PROVINCE DES MISSIONS
(c La fertilité du sol, utilisée pendant deux siècles, a survécu à la disparition de ceux qui l'avaient habilement exploitée. Depuis 1767 ce champ d'expérimentation d'une théocratie moderne est devenu, jusqu'en 1830, le champ de bataille d'élection entre Espagnols et Portugais, entre Argentins et Brésiliens; les ruines se sont amoncelées, les seules peut-être que contienne l'Amérique depuis Colomb. Là se rencontrent des villages démantelés, des clochers debout; la terre a gardé encore le souvenir des caresses qui l'ont fécondée en d'autres temps, cependant que la nature abandonnée à elle-même lutte pour en elFacer la trace.
Depuis un siècle la forêt envahit les champs de culture, les fauves habitent les églises abandonnées où des saints de bois restent debout, où quelques anges ailés et immobiles sem-
blent rimage, figée surplace, d'une civilisation religieuse arrêtée en plein essor. Des lianes sans fin enveloppent de leurs enlacements ces édifices des hommes, que les arbres centenaires semés par le hasard couvrent de leurs immenses rameaux; des files de maisons debout marquent la place où les familles guaranies se reposaient à intervalles réguliers de leur labeur réglé par la congrégation. Le blé, lui aussi devenu sauvage dans la solitude, montre les liges folles de ses épis presque vides, dont le grain diminué n'est plus recueilli et semé que par l'oiseau qui passe. » (E. Daireaux, la Vie et les Mœurs à la Plata, Paris, Hachette, 1889, I, 17.)
« C'est le pays classique du Robinson suisse, où le colon peut demander tout à la nature, prête à tout lui donner. Les plantes indigènes suffiraient à assurer sa subsistance, le pays est peuplé d'animaux de chasse facile. L'homme n'y connaît ni les chaleurs torrides de l'été ni les froids de l'hiver. C'est à peine si, en juillet, on trouve le matin quelques légères capes de glace, que le premier rayon de soleil dissout; elles n'ont duré quelques heures que pour indiquer que c'est, pour la végétation, la saison du repos; elles ne suffisent pas à l'arrêter. Les arbres sont recouverts de feuilles toute l'année, ceux des pays tempérés les perdent à peine quelques semaines à la fin de l'été. Cependant l'été n'est pas torride et ne dessèche pas le champ cultivé; la rosée de la nuit, toujours abondante, rafraîchit l'air et la végétation; la vigne donne deux récoltes', la même terre peut, dans la même saison, donner une récolte de blé en octobre et de maïs en mars. » (Id., II, 382.)
La région des Missions forme un territoire de laRépubfique Argentine qui a pour capitale Posadas, sur le Parana.
YBUBA-MATÉ*
Son usage. — « Le thé du Paraguay, appelé coa en guarani et yerha-maté en espagnol, est fabriqué avec les feuilles de
1. Les jésaites faisaient du vin dans leurs missions; on avait aussi planté la vigne au Paraguay, mais le gouvernement espagnol ordonna de l'arracher, pour réserver le monopole du vin aui viticulteurs de la métropole.
2. « Herbe originaire du Paraguay, ou elle se nomme aussi herbe de Saint- Dominique. Si l'on en croit la tradition, le saint visita cette contrée, et, satisfait sans doute de sa visite, il voulut y consacrer par un miracle utile le souvenir de son passage. Or, ne trouvant rien de mieux à faire, il convertit les propriétés
VIlex Paraguariensis, qui fut déterminé par l'illustre Geoffroy Saint-Hilaire ^
Les conquérants espagnols avaient appris des Indiens à en connaître l'usage, et, depuis les temps les plus reculés de la découverte, l'emploi de cette boisson aromatique fut général parmi les nouvelles populations qui venaient chercher fortuneau nouveau monde.
L'habitude en fut si vite prise et devint même si tyrannique que les pères jésuites, dès l'abord favorables à la consommation de la yerba, essayèrent d'en arrêter l'usage quotidien. Le P. Sigismundo Asperger, après en avoir vanté les propriétés physiologiques, s'élève avec force contre ceux qui s'adonnent immodérément à cette boisson, et fait le tableau le plus effrayant des maladies auxquelles ils s'exposent. Il est probable que ces conseils de sobriété furent écoutés, et que les générations suivantes mirent un peu plus de modération dans l'usage du maté, puisqu'il continue à se généraliser, sans que pour cela les populations américaines aient rien perdu de leur santé ni de leur vigueur.
Aujourd'hui l'usage du maté est de plus en plus général dans l'Amérique du Sud. Ce ne sont pas seulement les fils des anciens conquérants qui s'y soumettent, mais tous les nouveaux venus. Loin de s'éteindre, comme on avait pu le craindre un moment, l'industrie de la yerba continue jdonc à progresser, soutenue et fortifiée par l'immigration, qui lui apporte chaque année un nouveau contingent de clients...
Les Américains ont reconnu empiriquement, mais pratiquement, l'énorme supériorité de la yerba sur le café et le
vénéneuses d'une herbe fort commune dans le pays en qualités bienfaisantes et salutaires. Le maté fut dès lors en grand usage au Paraguay ; il devint le dictame, la panacée universelle... » (Max Radiguet, Souvenirs de l'Amérique espagnole, 1856, Michel Lévy, p. 16.)
1. L'Ilex Paraguariensis a l'aspect du laurier franc, et assez souvent les dimensions et la hauteur d'un petit chêne très touffu. L'écorce lisse et grisâtre se détache facilement du tronc que surmontent des rameaux alternes, nombreux et divergents. Les feuilles ovales, cunéiformes, un peu obtuses, à dents assez comprimées, rapprochées les unes des autres, ne tombent pas en hiver; elles sont épaisses, luisantes, d'un vert plus foncé sur leur face supérieure que sur l'inférieure, avec un court pétiole rougeàtre et muni de stipules. Lorsqu'on froisse une feuille dans la main, les particules de cette famille s'attachent fortement à la peau, et celle-ci se teint souvent en vert; ce qui ludique clairement qu'elle contient deux principes : un colorant, et l'autre gommeux. Fleurs disposées en grappes, pourvues de quatre pétales et d'autant de pistils placés dans les intervalles;... graines lisses d'un rouge violet et semblables à des graines de poivre... » (A. Demersay, Histoire physique, économique et politique du Paraguay, Paris, Hachette, 1864, II, 28-20.)