SAINT-PIERRE
les tonneaux de vins de France et les barriques de cidre arrivées de i\ormandie ; les ouvriers travaillent, les enfants flânent en sortant de l'école, les mousses se disputent, et les chiens, mis en gaieté par le soleil, se livrent à des courses effrénées et font, parleurs gambades, le désespoir d'un malheureux photographe — il y a des photographes même à Saint-Pierre — qui, son appareil installé, le châssis ouvert, la main sur l'obturateur, attend impatiemment le moment où il plaira à ces misérables amis de l'homme de sortir du champ de l'instrument.
En tournant le dos au Barachois, on entre en ville ; les rues sont régulières, très propres, se coupant à angle droit; les magasins sont nombreux : ils semblent tous mettre en vente les mêmes objets; aux larges fenêtres, servant de montres, on aperçoit d'abord des ustensiles de pêche, turluttes pour l'encornet, hameçons, faux à morues, gants et couteaux à trancher et à piquer ; puis des ustensiles de ménage, des vêlements, des bottes de fabrication américaine ; enfin des liqueurs, crèmes etélixirs dans des bouteilles rondes, trapues, allongées en colonne Vendôme, ou plutôt de Juillet,... liquides blancs, roses, rouges et verts, avec étiquettes de couleurs voyantes en papier satiné, doré, avec illustrations enluminées, alliance de la sculpture, de la peinture, de tous les beaux-arts, à l'usage des gens qui ont soif, et Dieu sait si le nombre en est considérable! La maladie semble contagieuse, car le premier compagnon de voyage que nous rencontrons, errant comme nous le nez en l'air, nous invite à prendre un verre de bière dans un café, et nous entrons dans une vaste salle où s'élève un petit théâtre qui l'hiver, saison pendant laquelle on s'amuse beaucoup à Saint-Pierre, sert à des amateurs pour y donner des représentations terminées par un bal.
Le haut de la ville est moins aristocratique, et, auprès du Calvaire, les rues semées d'énormes cailloux, mal nivelées, les maisons plus ou moins délabrées, réduites à un rez-dechaussée, chacune accompagnée de ses deux échelles, conduisant l'une jusqu'au bord, l'autre jusqu'au faîte du toit, afin de pouvoir, à la première menace d'incendie, y monter des secours d'eau; les marmots innombrables, les poules, les cochons et les chiens, tous bons amis, cherchant leur existence dans les tas d'ordures ou dormant allongés au soleil, montrent que ces lambris de bois ne sont pas l'asile de l'opulence. En revanche, du pied de la croix on jouit d'une vue générale de la rade avec ses navires; des îles se succèdent à