‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 119 sur 142 · L. DiiJiKR. — L'Amérique · texte numérisé non relu

L. DiiJiKR. — L'Amérique

Ihé. Ils avaient h. leur disposition la coca, aussi bien que l'ilex; mais, tandis que l'usage du dernier est devenu pour eux plus indispensable que celui du manioc, la coca est restée le privilège de quelques tribus indiennes et de quelques habitants des pays montagneux. N'y a-t-il pas là, dans cet accord unanime des masses, une preuve en faveur de l'excellence de cet aliment? Depuis longtemps le vote populaire a précédé la consécration scientifique; comment se fait-il que le vieux monde soit resté rebelle à cette indication si précise, et que lui, qui a pris le thé aux Chinois et le café aux Arabes, ne se soit pas encore emparé du maté de l'Amérique?

La yerba ne se cultive pas. — La production pourrait cependant en être suffisante pour répondre à de vastes demandes. Un seul obstacle serait capable de s'y opposer actuellement : la yerba ne se cultive pas.

Les jésuites avaient trouvé cependant le moyen de la reproduire, et ils avaient pratiqué tout autour de leurs réductions de grandes plantations du précieux végétal qui suffisaient à la consommation de leurs Indiens. Mais depuis leur expulsion le secret s'est perdu et n'a pu être retrouvé jusqu'ici. 11 existe une prime offerte à celui qui découvrirait de nouveau le procédé. Je crois qu'avec un peu d'application il ne serait pas difficile d'y parvenir.

VIlex Paragiiariensis croît spontanément du 22° au 29° parallèle sud, à l'est du 59" degré de longitude ouest du méridien de Paris. A mesure qu'on se rapproche de la mer, l'importance et la qualité de ses forêts diminuent, et lorsqu'on arrive à la sierra do Mar, il a à peu près disparu. Il occupe dans cette zone une partie du Paraguay, des provinces brésiliennes de Matto-Grosso , Parana, Santa-Catharina, Uio- Grande do Sur, et le territoire argentin des Missions. 11 paraît qu'autrefois il existait des yerbales jusque sur les bords du rio Paraguay; on dit même avoir trouvé quelques pieds isolés d'ilex dans la province de Salta, sur les Andes, mais aujourd'hui il se maintient d'une façon absolue dans les limites que nous venons d'indiquer.

Yerbales du Paraguay. — Le maté le plus estimé est incontestablement celui du Paraguay. 11 suffit de voir les prix auxquels il est coté pour reconnaître l'exactitude de ce fait, malgré les dénégations intéressées de quelques auteurs. Sous le nom de maté du Paraguay nous comprenons, suivant les habitudes du commerce, tout celui qui s'exporte par les ports de la République, et qui vient des forêts comprises sur

son territoire actuel et de celles de la vallée de rYgatini. Ces dernières, qui avaient toujours appartenu au Paraguay jusqu'en 1870, ont été annexées au Brésil à la suite de la guerre de la triple alliance. Leur exportation continue à se faire par les mêmes voies... Les ports par où se fait l'exportation sont: Tacurupucu et Villa-Encarnacion, sur le Parana; l'Assomption et Villa-Conception, sur le Paraguay. De là le thé est dirigé sur Rosario et Buenos-Ayres, Montevideo et Corumba (Brésil).

D'après l'Annuaire statistique de 1886, l'exportation se serait élevée, pendant cette année, à 442,940 arrobes (5,093,810 kilogrammes). En 1887 elle a atteint 557,660 arrobes (6,413,090 kilogrammes).

A cette quantité doit être ajoutée la consommation locale, pour avoir une idée à peu près exacte de la production annuelle au Paraguay. En général une famille composée de six à huit personnes, dont quatre environ prennent du maté d'une façon régulière, consomme une arrobe (= 11 kilogr. 500) tous les deux mois ; ce qui ferait, étant donnée la population de la République, une consommation annuelle de 437,400 arrobes, soit 5,030,100 kilogrammes.

La production totale est donc d'environ 11,500,000 kilogrammes. Ce chiffre est significatif et indique quelle valeur représente pour le pays une semblable production. Le prix des yerbas varie suivant les marques des négociants. On les vend sur la place de Buenos-Ayres de 4,50 à 5 piastres Tarrobe. C'est le prix de l'exportation augmenté du fret de l'Assomption; elle se vend pour la consommation locale 2,50 à 2,60...

... Les grandes forêts au milieu desquelles on trouve l'ilex sont placées dans la région de l'est du Paraguay oriental. Pour parvenir jusque vers elles, il faut traverser de longues régions désertes, et leur exploitation ne peut se faire qu'au prix de grandes fatigues pour l'ouvrier et de durs labeurs pour le c\\eî yerhatero, qui doit transporter des profondeurs du désert le fruit de sa récolte.

Généralement les différents travaux que demande cette industrie peuvent se diviser en quatre parties : la cueillette, la préparation, le transport au centre de l'exploitation et la mise en sacs, et enfin l'expédition sur les marchés commerciaux... Presque toujours le chef yerhatero, qui a pris à sa charge l'exploitation d'une forêt, revend son produit à une société commerciale, qui se charge de l'exportation et de la vente dans l'intérieur du pays et sur les marchés étrangers...

L'État, propriétaire des yerbales, les loue; depuis quelques années il s'est rais à les vendre, et frappe le maté, à sa sortie, d'un droit d'exportation qui, quoique léger, constitue un de ses meilleurs revenus douaniers.

Plus on va, plus la demande est forte, et la consommation est seulement américaine. Le jour où l'Europe verra quelle erreur elle commet en n'utilisant pas la feuille de Tilex; le jour où l'ouvrier et le petit consommateur, au lieu de boire tous les mauvais cafés, toutes les chicorées, les orges brûlées et le plâtre peint que la fraude leur vend ù chers deniers, s'apercevront que la yerba-maté est meilleur marché , qu'elle est plus tonique, qu'elle use moins que les autres boissons, — alors les ports de l'Europe seront ouverts au commerce de la yerba, et nos vieilles nations posséderont un aliment de plus qui pourra compter parmi les meilleurs. » (E. de Bourgade LA Dardye, le Paraguay, Pion éditeur, p. 413-424.)

La préparation. — « Le yerbatero attaque l'arbre au machele. Il en abat toutes les branches, en fait une charge, la porte, déjà flétrie et non séchée, au centre de l'exploitation, où sont les foyers. Sur le sol préparé et balayé, on a dressé quelques pieux de bois ; à une hauteur de deux à trois mètres, les branches de yerba que l'on a apportées se rangent jusqu'à former une épaisse toiture. On rabat les rameaux jusqu'auprès du sol en parois serrées; sous ce dôme, qui rappelle les tas de bois dressés par les charbonniers dans les forêts, on allume un feu de branches sèches, choisies sans odeurs. Ce feu lèche les parois, produit sur tout ce qui a été entassé une torréfaction; on entretient le feu doucement pendant une vingtaine d'heures et l'on retire.

Les branchages torréliés sont alors portés au piloir pour être pulvérisés. On se sert pour cela de marteaux-pilons de bois dur, mus à la main, frappant sur les branches entassées dans une caisse de bois; quelquefois le marteau est mû par la force motrice d'un courant d'eau naturel : c'est le mojolo... La yerba torréfiée est d'une pulvérisation facile; on la retire presque en poussière.

Il s'agit alors d'en faire l'emballage. Le système ancien, qui était coûteux, tend à disparaître. On coupait en carré une peau de bœuf, séchée d'abord, puis rendue molle dans l'eau ; on en dressait les côtés attachés à quatre piquels, et l'on réunissait les quatre morceaux par une grosse couture de cuir. Dans le sac ainsi dressé on empilait jusqu'à cent kilos •<le yerba, en leur faisant subir un fort tassement sous les

coups redoublés de masses de bois dur. Le sac prenait la forme d'un gros oreiller, on le laissait sécher au soleil, s'y rétrécir jusqu'à prendre des formes rebondies et une dureté qu'une hache ne pouvait entamer. Cette forme classique, sous laquelle la yerba se présente encore souvent aujourd'hui, fait place peu à peu à l'emballage en simple sac de toile...

La poudre n'a pas mauvaise apparence ; de loin elle semble une sorte de sciure très fine, mélangée de petits cubes de bois rond; l'arôme qu'elle dégage est agréable; si même vous en saisissez une poignée, vous êtes pénétré de sa finesse, que ïe produit conserve, malgré le peu de soins dont il est l'objet et son exposition prolongée à l'air libre.

A première vue, non plus, on ne s'imagine pas quel peut être l'usage de celte poudre, quel genre de consommation on en peut faire. Il faut être initié.

C'est ici où le novice rencontrera quelque surprise. Peutêtre repoussera-t-il, sans y vouloir goûter, un breuvage pour lequel, il faut bien le dire, on en est encore à chercher un mode de préparation qui soit agréable à tout le monde, qui, en même temps, tire de l'infusion tout son arôme.

Pour le moment, la consommation n'a rien innové aux usages établis par les jésuites, conservés depuis trois siècles. Leur organisation commerciale, très habilement développée, avait su répandre dans toute l'Amérique l'usage Jde ce produit; ils avaient en même temps su trouver les procédés de torréfaction et de préparation que nous avons décrits, très suffisants pour une industrie et une société primitive...

... On procède partout en faisant infuser dans une petite courge sauvage, que l'on nomme 7naté, d'où le.nom de yerbamaté que l'on donne à l'infusion. On met dans cette courge la poudre, le sucre et l'eau bouillante; pour absorber le mélange, on y plonge un tube de métal terminé par une boule percée en petits trous appelée homhilla, ou plus simplement un tube de roseau terminé par un minuscule passeur, faisant office de filtre; au travers l'on suce le liquide, comme on le fait avec la homhilla.

Ne pourrait-on pas servir à chaque convive son maté, lui réserver l'usage exclusif de sa bombilla? Gela paraît, à la vérité, très simple; beaucoup de raisons s'y opposent. L'infusion d'abord n'est pas facile à préparer, il faut un certain tour de main pour placer la poudre, le sucre et la bombilla, de façon que celle-ci fonctionne sans se boucher à chaque instant; il faut, en outre, renouveler l'eau constamment, la

courge en conlenant forl peu; enfin, el cela est sans doute la raison majeure, l'arôme de la yerba offre celte particularité qu'il ne se développe qu'au fur et à mesure des infusions; la première est moins riche en principes aromatiques et réconfortants que la sixième, et l'on peut l'employer jusqu'à la dixième.

Toutes ces raisons ont milité pour la conservation jusqu'à nos jours du procédé que pratiquaient déjà les Guaranis à l'époque de la conquête, et que les jésuites n'ont fait que perfectionner et généraliser. » (E. Daireaux, Vie et Mœurs de la Plata, Hachette, 11, 398-403, passim.)

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