LE JEU DIVIN
À Monsieur le Juge S. Pagnuelo.
LES soirs d'hiver sont longs lorsqu'on est seul et triste. On écoute l'horloge aux tic-tacs Palpitants,
De ses petites dents d’acier broyer du temps;
Non moins longue à durer l'heure lente persiste,
Mais le silence induit au pur labeur artiste Quiconque a dans le cœur de beaux rêves chantants, Qu'un mot d'une seconde exprime Pour longtemps. Quand a fui l'heure, un peu d'âme enclose subsiste.
Pareil au frais bosquet charmé d'oiseaux divers, La solitude aïlée abonde en rares vers, Qui, bientôt, pleureront un poème, — leur cage.
Et, par strophes faisant des captifs, l'oiseleur, Pris aut chansons des voix, ravi Per la couleur, Oublie au jeu divin le jour, la terre et l'âge.
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ECRIRE ce qu'on sent, exprimer ce qu'on pense, Ce doit ètre une exquise et noble récompense ! Faire dire aux vieux mots par les bouches usés, Comme des sous anciens et détmonétisés,
L'ardeur profonde et neuve e- vive des tendresses, En y faisant frémir le frisson des caresses ;
Ou, poète inspiré, retrouvant leurs valeurs,
Sentir couler, en les disant, les mots en pleurs ; Comme en des vases d'or, verser dans les mots vides Leurs sens premiers, ainsi que de rares Hquides Qui moussent, fins, pareils au sang riche du vin, Ah ! ce doit-être doux, ce doit être divin !
J'ai chanté bien des Yeux, poèle monotone, — Mais j'aime les yeux clairs Comme j'aime l'automne : Étant, comme lui, doux et, comme Jui, divers,
Ils peuvent illustrer sans cesse les beaux vers.
Les yeux par qui l’on croit, les yeux par qui l'on donte, Les yeux par qui l'on airae ont ma Passion, toute !
Je les comparerai toujours, banalement,
Comme jadis, aux étoiles du firmament.
Ah! que n'ai-je vécu du temps des vieux poètes,
Où les COMparaisons n'étaient pas toutes faites! J'aurais, usant des mots sans craindre le cliché,
Dit le charme des Yeux en style non cherché.
Tai lu Villon, triste et sensible débauché
Dont la gloire a depuis Par les siècles marché, Du Bellay m'a fait voir à nu l’âme d'un homme Loin du Pays natal, vécut-il même à Rome :
Ronsard, millionnaire en rythmes, m'a conté
Ses amours, longuement et d'un verbe éhonté ! Marot, spirituel et clair, m'a fait sourire
Et j'ai maudit ma vanité sotte d'écrire,
Me jurant de ne plus commettre un vers français ! — À moi-même parjure, hier je recommençais !