E RAT
vit à expliquer ce mystère,, au moment où nous désespérions de trouver quelque chose de satisfaisant. Cette cuisine de salle basse, abandonnée depuis longtemps, recevait par son soupirail la poussière que le vent soulevait sur la route où s'élevait la brasserie. Les rats avaient laissé sur cette nappe unie une nmltitude de vestiges de pattes, croisés et mêlés confusément; mais, en un certain endroit plus éloigué du centre de l'orgie, les vestiges, étaut plus rares, devenaient plus distincts, et attestaient que la jeune et innocente progéniture des rats avait suivi les grands parents dans cette expédition nocturne. Il y avait donc une foule d'enfants inexpérimentés au milieu de tant de pères instruits aux choses de la vie. Or, voici ce qui était arrivé. La brèche ouverte, les vétérans aperçurent la souricière perfide, et ils sourirent de pitié, en se faisant une triste idée de l'intelligence humaine. Comment, pensèrent ces vieux rats narquois, comment notre ennemi, l'homme, peut-il s'imaginer que nous allons tomber étourdimeu^ ians un piège aussi stupide? une souricière! Ah! il y a bien longtemps que nous connaissons ces grossières machines et leur morceau de lard î Nous ne mettrons pas le pied sur cette trappe, et l'homme en sera pour ses frais de préparatifs maladroits.
Après avoir ainsi déploré la stérilité d'invention qui règne dans le cerveau de l'homme, les rats, ne voyant plus dans cette éut)rme souricière qu'un oïystacle au passage, et non un ]nége dang(;reux, résolurent de percer le mur et de faire brèche sur un autre point, car ils pensèrent bien que l'honnne n'avait pas aligné des souricières sur toute la longueur du mur. Los dents rongeuses se mirent donc avt3C ardeur à l'œuvre, et l'autre trou fut fait entre deux soleils, comme disent les ingénieurs d'un siège. Tout à coup les vétérans se ravisèrent, et les mères émues se dirent
LR KAT'; 185
avec un juste effroi : — Oui, nous connaissons trèsbien les souricières, nous, et nous nous en moquons comme d'un chat empaillé ; mais nos pauvres petits, mais Alfred, Arthur, Anatole, Charles, ne les connaissent pas comme nous ; ils font l'école buissonnière à la queue de l'armée ; ce sont des traînards étourdis, et quand ils arriveront devant la première brèche ouverte, ils s'y jetteront sottement, et la souricière les dévorera ! Évitons une catastrophe qui plongerait dans le deuil tant de familles. Inventons.
Ce cri maternel fut entendu, et c'est alors que les vétérans eurent Tadinirable idée de fermer avec soin la première brèche, sans avoir égard au temps perdu, le salut des pauvres petits l'emportant sur toute autre considération. S"'il n'y avait eu, dans l'armée d'expédition, que de vieux routiers, on aurait jugé inutile de barricader le premier trou. Quand cette sage précaution eut ('té prise, il ny avait plus de danger pour l'innocence; on pouvait se livrer à toute la joie de la saturnale nocturne, sans la troubler par un souci.
Le fait est là, dans toute son évidence, et justifie le raisonnement que nous mettons dans la pensée, dans les signes, et peut-être dans la parole de ces animaux. Maintenant, de ces petits détails d'observation, passons à une chose efi'rayante, qui donnera une terreur rétrospective à tous les Parisiens nerveux. Paris, cette capitale de la civilisation, du luxe et des arts, a énhappé par miracle à une invasion générale de rats. Si la police eût prolongé son sommeil quelques années encore, c'en était fait de cette capitale, qui a triomphé de l'invasion des Huns, des Normands et des cosaques du Don. Entre la barrière du faubourg Saint-Martin et Bflleville, aux portes mêmes de Pans, on trouvait l'ignolile charnier de Montlaucon. Attilacarapait à nos portes! des millions de rats énormes, dont les aïeux llûrissaientsous Louis XI, avaient établi leur quartier-
général à Montfaucon, et aucune force humaine ne semblait pouvoir chasser ces innombrables assiégeants d'un repaire dont ils étaient les légitimes possesseurs, grâce à la loi de la prescription emphytéotique, ce bail naturel consacré parle temps. Sous Louis-Philippe, le mal était arrivé à son comble, et la légalité constitutionnelle balançait. Les nouvelles devenaient chaque jour plus alarmantes. Le faubourg Saint-Martin se mettait sous la protection de? chats, comme un faubourg égyptien de Memphis ; Belleville craignait de devenir le Ratopolis de la fable. Ces deux localités faisaient des pétitions à la Chambre des dépntés, le samedi ; la Chambre répondait, comme la fable :
Prend-on cette assemblée Pour conseil tenu par les chats î
Et on passait àFordre du jour. Bien plus, les rapports de police annonçaient qu'une horrible et formidable alliance venait d'être contractée entre les armées de Montfaucon et des fossés de Vincennes, autre quartier-général d'innombrables rats des champs. On avait surpris des émissaires sur la chaussée de Saint-Mandé. Enfin une troisième armée, campée dans les canaux souterrains de Paris, entretenait aussi des intelligences avec Vincennes et Montfaucon, Pas un jour de plus ne devait être perdu. Nous allions devenir tous, non pas cosaques, mais rats, ce qui eût été le comble de la dédécadence et de l'humiliation! Heureusement, la Chambre ne fut pas consultée; la police assuma sur sa tête toute la, responsabilité de l'acte, et en paya lef frais. Une nuit, des escouades libératrices partirent de la rue de Jérusalem, et marchèrent sur Montfaucon. On cerna le quartier-général ; oii bourra de poudre à canon toutes les issues ; on établit toutes sortes de machines incendiaires sur la vaste étendue du char-
pier, et, au signal donné, on mit la mèche allumée sur le volcan. La suprême nuit d'Ilium n'a rien vu de pareil ! Homère, qui a chanté le combat des rats et des grenouilles, pourrait seul décrire cette immense destruction. Tout périt; tout fut brûlé, asphpdé. Le quartier-général fut changé en sépulcre, et Paris respira... Aujourd'hui, lorsque, par une belle soirée de printemps, le rentier du faubourg Saint-Martin va cueillir des lilas à Romainville, il traverse une plaine désolée, inculte, sauvage, comme le désert de Ninive et de Babylone; c'est le champ où fut Moutfaucon; et le rentier se réjouit dans son cœur. Cependant la leçon ne doit pas être perdue pour l'avenir. La nature a voulu que ces animaux eussent l'exorbitant privilège de se multiplier à l'infini, et de réparer ainsi leurs pertes en peu de temps. A cette heure. Montfaucon peut-être n'est que déplacé, il n'est pas détruit. La sagesse des Égyptiens doit nous instruire : ils voyaient dans les rats la huitième plaie de leur pays, après les sauterelles, et pour entretenir chez les peuples cette crainte salutaire, ils avaient élevé les chats au rang des dieux.
yiN DE L'HISTOIRE NATURFI.I.K
L^ IFO^dDL^lOfl
Dans les arts, l'œuvre la plus parfaite doit être celle que tout le monde connaît, l'œuvre universelle, l'œuvre répétée par toutes les bouches, retenue par toutes les mémoires, aimée par les jeunes gens, les jeunes filles, les femmes, les enfants et les vieillards.
Quelles œuvres placerons-nous dans cette catégorie de popularité universelle ?
Les Adieux d'Hector à Andromaque, ou Priam demandant le corps d'Hector au fils deThétis? l^on.
Autrefois, dans les fêtes de Pau, ces deux chants étaient dits par des rhapsodes; mais aujourd'hui, les Grecs d'Othcn les ont oubliés. A l'exception de quelques érudits, non savants , personne ne connaît ces chants divins.
Nisus et Euryale, les Amours de Didon, lesGéorgiques, les Bucoliques, c'est-à-dirc tout ce que le cœur, l'esprit, le sentnnent, la langue ont créé de
JOO l'A POPULARITE.
plus beau, de plus noble, de plus suave, de plus émouvant, de plus mélodieux, ne peuvent aussi être rangés dans cette catégorie. On apprend au collège à les oublier. Les grands prix du concours général n'en savent même pas un vers au bout de cinq ans. A l'Académie française, sauf deux ou trois membres, égarés par étourderie sous un dôme plat, tous les autres ne citeraient pas un distique virgilien, et s'ils le citaient ils le comprendraient peu.
Moïse, David et Salomon, ces trois pères éternels de la grande poésie biblique, ont-ils pris beaucoup de place dans la mémoire des hommes? Beaucoup de gens savent-ils par cœur quelques passages traduits de ces trois sublimes poètes ? De son temps, La Fontaine demandait à tout le monde s'il avait lu Baruch, et tout le monde lui répondait : Non. Cette ignorance a progressé depuis.
Prométhée, VOrestie, Antigone, Alceste. ces quatre prodigieuses créations grecques, qui résument tous les grands sentiments de l'âme humaine et de l'humanité éternelle, courent-elles les rues comme l'esprit qui ne les court pas? Je n'ose me prononcer. Quelqu'un est-il plus hardi que moi?
Dans la poésie moderne, beaucoup de contemporains savent par cœur des centaines de vers de Victor Hugo et de Lamartine ; mais ces deux grands poètes sont-ils populaires dans le sens le plus étendu du mot? Douze millions de Français au moins, tous jouissant de leurs droits civils, ne citeraient pas deux vers des Voix intérieures, des Feuilles d'automne, des Harmonies et des Méditations.
Dans le domaine de la musique, à l'exception des habitués du Conservatoire et de quelques centaines de musiciens, personne ne chanterait quatre mesures de la symphonie héroïque, de la symphonie en ut mineur et de la pastorale. Personne ne fredonnerait