SANS LA TROUBLER
Jésus « n'est point venu abolir la loi, mais y mettre la dernière perfection » (Matth. v, 17) : entendez qu'il n'a pas seulement réalisé les promesses et les figures de l'Ancien Testament, mais qu'il a aussi éclairé, sanctionné, consacré les lois naturelles de la conscience et de l'activité humaines. Tout Tordre de la nature est ainsi rattaché et subordonné à la Révélation chrétienne qui le répare et le complète : l'homme se dupe, quand il prétend suivre une voie parallèle à l'Évangile, sans le vouloir jamais rejoindre ; toutes ses voies désormais sont des voies qui marchent et le portent, comme des affluents, vers le grand fleuve de la Vie jailli sous les pas de Jésus. L'âme saine, si elle existe quelque part, ne saurait s'isoler en elle-même et se suf-
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CONCLUSION
fire : elle relève de Jésus. Ou plutôt, je ne l'ai point dissimulé au cours de cette étude, elle n'est saine véritablement que par lui : c'est la foi en Jésus qui lui donne d'aller jusqu'au bout des intuitions de l'entendement et des appétitions de la volonté.
Le Positivisme, cette religion intransigeante du 'phénomène et du fait, quand, par une singulière inconséquence, il n'a pas négligé complètement le plus saillant et le plus noble des faits humains qui est le fait religieux, l'a ramené purement et simplement au culte aveugle de l'Inconnaissable. Combien mieux l'Evangile, révélation surnaturelle, a-t-il su comprendre la nature ! Il est venu au-devant de la religiosité naturelle de l'homme pour la guider vers des cieux nouveaux, vers le Dieu inconnu ; il en a appelé à toutes ses aspirations confuses pour les éclairer et les combler. L'homme ne veut pas d'un temple sans fenêtres : le Christianisme a non seulement illuminé le temple de la nature, mais Ta prolongé en une abside merveilleuse, orientée vers la lumière incréée.
La science positiviste n'a pas plus tenu compte du fait de cette intervention surnaturelle, mais
CONCLUSION
harmonieuse et bienfaisante, qu'elle n'a tenu compte du fait de la religiosité naturelle. La divine provocation de Jésus aux instincts supérieurs de l'homme, l'objet transcendant qu'il leur a promis et fait entrevoir, le retentissement souverain, indiscontinu de sa voix dans l'histoire et dans la conscience, l'impossible éviction de ses droits sur l'âme individuelle et sur le corps social, les signes touchants, indéniables de son œuvre persévérante de grâce et de salut parmi les hommes, les admirables ressources d'adaptation que l'Église de Jésus trouve, sans sortir de son principe ni de son esprit initial, chaque fois que l'histoire se renouvelle, — tout cela devait être pourtant de quelque force à des yeux attentifs : car tout cela est inséparablement entré dans les faits, tout cela est l'^achèvement, ou l'explication, ou l'écueil de l'histoire. Sous tant de vicissitudes et malgré tant de discordances apparentes, l'esprit de Jésus est désormais la mesure et le rythme de la vie de l'humanité.
Mais faisons taire nos griefs, effaçons le vieil arriéré de la science expérimentale , puisque nous la voyons se changer, bien un peu malgré
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soi, en apologétique expérimentale, et les faits rendre finalement justice aux idées. Dans la préface au troisième volume de l'édition assainie de ses œuvres , un des plus fins traducteurs littéraires de la théorie expérimentale signale comme le meilleur argument pour un futur Génie du Christianisme, « Taccord de tous les analystes lucides des passions pour établir, en dépit des divergences métaphysiques ou esthétiques, précisément les mêmes lois de la sensibilité et de la volonté humaines que formulait la Révélation... Suivant une expression chère aux mathématiciens, étant donnée une série d'observations sur la vie humaine, tout dans ces observations s'est passé, comme si le christianisme était la vérité... » Il semblait que de la nouvelle conception scientifique des choses dût sortir une morale, une religion nouvelle : « il s'est trouvé à l'expérience que cette morale, cette religion n'étaient pas nouvelles. C'était la méthode pour les chercher qui était nouvelle... » (1).
(1) On ne saurait mieux marquer l'harmonie nouvelle, mais depuis longtemps prédite et nécessaire, de la Science et de la Tradition. A propos de cet hommage à l'Évangile, dont nous aimons la sincérité autant que nous en admi-
CONCLUSION
Tandis donc que le Positivisme, en ce qu'il a de systématique, vieillit, Tinfluence de Jésus- Christ demeure toujours, dans les intelligences et les volontés, vitale, rajeunissante. Nous savons quelles voix osent encore dire que le dogme et l'ascétisme chrétiens sont un joug malsain. Ce n'est plus là le préjugé de ceux qui pensent, Dieu en soit béni ! Ceux-ci comprennent que le renoncement ne retranche rien de la vie saine, et la résurrection cachée dans le sacrifice, selon l'adorable parole : a Celui qui fait bon marché de sa vie à cause de moi, la retrouve! » (Matth.
Mais ils ne comprennent pas toujours aussi bien ce que Jésus ajoute à la vie saine, et com-
rons ringéniosité, bien loin d'en rabaisser le prix, — on nous pardonnera de ne pas vouloir pourtant exagérer l'importance apologétique de la littérature d'analyse. Quand il serait vrai que tel ou tel roman représente un cas typique et un sûr élément d'observation, il ne se rattacherait encore à la science que par un lien assez lâche, et il demeure, en somme, une œuvre d'imagination. Le vrai profit que les croyants doivent retirer de ces livres, c'est l'émulation à travailler davantage, à mieux écrire. Les convertis, dont on parle généralement trop, n'ont fait que dire mieux que nous ce que nous disions depuis des siècles.
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ment il exalte l'âme sans la troubler. Une crainte leur reste parfois que l'Évangile ne soit un trop beau rêve pour le cadre mesquin où se meut l'homme, et la beauté transformée de l'âme croyante une sorte de morhidezza d'un genre supérieur. Jésus, loin d^être pour eux le troublefête des existences humaines, ne semble-t-il pas au contraire, incomparable passant de l'histoire, nous avoir légué des aspirations démesurées, des pensées trop fortes, un tourment d'impossible bonheur?
Je pourrais me contenter de répondre qu'il n'y a plus en ceci qu'une question de mots. Mais je me demande si ce ne sera point là l'objection de l'avenir, d'un avenir prochain pour la pensée humaine fatiguée. Après avoir accusé l'Évangile de tout'affaiblir, de tout obscurcir, de toutarrêter, ne va-t-on pas lui reprocher de produire dans l'âme et dans la vie une tension excessive, d'y introduire une lumière aveuglante, un air trop vif, d'y ouvrir des horizons de vertige?
Non, ce que Jésus ajoute à la vie saine, c'est
une étincelle de vie diwine,— ni plus, ni moins.
Et cette déification du chrétien par la grâce
de Jésus, dont il aut aller demander la notion à
CONCLUSION
saint Paul, — ce jour nouveau projeté par la foi surnaturelle dans notre imparfaite connaissance de Dieu, cette « charité du Christ » attirante et unitive, qui crée en l'homme un cœur nouveau, l'ampliation des mérites de nos œuvres morales, l'amicale et familière présence de Dieu en l'âme, et le ciel pour ainsi dire s'y mirant tout entier, ces éléments de la vie que Jésus inaugure en nous ne sont-ils point sous la garantie d'une discipline morale trop raisonnable, trop ferme, trop pure , pour n'aboutir qu'à flatter notre manie de communication avec l'Invisible et notre besoin d'apothéose?
Si Jésus ajoute quelque chose à la vie, ce n'est point une illusion, ni une agitation de plus. Et voilà son plus grand miracle! Car nul autre que Dieu ne peut toucher impunément à la vie saine, niveau difficile à atteindre, mais qu'il importe encore davantage de ne pas dépasser, ce Nul ne peut, a dit Jésus, ajouter une coudée à sa taille » ; l'âme non plus ne peut rien s'ajouter à elle-même, ni la raison, ni la volonté, ni le cœur ; leur développement ne s'effectue que dans la limite de leur capacité essentielle. Dieu seul peut reculer cette limite, abattre la barrière l'ame saine u
CONCLUSION
des imperfections du créé, faire germer dans une poignée d'humus terrestre la semence de réternel Paradis. Les illuminés, les panthéistes, tous les faux mystiques et même les Sages anciens n'ont tenté de dépasser la vie saine que pour décevoir, égarer, affoler Tâme : ils l'ont guindée à des hauteurs où elle n'arrivait que meurtrie pour retomber aussitôt dans le vide. Quelquefois ils se sont approprié des fragments de Révélation chrétienne, et les ont présentés comme des trouvailles de leur génie. De nos jours, n'a-t-on pas vu les pontifes de la religion naturelle promettre, dans les termes fidèlement transcrits de Bossuet, la Vision béatifique de Dieu aux adeptes de leur commode symbole (i)? Vains efforts pour naturaliser le surnaturel, et qui ou bien contrariaient la vie saine, ou n'y atteignaient même pas ! A Jésus reste le secret de dépasser la vie saine, d'exalter l'âme sans péril et de la diviniser.
Je ne dirai point comment la vie surnaturelle fleurit en Thomme, sous l'influence de la grâce
(1) En ce genre, la tentative la plus étonnante a été celle de Jules Simon.
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de Jésus, — comment chacune de ses puissances renvoie la lumière qu'elle en reçoit. D'ailleurs, c'est surtout du côté du Ciel que rayonne l'âme chrétienne : elle ne se distingue point par ces actions d'éclat auxquelles nous mesurons les grands hommes. Et cependant, si humble soit-elle, sa vie revêt une beauté, qui est aussi un rayonnement du côté de la terre, — et en laquelle les énergies naturelles perdent quelquefois peut-être de leur relief, non point par un amoindrissement de la vie saine, mais parce que la vie saine se fond dans l'autre et s'y transfigure. Tel un marbre de Michel-Ange dont les muscles tourmentés, énormes, seraient légèrement corrigés par quelque nouveau Praxitèle.
Dans la vie intellectuelle d'abord, l'Évangile a fait régner la clarté. Je ne conteste point que la clarté soit fille de la Grèce et de Rome et la plus belle marque de leur génie, mais elle pourrait bien être arrière-petite-fille de la Bible ; et, en tant que condition sérieuse et obligatoire de la
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vie de Tesprit, en tant que probité de la pensée, je dis qu'elle est née de TÉvangile. Il en a supérieurement sanctionné ce caractère ; partout où il pénètre, il en a créé le sens et le besoin ; loin de la méconnaître en ces grands génies de Tantiquité, c'est par elle qu'il rallie à soi leurs plus parfaites conceptions, comme des témoignages anticipés, des prophéties naturelles de sa vérité. Il est trop facile et superflu de montrer à quelles vertus essentiellement évangéliques la clarté correspond, et que les langues et les écoles philosophiques qui en ont gardé le privilège sont celles qui furent le plus directement régies ou le plus longuement imprégnées par les idées et la dialectique chrétiennes.
Ce besoin de clarté, entretenu en nous par resprit de l'Évangile, esta l'intelligence ce que rinstinct inné de l'honneur est au caractère, ce que l'air de grande race est à la personne physique, — un moyen ou un signe de vraie noblesse, — la preuve intime que l'intelligence est libre et purifiée, - bien plus, le remède atout malaise, à toute gêne au moment d'aborder Dieu
parla prière.
Soyez sur qu'un des plus précieux bienfaits
ït
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de la doctrine catholique, c'est d'obliger sans cesse rintelligence à tamiser ses notions, et la volonté à préciser, à fixer l'objet de ses sentiments. La petite goutte de lumière que Joubert voulait avoir au bout de sa plume, rien ne la distille comme le sens chrétien.
Une postérité peut-être pas très reculée fera justice des œuvres obscures, qui se produisent si nombreuses en notre temps ; elle mettra au jour les mobiles que nous y suspectons déjà, les impuissances qui s'y cachent : car ce défaut de clarté, qu'il soit l'effet d'une hostilité ou simplement d'un système, est un mensonge à la condition humaine, avant d'être une offense à la vérité philosophique ou divine, et ce qui ment à la condition humaine ne peut durer. Mais Jésus fait le jour dans la raison humaine : « Il est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » Et l'on peut remarquer aussi que l'Évangile est peut-être moins intraitable avec l'ignorance ou Terreur, nuit totale de l'âme, qu'il n'est incompatible avec les demi-lumières de la demi-science, parce que celle-ci inflige un outrage plus grand à la Vérité, en prenant les apparences menteuses de la clarté.
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tir.
Jésus apporte encore dans Tâme la variété. Sans doute, le moindre degré de vie intérieure, même en dehors de la Foi chrétienne, contient de la variété et de l'intérêt. « Les âmes, a-t-on écrit, ont toujours des besoins nouveaux en quelque chose... L'expérience des vérités morales varie ; comme la nature vivante ne se répète jamais absolument, et qu'il n'y a pas deux individus identiquement semblables, parce qu'aucun n'épuise le type de l'espèce, — ainsi l'esprit vivant cherche sans cesse de nouvelles formes à la vérité morale, parce qu'aucune ne vaut le modèle...» (Ollé-Laprune, De la Certitude morale, VL) Maison observe tout aussitôt que cette variété n'existe point dans l'ordre scientifique : (c Une formule scientifique peut se répéter indéfiniment, elle est arrêtée, elle est fixée » ; elle importe peu ou point à la vie de l'âme.
Au contraire, Jésus a fait de l'immuable dogme qu'il nous a révélé un principe de vie inépuisable, toujours nouveau, règle immédiate et pratique, objet d^expérience continuelle et variée. C'est un phare, inébranlablement fondé sur le roc, mais qui mêle sa lumière aux flots mouvants et changeants, qui l'envoie à toutes les
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îles, à tous les rivages. Rien de moins abstrait, rien de moins théorique, au sens exclusif de ces mots, que la Révélation de Jésus : si elle absorbe les vastes pensées d'un Thomas d'Aquin, elle tient dans un petit catéchisme d'enfant ; elle est l'insondable vie de Dieu même entr'ouverte à notre foi, et elle est le plan des plus modestes existences, ici-bas; elle peut alimenter toute une vie de contemplation, et elle tient tout entière dans un signe de croix. Pour les chrétiens, la morale à pratiquer, c'est le dogme à vivre; et c'est son inexplorable profondeur qui explique justement la richesse, la diversité des formes de vie intérieure et des types de sainteté.
Ainsi passée dans la vie, la vérité chrétienne élève la conscience humaine non pas seulement à ce degré de désintéressement où peuvent atteindre les philosophes, amour de la vérité absolue pour elle-même, sans égard à son retentissement dans les facultés sensibles, scrupule toujours en éveil du sens logique, remords des moindres ombres laissées dans l'esprit, parce qu'elles y préparent le sophisme : la Vérité chrétienne produit, en plus de cette conscience pour ainsi dire métaphysique, un degré suprême de droi-
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ture et de docilité à la lumière, qui s'appelle, dans la langue de nos maîtres, la vie de imre foi^ — habitude héroïque, mais non pas aveugle violence, qu'il faut avoir étudiée chez les Saints, à laquelle il faut avoir tenté de s'exercer, pour juger combien elle diffère d'un pieux fanatisme. Elle est le discernement très subtil des tendances envahissantes de l'imagination, des témérités et des engouements passagers delà raison, des impressions tour à tour excitantes et déprimantes des nerfs et des sens. Elle est la vue dominante et persistante du droit inviolable de Dieu, la grande idée jamais obscurcie de la supériorité nécessairement incompréhensible, parfois déroutante, de ses voies ; elle est la paix dans l'adoration de l'infaillible Providence, dans l'intelligent sacrifice de nos points de vue humains, si particuliers et si restreints, à l'universalité de la Raison divine. « Mes voies ne sont pas vos voies, ni mes pensées vos pensées, » dit le Seigneur (Is. lv, 8). L'intelligence croyante redit cet hommage qui doit, si l'on ose ainsi parler, parfaitement honorer le Ciel. Et tandis que la raison émancipée de l'Évangile finit par s'embarrasser dans ses propres pensées et douter
d'elle-même, et parfois préférer le faux par dépit et par ironie, sans y croire plus qu'au vrai, ce qui est proprement la perversion intellectuelle, — la raison chrétienne au contraire atrouvé dans l'exercice de la pure foi une solution qui répond à tout, car elle a expérimentalement compris que les difficultés du Christianisme sont dans Vinfini et s'y résolvent; mais celles de V erreur sont tout 'près de nous et inadmissibles (1).
Sur la volonté, l'influence divine de Jésus est caractérisée par des signes non moins beaux, et plus éclatants peut-être.
Quand plus haut, à propos de la volonté saine, j'ai dit qu'il faut par la réflexion saisir en nous le désir instinctif du Bien, le maintenir dans la ligne de l'absolu, l'aiguillonner sans cesse vers Dieu, on a pu trouver ce précepte trop vague. Il appelle, j'en conviens, des indications pratiques ; mais on aura deviné que, pour cela.
(1) Cette pensée, qui vaut toute une apologétique, est de Tabbé de Broglie.
CONCLUSION
je ne pouvais que renvoyer la volonté à Jésus- Christ, et c'eût été prématurément sortir du point de vue plutôt rationnel, auquel nous rapportions nos principes.
Car ici encore Jésus dépasse le point de vue rationnel et le niveau de la vie saine. Il propose à la volonté le plus grand amour qui soit possible sur la terre comme au ciel, l'amour de Dieu jusqu'aux dernières délicatesses de l'abnégation de soi, l'amour des hommes, et de tous, autant que soi. Et cependant cette loi de l'amour surnaturel, si haute et qui d'abord semblerait un défi à la capacité affective de l'homme, est une règle éminemment pratique, le premier mot de tous nos devoirs grands ou petits, l'inspiration des dévouements exceptionnels et l'âme des obscures tâches quotidiennes, la clef de toute perfection morale. Rien ne justifie mieux le titre de Sauveur en Jésus, rien ne révèle mieux le génie pratique, l'efficace vertu de son Evangile, que cette primauté donnée au commandement de l'amour. Puisque ce qui importe et ce qui presse le plus, c'est que l'homme ne manque point sa destinée et qu'il se sauve, comment s'emparer plus victorieusement de sa volonté,
CONCLUSION
qu'en rattachant à l'amour toutes les racines de l'activité volontaire ? Gomment simplifier plus utilement les lois qui modèrent nos divers appétits, qu^en faisant de l'amour leur somme abrégée, leur substance ? Ainsi la doctrine et la grâce de Jésus font-elles pâlir l'idéal philosophique de la volonté saine, non point parce qu'elles l'excluent, mais parce que, théoriquement et pratiquement, elles le complètent d'une façon divine : l'amour que Jésus commande, Il le rend possible.
Sans l'Évangile, le désir du bien qui meut la volonté eût risqué de demeurer un abstrait besoin d'agir ; en l'appliquant au double précepte de lamour, l'Évangile l'a sauvé de l'usure stérile, du gaspillage tumultueux ; il le fixe sur un objet adéquat; il le lui signale et, pour ainsi dire, le lui détaille à chaque instant, — car c'est Dieu qui est le motif de la charité humaine elle-même. Admirable discipline, qui endigue peut-être l'énergie volontaire, mais pour la ramasser et ajouter à la vitesse de son cours vers l'océan des biens éternels, non pour rétrécir arbitrairement ses bords. Quelle est l'existence, quelle l'activité qui pourraient épuiser l'amour
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de Dieu et des hommes ? C'est le temps et les forces humaines qui manquent au contraire à Tamour : tout lui est redevable et réversible. Le premier des commandements trace donc à la volonté un programme immense autant que précis : elle peut y déployer toutes ses ressources, elle n'a plus le droit, ni le loisir de se rechercher elle-même.
L'on n'y insistera jamais assez : le progrès toujours possible de l'amour divin et l'extension universelle de l'amour des hommes sont tout à la fois le stimulant et la sauvegarde de la volonté, attisent son ardeur et la contiennent. Aimer de toutes ses forces et par dessus-tout le Dieu invisible, aimer autant que soi tous les hommes, même les indifférents et les antipathiques, n'est point une parole glaciale pour le cœur : c'est le mot d'ordre entraînant des volontés généreuses, ce n'est la condamnation et la mort que de l'égoïsme. — Vous vous prolongez dans les choses, disait une sainte femme, éminente maîtresse d'âmes. Sous l'influence de Jésus, la volonté se dévoue en toutes choses et ne se prolonge qu'en Dieu.
Après avoir tant fait pour le désir du bien en
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la volonté, l'Évangile également infuse une force surnaturelle en cet autre appétit, désigné sous le nom d'irascible, qui est, contre le mal, une fonction de résistance, de défense et d'attaque. L'espérance est mère de l'audace : l'Évangile, charte des divines espérances, ne tend, de soi, qu'à faire des volontés invincibles. Si l'on rencontre, dans les rangs des croyants, quelques natures médiocres et des âmes faibles, c'est que d'instinct elles cherchent leur refuge dans la Foi : l'Évangile n'a pas à rougir de cet hommage de notre débilité. La pusillanimité de quelques chrétiens ne prouve rien contre la force de l'Évangile, pas plus que l'ignorance du charbonnier ne prouve quelque chose contre la vérité de sa foi : être en retard sur la grâce de Jésus est-il plus déraisonnable ou coupable que la mépriser et s'exalter follement de se sentir libre? Rien n'éclaire mieux l'homme que la Foi, sur la grandeur du don qu'est la volonté ; et quel appel à la vaillance que ses promesses de vie éternelle ! La foi en Jésus est agissante, hardie : elle exclut le doute qui paralyse la force de résistance, qui n'est si souvent qu'un prétexte à la paresse de l'âme, à la manie amollissante du
•«al
CONCLUSION
CONCLUSION
rêve ; elle exclut, dis-je, le doute même pratique, car elle condamne une minute d'oisiveté, comme elle condamne une parole oiseuse, et elle n'admet point que les bras nous tombent, comme parlait déjà saint Paul [Remissas manus,., engite... Hebr. xii, 12). La foi en Jésus est militante, inventive, industrieuse, utile à tout : elle nous voudrait au moins aussi avisés que les fils du siècle (Luc. xvi, 8.) Ce ne sont point les apôtres endormis à Gethsémani qui en offrent le modèle, mais les apôtres du Livre des Actes, cette épopée miraculeuse et pittoresque et charmante de l'initiative chrétienne.
Seulement, l'Évangile procède au rebours du stoïcisme : sa stratégie est plus variée et plus humaine ; elle obtient l'inviolable résistance au mal, tout en supprimant la tension farouche, la raideur orgueilleuse qui nie la souffrance. L'Évangile n'improvise généralement pas dans les âmes l'héroïsme, l'enthousiasme, la sérénité : il y conduit par l'équilibre graduellement obtenu des vertus acquises. Il commence par apaiser la volonté surchauffée des néophytes et la ramène à la vérité sur elle-même, mais pour leur refaire lentement la vraie jeunesse de
l'âme, en laquelle l'enthousiasme ne jaillit que de pensées fortes et claires, — de la plénitude du vrai et du bien, non de leur nouveauté. L'Évangile inspire non la sécurité qui trompe ici-bas, mais la confiance qui ennoblit ; et tandis que le stoïcisme est l'exagération païenne de la virilité, cette jeunesse est Tâge unique du
chrétien.
Nous nous avouons particulièrement jaloux
aujourd'hui de ce caractère agissant de notre Foi. Nous pensons que l'Évangile se prête à toutes les luttes de l'existence, mais en balance les chances inégales entre les hommes, en corrige l'injustice ou l'âpreté. Aux grandes améliorations et transformations sociales qui sont l'enjeu des problèmes économiques qu'agite notre temps, il faudra toujours un complément moral : ce complément moral ne peut être que la loi et l'esprit de Jésus. Il est vrai, une école nouvelle qui professe la piété sans la foi, nous prédit un attendrissement général de l'âme humaine, où l'Évangile ne sera pour rien, une ère de résignation et de réciproque indulgence; mais (si ce n'est point une fâcheuse menace de névrose universelle) ce n'est encore là qu'un
CONCLUSION
CONCLUSION
stoïcisme un peu adouci, assagi par Texpérience. Et, même ainsi mitigé, le stoïcisme resterait creux et triste : il ne saurait être populaire, humain. Marc-Aurèle qui, lui aussi, voulut tempérer le stoïcisme de douceur résignée, ne réussit qu'à galvaniser son âme lassée. Et le styliste qui l'admire évoque, peut-être inconsciemment, pour nous peindre sa vie intérieure, une horrible image : ce Le mouvement de la vie dans cette âme, dit-il, était presque aussi doux que les petits bruits de l'atmosphère intime d'un cercueil.... »
Comme il serait plus simple de se rendre docilement à l'Évangile !
L'esprit de Jésus est un esprit d'allégresse et de vie. Ce n'est pas seulement l'hypocrite vanité, c'est aussi la morne et stérile dépression qu'il montre du doigt sur la face exterminée des Pharisiens (Matth. vi, 16). Dans son Évangile, la résignation n'est point commandée pour ellemême : elle ne vient qu'après l'allégresse et à son défaut. Et ceux que Jésus continue d'élire, comme les vases préférés de sa grâce, ce sont les simples et les forts. Toute discipline morale, toute éducation humaine qui se réclame de l'É-
vangile, repose sur la double et vigoureuse aversion du mensonge et de la peur (1).
Enfin, et pour tout dire, à la vie saine de l'intelligence et de la volonté l'Évangile apporte l'aliment de la prière vraie, efficace ; et c'est par là surtout qu'il renouvelle et transfigure toute l'âme.
La prière continuelle, dont Jésus nous fait le précepte, n'est point un fardeau, ni une routine, ni une spéculation intéressée que Thomme hasarde du côté du ciel, ni un cri de détresse qui soulage son angoisse, ni un rêve qui suspend un instant la servitude de son existence terrestre, — ni seulement une consécration de son travail, ou une auréole à sa pensée, ou une paix auguste au soir de sa vie. Dans la pensée de Jésus, le précepte de la prière correspond à la
(1) II me sera permis, pour en avoir fait l'analyse logique la plume à la main, d'apprécier franchement le livre de La Sagesse et la Destinée de Mœterlinck. Je vois dans ces pages profondément senties encore une forme mitigée de stoïcisme, un stoïcisme intérieur et subtil. C'est une cure de râmc par l'autosuggestion indéfinie de son impassibilité. Voilà pourquoi ce livre est, malgré ses beautés, étrangement monotone et subjectif. Et voilà la raison de ses lacunes et de ses erreurs.
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CONCLUSION
CONCLUSION
promesse d'une communication de Dieu à l'âme qui est une privante de grâce, et qui, même dans sa réalisation initiale ici-bas, surpasse nos besoins et nos désirs, comme plus tard elle les doit combler. Ce don intime de Dieu, la grâce surnaturelle, est sûrement mérité par la prière chrétienne; mais tout le reste ne peut être objet de prière qu'en vue de lui, et Dieu seul est juge de ce rapport ; seul il sait proportionner la part des biens secondaires à la part qu'il nous fait de lui-même, et il peut retrancher à celle-là pour agrandir celle-ci. De là l'exigence du précepte de la prière, qui nous oblige à prier à propos de tout et toujours, c'est-à-dire, en somme, à référer au désir du Don divin toutes nos pensées, tous nos amours, tous nos actes : l'estime du Don divin fléchirait si l'intention de la prière venait à fléchir.
Dans l'Évangile, il ne s'agit que de correspondre par une volonté plus parfaite à une plus grande promesse de Dieu : l'appui assuré de cette volonté parfaite,c'est le commandement de
la prière.
Ainsi, depuis Jésus et par sa grâce, la prière n'est pas seulement le plus bel acte de l'âme,
une aspiration nécessaire vers le Bien absolu, une aide pour la droiture, une condition préparatoire et une sorte d'adaptation à la foi ; elle devient une avance sur le patrimoine divin, une réelle réciprocité de rapports avec Dieu, qui entraîne en quelque manière la mise en commun des droits et des pouvoirs. L'âme y donne tous ses fruits avec toute sa sève, et Dieu se fait lui-même la sève de son énergie transformée, le poids vainqueur, indiscuté, dans les choix de sa
liberté.
L'on va peut-être dire que nous voilà loin de l'âme saine : non, c'est elle qui nous a conduits à Jésus-Christ ; et la petite goutte de vie divine tombant en elle ne l'altère point.
Qu'ai-je fait autre chose que d'en appeler à son témoignage ?. . . .
Paris. — H. Oudin, éditeur.
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