SIXIÈME ENTRETIEN
Le don d'intelligence
Intellectum da mihi et vivam.
Donnez-moi l'intelligence et je vivrai.
Ps. cxvint, 144
Après avoir franchi les cinq premiers échelons de l'échelle mystique des dons du Saint-Esprit, l'âme arrive à la partie la plus lumineuse de cette échelle, qui est le sommet. Elle entre alors dans une région sublime, qui n’a plus rien de commun avec la région des sens, et où, affranchie de tort ce qui pouvait arrêter ou retarder son élan, elle s’unit étroitement à Dieu, jouit de lui et se transforme en lui. C'est le don d'intelligence qui l’introduit dans cette région bienheureuse, et qui, de concert avec le don de sagesse, lui fait goûter les plus pures délices, et l'élève à sa plus haute perfection.
Les autres dons qui précèdent : la crainte, la piété, la science, la force et le conseil ne sont donc qu'une préparation aux dons d'intelligence et de sagesse. Ceux-ci leur sont de beaucoup supérieurs. Quelque
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ons de l'âme chelle, région région uvait ement ‘est le région de sa- 'élève
piété, u'une gesse.
lelque
pr ieux que nous paraissent les premiers, ils supposent encore dans l’âme certaines faiblesses ou imperfections, et exigent de sa part du travail et des eff: s. Nous y voyons cette pauvre âme chercher son Bien-Aim, sans pouvoir le trouver parfaitement : Quæsivi quem diligit anima men, quæsivi illum et non inveni. Cant. 1x, 1.
Environnée encore de la nuit du péché, elle entend l'appel miséricordieux du Seigneur, elle le cherche, mais ne le trouve pas. Il faut, pour qu'elle ait ce bonheur, que le don de crainte lui fasse rejeter les œuvres des ténèbres, et qu’elle sorte des ombres de la mort. Comme l'enfant prodigue, elle s'écrie alors: Je me lèverai et j'irai à mon Père. Ce Père, elle se met à l'aimer par le don de piété, et parce qu’elle l'aime, elle veut le voir: « Pourquoi, lui dit-elle, me cachez-vous votre visage ? » Cur faciem tuam abscondis. Job xII1, 24. «Je me lèverai et je parcourrai toute la cité: » Surgam et circuibo civitatem. Cant. in, 2. Cette cité, c’est l'ensemble de la création que l'âme se propose de parcourir. ile interroge les créatures par le don de science, aperçoit en elles des vestiges de son Bien-Aimé, jes invite à le glorifier, à le bénir, et s’enflamme de plus en plus de son amour et du désir de le voir et de le posséder... Elle le cherche encore sans se décourager ; le don de force soutient son ardeur. Elle va dans les carrefours et sur les places publiques ; mais en vain, elle ne le trouve pas: Per vicos et plateas quæram quem diligit anima mea : quæsivi illum et non inveni. Cant. x, 2. Ne se croyant pas sûre, si elle ne consulte ceux qu’elle
Le + +
sait être } articipants du secret du Seigneur et ministres de sa volonté, elle se sent poussée par l'Esprit de conseil à les interroger, afin de connaître enfin la voie qu'elle doit suivre, pour trouver Celui qu'elle cherche. Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem: Num quem diligit anima mea vidistis. Cant, Ill, 3: ( Les sentinelles qui gardent la ville, m'ont rencontrée, et je leur ai dit : N’avez-vous pas vu Celui qu’aime mon âme ? »
A peine les a-t-elle dépassés que Dieu récompense ses ardents désirs, car Dieu est bon pour l’âme qui le cherche. Il se laisse trouver par ceux qui ont le cœur droit : Bonus est Dominus anime quaærenti lum. Thren ui, 35. « Et lorsque j'eus passé au-delà d'eux, je trouvai Celui qu'aime mon âme, je letiendrai et je ne À ‘aisserai point aller: » Paululum cum per- ‘ransisien 2:83, inveni quem diligit anima mea : tenui eum nec dimittam. Cant. 111, 4. D'un bond, l'âme vient de franchir un abîme immense ; libre de toute entrave, elle à traversé d’un vol rapide l'immense espace qui sépare la créature du Créateur.
Elle est arrivée au terme de tous ses désirs. Dans aucun bien créé, elle n’a trouvé le repos, parce qu'aucun n'était sa fin. Celui-là est le repos, le rassasiement de l'esprit et du cœur, dit S. Bernard, qui est la fin de tout et dont rien n’est la fin. Et cette fin tant désirée, elle la trouve maintenant ; elle s'y repose, redisant délicieusement : j'ai trouvé Celui que mon cœur aimc. O heureux, ô joyeux terme d’üre si longue course ! Bienheureux degrés par lesquels on arrive à un pareil but ! C’est donc par le moyen des dons d'intelligence et de sagesse que le Saint-Esprit
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fait entrer l’âme en possession de ce trésor infini qui est Dieu. L'intelligence l'‘llumine d’un lumière supérieure ; la sagesse perfectionne encore cette lumière, et eile y ajoute l’amour, avec une saveur toute divine.
Etudions d’abord le don d'intelligence.
Voyons : 1° Quelle en est la nature :; 2° Quels en sont les effets ; 3° Quels sont les principaux moyens de l’acquérir ou de le développer en nous.
SI Nature du don d'intelligence
On peut définir le don d'intelligence une lumière FE : supérieure par laquelle le Saint-Esprit donne à l’âme une connaissance intir1e des vérités surnaturelles, en les lui faisant pénétrer, par manière d’intuition.
Le mot intelligence provient du latin : intelligere 1 3 qui signifie : «lire au dedans » intus legere. Avoir + l'intelligence d’une chose, c’est en avoir une connaissance intime.
IL y a, dit S. Thomas, ! dans l’ordre naturel, beau- Ex coup de réalités qui sont cachées, comme sous un #. voile, et que nous ne pouvons percevoir par les sens AS É de notre corps : telles sont les idées qui se cachent Es sous des mots, la substance des êtres qui se dérobe FEES sous des formes extérieures, les causes qui se voilent sous leurs effets. Ces réalités cachées, nous les découvrons, non par le moyen des ::ns qui ne s’arrêtent qu'aux surfaces, à l’enveloppe extérieure ; mais par
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la lumière naturelle de notre esprit qui, pénétrant au dedans des choses, en acquiert une connaissance intime et profonde.
Pour arriver à cette connaissance, l'esprit de l’homme a parfois besoin de faire des circuits, de juger, de comparer, de raisonner, et il n’y parvient qu'avec peine et effort. D'autres fois, il y arrive sans détour, la vérité lui apparaît comme d’elle-méru, et, comme on dit en langage vulgaire, elle lui saute aux yeux : c’est ce qui s'appelle connaître par intuition. De cette manière, nous connaissons les vérités premières gravées dans le cœur de tout homme. par exemple : qu’il faut honorer Dieu et respecter nos parents, qu'il ne faut pas faire au prochain ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit. Au seul énoncé de ces vérités claires et précises, nous voyons, nous comprenons. La preuve est dans l’énoncé lumineux de la proposition.
C'est de cette manière, par intuition, que connaissent les anges : ils ne raisonnent pas, ils voient. C'est aussi par intuition que Dieu connaît toute chose. De toute éternité, il plonge son regard dans son essence divine, et, du même regard, il voit tous les êtres réels et possibles, il contemple toute vérité,
Telle est la bonté de Dieu qu’il daigne, jusqu'à un certain point, faire participer les âmes justes à ce mode sublime de connaissance, par rapport aux vérités surnaturelles. Il les enrichit, à cette fin, du don d'intelligence. La foi donne à notre âme la connaissance des vérités que nous devons croire. Le don de science nous en donne la certitude raisonnée, il nous fait discerner ce qu’il faut croire de ce qu'il faut
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rejeter ; mais le don d'intelligence nous fait pénétrer ces vérités, nous en montre la beauté et la splendeur, à peu près comme la lumière du soleil nous découvre, en un instant, le spectacle admirable de la nature, la beauté des montagnes et des vallées, la gracieuse variété des plantes et des fleurs, et toutes ces merveilles ue dérobent à nos yeux les ombres de la nuit.
Quant aux vérités de l’ordre purement naturel, qui ne sont aucunement nécessaires au salut, le don d'intelligence ne les découvre pas ordinairement à l'âme. On trouve de bonnes âmes, très simples, qui semblent avoir une grande épaisseur d'esprit, par rapport aux choses de la terre ; mais qui pénètrent et saisissent admirablement les choses du ciel. Cette
limite apportée au don d'intelligence est souvent un La
bienfait de la sagesse de Dieu, qui veut ainsi pré- re server l'âme de l’orgueil et conserver, dans un lieu E
obscur, un trésor d’un prix infini.
Rien que cette notion du don d'intelligence nous en montre déjà l’excellence et la richesse. Mais, pour en connaître tout le prix, il nous faut étudier les effets divins qu’il produit dans les âmes.
$ II Effets du don d'intelligence
Le premier effet qui résulte du don d'intelligence est le perfectionnement de la foi.
La foi nous révèle les vérités que nous devons croire. Elle nous y fait adhérer, elle leur laisse toutefois leur obscurité, et ne nous en montre, pour ainsi
dire, que les surfaces ; mais sous ces surfaces déjà si belles, que de splendeurs cachées ! Que de ravissantes réalités ! Pour les découvrir, il faudrait une lumière supérieure à la lumière de la foi. Celle-ci est lumineuse sans doute, mais ses rayons sont trop faibles. Ce n’est pas le plein soleil du midi, ce n’est pas même l’astre plus pâle de la nuit, « ce n’est, dit S. Pierre, qu’une petite lampe, qui brille dans un lieu obscur », quasi lucernæ lucenti in caliginoso loco, 2 Petr. 1, 19, laquelle ne donne justement que la clarté suffisante pour distinguer le chemin, et ne pas s’égarer.
Supposons que vous entriez, une petite lampe à la main, dans une vaste salle complètement obscure, où se trouvent exposés les chefs-d’œuvres de peinture des plus grands maîtres. Vous voyez bien, à la lueur de votre lampe, qu’il y a là des tableaux en grand nombre ; maïs vous ne pouvez en remarquer la beauté. Vous devez, pour vous rendre tant soit peu compte de tous ces objets d’art, aller de l’un à l’autre avec votre petite lampe, la promener devant chaque tableau, de bas en haut, de gauche à droite; et après vous être donné beaucoup de peine et avoir passé un temps considérable, vous n’avez encore qu'une connaissance très imparfaite de tous ces chefsd'œuvres; vous ne pouvez les apprécier à leur juste valeur, quelque parfait connaisseur que vous soyez. Mais que la lumière du plein midi entre tout à coup dans cette chambre, d’un seul regard, vous apercevez tous les tableaux qui s’y trouvent ; vous les voyez clairement et distinctement, vous en admirez l’expression, et vous portez sur chacun le jugement qu'il
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mérite. Cette lumière du plein midi est l’image du don d'intelligence. Que cette lumière supérieure apparaisse, et les ombres se dissipent et vos yeux s’ouvrent : vous voyez des merveilles, vous nagez dans l'abondance des grâces et des consolations célestes, vous entrez dans une admiration qui vous ravit, et votre cœur se dilate par la joie et l'amour. Tunc videbis et afflues, mirabitur et dilatabitur cor tuum. Is. Lx, 5.
Quelles sont ces merveilles que l’âme découvre grâce à la lumière du don d'intelligence ? C’est d’abord le secret de nos mystères, pour autant qu’on peut les pénétrer ici-bas. L'âme en a des vues, des images, des expressions nettes, claires et lumineuses. Elle embrasse d’un seul regard l’ensemble admirable de notre sainte religion : l’ordre, le rapport et l’harmonie de toutes ses parties, l’accord parfait de l'Ancien et du Nouveau Testament, où rien ne se contredit, où tout est saint et auguste. Le don d'intelligence jette tant de clartés dans l’âme, par rapport à toutes ces grandes choses, que rien n’est capable d’ébranler sa foi. Il lui en donne tant d’estime, que tout le reste la laisse dans une complète indifférence.
Le don d'intelligence ouvre aussi à l’âme les trésors cachés des divines Écritures. Ce livre, descendu du ciel, était auparavant pour elle un livre fermé. Elle n'y lisait que la lettre qui tue ; mais n’en saisissait pas l'esprit qui vivifie. Maintenant, le don d'intelligence lui en fait comprendre le sens caché, lui donne une abondance de saintes pensées, de nobles connaissances et de contemplations sublimes. Comme le Prophète Roi, elle peut dire: « Vos paroles, Seigneur,
sont admirables : les beautés qu’elles cachent me ravissent et m’enflamment d’un désir ardent de les connaître toujours mieux: mais c’est vous, mon Dieu, qui en découvrez le sens aux humbles, par le don d'intelligence que vous leur accordez.» Mirabilia testimonia tua, ideo scrutata est ea anima mea : declaratio sermonum tuorum illuminat, et intellectum dat parvulis. Ps. cx virt, 129.
C’est avec ce don que Jésus-Christ ressuscité ouvrit l'esprit à ses apôtres, afin, comme dit S. Luc, qu'ils comprissent les Écritures: Aperuit illis sensum ut intelligerent scripturas. Luc xx1v, 45. Leur esprit était tellement grossier avant d’avoir reçu le Saint- Esprit, qu'ils ne saisissaient pas inême le sens des paraboles si claires de leur divin Maître, et Jésus ne put s'empêcher de leur en faire des reproches : € Et vous aussi, vous êtes sans intelligence.» Adhuc et vos sine intellectu estis. Math. xv, 11. Mais à peine l’Esprit-Saint les a-t-il visités qu’ils deviennent drs génies, et que, semblables à des astres lumineux, ils éclairent toute la terre. Avec quelle facilité S. Pierre, au sortir du Cénacle, explique aux Juifs les Saintes Écritures. « Devant lui, dit Mgr Gaume, se déroule le magnifique tableau des mystères du règne de Dieu, dont les anges eux-mêmes n’avaient jusqu'alors qu’une connaissance imparfaite. Ce tableau étincelant de lumières et de beautés, il l'offre à l’admiration de ses auditeurs. Ceux-ci, éclairés à leur tour du don d'intelligence, comprennent ce qu’ils n’avaient jamais compris, voient ce qu'ils n’avaient jamais vu ; et avec l'enthousiasme de l’amour embrassent la vérité,
SPRIT DON D’INTELLIGENCE 233 t me comme après une longue absence, l’enfant embrasse le les une mère chérie dont rien ne peut plus le séparer.» Dieu, S. Augustin ressentait les effets de ce don, lorsque > don après sa conversion, il ne pouvait, disait-il, se rasa tes- sasier de contempler le mystère de l’Incarnation. nratio Le bienheureux Frère Gilles, compagnon de S. vulis. François, était inondé de tant de lumières, en récitant les psaumes, qu’un seul verset lui fournissait cent uvrit vues et cent interprétations différentes. qu'ils «Quoique d’ordinaire, dit Ste Thérèse, ! je n’entende m ut presque rien aux prières latines, et surtout dans les *sprit psaumes, souvent néanmoins, je comprenais le verset aint- latin comme s’il eût été en castillan ; j'allais même s des plus loin, j'en découvrais avec bonheur le sens caché. Jésus Quand Dieu le veut, ajoute-t-elle, il donne à l’âme hes : de quoi contempler, sans qu’elle ait besoin de rai- [dhuc sonnement ou de discours. Il l’illumine de plus de peine lumières, dans l’espace d’un Credo, que nous ne pourt des rions en acquérir avec tous nos soins, en plusieurs x, ils années.» N'est-ce pas le don d'intelligence qui a lerre, éclairé si admirablement de pauvres frères servants, intes tels qu’un S. Gérard Majella, un S. Pascal Baylon, roule un S. Alphonse Rodriguez ; et d’humbles filles, telles e de que : Ste Catherine de Sienne, Ste Rose de Lima, et alors au siècle dernier, Marie Lataste ? Ni les uns, ni les ince- autres n’avaient fait d’études ; et cependant, leurs tion connaissances sur les plus profonds mystères de notre don sainte religion étaient si vives, qu’on a vu des théomais logiens, des savants, qui avaient passé leur vie au set milieu des livres, aller les consulter, et demeurer rité, frappés d’étonnement parla lucidité de leurs réponses.
(;) Vie par elle-même.