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LES BRÉSILIENS 5S

environ de celte population était composé d'esclaves. Le Brésil compte aujourd'hui (1889) 14 millions d'habitants au moins, et plus un seul esclave. Le mot même d'esclavage a disparu de notre pays, a été rayé de nos lois. Il n'y a plus que des citoyens libres, soumis aux mêmes devoirs et jouissant des mêmes droits. Et puisqu'il fut un temps où l'on donnait une valeur vénale à des êtres créés, comme nous, à l'image de Dieu, il faut dire ici que la libération de ce million et demi d'hommes a coûté au Brésil trois milliards au bas mol, sans atteindre sa prospérité. Nous n'avons reculé devant aucun sacrifice pour nous affranchir de cet héritage douloureux de l'Europe, et nous avons arraché de nos épaules cette tunique de Nessus, sans que le sang coulât comme aux États-Unis* Nous l'avons dépouillée au milieu des acclamations d'un peuple qui fêtait son entrée définitive dans la civilisation, et aux applaudissements du monde entier, qui semblait nous être reconnaissant de tant d'audace. » (F.-J. de Santa-Anna Néry, le Brésil en 1889, Gh. Delagrave, 1889, préface, p. xv.)

Les Brésiliens sont peu patriotes. — « Le Brésilien est peu patriote ; on pourrait presque affirmer qu'il ne l'est pas du tout. Le mot chauvinisme n'a pas de signification pour nous, car nous sommes trop jeunes, et notre histoire est trop simple pour que l'amour de la patrie ait pris racine dans nos cœurs. Excepté la guerre du Paraguay, où nous avons fait preuve d'un courage héroïque en nous battant comme de vrais lions, jamais aucune lutte avec l'étranger n'est venue troubler la paix dans laquelle nous avons toujours vécu jusqu'ici. N'ayant pas été élevés à l'école du malheur, nous n'avons pas pu apprendre à aimer notre pays. Aussi qu'en estil résulté? C'est que tout ce qui vient de l'étranger est par cela même bon; tout ce qui se fait chez nous ne vaut rien ou à peu près. Selon nous, on ne travaille bien qu'à l'étranger, surtout à Paris ^..

Sont indolents. — Le Brésilien est aussi indolent, et, ce qui en est la conséquence logique, indifférent 2. Nous nous

1. « Au point de vue de la consommation, le Brésil doit être considéré comme un pays européen ; on y vit et l'on s'y habille à l'européenne.

Les modes ne sont pas plus tôt créées à Paris, qu'elles sont connues et suivies à Rio-de-Janeiro et dans les autres grandes villes brésiliennes, dans lesquelles il existe une société aussi policée qu'en France.

Il y a du luxe au Brésil, aussi ce pays offre-t-il un grand débouché aux articles de l'industrie française... » (L.-R. d'Oliveira, le Brésil, Beauvais, 1884, p. 49.)

2. « Le trait le plus frappant du caractère brésilien est à coup sûr l'indolence : indolence ou fatalisme, conscient ou irraisonné, ce trait déborde sur les autres. A

laissons aller, nous nous laissons vivre. Qu'on ne nous dérange pas, c'est ce que nous demandons. Cette indifférence va même parfois si loin que, pendant une émeute assez sérieuse qu'il y a eu à Rio-de-Janeiro entre la police et la marine, j'ai vu des gens rester tranquillement au coin d'une rue, regardant les balles se croiser devant eux, comme s'ils étaient au théâtre un soir de drame militaire.

Doit-on nous faire un reproche de cette indifférence? Non, car elle n'est que le résultat du climat. Dans tous les pays chauds on constate ce manque d'énergie. Et cela est si vrai qu'à Saint-Paul, qui pourtant n'est éloigné de la province de Rio que de 758 kilomètres, cette indolence disparaît. Les Paulistes sont, en effet, des gens actifs, remuants et entreprenants : c'est qu'ils jouissent d'une température fraîche.

Sont enthousiastes. — Quand il sort de cette apathie à l'occasion d'un fait qui le passionne, le Brésilien est capable des plus grands enthousiasmes ; il se livre alors avec toute sa fougue méridionale, il se porte à tous les excès. Il fallait le voir le jour à jamais glorieux de l'abolition de l'esclavage; il fallait entendre ces cris d'allégresse, cette joie qui transbordait de son cœur et qui se manifestait sous toutes les formes; il fallait assister à ce spectacle vraiment grandiose et unique d'un peuple accomplissant, au milieu du contentement de tous, un acte qui avait coûté des guerres civiles et bien du sang à tous les autres peuples. Ces moments-là rachètent bien des fautes, bien des erreurs...

Malheureusement l'oubli suit de près ces enthousiasmes momentanés. L'émotion est sincère, mais elle passe vite. Nous retombons dans l'indifférence habituelle, et il y a là je ne sais quel manque de reconnaissance pour les moments de joie par lesquels nous avons passé. Le Brésilien a d'ailleurs ceci de commun avec tous les peuples méridionaux qu'il ne sait pas persister dans ses sentiments. Nous ne savons pas haïr longtemps, pas plus que nous ne pouvons conserver l'amitié : l'un et l'autre s'oublient vile chez nous. On ne peut pas dire que ce soit tout à fait de l'ingratitude ni un défaut de caractère : c'est plutôt le résultat de notre tempérament, fait de brusques revirements.

Leurs sentiments démocratiques. — Un trait saillant chez

l'étranger qui vient en ce pays, je conseillerai de s'armer d'autant de patience qu'il ferait l'U pensait se rendre en pays musulman. » (Max Li-cunc, Lettres du Brésil, Pion, 1890, p. 55.)

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