‹ L'âme transmiseChapitre 8 sur 14 · LE CROCODILE · texte numérisé non relu

LE CROCODILE

Ce titre ressemble à celui d'ime fable^ et c'est une histoire vraie que je vais conter.

La ville de Belfast, en Irlande, est peuplée de savants; la science y couct les rues , comme l'esprit chez nous. En arrivant à Belfast, je fus frappé de la physionomie générale des passants; tous les visages ressemblent à des figures de géométrie ; de même qu'à Paris, tout le monde promeneur ressemble à un vaudeville du Gymnase, des Variétés ou du Palais-Royal, orné de pointes de couplets.

M. Adamson, un de ces innombrables savants qui gardent la droite sur les trottoirs de Belfast, était fort riche, quoique savant; et pourtant le bonheur lui manquait. Tous les matins, à son lever, il s'adressait cuttti question : Pouniuoi le voyageur Bruce n'a-t-il j)as découvert la prf>squ'ile de Méroé ?

Tous les honunes font consister le malheur dans une spécialité quelconque. J'ai connu un honorable

citoyen qui s'est laissé dépérir de langaeur, parce qu'il avait été exclus^ en 1830, des cadres de la garde nationale, pour cause de stupidité mili:aire. Il ne pouvait tenir son fusil que de la main droite, et ses mains étaient gauches toutes les deux. Vice radical.

M. Adamson étudiait la carte de Bruce, depuis les montagnes de la Lune jusqu'à Hennopolis, et il n'y trouvait pas cette presqu'île que le véridique Hérodote a vue de ses propres yeux, comme je vous vois.

Ce souci minait profondément le grave Irlandais.

Un jour, il se munit d'une paire de bas de Dublin, et s'embarqua pour l'Egypte, en passant par le canal Saint-Georges, la Manche, la France et la Méditerranée. Dans sa route, il ne daigna rien voir; la presqu'île de Bruce l'absorbait.

11 remonta le Nil, ne salua pas les Pyramides, impolitesse inouïe, mais qui ne produisit aucune sensation sur ces stoïques monuments ; et après un séjour de quelques heures au Caire, il poursuivit son voyage jusqu'aux ruines de Karnak.

Il effleura dim coup d'oeil négligent les augustes colosses de Memnon, les cryptes d'Osimandias, les bypogées de Sésostris, les pylônes d'Isis, les obélisques de Luxor et toutes les merveilles de la Thébaïde. Toujours remontant le Nil, il vit Latopolis, Éléthya, ApoUinojJolis, Onibos, et Syènc, aujourd'hui, flétrie du nom barbare d'Assouon. Les ruines de ces villes antiques ne furent jjas honorées d'un seul point d'admiration; c'était humiliant pour l'Egypte de Sésostris !

Un jour, la chaleur était si forte à midi, chose trèsnaturelle sous le tropique, que le savaut Adamsou se laissa séduire par la fraîcheur du Nil, et se décida, pour la première fois de sa vie scientitique, à prendre un bain daus le fleuve sacré.

Il regarda aux environs, avec une attention minu-

lieuse, et ne découvrit aucun être vivant. Le dé^çrt méritait son nom. Il n'y avait pas même une statue d'IsiS;, d'Ibis, d'Anubis ou de Sérapis. Le Nil coulait dans un silence religieux, et baignait sur sa vive gauche des ruines superbes et anonymes, qui remontent par des chaînons de rochers à la vieille Éléphantine. Adamson, rassuré par la solitude et l'absence dc?> policemen, se plongea dans les eaux vives du Nil, après avoir arrangé, avec soin, ses vêtements et ses bottes sur le rivage nu.

La savant remerciait la nature, bonne mère, qui plaçait ainsi un fleuve si irais auprès d'un sable si brûlant ; il savourait cette volupté du bain inconnue de la science, et se souvenait tout à coup de ses premiers exercices de nageur enfant, sur les grèves de Kingstown; il quitta la station de la baignoire fluviale, et nagea comme un ignorant, en pleine eau.

Comme il se livrait aux doux ébats d'un triton d'eau douce, il entendit un souffle menaçant, et vit, à peu de distance, et à fleur du Nil, une gueule verte, ornée de dents léonines et de deux yeux enflammés.

Le savant se rappela aussitôt, mais trop tard, une fable qui commence ainsi : Les chiens d'Egypte boivent toujours en courant, le long du Nil, de peur des crocodiles. 0 sagesse des chiens/ s'écria-t-il; et il lit, de ses mains et de ses pieds, les plus grands efibrts pour atteindre une petite île sablonneuse, écueil des barques, salut des nageurs.

C'était en effet un crocodile de la plus belle espèce; un lézard colossal et amphibie, plus féroce que le tigre du lîengale ou le lion de l'Atlas; il nageait sur le savant, qui, quoique maigre pour cause d'étude, offrait encore un mets satisfaisant à la gloutonnerie d'un crocodile à jeun.

Adamson gagna lieureusement les bords de la petite île, ayant le crocodile sur ses talons; il croyait

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même souvent sentir passer une haleine chaude à la

plante de ses pieds, température etirayante dans un bain froid. Ce soulUe l'avait aiguillonné. Il toucha la terre, mais au moment où il allait se livrer à la joie, il se souvint que le crocodile est amphibie, et apercevant un palmier frêle, isolé sur 1 ecueil, il embrassa la tige et grimpa au sommet avec l'agilité d'un écureuil. Si Adamson eût appartenu à l'espèce des faux savants, celle qui est douée d'un ventre en relief, il était perdu sans ressources ; pai' bonheur, il avait résolt^ a vingt ans, quinze propositions d'Eucluie, exercice méditatif qui l'avait maigri à vue d'œil, et l'avait rendu apte à l'escalade des palmiers.

Adamson se logea de son mieux sur la partie de l'arbre où les rameaux et les feuilles s'étendent, montent, retombent et se croisent selon les caprices de leur végétation indépendante, et ayant assuré sous ses pieds une base solide, il regarda le Nil.

Ses yeux se fermèrent d'efiroi un moment; le crocodile sortait de l'eau, en secouant sa carapace d'écailles luisantes, et il marchait, comme un poisson devenu quadrupède, vers la racine du palmier.

Le savant chercha aussitôt dans sa mémoire tout ce qui a été écrit sur les crocodiles, par Pline et Saavers, et il crut trouver, dims ces naturalistes, que ces animaux escaladaient les palmiers. — Oh ! dit-il, faites, mon Dieu! que mes confrères les savants, qui se trompent à chaque page, se aoient encore trompa^ à celle-ci !

Tout à coup il éprouva un nouveau frisson de terreur, bo rappelant une notice qu'il avait insérée dans Belfast-Review, et dans laquelle il avançait lui-même que les crocodiles grimpaient sur les arbres comme des chats. Il aurait voulu jeter sa notice au feu; mais il n'était plus temps, tout IJelfast avait lu la notice, clic avait cté tiaduite en arabe, ut aucun auteur ue

l'avait réfutée en Orient, pas même à Crocodilopolis.

Le féroce amphibie arriva au pied de l'arbre, et témoigna une joie vive en découvrant le nageur à travers les éclaircies des feuilles ; il fit quelques tours et détours, regarda encore, puis s'arrêta, comme pour convertir le siège en blocus, dans l'impossibilité absolue de prendre la place d'assaut.

Ici, rendons hommage à la vraie science. Adamson, malgré les préoccupations du moment, éprouva un vif accès de juste douleur ; il reconnut que sa notice commettait une erreur d'histoire naturelle; mais il se nromit bien de ne jamais la corriger, s'il échappait, par miracle, au péril. La notice avait été écrite avec conviction; elle démontrait que les crocodiles grimpaient sur les palmiers : fait acquis à la science, impossible de revenir là-dessus, même en échappant à un crocodile, qui n'avait pu escalader un palmier du Nil. Un savant doit être inébranlable dans ses convictions.

La pose du crocodile f rit un caractère alarmant. Le blocus existait daus tOKx.'e son évidence stratégique. La science pouvait ainsi acquérir un nouveau fait : les crocodiles ne grimpent pas, ils bloquent. Sujet d'une nouvelle notice qui, sans démentir la première, donnait une nouvelle ruse de guerre à l'intelligence de ces animaux.

Étendu dans sa longueur démesurée, le crocodile bravait le soleil comme un lézard, et ne témoignait plus aucune impatience; il attendait la descente du savant, et le frétillement de sa queue annonçait toute la joie que faisait naître en lui la seule pensée de cet inévitable festin.

De son cûlé, le savant étudiait les mœurs du monstre, et, la part de la science une fois faite, il r^ commençait à frissonner comme un agonisant suspendu aux lèvres d'un lion.

Les heures du blocus ont deux cent quarante minutes, mais elles passent comme les autres; le temps rapide marche souvent avec des béquilles, mais il marche toujours, et ne s'arrête jamais. Le soleil se coucha, comme la veille, la nuit tomba, après un crépuscule très-court, et son dernier rayon montra aa dernier regard du savant bloqué le crocodile dans son horizontale et désespérante immobilité.

En cherchant dans ses souvenirs pour trouver une similitude, une consolation ou un espoir, Adamson rencontra son compatriote Robinson Grusoé, natif d'York, lequel passa une nuit sur un arbre, après son naufrage, par mesure de précaution. L'arbre de cet illustre solitaire était probablement un palmier; le domicile était donc possible, quoique dur. Robinson avoue même qu'il dormit. Au reste, on trouve souvent, dans les auberges anglaises, des lits aussi durs qu'un sommet de palmier ; réflexe ms salutaires qui offrirent quelque douceur aux angoisses du malheureux savant de Belfast.

Adamson dormit peu dans cette longue nuit ; il eut plusieurs rêves, courts, mais émouvants. Il rêva qu'il était assis devant les académiciens de Belfast, leur lisant une notice pour leur démontrer que les crocodiles n'existaient pas, comme le sphinx, et que les Égyptiens avaient découvert cet animal fabuleux. A la fin de ce rêve, il crut recevoir sur ses joues une rosée de larmes de crocodile; il se réveilla en sursaut, et faillit tomber du haut du palmier sur la queue de son gardien endormi.

Gela le rendit plus circonspect ; il fît violence au sommeil, et retint ses paupières avec son doi^t pour les empêcher de se fermer. Que ne fait-on pas pour conserver sa vie !

Au lever du soleil, Adamson vit avec désespoir que rien n'était changé dans l'état du blocus. Le crocodile

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seulement ne couvrait plus le terrain occupé la veille ; pendant la nuit, le monstre affamé avait tendu d'heureux pièges à d'innocents poissons descendus du Nil blanc, et il s'était réconforté avec un média noche, comme un gourmand de l'ancienne Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, où la cuisine maigre et icthyophile a obtenu de si merveilleux progrès.

Le bord de la petite île était couvert de débris d*arètes encore saignantes, et ce fut un bien triste spectacle pour le savant, car, se dit-il, si ce monstre trouve à se rassasier ainsi tontes les nuits, le blocus ne finira pas, et je tomberai d'inanition dans la gueule de ce vorace ennemi.

Ce raisonnement ne manquait pas de justesse, et provoquait une insurrection de cheveux sur la tête du savant.

L'estomac, machine indépendante de l'esprit, et qui a des exigences inexorables, réclamait deux repas au pauvre Adamson, celui de la veille et celui du matin. Le murmure do la faim arrivait aux oreilles d'Adamson, et il paraissait difiicile de l'apaiser.

Deux savants qui se trouveraient en pareil cas de famine auraient des souvenirs tout prêts dans les histoires des sièges ou des naufrages; le plus fort dévorerait le plus faible, pour lui conserver un confrère cher à la science; mais Adamson était seul, et il voyait, avec une juste épouvante, la famine se combinant avec le blocus, comme cela s'est rencontré à Gènes, sous Alasséna.

Entre autres choses qu'il ignorait, ce savant ae savait pas que les palmiers produisent des fruits nommés dattes, fruits savoureux, exquis, charnus, dont les Arabes vivent très-bien depuis Adam, premier colon de l'Arabie. Or, un rayon du soleil levant, glissé entre les feuilles massives, révéla du larges grappe*) de dattes •**■ '•Mgard aliamé du savant.

io^ LE SAVANT ET LE CROCODÏLjs.

A Belfast, Adamson déjeunait avec une trancLe de bœuf etdeuxlivraisons de jambon d'York assaisonnées de porto; il fallut faire trêve à ces douces habitudes gastrononii(pies, et se contenter des végétaux providentiels, manne du désert.

■ Une étrange pensée vint l'assaillir après déjeuner; il se rappela un commentaire du livre égyptien de Sethos, dans lequel un autre savant a prouvé que les crocodiles sont les vengeurs naturels de tous les outrages commis en Egypte par les barbares. Cela paraît raisonnable, pensa-t-il, car si les crocodiles ne servent pas à venger des outrages, à quoi servent ces horribles animaux? Sa conscience lai reprochait toutes les irrévérences dont il s'était rendu coupable en traversant l'Egypte sans saluer les ombres pyramidales des pharaons et les colosses du divin Osimandias. Il lui restait la ressource des grands criminels agonisants ; il se repentit et fit vœu, s'il échappait au crocodile vengeur, de baiser les orteils du Memnon ténor, qui chante une cavatine au lever du soleil.

Un vœu fait donne quelque tranquillité à Tesprit. H regarda le monstre cerbère pour s'assurer si le vœu avait produit quelque etfet sur ses écailles ; le monstre veillait toujours, et ne paraissait pas avoir entendu le vœu.

Une soif ardente dévorait la poitrine du savant, autre malheur du blocus ! Les dattes altèrent beaucoup. Comment boire? L'infortuné Tantale voyait sous ses pieds un large fleuve, et il mourait de soif. Le Nil avait des murmures ironiques; il se contentait de

rafraîchir l'air, et il ne donnait pas une goutte d'eau à la lèvre aride du malheureux bloqué. En se comparant à son compatriote Robinson Crusoé, il conclut que tout l'avantage de la position était à ce dernier. En etfet, Robinson passa une nuit sur un arbre; mais

il descendit le lendemain; il tua des perroquets, en

LE SAVANT ET LE CROCODILE. Iy3

fît des fricaijécs de poulet; il but do l'eau claire et du rhum; il se promena sous un parasol; il se bâtit un gîte; il ne rencontra aucun crocodile, et découvrit un Vendredi. Heureux Robinson ! disait à voix basse le savaut, heureux insulaire ! roi et sujet à la fois ! Et cet ingrat osait se plaindre ! Je voudrais bien le voir à ma place sur ce palmier !

On est forcé de convenir que les doléances de Robinson sont des insultes envers la Providence. Voilà bien Thomme ! il se plaint toujours de son malheur ! Mais Adamson est-il plus raisonnable, quand il accuse son compatriote d'York? Hélas! non. Cet homme perché sur un j^almier ne savait pas que, ce même jour, à Ici même heure, l'infortuné savant français, Adolphe Petit, était dévoré par un crocodile devant les ruines d'Ombos ! Les hommes devraient bien cesser de se plaindre de leur sort.

En ce moment de légères vapeurs couvrirent le soleil, et Adamson éprouva un mouvement de joie; il comptait sur une bonne pluie, et il préparait déjà les deux creux de ses mains pour faire une orgie hydraulique avec la rosée du ciel. Sa joie fut courte. Il se rappela cette désespérante inscription : Limite délie pioyyie, limites des pluies, que le courageux voyageur italien. Rossignol, l'ami de Belzoui, a gravée sur sa carte du Nil. Le palmier d" Adamson était fatalement placé dans la latitude qui plombe le ciel et ne le fliouille jamais.

Il récita, pour se désaltérer l'imagination, un passage de la Jérusalem, où le Tasse décrit les croisés, buvant, à pleins casques, une pluie miraculeuse, après les longues rigueurs d'un ciel d'airain. Ces vers lui tirent venir l'eau à la bouche, quoique prononcés en Italien anglais.

Le crocodile semblait deviner la souffrance du Tantale de liellast ; il avalait, au passage, des carafes de

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Nil, en décochant au palmier des regards obliques et narquois. Les plaisanteries des monstres sont intolérables. Adamson fut révolté, ce qui donna à sa soif une nouvelle irritation.

11 promenait ses yeux sur le Nil dans l'espoir de découvrir une djerme à la voile ou à la rame, et de lancer un cri de détresse aux navigateurs ; mais cet espoir est illusoire, dans ces parages dangereux, situés en amont des rapides, comme dit Bruce. La solitude gardait son silence de mort ; on n'apercevait que des ruines noirâtres, où perchaient quelques ibis, immobiles comme des points d'admiration.

Involontairement la pensée du savant se reporta sur Robinson Crusoé. Cet insulaire, se disait-il, a eu grand tort de tant murmurer contre un malheur qui me paraît si heureux. Mais mon compatriote avait du bon. Il était né inventeur, il s'est l'ait du pain, un parasol, un costume, et même une pipe. La privation le rendait ingénieux. Sur ce palmier, Robinson aurait trouvé de l'eau... Voyons, comment s'y serait-il pris?

11 réfléchit longtemps pour ii^^venter quelque chose, d'après le procédé Robinson, et le feu intérieur de la pensée acheva de ])rùler sa langue; il avait des tisons dans la bouche; il était arrivé à ce délire qui fait de* mander au damné de l'enfer une simple goutte d'eau.

Et le Nil roulait toujours devant lui ses Ilots doux et majesteux.

0 nécessité, mère de l'industrie, tu n'abandonnas jamais les diciples de Robinson !

Le savant battit des mains comme s'il se fût applaudi lui-même : il avait découvert un procédé hydraulique. Qu'il faut peu de chose pour donner de la joie à la pauvre humanité ! Voilà un homme, perché sur un palmier, un agonisant voué à la gueule d'un crocodile, et qui trouve le secret de se réjouir, parce qu'il a inventé un moyeu équivoque de doimer à

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ses lèvres quelques gouttes d'eaa saumâtre du Nil !

Adamson, fier de lutter avec son compatriote d'York, se mit tout de suite à Pœuvre : il arracha plusieurs branches fort longues, et les lia par chaque bout, au moyen de filaments détachés de la tige, et roulés entre les dents et les lèvres. Cela fait, il attendit le moment où le crocodile faisait une petite promenade entre deux eaux, pour remplir ses devoirs d'amphibie, et il laissa doucement tomber la pompe aspirante sur les bords du fleuve, où elle but beaucoup d'eau, par les feuilles spongieuses, flottantes à l'extrémité. Cette corde végétale fut retirée ensuite avec une grande précaution, et deux lèvres calcinées se précipitèrent sur les dernières feuilles imbibées deau douce, et deux fois douce. Jamais gastronome assis à un festin parisien ne savoura plus voluptueusement une coupe remplie par la naïade écarlate qui coule devant Bordeaux. Notre savant riait de bonheur, comme un écolier, et, n'ayant rien de mieux à faire, il recommença l'expérience, et se livra, sans mesure, à tous les excès de l'intempérance, pour payer à ses poumons un long arriéré de soif. Tantale n'avait pas inventé cela.

Adamson riait surtout à. l'idée de mystifier son crocodile qui, d'ailleurs, méritait bien un pareil tour.

Rassuré sur les deux premiers besoins de la vie, Adamson se souvint qu'il avait subi quelques accès de fraîcheur perfide, dans les heures humides de la dernière nuit; l'absence de tout costume qu'il ])Oitait, comme nageur, lui paraissait favorable pendant les ardeurs tropicales du jour ; mais il fallait songer à se vêtir pour minuit. Un autre motif excitait le savant à découvrir, comme Robinson, un costume décent. — De quel front oscrais-je me présenter eu public, si um barque providentielle de sauvetage passait devant moi! disait le judicieux savant.

Cela dit ou pensé, Adamson cueillit dans son alcôve aérienne une certaine quantité de feuilles énormes, et s'asseyant comme un tailleur, il confectionna un paletot végétal qui, sans appartenir à la dernière mode, avait ue. caractère primitif assez pittoresque. Deux feuilles suflirent pour le bonnet nocturne, qui ne manquait pas d'une certaine élégance, et ne faisait pas regretter nos horribles chapeaux de jour.

L'auteur de toutes ces ingénieuses trouvailles se témoigna sa satisfaction en se serrant eû)i*i ses bras : il était logé, vêtu, nourri, désaltéré aux frais de la nature. Tout bonheur est relatif. Adamson s'estimait très-heureux, et en fait d'expédients, il regardait Robinson Crusoé avec dédain, de toute la hauteur de son palmier.

Comme il rétléchissait mollement suf son bonheur, il aperçut le crocodile au pied de 1 arbre, et le monstre lui parut agité d'une pensée mauvaise. Le savant ne se trompait pas.

De son côté le crocodile avait réfléchi. Ne pouvant prendre le<pahniei' ni par l'assaut, ni par le blocus, il avait recours à la mine et à la sape. Les énormes dents du monstre se mirent à l'œuvre, et elles rongeaient la base de l'arbre avec un acharnement féroce. Le crocodile avait Tair de penser cette phrase : « Il est temps que cela finisse ! » Et Adamson entendait en frissonnant les craquements d'une monstrueuse mâchoire sur la base de son habitation.

Il eut Theureuse idée de se recommander à saint Siméon stylite, l'anachorète du chapiteau.

La disposition des dents molaires et incisives est faite, chez les crocodiles, de telle sorte qu'elle ne peut nuire à la base d'un palmier; ces monstres ne rongont que de côté; ils elileurent et ne creusent pas. La sage nature a voulu ainsi donner l'asile des palmiers aux malheureux poursuivis par les crooMiles. Le savant

ignorait aussi cette particularité organique de l'impuissance maxillaire du sapeur écaillé. Pline et Saavers mentionnent ce fait rassurant ; mais ces deux naturalistes ne pouvaient être consultés, en ce moment, au chapitre crocodile. Adamson plongeait de l'œil sur la base des opérations; mais placé trop haut et trop mal pour en apprécier le danger, il s'attendait à voir s'écrouler l'arbre sauveur à chaque instant, et ses cheveux frissonnaient sous son turban de feuilles, à l'idée d'être lancé à la gueule du monstre, et d'entrer chez lui par sanglantes livraisons, comme dans un tombeau écaillé, et sans épitaphe c[ui annonçât les vertus du défunt à la postérité de Belfast.

Le crocodile travailla ainsi plusieurs heures à la sape, et un certain découragement se maiiifesta dans sa mâchoire ; il eut alors recours à un autre expédient, celui de battre en brèche le palmier avec sa queue de bronze. L'arbre tenait bon, mais ses secousses n'étaient pas rassurantes pour le savant; il subissait comme un long tremblement de terre, et son toit de feuilles s'agitait avec des ondulations convulsives; ?)ar intervalles, une grappe de dattes se détachait d'une branche, et tombait sur les écailles du crocodile, et le monstre redoublait de fureur, comme un assiégeant qui reçoit un projectile lancé des remparts. Cette :hute de dattes olfrait aussi à Adamson un autre sujet d'effroi ; qu'allait-il devenir si toute sa provision de comestibles s'écroulait ainsi en détail !

Jamais homme n'éprouva pareilles angoisses ; aussi notre savant, après s'être convaincu que la vie ne vaut pas la peine d'être défendue à ce prix, résolut de se précipiter du haut de son toit, pouF trouver le repos dans la mort. Plein de cette idée de désespoir, il se leva debout sur le sonnnet du tronc, écarta les branches qui pouvaient le retenir au bord du précis pice, et avançant un pied, il retint l'autre fortement.

et ne se précipita pas. Une pensée honorable le retenait sur l'abime: Adamson n'avait point de famille, point de femme, point d'enfants, point de neveux; il devait donc se conserver avec soin, sur la terre, comme le seul représentant des Adamson. L^hommeest toujours ingénieux, lorsqu'il s'agit de transiger avec le désespoir. S'il a une famille et des enfants, il veut vivre pour eux; s'il est isolé sur la terre, il veut vivre pour se rendre service à lui-môme, et ne pas mourir tout entier, non omnis moriar, dit le poëte latin.

Adamson se témoigna beaucoup de reconnaissance, après avoir pris cette héroïque résolution ; môme il se traita de lâche, pour avoir un instant entretenu la pensée de se servir lui-même en pâture à la voracité d'un monstre amphibie; ce devoir rempli, il s'assit encore sur son fauteuil végétal, et prit les prétaulions les plus minutieuses pour se garantir d'une chute.

Oh! qui sondera jamais le coeur humain, et surtout le cœur des savants ! Lu croirait-on V notre solitaire du palmier, revenu de ses premières terreurs, trouva un amusement assez curieux dans le spectacle de ce crocodile acharné contre une tige d'arbre très-fortement incrustée sur le roc d'un écueil. Les ondulations, si alarmantes d'abord, lui donnaient le plaisir de l'escarpolette; il souriait d'un air paterne aux eiforts inutiles du monstre, lui adressait des épigrammes anglaises, et le traitait môme de goose, de rascal et de naughty boy. L'accent anguleux qui accompagnait ces insultes irritait le monstre, qui répondait par un cliquetis d'écaillés assez harmonieux pour l'oreille d'un savant de Belfast.

Décidément, le palmier était inébranlable. Adamson triomphait; il se rappela le chapitre que Sénùque a écrit sur la manière de bâtir l'éditicc de son bonheur dans toutes les situations de la vie, et il résolut de bâtir le sien.

Il entrevit un avenir heureux ; que lui manquait-il? il aurait un beau climat, une nourriture frugale, mais saine, une solitude charmante, de l'eau douce à profusion; il espérait même un jour arrêter au passage des pigeons d'Ethiopie, et les faire rôtir au soleil, surcroît de comestibles. Quant à ses plaisirs, il aurait à ses pieds un fleuve merveilleux, des ruines mystérieuses, un crocodile amusant, tout ce qu'il faut eniin pour passer des heures agréables. De plus, il pouvait, dans ses loisirs, préparer sérieusement des iuanuscrits sur l'étude antique des pays qui se déroulaient devant lui jusqu'aux monts des Émeraudes, et les monts d'Ajas, solitudes immenses où s'élèvent les ruines des temples de Jupiter et d'Apollon, entre Bérénice et Néchesia,

Réjoui par ces nouvelles idées, il songea sérieusement à établir son logis d'une manière plus confortable. 11 le divisa en trois rooms distincts, et séparés par des cloisons de feuilles; il passait ainsi d'un room à un autre pour faire un exercice hygiénique et savourer les plaisirs du propriétaire. Son cabinet de travail contenait plusieurs rames de feuilles de palmier sur lesquelles il pouvait écrire, comme sur vélin, à l'aide d'un stylet d'écorce. Sa salle à manger, dinning-room, abondait en dattes fraîches ou sèches, qui pleuvaient dans sa bouche. La pompe hydraulique, encore perfectionnée, avait aussi son coin spécial. Il ne regrettait qu'une chose, une paire de gants. Le bonheur n'est jamais complet.

Tous les jours se levaient purs et sereins; à chaque aurore, Adamson prêtait l'oreille au désert, et il entendait la cavatiae du colosse de iVIemnon; il avait donc tous les matins sa soirée d'opéra. Ensuite, il s'aumsait à voir le crocodile, et quand il était content de lui, il lui envoyait quelques dattes pourries, que le monstre avalait gloutonnement, ce qui faisait rire

dOO LE SAVA^'T LT LE CROCODILE.

aux éclats le grave. Adamson. Entre ses deux repas, il se livrait à l'étude et à la méditation; il ouvrait la bibliothèque de sa mémoire, et lisant Hérodote, il visitait avec lui le labyrinthe ou les rives du lac Mœris ou Arsinoé, la province des roses. Une autre fois, il suivait l'empereur Adrien, sur les bords dn Nil, jusqu'à sa ville d'Antinous. Quand une pensée profonde illuminait son cerveau, il la gravait sur papyrus, et prenait un extrême plaisir à la relire vingt fois. Dans ses petites promenades sur une branche horizontale, il aimait à contempler le lointain vallon de Cambyse, et donnait ane larme à ces sages et malheureux Égyptiens si cruellement ravagés par des Perses imbéciles et cruels. Avant le sommeil il se .professait un cours d'astronomie, sous ces splendides constellations, chères aux Chaldéens et aux sculpteurs du zodiaque de Tentyris. Jamais un voisin jaloux n'épiait sa conduite et ne diffamait ses actes; jamais un journal ne s'occupait do lui; jamais un policeman ne l'arrêtait avec sa baguette ; jamais un percepteur ne lui réclamait des impositions directes. Il était libre comme l'air de sa chambre, et riait amèrement de tous les sarcasmes que le misanthrope Alceste lance contre îes humains. Pourquoi Alceste, disait-il, ne se réfugie-t-il pas sur un chapiteau, ou sur un palmier, comme Siméon ou comme moi î il s'épargnerait bien des lièvres et des soucis.

Laissons un instant notre heureux anachorète sur son pahnier et descendons sur la rive gauche du Nil, où un nouvel incident de cette histoire va se révéler par le malheur d' Adamson.

M. Darlingle, savant botaniste anglais, cherchait des lotus jaunes sur les rives désertes du Nil. Hérodote a vu des lotus jaunes, mais Hérodote avait le Drivilége de voir des choses absentes, et entre autres.

LE SAVANT ET LE CROCODILE. jg|

deux pyramides de deux cents mètres de hauteur au milieu du lac Mœris. Il pouvait donc bien avoir vu des lotus jaunes. Il est vrai que, depuis son époque, ils ont disparu; ce qui oblige les botanistes consciencieux à les chercher toujours.

Donc, M. Darlingle cheminait, à travers la chaîne libyque, furetant toutes les crevasses soupçonnées de receler s^s lotus.

Deux Arabes, armés de carabines, accompagnaient le savant.

11 y a des choses qui bouleversent l'imagination quand on les rencontre au désert. Le voyageur Caillaud raconte qu'il fut saisi comme d'épouvante en découvrant les quarante pyramides delà presqu'île do Méroé. Caillaud a eu tort de s'étonner, en cette occasion. Ou serait saisi d'effroi, et avec juste raison, si au milieu du désert de Sahara on trouvait une jolie * boutique isolée, avec cette enseigne : cabinet de lecture. Or, Darlingle était dans son droit, lorsqu'il poussa un cri d'épouvante sur la rive gauche du Nil.

Il venait de voir deux bottes, l'une debout et fière, l'autre mollement inclinée sur sa tige, comme fatiguée d'un long repos.

Rien n'est stupide à voir comme deux bottes qui attendent le portier sur le carré d'un hôtel garni; mais le sentiment qu'elles peuvent inspirer sur la rive déserte du Nil est inexprimable. On pousse un cri, et on recule d'horreur; les deux serpents de Mercure inspireraient moins d'effroi.

Il faut dire aussi que les vêtements, laissés en bloc par Adamson sur le rivage du Nil, avaient disparu, soit que le courant du lleuve les eût emportés, îoit qu'un crocodile omnivore les eût avalés en passant. Lt!s bottes seules restaient debout, et un peu à l'écart, sur un piédestal de rochers.

Vous comprenez maintenant l'épouvante légitime du botaniste anglais.

Il crut d'abord que ces deux formes de chaussures étaient uu jeu naturel, et une double aspérité de la roche libyqiie; mais, en se rapprochant, il reconnut l'authenticité du cuir, et recula de peur, comme il eût fait devant un spectre qui n'aurait laissé voir que ses bottes.

Les deux fidèles Arabes, natifs d'Ombos, n'avaient jamais vu de bottes de leur vie ; ils s'effrayèrent de la frayeur du botaniste, et firent feu bravement sur les deux tiges de cuir, qui tombèrent percées de quatre balles. Cette exécution ne pouvait rassurer les esprits de Darlingle; cependant il sut gré aux Arabes de leur dévouement, et les remercia par un geste expressif.

Le botaniste se remit à contempler les deux bottes étendues, et dans cette nouvelle position elles paraissaient encore plus étranges, au milieu d'un désert.

Sur la cime de son palmier, Adamson entendit les coups de feu des Arabes, et tressaillit : un bruit d'armes annonce toujours, chez les sauVages, la présence d'un homme civilisé.

Il sortit de sa chambre à coucher, entra au vestibule, écarta quelques feuilles qui voilaient la direction de l'est, et vit trois houmies arrêtés sur la rive du Nil.

Sa première pensée fut une courte malédiction lancée contre les importuns qui venaient le troubler dans sa solitude et sa méditation; mais ensuite la fiiblesse humaine l'emporta; il résolut de faire des signaux de détresse à ces trois êtres humains.

[1 coupa une longue branche de palmier, la dépouilla do ses feuilles jusqu'à l'extrémité exclusivement, et l'agita au dessus de l'arbre, comme l'instrument chinois, tandis que de l'autre main il lançaU

au Nil des grappes de dattes, seuls projectiles qu'il eût à sa disposition.

Le botaniste^ environné de ce silence connu des aéronautes seuls, se retourna au léger bruit du fleuve, creusé par une grêle de dattes, et cette fois il éprouva encore une surprise plus grande que la première, l'apparition des bottes fut oubliée : il vit un palmier agitant un énorme plumet, en Tabsence de toute brise, et cette découverte lui causa une joie infinie; après le premier moment de surprise, il aurait donné tous les lotus jaunes pour ce palmier phénoménal.

Ouvrant son album de voyage, Darlingle s'empressa d'enregistrer cette découverte, et il écrivit ceci : On trouve dans la Haute-Egypte une espèce de palmier qui a les propriétés de l'aloès, avec cette différence pourtant que l'aloès, après avoir lancé sa tige à trois mètres au dessus du sol, la maintient immobile, tandis que le palmier de la Haute-Egypte agite verticalement sa tige supérieure, avec une régularité de mouvements prodigieuse. Nous avons donné à cet arbre le nom de palmier-Darlingle.

Cela écrit, le botaniste dessina son palmier, et le montra aux deux Arabes, n'ayant pas d'autre public pour le moment. Ces enfants du désert, avec leurs yeux de lynx, venaient de découvrir une forme humaine sous répais feuillage du palmier de l'île, et leurs gestes la désignaient au botaniste, qui, absorbé par le bonheur de sa découverte, et la beauté de son dessin, ne comprenait rien aux gestes des Arabes , et ne pensait qu'à la sensation produite par le palmier- Darlingle dans le monde savant.

Les deux Arabes insistaient toujours; aussi Darlingle, malgré le désir qu'il avait de ne s'occuper que de lui, fut enfin bien forcé à suivre la direction de leurs doigts indicateurs. La pantomime des arabes était claire connue la parole : ItCoUrdez donc, disaient-

ils, regardez cette petite île; vous verrez nne créature humaine sur le palmier; elle est en péril, elle fait dt^s signaux, et nous devons la secourir tout de suite.

Darlingle allongea sa petite lunette d'approche, en haussant les épaules, de l'air d'un homme qui fait une concession polie, et il regarda nonchalamment le palmier- Darlingle... Troisième surprise, dans la même heure ; la dernière absorbant les autres. Il avait vu distinctement un visage, et même ua visage anglais, s'arrondir entre deux feuilles, et une main qui secouait une branche dépouillée et surmontée d'un panache. Il serra sa lunette avec tristesse, relut son article, revit son dessin, et après avoir réfléchi, comme Brutus, pour savoir s'il détruirait ses deux enfants ou s'il les laisserait vivre, il se décida pour ce dernier parti. — Oh! bien! tant pis ! dit-il; ce qui est écrit est écrit; je n'en retrancherai pas un mot! D'ailleurs, puisque l'aloès existe, le palmier-Darlingle aurait pu exister, si la nature l'avait reconnu utile; je le reconnais utile, moi, et je le maintiens.

Cette résolution prise, les trois hommes tinrent conseil; il s'agissait de trouver une barque, et de secourir ce voyageur en détresse. L'un des Arabes proposa un avis qui fut adopté. On se mit en marche pour Assouan, éloigné de plusieurs milles dans le désert, et, après deux heures brûlantes et une course rapide à travers des monceaux de sable, ou atteignit ce village qui fut une ville au temps d'Hérodote. M. Darlingle montra au premier pêcheur une pièce d'or et une barque, pantomime toujours comprise. On mit la barque à flot, et le botaniste désignant au marinier la direction fluviale, lui dit fièrement, comme s'il eût été compris : L'île du Palmier-Darlingle.

Le doigt indicateur aurait suffi. On descendit le Nil.

L'ilo du Palmier-Darlingle fut bientôt sigualée à

l'horizon, et à mesure qu'on approchait, les Arabes aux yeux de lynx témoignaient quelque inquiétude et échangeaient des signes d'intelligence. Après un quart d'heure, le doute n'était plus permis; ils avaient réellement vu un énorme crocodile qui rôdait autour du palmier.

Ils tirent part de leur découverte au botaniste, qui atteignit sa quatrième surprise du jour, et trembla de iïoid, sous quarante degrés réaumur. Toutefois, avouons à sa louange qu'il ne voulut point, par une peur trop visible, compromettre la dignité lluviale de l'Angleterre aux yeux de l'Arabie déserte; il dissimula son effroi , d'ailleurs très-naturel chez un botaniste habitué à chasser aux fleurs, et n'ayant rien à démêler avec les monstres amphibies du Nil.

Les Arabes causaient entre eux tranquillement, comme des gens habitués à chasser aux crocodiles; ils renouvelaient, aux amorces, les capsules anglaises, toujours infaillibles, elpatent-safety, ils cherchaient, pour leurs pieds, des appuis solides, et recommandaient au rameur les plus grandes précautions dans ses mouvements.

Le crocodile voyait arriver la petite barque, comme une proie ou comme un p^^ril; il s'apprêtait à la défense ou à la fuite, selon l'importancô et le nombre des agresseurs. Couché au bord du fleuve, immobile comme un crocodile empaillé, il tenait sa gueule béante, pour engloutir au passage le premier ennemi descendu.

Les deux Arabes, grands connaisseurs des mœurs de ces monstres, se tenaient debout, à l'avant de la barque; ils ajustèrent, ils prononcèrent une syllabe à l'unisson, et leurs deux coups de feu n'eu tirent qu'un. Les balles entrèrent par le seul côté vulnérable, la gueule ouverte, »;t parcoururent toute la longueur iuliricurc de iauiniai.

Le monstre secoua sa tête avec des contorsions comiques, qui provoquèrent une gaieté folle aux premières loges du palmier, et vomissant des flots de sang noir sur le sable, il ferma ses yeux baignés 43 larmes et ne remua plus.

Adamson rajusta le désordre de sa toilette végétale, chercha des gants par habitude, et n'en trouvant point, il descendit avec les plus délicates précautions, pour ne pas déchirer son paletot, et épargner une exclamation de Shokingl au compatriote qu'il avait très-bien reconnu de loin, à ses cheveux et à ses gants.

Les Arabes sont graves ; mais leur sérieux disparut dans un rire fou, lorsqu'ils aperçurent le costume d'Adamson. Le botaniste lui-même, rassuré par la mort du crocodile, mordit ses lèvres pour épargner à son compatriote le spectacle d'une hilarité anglaise, fort déplacée en pa.reille occasion. Le botaniste et le savant se serrèrent les mains, à la mode de leur pays, et se racontèrent leurs histoires. Adamson pria Darliugle de vouloir bien éteindre par un Ordre les rires immodérés des trois Arabes, car il était décidé de porter plainte à son consul.

Alors Darlingle eut une idée plus complète que celle de saint iNlartiu ; il ôta son paletot de coutil gris et le donna généreusement à son compatriote. Adamson se relira à l'écart, lit sa petite toilette, et se boutonna étroitement. Ou mit le crocodile en travers, à l'arrière de la barque, comme pièce de conviction, et provisoirement Adamson voulut descendre sur le rivage pour se chausser. Le moment du départ fut solennel. Depuis lord Byron, les Anglais oiil pris l'habitude de saluer les îles ou les continents qu'ils abandonnent sans espoir de retour; Adamson salua son palmier, et en l'embrassant, il déposa quelques larmes sur sou écorce; il fit ensuite une collection de toutes les feuilles qui avaient servi à sou ameuble-

lE SAVANT ET LE CROCODILE. ^67

ment et à ses autres usages domestiques. Ces précieuses ri.'liques étaient destinées à la galerie nationale de Charing-Cross. Au nom de la ville de Londres, M. Uarlingle remercia le savant, et ne perdit pas l'occasion de pronoDcer un speech d'une heure sur le lieu même où ce don était fait si généreusement.

De, son côté, Adamson se montra généreux envers le botaniste : il le remercia au nom de la science, pour cette précieuse découverte du palniier-Darlingle, qui ajoutait un individu de plus à la grande famille des palmiers; il promit même d'écrire, dans la Bévue de Belfast, une notiee qui prouverait que ce palmier, nouvellement découvert par le zèle infatigable de Darlingle, appartenait à l'espèce, dite improvisatrice, des aloès de Ceylan.

Les Arabes écoutaient et regardaient, avec des yeux ébahis, ces deux Anglais qui parlaient -si longtemps, en plein désert, sous un soleil qui rôtit le front et le fait fumer comme une chair sur le gril.

On se rendit ensuite, par voie de terre, au village d'Assouan, où Adamson trouva un costume arabe complet et une hospitalité digue des siècles d'Abraham et de Jacob. Un homme qui entrerait dans une ville d'Europe avec le costume que portait Adamson serait emprisonné, pour cause de vagabondage, et jugé trois mois après.

Le savaut et le botaniste s'unirent dès ce moment d'une étroite amitié ; ils renoncèrent l'un à la presqu'île de Méroé, l'autre aux lotus jaunes, et songèrent à se faire nommer consuls dans quelque résidence de l'Inde; ils avaient des titres évidents, et jamais méconnus par le gouvernement anglais. Ils profitèrent doue du départ de la première caravaue pour traverse i le désert et gagner le Caire. Adamson se souvint de sou vœu, après le péril passé, chose rare ! Il baisa les saints orteils du colosse d'Osiiuandiaoj etj en aper-

cevaiit les pyramides, il daigna leur faire le plus gracieux salut. Les deux amis trouvèrent le paquebot de Malte au port d'Alexandrie, et ils débarquèrent bientôt dans celte île anglaise, fleur du monde, fior del mondo, comme disent les Mallais. La, Darlingle et Adamson se partagèrent la besogne; Adamson écrivit dans le journal Multa-Times un article admirable sur l'intrépide voyageur botaniste Darlingle, qui avait découvert le palmier-Darliugle, au péril de ses jours, en tuant deux reptiles noirs, de l'espèce du cobra-capel. L'article était illustré d'un dessin sur bois, représentant le nouvel arbre, agitant son panache dans l'air. Darlingle, à son tour, annonça au monde l'expédition aventureuse de M. Adamson, qui s'était hasardé au dessus de la troisième cataracte, avait relevé les écarts de la carie de Bruce, et tué deux crocodiles au moyen de l'électricité. Ces deux relations précédèrent à Londres l'^ë deux voyageurs. Le Fh^st clerck les manda tout de suite à White-Hall et les félicita sur leurs découvertes. Ou ne s'en tint pas là : ils reçurent une rent de cinq cents livres et une commission de consul, dans deux des meilleures résidences de l'Inde. Le palmier-Darlingle l'ut ajouté, eu efligie, à la collection du Zooloyical-Garden, et le cadavre du crocodile, tué par l'électricité, fut suspendu au plafond d'une salle, à la galerie de Charing-Cross. Toutes les choses de ce monde se passent ainsi, ou à peu près.

Ceux qui ont médiUî sur l'homme ne seront point étonnés de lire la lin de cette histoire vraie. Adamson représente aujourd'hui l'Angleterre cà Chandernagor; il possède une superbe habitation sur le Gange ; il compte six éléphants dans ses étables ; il commande à dix serviteurs; il a épousé une créole charmaule; il ailiche le luxe d'un nabab, i-h bien ! livs-sonvent, dans ses jours d'oisivelé consulaire, il regrette la douce \ie qu'il mcnail dans sou appartement aérien du pal-

mier de l'île .' mieux encore ! il regrette le spectacle émouvant que lui donnait le monstre amphibie ; il regrette sa soif de flamme, si délicieusement étanchée avec de? gouttes d'eau! L'ennui, cette soif de l'âme, le f.iisit quelquefois si violemment, qu'il se trouve prêt à quitter ses éléphants, son habitation, sa femme, pour revoir son palmier, et y passer une quinzaine, fornifjht. Si le gouverneur donne un congé à Adamson, ce projet se réalisera. Est-ce que, par hasard, l'infortune serait le bonheur? Gela expliquerait pourquoi on ne le reucontxfc jamais eu ce monde. Méditons I

Les livres d'histoire naturelle ne font pas vivre les animaux, ils les empaillent dans des feuillets taxidermiques. L'histoire naturelle pittoresque et anecdotique n'est pas encore faite, et probablement on ne la fera jamais. Cet immense travail est au dessus des forces d'un seul homme ; il faudrait, pour le mener à î)ien, une société d'observateurs spéciaux, se partageant chacun leur travail, selon leurs goûts et leurs études. Tel qui a passé sa vie à observer l'éléphant aura probablement dédaigné la fourmi, et pourtant ces deux animaux ollrent un intérêt égal, et sont de môme taille dans l'intini de la création.

Un jour, j'ouvris un livre d'histoire naturelle, et je lus ceci, à l'article Rat :

« Cet animal immonde habite les lieux obscurs et souterrains ; il commet de yrands ravages ; il est trèsglouton, et sa voracité est cotise presque toujours de sa perte. On le prend aisément, au moyen d'un appât quelconque, et à l'aide de pièges, nommés souricières. Le chat est l'ennemi acharné du rat.

^7-1 it: rat.

Le naturaliste qui a écrit ce portrait a enseigné à tout le monde ce que tout le monde savait; seulement, on pourrait écrire un volume avec ce qu'il n'a pas dit.

Le rat est peut-être le plus intelligent, ^e plus rusé, le plus raisonneur de tous les animaux; c'est ce que démontre l'observation. Un fait généralement admis depuis des siècles, est celui-ci : quand une ^ieille maison menace ruine, les rats déménagent et vont chercher un autre asile pour vivre en sûreté; car le rat tient à la vie comme un épicurien; il connaît la mort de réputation, et la regarde comme uu. malheur.

J'ai observé ce fait, après mille autres, et je le trouve effrayant.

Les rats vivent en république, mais ils reconnaissent l'autorité d'un chef, comme },es abeilles. Ordinairement ce chef se nomme lui-même, parce qu'il se juge supérieur à tous les autres. Tout absolu qu'il est, il appelle toutefois à ses conseils un certain nombre de vétérans, qui ont droit de remontrance. Ainsi, lorsqu'une vieille masure fait entendre les craquequements suprêmes, le chef prête l'oreille, se recueille, et, par un cri aigu de détresse, il appelle son conseil des Dix. On délibère, on discute, on reconnaît qu'il y a péril à demeure, et qu'il faut partir, sans attendre le lendemain. Il doit donc être admis que ces animaux se sont ainsi parlé, dans une langue inconnue : — Voilà une maison gin va s écrouler ; ses ruines vont écraser nos femmes et nos enfants. Emigrons.

Simonide fut préservé par les dieux de la chute d'une vieille maison : les rats sont pkis intelligents que cet illustre Grec. Us n'ont pas besoin d'être avertis par les dieux : ils s'avertissent eux-mêuies, et ne se trompent jamais.

La nuit venue, le chef pousse uu cri lugubre; c'est le tocsin. Toutes les familles se resserrent avec effroi.

Personne ne fait la moindre observation; aucun esprit fort n'intervient. Le chef a dit : Partons! Celasuilit; le chef est infaillible. Des éclaireurs sont envoyés pour voir s'il n'y pas trop de chats sur la route... l'annce avance avec précaution. Les grands veillent sur les petits. 11 est défendu de butiner; tout maraudeur est puni de mort. Ou suit les bas-fonds humides, abhorrés des chats; enfin, les éclaireurs découvrent un soupirail de cave, et flairent aux environs l'odeur d'mie grasse cuisine, d'une grange, d'une brasserie, d'une caserne ou d'un pensionnat. Le chef arrive, ouvre ses oreilles et ses narines, et dit : — L'endroit est bon. Aussitôt la caravane se glisse, sans bruit, dans ce nouveau domicile souterrain, et les ravages commencent tout de suite, mais avec précaution. Les premiers jours, il faut se méfier de l'inconnu : tel est le précepte du rat.

Il est bien entendu que je parle, ici du rat géant, et non de ce petit animal qui rôde souvent dans les chambres à coucher, en l'absence des chats.

Le rat de cette grande espèce est un animal terrible ; il craint les chats pour ses enfants, jamais pour lui. De son côté, le chat, dans sa perspicacité féline, respecte ce rat, et semble ne pas se douter de son existence; il lui en coûterait trop de s'avouer qu'il le craint. Cette retenue, des deux paris, amène quelquefois de singuliers résultats dans les localités où abondent ces deux espèces ennemies. Les rats et les chats, reconnaissant qu'il y aurait folie à se livrer bataille, sous prétexte d'hostilité traditionnelle, abjurent leurs instincts, et s'accordent une trêve perpétuelle. On les voit manger au même charnier et boire au même ruisseau ; mais ils n'échangent entre eux aucun regard : ils sont censés ne pas se voir; de cette uianière, ils ne violent pas les lois de la nature, qui ies obligent à se batlrti à la première ruucunU'o. Sa^e leçon qu'ils don-

nent aux hommes batailleurs ! — Que gagnerions-nous à ces combats stupides? pensent ces animaux ennemis; des coups de dents! des coups de griffes! et pourquoi? Nous ne pouvons pas nous manger après notre mort; à quoi bon alors s'entretuer ou s'écorcher la peau? Notre instinct est absurde, notre raison vauÉ mieux.

Cependant, lorsqu'il s'agit de détruire un chat dangereux et peu raisonnable, ou accusé d'avoir levé une griffe perfide sur l'innocence, les rats ne balancent jamais. On forme alors une coalition de cave; les plus braves sont choisis; des espions excercés observent les habitudes de l'ennemi; un rapport est adressé au chef. Le chat criminel rôde d'habitude dans un endroit désigné. L'embuscade est à son poste. On attend avec cette patience sage qui caractérise les animaux; on ne brusque rien, on ne remue pas. Le that vient, sans défiance, faire sa maraude accoutumée; vingt museaux, armés de dents fines, se précipitent sur lui, «omme vingt poignards vivants ; un miaulement court et hurlé retentit dans le souterrain; le chat bondit, escalade le mur, fait grincer ses griffes sur la voûte, pour s'y cramponner, retombe lourdement au milieu de ses ennemis, et, n'espérant plus se sauver par la fuite, et voyant la seule étroite issue du souterrain gardée par de féroces sentinelles, il engage, seul contre tous, un combat béroïque, digne d'une épopée égyptienne. Les rats, qui ont une tactique merveilleuse en toute chose, ont divisé leur petite armée eu deux corps : l'un se bat, pendant que l'autre reprend hûleine à Técart; de sorte que le chat est toujours assailli par des troupes fraîches; et, après une ardente lutte de plusieurs heures, ayant épuisé ses forces et sa respiration, mordu aux quatre pattes, ravagé dans sa fourrure, raccourci dans sa queue, ho rgnc, boiteux, découragé, il s'affaisse un instant, coiuuie pour prendre

LE RAT. n7

une pose de sphinx, et cet instant est décisif; la troupe des rats donne à la fois et exécute une charge complète ; le chat disparaît sous une masse compacte et ondoyante^ comme un canot sous, une vague sombre; il ne reparaîtra plus vivant à la surface, et, au lever du jour, quand le sommelier descendra dans le souterrain, il ne trouvera que le cadavre du vaincu, égorgé par des meurtriers invisibles, qui ont pris la fuite après le crime, pour se soustraire à la vindicte des lois. La légende allemande de la Tour des rats célèbre une bataille bien autrement formidable. Il ne s'agit plus ici d'un chat, mais d'un malheureux voyageur tombe par une nuit sombre, dans une embuscade de rats. L'armée des assaillants, il faut le dire avant tout, était innombrable; depuis l'invasion de Xercès on n'avait rien vu de pareil. Le voyageur, étourdiment tombé au milieu de ces vagues vivantes, sevitit ses cheveux se hérisser, et, secouant avec viguear d'horribles grappes de rats déjà collées à seîs jambes, il prit ia fuite, et l'effroi lai donna une extrême agilité. Mais les rats courent comme des lièvres , et plus vite encore quand la colère les anime. Le voyageur remercia le hasard qui lui montra le Rhin, et une petite île très-voisine du rivage : c'était une chance inespérée de salut; il se jeta bravement à la nage, croyant sans doute que les rats ont horreur de l'eau comme les chats. Bien au contraire, ces deux espèces ont des organisations opposées, et c'est précisément ce qui les met dans un antagonisme perpétuel et proverbial. Le voyageur n'en crut pas ses oreilles, lorsqu'il entendit résonner l'eau du fleuve sous ime masse effrayante d'immondes nageurs; il sentait leurs souffles à ses talons, et se voyait monaci; d'être dévoré vivant en pleine eau. La petite île du Rhin n'était plus éloignée que d'une largeur de trois bras; il fit un suprême etfort, et atteignit la grève. Une vieille tour s'élevait

au bord de l'île, et ses ruines servaient d'escalier pour arriver au sommet; ce refuge offrait une dernière chance de salut. Le voyageur escalada cette pyramide de pierres, vermoulues, et parvenu à une certaine hauteur, il s'arrêta pour respirer, ne croyant plus être poursuivi, et regarda du côté du fleuve. Ce qu'il vit était affreux. Une pâle éilaircie tombée des étoiles donnait à ce tableau quelque chose de plus sinistre encore : cela ressemblait à une lugubre plaisanterie de l'enfer. Le sable blanc du rivage avait disparu sous une couche noire et mouvante, et à chaque instant une nouvelle compagnie de nageurs sortait du Rhin, et se mêlait au gros de l'armée. On entendait, par intervalle, de petits cris aigus, comme si des chefs subalternes eussent répété un ordre du général. Le pauvre voyageur écoutait et regardait avec des oreilles glacées, et des yeux vitrés par la terreur. Tout à coup, l'immense colonne fait un mouvement d'attaque, escalade la tour et la couvre de spirales énormes; il était donc évident que les terribles animaux n'avaient pas perdu la piste de leur victime, et qu'ils allaient la prendre dans un assaut général. L'infortuné voyageur continua de monter jusqu'au sommet de la tour, n'ayant pas d'autre ressource, et il se percha, eu stylite, sur la dernière pierre, dans l'espoir, sans doute, d'être pris pour une statue qui couronne un monument, comme on en voit à la cathédrale de Strasbourg. Les rats ne commettent pas de ces erreurs, môme à minuit. Us s'élevaient toujours, comme une marée moutant( , et ces vagues noires, remuées par une intelligence, avaient quelque chose d'intolérable, même au regard du plus intrépide. Il y a des objets si antipathiques à l'œil qu'ils sont effrayants, et glacent les veines du cœur, même en l'absence du péril; et il y avait ici les deux choses réunies: antipathie révoltante et péril ailicux. Alors, le courage est nul, la lutte im-

possible; l'homme menacé ressent une langueur mortelle, comme dans un rêve étouffant, et ses pieds raidis ne lui servent plus de soutien, le froid les a pétrifiés. Bientôt la tour en ruines disparut tout à fait sous une épaisse enveloppe d'assiégeants immondes; les étoiles éclairaient une pyramide de rats, surmontée par un homme. Le malheureux vit l'épouvantable marée vivante arriver à ses pieds, avec des ondulations sinistres ; il se donna vainement un reste d'énergie, pour repousser la premièra vagué ; des milliers de morsures le saignèrent à la fois, et le firent chanceler sur son piédestal; puis, il tomba, plutôt terrassé par la peur que par l'ennemi, et son corps roula dans une large crevasse de ruines,^ où il ne laissa, dit-on, que son squelette, tant était nombreuse et dévorante l'armée qui avait envahi la vieille tour du Rhin.

Ces exemples sont rares dans l'histoire des rats, car ces animaux ne se coalisent pas contre l'homme; il faut qu'ils éprouvent un besoin raisonné de vengeance pour se porter à ces extrémités terribles. Ils ont cela de commun avec les éléphants, animaux pacifiques et inofTensifs , mais si redoutables quand leur justice est provoquée. La colonie d'éléphants qui, de])uis Adam, habite les bois et les vallons de Williakarma, en Afrique, avait toujours vécu en bonne intelligence avec la tribu sauvage qui habite l'île du lac des Makidas. Un jour, la soif de l'or ayant pénétré dans cette île vierge, un sauvage se fit chasseur d'ivoire pour commencer un commerce avec les Eurqiéens de la baie d'Agoa. Un éléphant fut tué et dépouillé de ses défenses. Aussitôt, tous les colosses africains, justement révoltés de cette action atroce, mai'chèrent sur la colonie, traversèrent le lac, et fanrhèient, à coups de trompe, toutes les huttes des Makidas. La létrende allemande de la Tour des rats a

omis, sans doute, un chapitre important : le voyageur dévoré sur les ruines était coupable de quelque méfait, commis envers toute une peuplade inoffensive. Le sentiuient de la justice est écrit dans le cœur des animaux lutelli^^ents, et il y reste toujours gravé; riiouime se l'efface quelquefois.

De ces hauteurs' épiques, nous descendrons au c accidents ordinaires de la vie des rats; c'est là que leur intelligence brille et confond l'observateur. Un de nos amis, naturaliste amateur, m'a fait assister à des expériences fort curieuses. INous étions favorisés par le voisinage d'une brasserie, dont les caves étaient le quartier-général d'une armée de rats. Ces animaux, malgré leur bon sens rare, ont des passions excessives de convoitise, et ne ressemblent plus à l'antique rat d'Horace, toujours content de peu, contentus parvo; les rats se sont civilisés en vivant sous l'homme. Or, ceux que je viens de mettre en scène, ne se contentant point du large festin offert par une brasserie hospitalière, tournaient leur ambition vers le mur d'une cuisine contiguë, remplie de provoquantes exhalaisons. Il s'agissait de faire une brèche ; le rat est ingénieur de naissance; il percerait un l3astion d'Anvers, si la Hollande y avait cPitassé tous ses fromages. Voici comment procèdent /es animaux, pour s'introduire dans une place forte ou une cuisine. Ils se rangent sui' une ligue; le premier, ou le chef, attaque l'épidémie du mur avec ses dents, comme nous ferions avec un villebrequin, et, après avoir enlevé sa portion de i)lâtre, de brique ou de moellon, il cède la place au second, qui la cède au troisièin-', ainsi de suite jusqu'au dernier. Chacun fait son œuvre, à tâche égale; les vieillards seuls ne participent qu'au bénélîce de la curée; ils se tiennent à l'écart, pendant les opérations du siège, et donnent descoiisoils si des obstacles surviennent. La brèche

faite, le chef se dévoue pour explorer la localité envahie, et s'assurer si aucun péril ne menace son peuple; il examine chaque chose en détail, et les reliefs de comestibles surtout ; plusieurs observateurs pensent, et je suis du nombre, que le chef choisit des auxiliaires de confiance, et nomme quelquefois une commission de notables pour l'aider dans cette inspection délicate, qui engage si fortement sa responsabilité. Le signal de l'invasion est ensuite donné par un petit cri joyeux, semblable à celui que fait entendre un magister lorsqu'il lance ses élèves dans l'enclos de la récréation. A ce signal toute l'armée entre en bon ordre, et commence une orgie gastronomique, dont le festin de Trimalcion donne une faible idée. Le festin dure toute la nuit, et dans les plus profondes ténèbres. La subtilité des odorats fonctionne conmie une seconde vue. Les hommes seuls ont besoin du jour pour y voir clair.

Dans cette cuisine, voisine de la brasserie, mon ami le naturaliste aligna, sur la corniche du manteau de la cheminée, douze tomates, dont six très-habillement empoisonnées; les bonnes alternaient avec les mauvaises. Le lendemain, nous trouvâmes six tomates, les mauvaises. Orfila n'aurait pas mieux fait. Ce résultat nous démontra clairement que les tomates avaient été soumises à un examen de toxicologie; les experts avaient dit : Voilà douze tomates suspectes, dans leur alignement trop régulier; les hommes sont souvent bêtes, quand ils dressent des pièges; ces tomates n'étaient pas là hier s^oir; il y a un mystère là-dessous. Sondons ce mystère dans l'intérêt de l'hygiène publique.

Ayant soudé le mystère, les experts ont indubitablement ajouté ceci dans leur rapport : Six de ces tomates sont pures ; les six autres renferment du poison. Le poison est une substance qui glace le sang

et tue. Que personne ue touche à ces fruits ; ils renferment la mort !

Et personne n'a louché aux six tomates perfides. Ce résultat est effrayant : les réflexions qu'il fait naître en foule coiifoudent l'esprit. Si c'est l'inslimit, et non l'intelligence raisonnée, qui éloigne les rats des nourritures vénéneuses, il faut convenir que la nature a, pour ces êtres hideux et malfaisants, dos complaisances bien singulières. Elle a refusé cet instinct conservateur à ces innombrables familles de pauvres paysans, qui tous les ans, en autonme, s'empoisonnent avec de faux oronges, cueillis dans les bois. Décidément, comme dit Jean-Baptiste Rousseau, l'instinct qui conduit les animaux serait-il supérieur à la raison qui égare les homrfies. Ce serait désolant !

Une expérience d'un autre genre a été faite en ma présence, et celle-ci prouve que les rats ont le génie de la logique et de l'invention. Le castor du Canada, qui bâtit en se servant de sa queue comme d'une truelle, n'est pas étonnant, parce qu'il fait et refait toujours la même chose, comme le premier castor. L'animal étonnant est celui qui, un beau jour, dans une circonstance imprévue, s'éloigne de ses instincts de race et de ses traditions de famille, et invente qnelque procédé ingénieux pour se tirer d'un mauvais pas. L'oiseau qui jetle des pierres, pour boire dans un vase dont l'eau est trop profonde, fait une chose qui n'est pas dans les habitudes de sa race, et il étonne l'observateur. L'abeille qui découvre un colimaçon dans su ruche de verre, le tue et l'ensevelit sous une couche de cire, pour prévenir la putréfaction, fait une chose exceptionnelle qui nou;5 étonne beaucoup aussi. L'in'Vention n'est pas donnée pai' l'instinct, mais par le raisonnement logique.

On entendait, depuis quelques heures, un petit

bruit continu, qui venait du pied d'une cloison, dans une cuisine de salle basse. Il était impossible de se méprendre sur la nature de ce bruit : une dent fine et rongeuse ouvrait une brèche. Le soir venu, le bruit était si rapproché, si distinct, qu'une invasion paraissait imminente. Un très-mince épidémie de plâtre séparait à peine en ce moment la cave de la cuisine, et un ébranlement imperceptible mdiquait déjà le point précis où l'issue de communication allait s'arrondir. Devant ce point, on plaça une énorme souricière, avec ses appâts provocateurs; sa large ouverture devait encadrer la brèche, à la chute des derniers grains de maçonnerie. Cela fait, on sortit; on ferma la cuisine, pour laisser les événements s'accomplir dans le silence et l'obscurité.

Le lendemain, la cuisine offrait en diminutif l'image d'une ville prise d'assaut. Tout avait été bouleversé, ravagé, mis au pillage. La souricière était toujours placée devant le mur; on l'examina, elle était vide. La brèche avait été largement ouverte, mais fermée ensuite avec beaucoup de soin. A un mètre plus loin, une autre brèche avait été pratiquée dans la nuit; c'est par celle-là que l'invasion avait eu lieu.

Il y avait tout un mystère inexplicable au fond d'une chose si simple en apparence. On comprenait ti'ès-bien que les rats, apercevant une énorme souricière devant leur brèche, avaient renoncé à pénétrer dans la cuisine par un côté si dangereux, et que leurs efforts de mineurs s'étaient tout de suite tournés sur un autre point, pour ne pas renvoyer leur orgie à la nuit suivante; mais pourquoi, dans leur empresiement qui devait absorber toutes leurs ptnsécs d'invabion, avaient-ils cru devoir perdre un ti-mps précieux et inliui à fermer hermétiquement la première brèche ouverte devant la souricière? Un hajiard heureux ser-

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