TRANSITION
A dix heures du matin, hormis quelques paysans et les valets, personne n'était sorti du château. Toutes les croisées étaient encore fermées ; la chaleur s'annonçait déjà sur la plate-forme, une hrise hien légère mm-murait dans les hois.
Le comte de Las Vegas et sa femme parurent les premiers sur le perron du nord, en négligé du matin; les dames arrivèrent ensuite, mêlées aux jeunes seigneurs. Toute cette société oisive et heiu-euse marchait avec nonchalance dans la grande allée de pins ; il y avait sur les figures quelques signes d'abattement et de lassitude.
Un éclat de rire suspendit la promenade et groupa les promeneurs.
Cétait le duc de Matalone qui arrivait du château en faisant retentir le hois delà bruyante expression de sa gaieté.
— Mesdames, dit-il, je viens de passer sous la croisée des deux jeunes époux; devinez ce que j'ai vu?
Une curiosité muette l'interrogea vivement par son silence.
— J'ai vu une échelle de corde liée au balcon; nos deux chers enfants se sont enlevés.
— Enlevés ! s'écria-t-on eu chœur.
— Oui, enlevés ! poursuivit le duc. A quoi servent les échelles de corde? Venez donc voir, mesdames; le trait est original ; à la première nuit des noces ! c'est neuf dans l'histoii^e de lamour.
La compagnie com-ut follement, le duc en tète, sous
le balcon de la chambre nuptiale. La croisée était large ouverte, l'échelle pendait ; toutes les voix crièrent : Lcontiol Léontio ! La comtesse de Las Vegas appela sa fille avec un accent d'inquiétude. Aucune voix ne répondit.
— Il faut monter, dit le comte, et frapper à la porte. On courut à l'escalier; la porte de la chambre fut heurtée d'abord avec ménagement, puis secouée avec fureur, puis enfoncée d'uu coup de marteau. La chambre fut envahie; je ne vous dirai pas la scène d'effroi qui suivit. Les deux cadavres étaient étendus au grand jour. Les rayons jouaient avee la gorge nue de Stellina; la pauvre fille était déjà verdâtre; chemin faisant, le soleil s'amusait à la parcourir.
On avait emporté mourantes les deux mères ; toutes les dames avaient quitté la chambre en poussant de longs cris d'horreur ; les seigneurs Las Vegas et d'Ottayano trouvaient dans leur fermeté d'homme assez de couragepourcontempler leurs enfants morts. Ils étaie.it auprès, debout, les bras croisés, des larmes aux yeux, muets, et s'mterrogeant quelquefois l'un l'autre par un regard plein d'expression.
Tout à coup le duc dOttayano se pencha vivement sur un des cadavres en disant d'une voix sourde :
— 11 y a quelque chose d'écrit à la pointe d'une aiguille; c'estindéchitiYable pour moi... Las Vegas, vous ne pleurez pas, lisez.
Ollayano lut ce mot : Vengé!
— Compris, dit froidement Las Vegas.
Ottayano secoua la tête et prouonça d'une voix
presque inintelligible les deux mois : C'est lui!
Puis l'écume jiiillit df s lèvres de Las Vegas, le sang gontla les veines de ses tenq)es; il roidit fortement <es jambes sur le parquet et s'ocria d'une voix sourde :
— Le misérable ! il m'a mis en défaut hier ! Un instant j'ai crule rticounailre, un seul instant ! Le fracas
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de la journée m'a ôté la réflexion ! il y a vingt ans que je ne l'avais vu.
— Oui, vingt ans ! dit Ottayano. . . Je le croyais mort.
— Mais il faut nous venger, Ottayano, il le faut... Nous enverrons nos braves au couvent de Torre di Grecco... N'est-ce pas, Oltayano?
— Inutile ! inutile ! le bandit n'est plus au couvent à l'heure qu'il est.
— Malédiction de Dieu ! il nous échappera ! il faut partir sur-le-champ, Ottayano... sur-le-champ... 11 faut aller à Naples; il faut aller raconter le crime au duc d'Arcos... C'est aux inquisitionnaires du vice-roi qu'il faut confier la recherche du brigand ; les sbires le trouveront, c'est sûr; il aura quitté l'habit religieux... il s'est jeté peut-être parmi les lazzaroui; peut-être est-il en fuite sur la route de Salerne ou sur la route de Rome; il faut que le vice-roi nous serve... Allons à Naples, Ottayano.
— A Naples! Oui, demain, nous irons à Naples; mais nous ne pouvons quitter nos femmes aujourd'hui.
— Ah ! oui, oui. Pauvres mères !
— Le duc de Matalone pariera pour nous au viceroi ; il s'apprêtait à partir tantôt. Matalone nous servira; demain nous le rejoindrons à la Villa-Royale.
— Oui, oui, cela vaut mieux. Allons voir iNlataloue. Ces pauvres enfants !
Les deux malheureux pères quittèrent cette chambre funèbre à pas lents, et comme à regret ; en sortant. Las Vegas montra le lit nuptial à son ami ; des sourires affreux coururent sur leurs lèvres pâles et frissonnantes. Le lit était encore recouvert de sa magnifique étofle aux franges Ilot fautes de soie et d'or. Une odeur cadavérique courait déjà dans la chauibre.
— Ils sont bien morts, dit Ottayano, et il ferma la porte, appela un de ses valets et le plaç^a sur l'escalier comme une sentinelle.
Ils se rendirent, chacun de son côté, auprès de leurs fenraes; elles s'étaient mises au lit avec une fièvre ardente ; elles paraissaient sourdes à toutes les consolations qu'on leur prodiguait, car le coup terrible était trop récent.
Le convoi funèbre eut lieu à midi. On porta les deux cadavres dans une petite chapelle, au milieu du bois; ils furent inhumés; un mois après cependant Las Vegas fit sculpter à Naples un beau tombeau de marbre blanc, qu'on adossa au mur extérieur de la chapelle; un prêtre le bénit ; on exhuma les corps, et ce fut là'qu'ils furent déposés. La porte de bronze du tombeau fut scellée ; on y grava cette inscription :
LÉONTIO ET STELLINA,