations préventives. Ils disposent, surtout en province, d'un pouvoir occulte qui dépasse de beaucoup celui de toutes les autorités locales. De toutes les polices secrètes existantes, c'est celle qui possède les attributions les plus étendues. L'assassinat du dernier président du Conseil des ministres, M. Stolypine, a apporté une preuve de plus de toute la puissance de cette institution, en démontrant le peu de cas qu'elle faisait des ordres directs du premier ministre qui était cependant, en sa qualité de ministre de l'Intérieur, le chef immédiat du corps des gendarmes.
tion d'ériger en héros tous les militants de la révolution, et j'ai le ferme dessein d'apporter dans toutes les questions qui font l'objet de la présente étude la plus stricte impartialité. ^lais quand un homme n'hésite pas à faire le sacrifice de sa liberté et de sa vie, pour la défense des principes qu'il croit être, à juste titre ou non, ceux de l'équité absolue, il mérite le respect de tous, même de ses adversaires. J'exclus toutefois de mon admiration ceux qui n'ont agi que par esprit de lucre ou par ambition, eussent-ils pour arriver à leur but bravé les périls les plus grands. Le paysan qui s'est laissé entraîner aux pires violences dans l'espérance d'arrondir son propre lopin de terre peut tout au plus prétendre à la pitié, à cause de son triste aveuglement, mais celui qui n'a obéi qu'à des bas sentiments de rancunes personnelles doit rester un objet d'horreur. Entre ceux qui sont guidés par des raisons de principes et ceux que la haine seule pousse et dirige, il y a un abîme. Ils peuvent être considérés pendant la lutte comme les soldats d'une même armée, mais quand sonne l'heure des responsabilités devant la justice ou devant l'histoire, les traits de leur caractère les séparent aussitôt et tandis que les uns se trouvent voués au mépris de la postérité, une gloire posthume est la consécration des autres.