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L'âme transmise

Elle était bâtie sur le sommet d'une petite montagne, dans la chaîne du Vésuve. Un vaste bois de pins l'entourait ; la façade seule était à découvert. On jouissait là d'un point de vue magnifique : en face le volcan, la mer au bas, Naples au fond du golfe.

Cette maison, ou pour mieux dire ce château, avait une physionomie originale; rarchitecture en était lourde, massive, sans grâce, sans ornement. C'était sans doute un.; imitation, une réminiscence d'un de ces manoirs féodaux qui abondaient en France. Une tour carrée, à belvéder, dominait l'éditice. On l'apercevait de loin, mêlée aux cimes des pins arrondis en parasol.

Il n'y a que des ruines aujourd'hui sur ce sommet; quelques chevriers s'y arrêtent, ou des artistes voyageurs qui cheri beat des sites à peindre. Vers la fin du

dix-septième siècle, Solimène y avait établi son observatoire et son atelier. A cette époque, ce cbâteau était presque entièrement dévasté et à peu près inhabitable.

Le 10 mai 1646, de longscris defète couraient autour de ce cbâteau, jaillissaient de toutes ces croisées ouvertes, éclataient dans le bois avec les mystérieuses symphonies des pins, avec les roulades lascives des vagues qui s'éteignaient sur les récifs d'Ischia. On avait épuisé les tleurs des rosiers et des orangers pour faire serpentt^r des arabesques rouges et blanches de la base au sommet du château. Mille banderoles flottaient sur les corniches ; le drapeau castillan, hissé sur la grande porte, laissait frissonner au vent son lion et satom'; la volupté courait dans l"air avec la poussière lumineuse et transparente du midi, avec les parfums du thym, de l'algue marine, de la mer amoureuse; avec les sons stridents des mandolines, avec les chants des filles napolitaines, qui dansaient la tarentelle sur les feuilles sèches et glissantes des pins. L'entrainement du plaisir ébranlait cette radieuse colline, tant dorée par le soleil, tant caressée par les vagues.

L'objet de la fête était un excitant pour les jeunes gens et les jeunes femmes : on venait de bénir le mariage de Stellina, vierge de quinze ans, fille du comte espagnol Las Vegas, le maître du château. Elle épousait son cousin germain, Léontio, fils du duc d"Ottayano, jeune homme d€ dix-huit ans, amoureux comme un écolier, dont un nom seul de femme brûle les joues, brun et fort comme un marin d'Ischia, passionné comme un artiste.

Les dames et les jeunes seigneurs espagnols et napolitains se plaisaient à regarder ces deux enfants époux qui se promenaient dans une allée solitaire, en donnant fort jieu d'attention aux jeux et à la fête splendide dont ils éiaient les héros. Léontio ne voyait que ta jeune femme, celle qu'il avait tant aimée, tant

désirée depuis ce jour où elle ne lui parut plus une sœur, où elle se révéla dans tous ses attraits déjeune fille, où eMe remplit le château, la colline, les bois de sa grâce de vierge, de son atmosphère d'amour etd'angélique volupté. Léontio la tenait légèrement par la main, puis il la laissait marcher devant lui, et ses lèvres frissonnaient ; un feu brûlait sa langue ; le sang lui tintait au cœur, quand il la caressait ainsi de ses regards, cette embaumée création, cette ange si fraîche, si suave, si femme, celle qu'on, avait surnommée la belle blonde aux yeux noirs. Quelquefois, en la voyant silencieuse, immobile, rêveuse, il tressaillait comme de peur; car il lui semblait que Stellina n'était pas une réalité de femme, qu'elle allait lui échapper comme une apparition des bois ou une idée d'artiste, matérialisée un instant. Ce qui lui donnait cette folle erreur, c'étaitle costume qu'avait revêtu la jeune épouse; c'était la figure nouvelle, le corps nouveau que ce costume lui donnait ce jour-là. Par un délicieux caprice, elle avait combiné les parures nuptiales de Séville et de Naples; sa robe blanche, à long corsage, à pointe de velours noir, était comme la traduction fidèle des plus gracieuses formes que Dieu ait inventées pour composer la femme. Les fleurs de l'oranger semaient leurs étoiles blanches dans les boucles de sa belle chevelure ; son cou nu, d'une pureté pleine de vie et de fraîcheur, laissait deviner à l'amoureux jeune homme toute la somme de plaisir que la nature avait mise dans cecorps de vierge euiantine. A cet instant môme où cette femme était enfin à lui, où il se complaisait à laisser tomber de sa bouche, en les savourant avec lenteur, ces deux mots : Ma femme, eh bien ! il était craintif et retenu comme un amant, au jour de sa diiclaration; il était effrayé de son pouvoir nouveau sur elle, et quand il pensait qu'avec un signe d'époux, et dans un écart denromenade dans l'obscurité

du bois, il pouvait siaitier dans tous les pudiques mystères de sa femme, alors le sang lui manquait aux genoux, son cœur se gonflait, une rosée amère desséchait sa langue ; si fort et si jeune, il se sentait écrasé par un bonheur aussi pesant que l'infortune. 11 s'applaudissait du répit que lui donnait une jouru'^e de printemps, toujours si longue avant le tomber de la nuit. Son espoir était de se préparer par un noviciat de quelques heures à celte immense révélation de volupté, à ce tête-à-tète nuptial, dont la seule pensée étreiguait sa gorge comme un collier de fer.

Stellina regardait son époux avec un air significatif de résignation douce; mais Léontio ne comprenait pas : il vivait dans un monde nouveau, il avait des larmes aux yeux, des frissons partout; il commençait des mots dont la fin s'évaporait dans sa bouche en des roucoulements sourds. Toujours marchant, silencieux tous deux, ils fiaient arrivés sur une pointe de rochei's où était bâti un délicieux pavillon de repos, qui commandait la haute mer. C'était une rotonde à colonnade étouffée par des masses de chênes, de myrtes, de tamarins : il y faisait très-sombre, car la verdure était haute et fort épaisse ; une eau mélancolique tombait d'un griffon de uiarJ)re dans un bassin couvert de larges feuilles stagnantes de nénuphar. (Vêtait le seul bruit qu'on y entendit, et il donnait à rêver. Dans la salle du pavillon, le grand peintre l'Kspagnolet, par un caprice d'été, avait peint des fresques lascives et de libertines arabesques, conmie un artiste les voit en rêve, quand il s'est endormi avec un désir.

Alors une voix s'éleva, musicale et veloutée, qui fit tressaillirLéontio,commesil ne l'eût jamais entendue !

— Ah! mon ami, n'entrons pas; c'est le pavillon interdit aux dames !

— Oh ! ina femme, aujourd'hui tout t'est permis, à toi. Viens, repusous-nous; le château est bien éloigné :

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entends comme les voix de nos amis nous arrivent à peine. Ou a respecté le mystère de notre promenade. Viens, Stellina; viens, ma femme : nous sommes... seuls...

Ce dernier mot fît pâlir la jeune épouse. Léontio le répéta tout bas.

Il s'assit, entraînant mollement sa femme sur ses genoux.

— Laisse-moi t'embrasser, lui dit-il avec une voix étouflee ; c'est la première fois que je goûte les lèvres d'une femme. Oh! que j'en ai soif!

Stellina poussa un cri efifrayant et courut se cacher derrière une colonne. Léontio se leva, mit l'épée à la main et cria d'une voix de tonnerre :

— Que venez-vous faire ici, vous?

Cette brusque interpellation s'adressait à un moine qui s'était encadré dans un arceau d'entrée et qui regardait froidement les deux époux.

— Excusez-moi, mon frère, dit le moine : j'allais me retirer quand j'ai vu qu'il y avait indiscrétion ; mais madame m'a tout de suite aperçu. Je fais la quête dans la campagne et je m'arrête toujours un instant ici pour nie désaltérer à la fontaine. Mon couvent est à l'Annunciada ; on peut en voir le clocher d'ici. Jeune homme, vous êtes bien prompt à la colère; que Dieu vous garde de malheur le jour de votre mariage !

— C'est singulier, dit Léontio en seuriant, comment savez-vous, mon père, que je me marie aujourd'hui, vous qui n'êtes pas tle ce monde ?

— Je ne suis pas de ce monde, évangéliquement parlant, mais je suis de la Cauipague de Naples, et votre mariage avec madame a fait taut de bruit, du Vésuve à la Chartreuse, qu'il eu est arrivé quelque chose au jardin de notre couvent.

— Lh bien! dit Sleliina, priez Dieu et saint Frau-

cois pour nous! Léontio, donnez quelques ducats au frère quêteur.

— Nous n'acceptons jamais de l'argent dans nos quêtes^ majeunedame; mabesace est vide aujourd'hui, comme vous voyez ; mais je comptais bien la remplir avec quelques miettes de votre festin de noces; j'allais au château dans cette intention : la table du bon riche n'est pas fermée au pauvre Lazare !

— Nous vous accompagnerons, dit vivement Stellina; il se fait tard, on est peut-être inquiet au château.

— Ma compagnie vous sera peut-être importune, dit le moine en baissant les yeux.

— Elle nous portera bonheur, mon père !

Et ils quittèrent tous trois le pavillon, Léontio triste et muet, Stellina gaie et légère, le moine avec un air indifférent à tout, comme un stoïcien qui a pris l'insouciance par métier.

C'était un homme de quarante ans environ, d'une figure fraîche et sereine ; il eût été bien diilicile de trouver dans un' pli de sa joue, dans une intention de ses regards, la moindre trace d'une passion; c'était la béatitude faite homme. Sa voix était douce et claire, comme la voix d'une femme; l'étraugeté de ce timbre avait frappé Léontio et Stellina, Stelliua surtout, car Léontio avait entendu les chœurs féminins d'hommes dans la chapelle Sixtine, et il pouvait s'expliquer naturellement la bizarre voix de ce religieux.

En sortant du pavillon, le moine ramassa une épingle d'or toiubée des cheveux de Stellina et la lui rendit gracieusement; la jeune épouse rougit.

Ils arrivèrent au château presque à la nuit. Le seigneur Ottayano était allé au-devant de son lilset de sa belle-liile pour leur annoncer que Salvatcr Uosa venait de terminer leurs portraits, et qu'on avait inauguré les deux tableaux dans leur chambre nuptiale.

— Oh ! je vaxS voir le portrait de ma femme ! s'ecria Léontio. Mon père, gardez-moi Stellina.

Le moine s'inclina profondément devant le duc.

— Il nous a accompagnés depuis... là-bas, ce bon religieux ! dit Stellina.

Ottayano regarda fixement le moine;, qui se laissa regarder avec sa bonhomie ordinaire.

— Que venez-vous chercher ici, mon père ? lui demanda le duc.

Le moine fît un signe de quêteur, en montrant sa besace.

— Est-ce que vous êtes muet, mon père ?

— Non, non, répondit le religieux à voix basse et avec un sourire charmant.

— Quel est votre nom parmi les saints?

— Spiridione.

— Et parmi les hommes?

— Dieu le sait.

— Gomment ! vous ignorez votre nom ?

— Je l'ai oublié.

Toutes ces réponses du moine étaient faites à demivoix, d'un air modeste, les yeux tantôt levés au ciel, tantôt fermés. Ottayanr) continua cette espèce d'interrogatoire.

— Me tromperais-je ! mon père, je crois vous avoir vu passer tout près du château il y a trois heures environ ; vous suiviez l'allée de pins qui mène à ïorre di Grecco.

— C'était moi-même! je venais de voir l'économe de la chartreuse Saint-Martin, j'avais pris au retour ce chemin, comme le moins long.

— Votre figure ne m'est pas inconnue, mon père ; avez-vous vécu dans le monde ?

— Jamais.

— Avez-vous des parents ?

— Aucun.

— Vous seriez donc ?..

— Oui;, seigneur.

— Ce n'est pas un crime.

— C'est un bonheur. Je suis tout à LMeu ! Ottayano s'arrêta, comme maîtrisé par une pensée

de triste souvenir; il regardait la terre, jouait du bout de sa bottine avec les feuilles tombées, et détachait, d'un doigt distrait, l"écorce écailleuse d'un pin,

— Si vous le permettez, seigneur, dit Spiridione, j'irai me reposer dans vos écuries; il est fort tard; je ne me remettrai en route que demain. Je me confie à la charité de vos valets pour remplir ma besace.

— Oui, oui, dit le duc, toujours préoccupé ; je leur donnerai mes ordres, je leur prescrirai d'être charitables... Mais esr-ce que vous pouvez vous absenter la nuit, mon père ?

Il y a force majeure; d'ailleurs j'ai l'autorisation

de mes supérieurs. Quand je suis en quête, je passe souvent la nuit hors du couvent, en été surtout.

— Craignez-vous les bandits ?

Spiridione lit un léger sourire.

— Les bandits! Oh! ils n'attaquent point les ordres mendiants; ce serait une triste curée pour eux que ma besace; je crains les précipices, ma vue est fort basse; la nuit, je n'y vois pas du tout, et le chemin d'ici au village de l'Annunciada est fort mauvais ; il est pire encore du village au couvent, surtout depuis la dernière éruption. Au reste, si ma présence vous gêne, j'irai demander retraite au couvent des Camaldules...

— ( »h ! mon père, dit vivement Stellina, comment pouvez-vous penser cela? Le jour de mon mariage, nous refuserions l'hospitalité à un religieux! Mais ce serait un crime devant Dieu et les hommes ! Il y a place au château pour tous les fils de saint François ; ils seront toujours les bienvenus, de nuit ou de jour.

Venez, venez avec nous, mon père Spiridione, venez; vouIpz-vous prendre mon tras?

Spiridione fit imsi^ne pudique de refus, comme s'il se fut alarmé à l'idée seule de se mettre en contact avec une étoffe de femme.

— Madame, dit-il,, j'aurai l'honneur de vous suivre comme un valet indigne.

Ottayano, Stellina et le moine sortirent du bois de pins et traversèrent l'esplanade du château, tout encombrée d'une foule joyeuse qui salua d'un long murmure d'admiration la jeune épouse, que son père soucieux tenait par la main.

L'ardent Léontio était encore dans la chambre nuptiale; il y était seul, il n'avait pas permis à son meilleur ami de l'y accompagner, de peur qu'un souffle profane ne se glissât dans cette virginale atmosphère, dans cette alcôve sainte où rayonnait le lit de Stellina. Que de fois l'amoureux jeune homme croisa dévotement ses mains, comm.e pour mie prière mentale, devant le magnifique portrait de sa femme, ce chef-d'œuvre du peintre napolitain! Qu'il avait bien compris cette vierge d'exception, le grand artiste! Ce n'était ni une belle femme, ni une jolie femme que son pinceau avait reproduite, c'était l'idéalisation de l'ange, avec les formes de la vierge; une de ces figures qui ne rappellent aucun besoin, aucune infirmité, aucune misère de notre triste nature. Cette jeune femme peinte n'était pas née de la femme, elle s'était sans doute révélée au monde, une nuit de printemps, comme une émanation parfumée ; elle vivait de la vie des fleurs ou des anges. Sous cette chair lumiueuse, dorée, transparente, le squelette humain ne se faisait point sentir; l'enivrement d'une exquise volupté vous saisissait devant cette toile, et quand on la regardait réfléchie dajis la grande glace de la chambre , alors , par un jeu singulier d'optique, cette délicieuse

figure semblait vivre dans un lointain vaporeux, ces grands yeux noirs étincelaient sous un front pur, sous une chevelure ruisselante d'or; alors ranimatiou de ce portrait était si complète qu'on se serait pris pour lui d'un amour véritable, d'une passion folle, qu'aucune femme n'aurait pu contenter. Une nuit passée devant ce portrait eût paru le bonheur suprême à quelques-uns de ces jeunes et passionnés Italiens qui ne vivaient que pour les arts et pour les femmes. C'était à s'épuiser d'amour, à se suicider par des excès d'illusions; c'était à se ruer sm* cette toile divine, jusqu'à ce que la couleur eût disparu dans une nuit de baisers délirants, de folles extases ! Oh I que je suis heureux, s'écria Léontio exalté, ma femme est encore plus belle que cela, et voilà le chevet où elle se réveillera demain I

Il sortit, les joues en feu, pour recevoir Stellina. Dans son ivresse, il n'avait pas daigné jeter un seul coup d'œil au portrait qui servait de pendant à celui de sa femme, au sien; c'était encore un admirable ouvrage. Soit modestie, soit oubli, ces deux tableaux n'étaient pas signés du peintre. Sur un angle, au bas, on lisait : Stellina et Léontio, 10 mai 1646.

Il y avait foule sur lesplanade du château, quand Léontio y descendit ; il découvrit bientôt Stellina, car elle semblait luire, avec son auréole de cheveux et de chair rose, dans une constellation des plus jolies femmes napolitaines, l'élite de celte cour voluptueuse d'Espagnols qui avaient traus])orté dans la VilUi-Iléale les amoureuses traditions de Séville, de Grenade, de Valladolid. La nuit était tombée; mais les cent croisées ouvertes du château versaient des rayons de lumière sur la terrasse, et cette clarté plaisait mieux aux femmes que celle du jour; elles passaient avec ime gracieuse nonchalance devant les groupes de jeunes seigneurs, en sabaudonnaut à leur admiration ;

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elles marchaient en tournoyant comme une ronde fantastique, appuyant à peine leurs pieds d'enfant sur le pavé de marbre, la tète penchée sur une épaule, avec des ondulations de corps si douces à Pœi), qu'on les ressentait électriquement, comme si on les avait toutes étreintes à la fois. Un murmure musical de voix italiennes s'élevait de cette foule qui ne parlait qu'amour, ne rêvait que plaisir, ne respirait que séduction. Les grands pins qui couronnaient le château, ouvrant à la brise du golfe leurs feuillages d'aiguilles vertes, formaient comme un orchestre aérien de suave et mystérieuse harmonie ; des chansons d'amour sortaient de toutes les allées, où la nuit et les arbres couvraient tant de secrètes extases, tant de groupes égarés. Au bas de la colline la mer semblait rouler des étoiles en fusion; la ville et le port échangeaient leurs clartés vagabondes; lèvent s'endormait sur le Pausilippe, ce vase immense de parfums, et à son réveil il secouait partout ses richesses embaumées, comme un navire arrivé de Manille ou de Geylan. A cette fête napolitaine, le Vésuve s'était chargé de feux d'artifice; le volcan, comme un oihcieux voisin, rapetissait sa formida])le voix et simulait une éruption avec une fumée diaphane, une esquisse de laves, une profusion d'innocentes flammes du Bengale qui, par une clarté soudaine, trahissaient toutes les choses secrètes accomplies dans les pins sur la foi de l'obscurité ; car, en ces jours de corruption, en ces climats de fièvre amoureuse, sur cette terre des antiques bacchanales, c'était encore comme aux veillées des fêtes de Vénus : un immense cri d'amour, un irrésistible besoin de vûlu|)té, courait dans la foule des adorateurs, tout autour du temple de la déesse, et l'hymen se voilait les yeux d'un bandeau, pour ne pas voir tant d'intidèles qui reniaient son iimtile protection. Un singulier incident jeta quelque distraction dans

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tout ce monde, qu'un jour de mariage avait fanatisé de plaisir; parmi les valets qui distribuaient les rafraîchissements, on remarqua le moine Spiridione qui. dans une attitude de mortification, s'était résigné aux fonctions humiliantes de la domesticité. Il passa, d'un air distrait, devant Léontio et Stellina; 1»^ jeune époux l'a])Ostropha gaiement : — Pardon , mou père, qu^l métier laites vous donc cette nuit? Je serai forcé d'écrire au Saint-Père pour vous laver de l'interdiction que votre général va vous lancer un de ces jours. Spiridione s'inclina, comme s'il n'avait pas aperçu Léontio et sa femme.

— Mon fils, lui dit-il avec un accent de candeur touchante et de sainte mélancolie, mon fils, je n"ai jamais été exposé à la tentation du mal dans ma vie ; quel mérite ai-je devant Dieu, si je ne l'ai jamais gravement ofiensé? La palme ne se donne qu'à celui qui a combattu, je ne pouvais choi-^ir une occasion meilleure; tous les pièges de l'enfer sont ici ; je veux voir si je suis assez fort pour dormir dans quelques heures du sommeil des forts, si je puis braver avec le secouft de la grâce les impurs fantômes des nuits, noctium phantaf^mata.

En achevant sa phrase mystique, il otfrit sur un plateau d'argent de leau sucrée au cédrat à Léontio et à sa fenmie.

Les deux époux apaisèrent leur soif ardente et remercièrent graciensement leur évangélique éclianson. Spiridione continua son service volontaire jusqu'au moment où la cloche sonna le coucher des éiioux.

Ou entendait dans le lointain, pleurer Uiinuit au cicoher de la Chartreuse; la façade du château s'éteignait, de croisée en croisée; les jeunes hlles des campagnes descendaient la colline, en se racontant les toilettes des dames; les dames et les jeunes seigneurs retournaient à INaples de toute la vitesse de leurs che-

vaux. Les parents et les intimes avaient été retenus au château : le calme descendait avec les heures matinales, un silence moral purifiait le hois de pins ; après le rire, la joie, les chansons, venait cette sourde mélancolie des nuits, cette tristesse aérienne, bien plus sensible dans les lieux où le marbre semble palpiter encore sous le pied des danseurs, où les fleurs tombées sont tièdes encoie du sein de la femme qui les échaufTa.

Léontio était aux genoux de son épouse.

Stellina était assise sur uu fauteuil dans sa chambre.

Deux lampes de forme antique éclairaient le groupe nuptial. Stellina était belle à faire mourir d'envie; Léontio tremblait de bonheur. Les portraits semblaient regarder amoureusement leurs originaux.

— Le peintre m'a bien flattée, dit Stellina, pour dire quelque chose d'étranger à sa position.

— 11 t'a flattée ! s'écria Léontio. Lui !.. et Dieu même ne pourrait peindre une image plus belle que la tienne; les anges de son paradis sont jaloux de toi et murmurent contre Dieu; si tu passais dans le cimetière de Ghiaïa, les morts frissonneraient sous ta robe; il t'a flattée! lui, ce peintre impuissant ! ne pouvant te peindre, il s'est résigné à faire un chef-d'œuvre. Et puis, celte robe, ces dentelles, ce velours, tout cela n'est pas toi; il a fait des draperies parce qu'il lui était défendu de voir et de peindre ce que mes yeux seuls peuvent voir... Kntends-tu, Stellina?..

— Oui, mon ami.

— Donne-moi tes pieds à baiser; je veux les voir nus; donne-moi tes beaux cheveux...

— Mon ami, mon ami, tu me fais peur... Attends... j'ai des frissons; là... je dois être pâle...

— Oui... c'est la pâleur des jeunes épouses, c'est le Irissoudulit nuptial; oh! que tu es belle avec cette pâleur! Oh! que je te [ilains! tu ne peux pasfaiiuer ! Viens, viens, laisse-moi te porter; je sens que ma

poitrine se rompt ; tiens, tiens, je pleure de joie ! Oh ! que tues belle! ô Dieu', je vous remercie, je suis relu de votre choix; mou bonheur m'alarme ! que vous ai-je fait pour être si heureux ! Stelliua, Stellina, tu parais souflric...

— Je te l'ai dit, mon ami, j'ai des frissons, j'ai froid : laisse-moi remettre ma robe.

— Et moi aussi, j'ai froid, j'ai chaud, j'ai soif, j'ai tout. Sais-je bien ce que j'ai? mon cerveau brûle, mes yeux se vitrent, mes dents s'entrechoquent, il n'y a qu'un remède à cela, nous serons heureux et calmes demain !.. oh ! viens...

— Mais que tu es pâle aussi, toi, Léontio, bien pâle, toi si coloré toujoiu's ! Regarde-toi au miroir, mon ami.

— Un crime ! c'est une minute perdue à regarder une aatre figure que la tienne. Oh ! viens, viens !

— Tes mains sont glacées, Léoutio. Mon Dieu, mon Dieu, j'ai peur ! Ah ! il me semble qu'on a parlé dans cette alcôve... Léontio, mon époux, tes joues se creusent, tu souffres.

— Oni, oui, un peu. Ce n'est rien. Ah ! c'est que je désire tant, Stellina ! Oh ! que ton sein est beau comme cela! Dénoue tes cheveux... là, bien, laisse-les couler sur ton sein. Ah! je souffre beaucoup, Stellina : je n'ai plus la force de l'emporter sur mes bras, mes pieds s'engourdissent, ma voix s'all'aiblit, et toi aussi, ma femme ?

— Mourante, mourante, mon ami, mon époux.

— Grand Dieu! s'écria Léoutio eu pleurant, que nous arrive-t-il donc?

Et il tourna tristement les yeux vers le lit. En ce moment il lui sembla qu'une main eutr'ouvrait les rideaux de l'alcôve et faisait grincer leurs anueaux de fer.

Léontio s'épuisa dans un dernier effort à saisir son épée, mais il retomba sur ses genoux.

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— Réponds-moi, dit-il d'ime voix éteinte à sa femme, réponds-moi, parle-moi, Stellina, seulement comme je te pai-Ie.

Stellina étendit son bras péniblement et saisit les cheveux du jeune homme; ses lèvres se mouvaient, comme si. elle eût tenté inutilement de répondre, comme si elle récitait quelques prières d'agonie. La mort avait déjà jeté son vernis sur ce corps déjeune femme si beau dans sa nudité.

En ce moment des voix mélodieuses chantaient la sérénade des noces.

— Oh ! oui, oui, chantez, chantez, dit à voix sourde Léontio.

Et des larmes tombèrent sur ses joues de cire. Les voix chantaient l'air mystique de Palestrina sur ces [jaroles profanes :

La vague vient de Sorrente

Odorante, Sur nos tétos Vénus luit; Comme toi fille de l'onde.

Belle blonde, Et va dorer ta nuit.

Vénus voit ton hyménée :

Elle est née Sur ces flots que nous aimons; Elle embaume de sa bouche

Et ta couche.

Et l'oranger de ces monts.

Laisse t',s persiennes vertes

Entr'ouvt,Tli.s Au balcon dus corridors; Que toute harmonie arrive

De la rive Jusqu'à l'alcôve où lu dors.

Entcnds-tu dans de doux rêves.

Sur les grèves Fuir le flot najiolitain; Eutends-tu l;i voix touchante

Qui te chante, Au bord du canot lointain?

Entends- tu les mandolince

Aux collines Où se !ont les doux larcins? Les vagues nai.olitaines,

Lus ioiitaines Qui tombent dans les bassins?

Entends-tu la douce brfso

Qui 5(» brise ''

Dans les . asmins espagnols,

Dans les niyrlcs de nos îles.

Doux asiles

Où chantent les rossignols î

Ah ! toutes ces harmonies

Sont unies; Elles parleront demain A la vierge de la veille.

Qui GÏveilIe Voilant ses yeux de sa main.

Dans cette nuit amoureuse

Sois heureuse; Aux bras de ton jeune amant Jouis de l'heure présente,

Séduisanle, Car l'heure à venir nous ment (1 ).

Léontio étendit sa main ver? la croisée et secoua la tête avec un mélancolique sourire. Stellina reprit ses sens dans un vit accès de douleur.

(1) Ce rhythme, si connu dans noire Midi par les vieux can tiques populaires de Joieph et de l'Enfant prodigue, doit à Pa leslrina un air plein de charmes et de naïveté.

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— Mon ami, raurmura-t-elle, nous sommes empoisonnés !

— Ce n'est pas possible! s'écria le jeune homme avec un dernier effort de convulsion ; Dieu serait criminel de nous faire mourir ainsi. Moi, mourir devant toi, morte! aujourd'hui!.. Non, non, la mort n'est pas faite pour nous, pour toi, belle et puissante comme la vie !.. Ah ! je sens que mes entrailles se fondent !

Stellina toucha les mains de Léontio et lui dit d'une voix éteinte :

— Mon ami, embrasse-moi encore une fois.

Ces paroles suprêmes galvanisèrent Léontio. Il se leva et retomba aussitôt sur le corps de sa femme, en l'étreignant avec des doigts convulsifs.

— Non, dit le malheureux époux, non, nous ne mourrons pas, ceci est une épreuve; va, si nous mourrions aujourd'hui. Dieu est juste, il nous ressusciterait demain.

Des adieux funèbres se murmurèrent lèvres sur lèvres; les deux mariés roulèrent sur le pavé de marbre. C'étaient deux cadavr^is nus, les plus beaux qu'un fossoyeur ait pollués de sa main.

Alors un homme sortit précipitamment de l'alcôve : c'était le moine Spiridione. Il regarda les cadavres avec une expression de joie satisfaite. Il prit l'aiguille d'or de la chevelure de Stellina et burina un mot sur la poitrine de la jeune fille. Le sang figé servit d'encre ; l'aiguille resta dans la chair; puis il noua une échelle de corde au bab'on de la chambre, descendit sur l'esplanade et s'enfonça dans le labyrinthe des pins.

itj l'ajie transmise.

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