LES VILLES
Manaos. — « Le port de Manaos a encore 35 mètres de fond par les plus basses eaux. La ville est située sur la rive gauche, à 18 kilomètres environ de l'embouchure. Son assiette est très inégale; sur quelques points les renflements du sol dépassent le faite des toitures; une rue artérielle, longue, large, onduleuse, accidentée, partage la ville du nord au sud. A cette rue s'en rattachent de plus petites, qui dans l'est aboutissent à des pelouses, dans l'ouest à des espaces ouverts et un peu arides. Trois ruisseaux pourvus de passerelles, dont une, fort jolie, est en fer, serpentent à travers cet ensemble et servent de docks ou bassins à la ilottille commerciale de la localité...
Aujourd'hui la ville compte de 15,000 à 20,000 âmes ; une
trentaine de rues et ruelles, dont plusieurs gracieusement arborisées, comme on dit au Brésil, la majeure partie pavées, encadrent ses 600 maisons. Celles-ci sont vastes, bien aérées, entourées de jardins, jadis fort mal tenus, mais qui maintenant sont soignés et s'embellissent chaque jour. Il n'y a guère d'édifices à signaler, sauf l'église mère, Nostra-Senhora da Conceiçâo, récemment achevée, et qui ferait honneur à n'importe quelle petite cilé européenne. Ses deux tours surmontées de belvédères sont gracieuses. Les beaux palmiers qui ombragent les rues dont la rencontre forme la place d'avant donnent à l'aspect de l'édifice un cachet caractéristique ; la place est d'ailleurs ornée du gazon naturel, du capim, ras et jaunâtre, que l'absence de tout entretien suffit à y laisser pousser. Le palais du président est une pauvre bâtisse semblable à un hangar d'usine ; celui de l'assemblée provinciale a un étage, mais ne vaut pas une de nos mairies de chef-lieu de canton. » (A. Marc, Brésil, à la librairie du journal le Brésil, Paris, I, 60-61.)
L'entrée de la baie. — « Nous sommes en mer et nous approchons de Rio. Qu'allons-nous voir? Mettez, je vous prie, l'œil au verre de l'optique, ou plutôt de la lanterne magique, qui certes n'a jamais mieux mérité ce nom. Apparaît d'abord à droite une montagne toute bleue qui sort à l'horizon; de bleue qu'elle était aussi, la mer devient verdâtre. C'est ce phénomène qui avait donné à Colomb la certitude qu'il approchait de terre... A mesure qu'on avance sur cette mer verdâtre, la montagne bleue dont je vous parlais tout à l'heure se dessine davantage ; la nuit, elle s'illumine d'un phare : c'est la pointe occidentale du cap Frio; puis on marche encore huit ou dix heures, ayant toujours à droite une côte assez basse et blanche, puis, à l'horizon seulement, et tellement éloignées qu'on les prendrait pour des nuages, des montagnes peu élevées, mais d'un profil excessivement accidenté. Bientôt, à gauche, on voit sortir de l'onde une jolie petite île bien montagneuse et bien escarpée, qu'on appelle l'île Rase, probablement par esprit de contradiction... Ici et encore à droite du navire, ou à tribord, comme disent les marins, voici une autre île; la malheureuse est comme Buridan, elle
a deux noms : l'un qui est le sien et qu'elle ne porte pas, l'autre qui n'est pas le sien et qu'on lui donne. Mais ce qu'il y a de mieux sur ces montagnes, c'est un couronnement de palmiers etde cocotiers magnifiques... Enfin, à bâbord, grandit une chaîne de montagnes qui représentent, dit-on, avec une fidélité extrême, la statue d'un géant couché, géant de dix lieues, géant comme Adamastor; tout le monde s'écrie que sa figure ressemble à celle de Louis XVL Je vous avoue que je ne lui ai trouvé de ressemblance frappante qu'avec une montagne. Du même côté, et un peu plus loin, vous voyez un des pics les plus célèbres du monde, le Pain de sucre : c'est assez vous dire qu'elle ne ressemble en rien à l'objet auquel on la compare; les voyageurs sont malheureux en parallèles. Cette montagne, fort belle du reste, est d'une aridité maudite. C'est plutôt un fort immense et d'un aspect sublime, qui semble fermer cette magnifique baie dans laquelle vous entrez avec moi. Marchons toujours: ici se présente une véritable forteresse vraiment redoutable et très bien bâtie : c'est le fort Santa-Cruz (fort Pico). C'est de là qu'on vous hèle, ce qui veut dire simplement qu'on vous appelle, vous demandant qui vous êtes, le nom du navire et d'où vous venez. Puis vous passez à côté d'une petite île également fortifiée et qui s'appelle l'île de Villegagnon. Voilà un nom français. En effet, lorsque nos compatriotes occupèrent momentanément le Brésil, ce fort, ou plutôt un fort fut construit par cet officier sur l'île qui a conservé son nom. Ce Villegagnon était un rude capitaine, et il y a de lui des exploits comme ceux du Cid. Après avoir dépassé ces deux protecteurs de la baie, Santa-Cruz et Villegagnon, vous entrez en pleine rade. Oblongue, verdoyante, toute mouchetée, comme une peau de tigre, d'îles charmantes, toute encadrée de montagnes magnifiques, cette mer est incroyable de refiets et de brillant : on dirait de la poudre d'or qu'on remue au soleil. Les Portugais qui y entrèrent les premiers, et l'Espagnol Diaz de Solis, la prirent pour l'embouchure d'un grand cours d'eau : de là cette autre erreur de nom qui dure encore, no, comme vous savez, voulant dire rivière. Continuons. En face de vous, à l'avant, on voit deux îles, une grande et une petite. La première est l'île des Serpents, où il n'y a que des rats; et l'île des Rats, où il n'y a rien du tout que des montres marines qu'on vient de temps en temps y régler au soleil. L'île des Serpents, ou das Cobras, partage en deux l'entrée assez rétrécie de la baie ; elle la partage inégalement en un bras très étroit.
situé entre la ville et l'île, et un bras fort large, situé entre l'île et le bord septentrional de la baie. A partir de ce point la baie va s'élargissant et devient une espèce de petite Méditerranée toute semée encore d'îles charmantes et entourée de montagnes que je ne voudrais pas gravir, mais que je voudrais bien vous faire voir dans toute leur majesté, dans toute leur magnificence. » (Lettre du baron d'Arcet^ juillet 1846, dans Nouvelles Annales des voyages, o« série, VIII, p. 110-112.)
Pao d'assucar. — « Nous étions en face du Pain de sucre, et, quoique le jour fût tombé, je voyais en silhouette brune, à quelques brasses de mer, cet énorme bloc granitique posé là, comme un géant en vedette, à l'entrée de la baie. Il est nu, de teinte blanchâtre un peu fauve, grâce aux morsures du vent et du soleil. Il n'a pas une pauvre couronne, une plante verte, une simple fleur à son cimier, et ceux qui l'ont chanté comme le génie de ces lieux, où la végétation sort des pierres elles-mêmes, ne s'entendent guère en symboles.
Le Pain de sucre, qui fmit en aiguille, comme les obélisques de Cléopâtre, est largement assis sur sa base, soldat d'avant-poste, et je le soupçonne un peu huguenot à ses formes ; il reçoit le choc des vagues et brise les eaux : il fait digue. II servait aussi d'éclaireur pour la haute mer, avant qu'il y eût un phare sur la côte, et bien des navires en détresse l'ont salué de leurs canons, ce vieux bloc à forme étrange, dont la cime granitique et nue s'élève à 100 brasses au milieu des vents. » (Ribeyrolles, Brésil pittoresque [Brazil pittoresco], II, 26, Rio-de-Janeiro, Imprimerie nationale, 1859.)
La baie. — « La baie de Rio-de-Janeiro, nommée par les Indiens Guanabara, et qui porte aussi le nom de Nictherohy ou Nitherohy, s'étend du sud au nord jusqu'à une distance de 30 kilomètres. Elle affecte la forme d'une cornemuse, et compte 140 kilomètres de tour. Étroite à la barra ou entrée, où sa largeur moyenne est de 1,500 mètres, elle s'élargit à mesure qu'elle avance dans les terres, formant un grand nombre d'anses et de petites baies d'une grande beauté, et baignant une multitude d'îles ou d'îlots. Sa profondeur varie beaucoup : de 52 mètres à l'entrée, elle n'est plus que de
1. Le docteur baron Félix d'Arcet avait été chargé d'une mission au Brésil par l'Académie des sciences ; il périt victime d'un incendie dans son lit d'hôtel, à Rio-de-Janeiro, en décembre 1840 ; il avait trente-neuf ans.
5ie L'AMÉRIQUE
29 mètres entre Rio et Nitherohy, et diminue à mesure que sa largeur augmente. Elle finit par des plages basses qui vont se confondre avec des marais couverts de palétuviers. Bordée à droite par les collines du Nitherohy, à gauche par le Pain de sucre, le Corcovado, la ville de Rio, la Tijuca, et au fond par les montagnes dentelées des Orgues, elle offre un des plus beaux panoramas qui se puissent voir, et est célèbre dans le monde entier.
Elle a été découverte le {"janvier 1502 par le navigateur portugais André Gonçalvez, chargé par le roi don Manoel de reconnaître les côtes de la terre de Santa-Cruz à la tête d'une Hotte dont le pilote était Améric Vespuce. L'explorateur portugais crut qu'elle était formée par l'embouchure d'un grand ileuve, et, pour rappeler la date de sa découverte, lui donna son nom actuel de Rio-de-Janeiro...
Les îles de la baie sont très nombreuses; on en compte près de cent ; la plus grande, située presque en face de l'entrée, est l'île du Governador, longue et étroite, avec 40 kilomètres de tour; la plus belle est celle de Paqueta, beaucoup plus petite, mais couverte d'une magnifique végétation.
... La baie de Rio-de-Janeiro est très poissonneuse, bien que le défaut de bons règlements de pèche ait déjà sensiblement restreint sa fécondité; elle abonde en crevettes de grande taille et en huîtres petites et de très bon goût. A l'époque de la découverte, elle était très fréquentée par les baleines, que l'on a continué à y pêcher pendant longtemps. Il existait encore, au commencement de ce siècle, une armacdo, ou pêcherie de baleines, auprès de la ville de Nitherohy. » (Em. Allain, RiO'de- Janeiro, Paris, L. Frinzine, 1886, p. 11-14.)
La Yille. — « Rio-de-Janeiro, comme la plupart des villes américaines, s'accommode mieux de la synthèse que de l'analyse. Le coup d'œil de sa rade surpasse en majesté et en magnificence tout ce qu'il m'a été donné de voir aux Indes et dans l'extrême Orient; mais dans les pays orientaux des monuments merveilleux, des costumes pittoresques, des scènes de mœurs originales, forment des tableaux en rapport avec le cadre au millieu duquel ils se déroulent ; l'art y est en pleine harmonie avec la nature. Au contraire, dans ces pays nouveaux, devant lesquels s'ouvre un avenir superbe, mais où l'on éprouve parfois la nostalgie des ruines, la sélection artistique n'a pas eu le temps de s'opérer; une civilisation étrangère est venue se superposer tout d'une pièce à l'état de nature, et cette superposition a eu lieu à une époque où
l'Europe abandonnait ses traditions originales pour se livrer, sur une grande échelle, à la contrefaçon grecque et romaine. Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir le style rococo tleurir au Brésil, et de n'y rencontrer que des monuments sans caractère. En ce qui concerne le costume des habitants, l'œil, au lieu de parcourir en un instant, comme dans les bazars de Delhi et de Benares, toute la gamme des couleurs, est obligé de se contenter des deux notes extrêmes : le descendant des anciens colons portugais, planteur, fonctionnaire ou commerçant, vêtu à la dernière mode de Paris ou de Londres; et le nègre à la peau d'ébène, à peine couvert d'un lambeau de toile blanche...
... Parcourir les rues de Rio est un plaisir dont on se lasse vite; elles sont uniformes dans leur correction géométrique et généralement étroites, disposition qui répond d'ailleurs, assure-t-on, aux besoins des pays tropicaux *. Il est juste de reconnaître que l'empereur actuel (dom Pedro II) a fait beaucoup pour l'amélioration et l'embellissement de sa capitale ; on y trouve quelques places spacieuses, parmi lesquelles on remarque celle de la Constitution;... certaines vieilles rues
1. Le voyageur belge M. VV. de Selys-Longchamps donne à peu près la même note, avec un peu plus de détails :
« La ville de Rio ne m'a pas plu à première vue ; je l'ai trouvée laide, sale, maussade, et sa population affreuse... Rues malpropres, droites le plus souvent, mais généralement étroites, tellement parfois qu'en certains points, si l'on rencontre le bonds, on n'a d'autre ressource que de s'aplatir contre les murailles, sous peine d'être broyé. Avec cela, des maisons nues et hautes, surtout dans les principales artères, à deux et quelquefois à trois étages.
« Le ruisseau est au milieu de la rue, chose gênante pour les gens, encore plus pour les bêtes. Aussi chevaux et voitures passent-ils sans scrupule sur les trottoirs défoncés, qui s'élèvent peu au-dessus du pavé avoisinant...
« ... Telle est, à bien peu de chose près, la fameuse rue do Ouvidor elle-même, le rendez-vous général, la promenade fashionable de Rio, celle ou se trouvent concentrés tous les beaux magasins, tous les élégants étalages, tous les fournisseurs à la mode. On l'a comparée à la rue Vivienne. La grande majorité des négociants de cette rue sont des Français.., » (VV. de Selys-Longchamps, Revue de Belgique, XX, 187o, p. 124-123, Falk éditeur.)
Et M. Deiss, dont le récit de voyage vient de paraître, nous affirme qu'il n'y a pas eu d'amélioration depuis vingt ans : « Les maisons de Rio sont construites dans un style qui est l'apothéose du mauvais goût. Leur couleur, bleue ou rose, a un ton sentimental et tendre qui frise le ridicule. Les ornementations extérieures plaquées sur les murs témoignent tout au plus de l'état avancé de l'art du moulage. » (Deiss, De Marseille au Pm^aguay, L. Cerf édit., 1895, p. 45.)
Le comte de Robiano donne la conclusion : « Pour faire de Rio une ville à la hauteur de sa destinée politique, de son exceptionnelle position et de son titre de capitale d'un vaste empire, il faudrait tout jeter à terre, et emprunter à l'Europe, à grands frais, la pioche légendaire de l'ancien préfet de la Seine... » [Dix-huit Mois dans l'Amérique du Sud, Pion, p. 5.)
fort pittoresques avec leur unique ruisseau coulant au milieu et les enseignes multicolores de leurs magasins, qui se rejoignent au-dessus de la tête du passant, et leur donnent un faux air de bazar chinois...
Le jardin d'acclimatation. — Mais il faut sortir de la ville pour apprécier ce pays privilégié, et rien n'est plus facile, car les environs de Rio, aussi bien que la ville elle-même, sont sillonnés de tramways (les bonds), découverts pour la plupart, et ressemblant à des chars à bancs. Rien de beau comme la route qui se dirige vers le jardin botanique; c'est la route de la Corniche ou celle de Castellamare, élevées à la centième puissance. Nous voyons d'abord défiler sous nos yeux une série de villas. noyées dans la verdure et les fleurs... Enfin nous voici devant la légendaire allée des Palmiers qui conduit au jardin botanique ; il est difficile de rêver une entrée plus majestueuse : les arbres se dressent de chaque côté de la roule, comme de gigantesques colonnes, puis s'épanouissent en éventails dont les branches viennent se rejoindre à 40 pieds au-dessus de nos têtes. Cela a la simplicité grandiose et la mystérieuse profondeur d'un temple hindou, mais d'un temple aux proportions à la fois si vastes et si harmonieuses qu'aucun architecte ne saurait en construire un semblable. Le jardin offre des spécimens de toute la flore des pays tropicaux; là se dressent les arbres qui pullulent dans les forêts vierges : le baobab, ce roi des forêts, auprès duquel nos plus beaux chênes ressemblent à des baguettes et qui atteint parfois 30 mètres de circonférence ; le cocotier, puis le tamarinier, l'aréchier, le mangoutier, l'arbre à pain, l'arbre à savon et beaucoup d'autres dont les noms m'échappent. La canne à sucre, le caféier, le cacaotier, sont largement représentés, et quant aux fleurs, leurs espèces sont si variées que leur énumération seule remplirait un volume entier. Je me contenterai de citer des nénuphars de la plus grande espèce, autour de la feuille desquels dix personnes pourraient s'asseoir aisément. Il faudrait avoir le pinceau de Bernardin de Saint-Pierre pour rendre l'impression produite sur l'imagination par l'étalage de toutes ces merveilles de la nature. » (Renaud de Moustikr, Une Étape à Rio-dc- Janeiro, p. 7 à 10, Gcrvais éditeur, extrait du Correspondant, 10 août 18S:;.)
Ascension du Corcovado. — « Au quartier de Laraugueiras (orangeries) commence le chemin de fer du Corcovado (le Bossu). Cette voie ferrée, construite à crémaillère, d'après le système Riggenbach (chemin de fer du Righi), contourne
les flancs de la montagne pour venir aboutir à quelques mètres du sommet. Pendant ce parcours on jouit du plus merveilleux spectacle que l'on puisse rêver, soit sur la rade et la ville, soit du côté de la pleine mer.
L'eau abonde; de tous Jes côtés on la voit sourdre des flancs de la montagne. Sur les bords du rio Garioca, où elle tombe en murmurant, se dressent des fougères au tronc trapu, des bananiers au feuillage si tendre : toutes les plantes, en un mot, quasi étiolées de nos serres d'Europe, qui, sous ce climat torride, par cette humidité constante du sol, acquièrent les grandes dimensions qu'elles avaient aux époques de la formation de la terre. Sur les troncs couverts de mousse de ces arbres séculaires se sont fixées de superbes orchidées, aux fleurs brillantes, parasites de ces géants de la flore tropicale.
A l'extrémité de la voie ferrée, un petit chemin en labyrinthe, creusé dans le roc, conduit au sommet de la montagne, où s'élève un pavillon en fer servant d'abri aux voyageurs surpris par la pluie. Plus loin, une petite plate-forme permet d'embrasser d'un coup d'ctûl le panorama qui est devant soi. C'est un des plus beaux qu'on puisse voir au monde. A la base même du Corcovado la ville apparaît en miniature, éclairée par le soleil couchant. Les morros ne se distinguent plus à cette hauteur. Seuls, les massifs de verdure apparaissent en petites taches noires sur ce fond si blanc. Un sflence de mort règne sur tout, et l'on se croirait devant une ville subitement endormie.
Au loin, de l'autre côté de la baie, dans la province de Niclerohy, de nombreuses chahies de montagnes boisées vont se perdre dans cet immense empire du Brésil, si peu connu encore... Au levant la mer, toute étincelante en ce moment, se perd et se confond au loin avec la voûte éthérée... Les îles Redonda et Rasa, à quelques milles de la passe, semblent garder la baie. Sur la plage, un long filet d'écume tranche, par sa blancheur même, sur la couleur d'or du sable. Au couchant, au fond de la baie, la Serina dos Orgaos, les Orgues, aux grandes colonnes granitiques, abrite les charmants villages de Petropolis, Theresapolis, Nova-Friburgo, lieux de villégiature pour la population aisée de Rio.
Du sommet seul du Corcovado on peut juger de l'immensité de la rade. Plus de cent îles émergent de cette immense nappe d'eau : Gobernador, Paqueta... Le contour est festonné de nombreuses criques au fond desquelles se cachent
de charmantes villas, les chacuras des heureux Fluminen-
ses'... » (E. Deiss, De Marseille au Paraguay, Cerf éditeur, 1896, p. 49-51.)
D'après M. Gabriel Gravier, le nombre des Indiens indépendants du Brésil, Indios bravos, est d'environ un million, occupant un territoire de cinq millions de kilomètres carrés {Étude sur le sauvage du Brésil, Paris, 1881, p. 16). Le docteur Amédée Moure écrivait en 1862 que la population indienne comprenait environ 4 millions d'individus, formant 400 tribus. Mais il comptait dans ce chiffre les Indiens soumis et à moitié civilisés.
Caractères physiques. — « La plupart de ces tribus, et en particulier celles encore barbares, se tatouent le visage et le corps. Les teintes et les dessins varient suivant la nation, l'âge, le sexe, et leur servent de marque distinctive. Les traits généraux de l'Indien ne manquent pas d'énergie virile et révèlent une sorte de gracieuseté native. Ces Indiens ont les yeux obliques, à la façon des Tarlares; comme ceux-ci, leur visage est rond, et les pommettes des joues sont saillantes. Quant à leur chevelure, elle est très noire et lisse, ce qui est une autre preuve de leur non-parenté avec la race nègre, dont les cheveux sont crépus et laineux.
Les Indiens ont la barbe et les poils rares. Leurs traits ne sont point aplatis, et leur nez offre un dessin régulier. Leur bouche, petite et bien proportionnée, laisse apercevoir des dents blanches et aiguës. Ce n'est pas qu'ils n'aient que des canines, mais cette acuité des dents provient d'un limage spécial, qui dénote, du moins, du soin et de la propreté pour cette partie du corps. Il y a des tribus dont la coupe du visage semble conforme à celle de l'Européen; mais le ton rouge cuivré accuse toujours la race indienne.
Leurs habitudes. — D'après l'examen de la constitution extérieure de la race indienne sud-américaine, il est possible de préciser ses aptitudes générales. Le front bas et voilé dénote la ruse. Les vicissitudes de la vie errante et sauvage développent merveilleusement la linesse des sens. Sa large
i. Le Corcovado a une altitude de 700 mètres ; la Gavca, 1,000 mètres ; la Serra de los Orgaos, 2,232 mètres au point culminant. Quant à la rade, son pourtour est de 120 kilomètres, et sa largeur de 30 kilomètres.
poitrine et ses vastes épaules, son col flaet, ses narines démesurément dilatées, ses yeux petits et vifs, ses oreilles plus minces que des feuilles d'arbre, épanouies et presque détachées de la tête, sont des organes appropriés à une perpépétuelle mobilité, mais obéissant bien plutôt à Tinstinct animal qu'au sentiment moral ou qu'à une impulsion intellectuelle quelconque.
Leurs aptitudes. — Ainsi dépourvu du génie actif, l'Indien ne se meut et n'agit que sous l'empire du besoin. Tant qu'un besoin ne le stimule pas, il dorl ou il joue, et vit éternellement plongé dans une torpeur hébétée qui communique à l'ensemble de sa physionomie, à sa démarche, à ses gestes, un je ne sais quoi de morne et de froid qui tient à la fois de l'être humain et de la brute. Cependant à la vue de l'homme civilisé on remarque qu'un éclair d'intelligence apparaît sur leur front. Ce n'est peut-être là que l'éveil de la sensibilité naturelle au sauvage. Mais, soit intelligence, soit instinct, le phénomène est réel, et tous les voyageurs l'ont observé...
Les conquérants ont jugé les Indiens impropres au travail. Je ne suis pas de cet avis; j'ai remarqué, au contraire, que les Indiens sont de très habiles ouvriers, qu'ils travaillent plus vite, plus longtemps et mieux que les nègres, et qu'ils pourraient leur être substitués pour les soins à donner aux cultures tropicales. Ils sont plus robustes, plus intelligents, plus malléables que les nègres. Le jour où on les appellera à la civilisation et à la liberté, à la liberté surtout, ils se décideront à se rendre dans les centres de population pour louer leurs bras, et ils feront d'excellents travailleurs, des citoyens utiles et reconnaissants. Ils ont une qualité de cœur qui les rend aptes à la civilisation, et dont les nègres sont presques tous dépourvus, l'amour de la famille. Cet amour est le seul rayon que Dieu a laissé descendre dans l'âme de l'Indien, etje suis convaincu que ce rayon divin, un jour, sauvera cette race. » (Docteur Amédée Moure, Nouvelles Annales des voyages, 1862, tome II, p. 8-15.)
Tupis. — « A cette nation appartenaient presque toutes les tribus sauvages du Brésil. Ces Indiens étaient foncièrement doux : les cruautés que commirent et que commettent encore quelques-unes de leurs peuplades sont des faits exceptionnels, et comme des représailles de la barbarie, barbarement provoquée au nom de la civilisation. Ils avaient le sens et l'amour de la propriété et de la justice : leurs idées religieuses le prouvent. Ils respectaient le lien conjugal et avaient le sen-
liment de la famille... Les Tupis montraient dans leurs travaux agricoles et dans leurs arts grossiers une intelligence assez vive. Enfin ils n'étaient pas insensibles à la poésie.
Ce peuple, qui se serait uni si volontiers k des maîtres humains et équitables, pour faire sous leur direction l'apprentissage de la civilisation, n'eut que répulsion — et c'était justice — pour ses barbares vainqueurs*. Il se rejeta vers la vie sauvage des forêts, recula, s'enfuit devant l'invasion européenne, et s'enfonça dans les solitudes de l'intérieur. Mais les blancs, auxquels il fallait à tout prix des esclaves, poursuivirent, traquèrent comme un vil gibier les Peaux-Rouges timides, qui presque toujours, loin de résister, tendaient les mains aux menottes et présentaient le dos au bâton. Les Paulistes ou colons de Sainl-Paul se distinguèrent entre tous dans ces chasses d'un nouveau genre : ils eurent jusqu'à des chiens dressés à dépister l'Indien et, au besoin, à le dévorer. Les sauvages une fois pris et enchaînés, on en conduisait quelques-uns à Rio ou h. Bahia, d'où, au début, on les transportait en Europe pour y être vendus. Les autres étaient parqués dans les réductions, villes artificielles où ils ne comptaient guère que comme des têtes de bétail. Nourris de poisson sec et de viande boucanée, employés sans relâche à l'exploitation des forêts et des mines, enrôlés de force dans les armées, exposés sans remède à toutes les épidémies, ils ne tardaient guère à succomber. Leurs bourreaux en étaient quittes pour se remettre en chasse; mais il leur fallait chaque année aller un peu plus loin pour trouver des victimes. » (A. Debidour, Revue politique et littéraire, 8 juin 1878, p. 1159.)