‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 18 sur 142 · L. Didier. — L'Amérique · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique

gauche ; à droite, les montagnes jusqu'au cap à l'Aigle, qui se dresse verticalement, tandis que dans le lointain, occupant tout riiorizon, se découpent les hauts sommets de Terre- Neuve. Le panorama est magnifique... » (Thoulet, Bulletin de la Société de géographie de l'Est, 1890, p. 237-38.)

Les sapins. — « Les sapins sont ici une ressource ; ils représentent la vigne du pays; au printemps, quand la sève est en mouvement, on en coupe les jeunes pousses, on les fait bouillir dans de l'eau, on ajoute de la mélasse, on laisse fermenter, et on obtient la bière de spruce, boisson peu coûteuse, saine, possédant toutes les vertus, mais atrocement désagréable, comme d'ailleurs tout ce qui possède toutes les vertus. » (Id., ibid., p. 244.)

Les droits de la France. — « Depuis le traité d'Utrecht, la pêche à la morue est réglée de la manière suivante : les Français ont le droit de pêche pendant une moitié de l'année, du 5 avril au 5 octobre, sur la côte de Terre-Neuve dénommée le French-Shore, du cap Saint-Jean au cap de Raye en passant par le nord, les Anglais se réservant l'usage exclusif depuis le cap Saint-Jean jusqu'au cap de Raye en passant par le sud; la pêche sur les bancs est libre; c'est leur voisinage qui fait la fortune de notre colonie de Saint-Pierre-Miquelon.

La pêche sur la côte. — Les armements des navires morutiers sont différents, selon que ceux-ci doivent se livrer à la pêche sur le French-Shore ou sur les bancs. Pour les premiers, la côte est divisée en un certain nombre de places dont chacune porte un nom, est parfaitement délimitée, se compose d'un chauffaud dont la charpente très simple, puisqu'elle ne doit présenter aucun caractère de permanence, est soigneusement réparée chaque année au commencement de la saison, de plusieurs cabanes en planches qui servent à loger l'équipage et les ouvriers. La même baie contient souvent plusieurs places. Tous les cinq ans un tirage au sort, exécuté à Saint-Malo sous la présidence d'un commissaire de la marine, attribue à chaque armateur ces places pour une période quinquennale; mais il ne lui est pas interdit de s'arranger ensuite à l'amiable avec ses concurrents pour échanger telle

place contre telle autre susceptible de lui offrir plus d'avantages, un meilleur groupement de ses divers bateaux par exemple. Quant aux navires destinés à pêcher sur les bancs, les banquiers, ils sont armés en France ou à Saint-Pierre.

Sur les bancs. — Les bancs s'étendent parallèlement à la côte méridionale de Terre-Neuve sous les noms de Grand- Banc, Banc-à-Vent, banc de Saint-Pierre, depuis le cap Raye jusqu'au détroit de Cabot; le Banquereau se trouve de l'autre côté de l'embouchure de ce vaste tleuve d'eau salée; la mer y présente une profondeur variant de 50 à 100 mètres; ils sont formés par les matières solides entraînées par les courants venus du golfe de Saint-Laurent, et surtout par les glaces côtières qui chaque année se détachent de la côte ouest de Terre-Neuve, et arrivent se fondre au contact des eaux plus chaudes du Gulf-Stream. Là se réunissent les morues, accompagnées de quelques autres poissons dont aucun n'est mangeable, sauf le flétan, qu'on sale, quoiqu'il n'ait point la valeur de la morue. Les plus belles morues se trouvent sur le grand banc; celles du banc de Saint-Pierre et du Banquereau sont beaucoup plus petites.

La boette. — Prenons le cas le plus compliqué, celui d'un navire partant de France pour aller pécher sur les bancs, sans sécherie. Ce navire, appartenant généralement aux ports du Nord, Dieppe, Fécamp ou Dunkerque, se dirige directement sur Saint-Pierre pour y prendre de la boette*. On nomme ainsi l'appât qui sert à amorcer les lignes. La boette varie selon les saisons : en avril, mai et juin, on emploie le hareng; en juin et juillet, le capelan; en juillet, août et septembre, l'encornet. Le hareng, plus gros et de qualité inférieure à celui d'Europe, descend du nord et se pêche à Terre-Neuve bien avant qu'il ne soit arrivé à Saint-Pierre; les Anglais le prennent à la senne, l'embarquent à bord de bateaux appelés galopeurs à cause de la rapidité de leur marche, et l'apportent à Saint-Pierre, où il est immédiatement acheté. Ce poisson finit, il est vrai, par atteindre notre colonie ; mais s'il ne nous était pas fourni, on passerait dans l'oisiveté un mois et demi environ sur une saison totale d'une durée de cinq mois. Pour ce motif, chaque fois que le parlement de Terre-Neuve a voulu nuire à nos pêcheurs, — et on peut lui rendre cette justice que cette volonté ne lui a jamais fait défaut, — il n'a pas manqué d'interdire à ses nationaux la vente de la boette.

i. Le mot viendrait de l'anglais iatY, du verbe to bail, et signifie amorce.

Si les Anglais y perdent, nous y perdons bien davantage; par bonheur nous ne sommes leurs tributaires que pour le hareng. Le capelan, gros comme une sardine, arrive à Saint- Pierre du 12 au la juin, en quantité tellement prodigieuse que l'on en est presque effrayé : le bord de la mer en est couvert, comme sur nos côtes, après une tempête, il est quelquefois jonché de varech et de goémon; sa pêche pourrait se faire à pied sec, avec une pelle; cependant, pour l'avoir meilleur, on se met à l'eau jusqu'aux genoux et on le ramasse avec un panier. Enfin, l'encornet est une petite seiche qu'on accroche avec la turlutte, hameçon particulier en forme de cylindre de plomb peint en rouge et terminé par une rangée de crochets ; on se borne à l'agiter au bout d'une ligne de main.

Les doris. — La boette embarquée, le banquier se rend sur le Grand-Banc, il choisit sa place et y mouille, puis il se met en pêche. Autrefois on se servait de grandes chaloupes montées par trois hommes au moins et souvent par huit; maintenant on n'a plus que des doris, embarcations à fond plat, sans quille, inventées par les Américains et que nous avons eu le bon esprit d'adopter. Elles sont légères, s'emboîtent les unes dans les autres, ce qui rend leur transport plus facile, puisque six ou huit doris ne tiennent guère plus de place qu'un seul; elles sont montées par deux hommes, ce qui réalise une économie; car, si deux hommes égarés dans la brume périssent, la pêche n'est pas arrêtée comme elle le serait parla perte d'une chaloupe montée par huit hommes. Le doris tient la mer si admirablement, qu'après une tempête on affirme en avoir retrouvé encore intacts, contenant les corps des marins morts de faim et de froid.

Les tantis. — Autrefois la pêche se pratiquait à la senne; ce procédé est encore quelque peu en usage dans le nord de l'île; sur le banc on ne se sert que de lignes de main, et surtout de tantis. On désigne ainsi un immense cordeau auquel sont fixées de distance en distance des cordelettes plus courtes, des empeis, munies chacune d'un fort hameçon* : il ressemble donc à la palangre de la Méditerranée. On y fixe la boette et on love dans les bailles. A quatre heures du soir, on embarque dans le doris, à bord duquel se trouvent un compas et un coquillage troué, conque marine dont le son s'entend de fort loin, et qui, au cas où la brume s'élèverait tout d'un coup, donnerait chance de rejoindre le navire. On jette à

1. Il faut 12,000 hameçons pour boctter une goélette ù six doris.

l'eau une petite ancre ou grappin auquel est attaché, par un bout de filin, un baril vide surmonté d'une hampe et d'un lambeau d'étoffe; puis le tanti qui sort de la baille et se dévide à mesure que le doris, conduit à l'aviron, s'éloigne de plus en plus. Quand la ligne est tout entière dehors, on termine par un second baril semblable au premier et on retourne à bord. Le navire banquier est comme le moyeu d'une roue dont les tantis tendus par les divers doris sont les rayons. Le lendemain, à quatre heures du matin, les doris reparlent, les lantis sont relevés, les poissons décrochés et jetés dans le fond du bateau; on revient, la pèche est comptée, et la préparation commence.

Préparation de la morue. — Cette préparation est la même sur les navires banquiers et à terre, dans les chauffauds.

Le piqueur ou décolleur, assis devant un étal, dans une chaise en bois recouverte d'un tablier de cuir, ou debout dans un baril scié par la moitié et fendu par derrière pour en faciliter l'entrée, les deux mains gantées afm d'éviter les piqûres d'arêtes, est armé d'un couteau à lame mince et très pointue. Il saisit chaque morue par les yeux; d'un seul coup de couteau il lui ouvre la gorge et la fend jusqu'au ventre, vide les entrailles, qui sont rejetées, arrache le foie, qu'il lance dans une baille placée à côté de lui, la rogue ou les œufs, qu'il jette dans une autre, et il finit par enlever la tête, qui doit être arrachée et non coupée, afin de conserver le chignon, cette pointe en écusson qui est la suprême élégance d'une morue sèche. Il passe alors le poisson au trancheur, qui, la main gauche gantée d'une moufle en drap garnie de cuir, tenant un couteau à lame large, rectangulaire et à double courbure, fend la morue jusqu'à la queue, la tranche à moitié de l'arête médiane et l'envoie au saleur. Ce dernier, établi dans la cale, étend les morues sur une couche de sel et, quand il a étalé une rangée, il la saupoudre de sel et en empile une seconde. Les morues sont dites alors préparées au vert. Les rogues conservées sont vendues aux pêcheurs de sardines, les langues sont mises à part; enfin les foies sont entassés dans les foissières, barriques installées à l'arrière du bateau, où ils se putréfient en répandant l'odeur la plus abominable qu'il soit possible d'imaginer et dans lesquelles l'huile surnage et est recueillie par décantation ^

1. Mangée fraîche, la morue est un des poissons les plus délicats :

« Tout est bon dans la morue, quand elle est fraîche; elle ne perd même rien

Le chargement achevé, le banquier part pour la France, ou, ce qui est plus fréquent, il retourne à Saint-Pierre, transborde sa morue verte sur un navire long courrier, à marche très rapide, qui se hâte de la transporter en France afin d'éviter que le poisson ne s'échauffe, ne devienne de la morue rouge et ne perde ainsi au moins la moitié de sa valeur. C'est là qu'elle est séchée ; quant au banquier, il revient sur les bancs et recommence une nouvelle pêche.

Séchage de la morue. — ...Dès leur arrivée, les morues passent à des hommes qui, jusqu'à mi-jambe dans la mer près de laquelle se trouvent toujours l'habitation, les hangars, les magasins et les graves, les lavent une à une avec une brosse et les débarrassent ainsi de leur sel. Elles sont égouttées et portées à la grave, où elles sont étendues sur des cailloux ronds disposés en couche uniforme et serrée sur des terrains sans le moindre brin d'herbe ; l'air qui circule aussi bien par dessus que par dessous les sèche, et l'opération se continue jusqu'à ce que, saisies par la queue, elles restent droites ; la dessiccation est alors complète, et elles peuvent se conserver presque indéfiniment. 11 existe d'autres appareils de séchage, les vignots, les rames, sortes de claies qu'on incline plus ou moins du côté du soleil, et les bordelaises... Tous ces procédés sont beaucoup moins employés que les graves.

Dangers de la pêche. — Le métier de pêcheur de morue est un dur métier, et l'on ne se doute guère de la somme d'inquiétudes, de soucis, de peines, de souffrances, de dangers, de maladies, d'infirmités et de morts que coûte le plat de morue, mangé quelquefois du bout des dents. Ces misères sont générales : tous les éprouvent, aussi bien le pêcheur banquier que le pêcheur à la côte ; elles durent sans interruption depuis le jour où le bateau est parti jusqu'au moment où les morues séchées sont enfin arrivées dans les boucauts.

de sa bonté, et elle devient un peu plus ferme quand elle a été deux jours dans le sel; mais ce sont les pêcheurs seuls qui en mangent ce qu'elle a de plus excellent, c'est-à-dire la tète, la langue, le foie, qui, délayé dans l'huile et le vinaigre avec un peu de poivre, fait une sauce exquise... » (Chaulevoix, Histoire de la Nouvelle-France et Voyages, \, 78.)

« Une morue de trois ans, blanche et grasse, et dont la chair se détache par écailles gonflées et savoureuses, éternel regret de ceux qui ont été à Terre- Neuve, et qui en nul autre lieu ne sauraient parvenir à retrouver une sensation gastronomique dont ils ne gardent plus que l'exquise souvenance. » (H. de la Chaume, Terre-Neuve, Pion, p. 164-171.)

Le banquier arrivé sur les bancs ne cesse d'être au travail. A l'aube il va relever les lignes; revenu à bord, il les démêle, car elles sont souvent brouillées par les mouvements du poisson quand il se sent pris ; il les boette et part aussitôt les tendre de nouveau. A dix ou onze heures du soir seulement il peut aller s'étendre sur la paille de son cadre, dans un poste où l'air manque et où le peu qui reste est vicié par les émanations fétides, et là, couché dans ce cercueil, sans quitter ses vêtements mouillés, il prend quelques instants de repos. La plupart des marins ne se débottent pas de toute la saison. Ils sont continuellement sous l'eau, trempés par la vague, trempés par la pluie; l'odeur de ces foies en putréfaction, de ces entrailles jetées à l'eau et qui recouvrent la mer de grandes nappes huileuses, de cette cale où sont entassées les morues vertes, est horrible. Encore si ce repos était tranquille ! Mais le navire, retenu par son ancre, bondit sur la lame ; si la brise fraîchit, si les vagues grossissent, il faut se tenir paré à filer du câble, à le couper en cas de nécessité absolue; lorsque la morue est abondante, il faut donner la main au piqueur, au trancheur ou au saleur, car le poisson n'attend pas. L'humidité produit aux mains des plaies promptes à s'envenimer; les soins sont nuls, et d'ailleurs l'unique remède serait de rester au sec et de cesser le travail, deux impossibilités ; le mal augmente, on ampute le doigt, ou la main, ou le bras ; ceux qui peuvent subir l'opération sont les heureux. Les pauvres gens sont stoïques : (( C'est le métier qui veut ça, » disent-ils ; et là se bornent leurs plaintes.

Il y a des dangers plus graves. Les bancs se trouvent sur la route des paquebots qui font le service d'aller et retour entre la France ou l'Irlande et Halifax ou New-York. Avec les brumes épaisses si fréquentes on ne voit pas à 100 mètres; les vapeurs marchent avec des vitesses effrayantes, ils luttent à qui aura la plus courte traversée; ils s'avancent avec tous leurs feux, le sifflet à vapeur fait sans interruption entendre son sifflement lugubre, on sonne la cloche, la corne retentit. Ces précautions sont trop souvent inutiles, le bruit est assourdi par la brume et la mer ; le banquier lui-même a beau sonner et souffler dans son cornet à bouquin, comme il est mouillé, il est incapable de manœuvrer. La vapeur le heurte de son étrave tranchante, un léger choc, quelques cris, puis le silence : le morutier a coulé à pic; 20, 30, 40 hommes disparaissent, le paquebot continue sa route, le plus souvent

il ne mentionne même pas l'accident, et s'il arrive tôt à New- York, on pourra dire qu'il a fait une magnifique traversée...

Ce n'est pas tout; les ice-bergs qui suivent la côte est de Terre-Neuve arrivent sur les bancs ; cachés dans la brume, ils s'avancent en sournois, dérivant sous le courant. Quand on aperçoit la lueur blanche qui les entoure, ïice-blink, il est trop tard, le navire est fracassé...

Aléas de la pêche. — ...La morue pèchée, salée, amenée à Saint-Pierre, n'est pas sauvée. Si on la porte verte en France et si l'on n'a pas pris toutes les précautions, si le long courrier est retardé, la morue rougit ; si le saleur met trop de sel, il la brûle, la morue est perdue; s'il n'en met pas assez, elle se corrompt, la morue est perdue ; si, pendant qu'elle est sur la grave, il survient une pluie, la morue est perdue ; si le vent souffle, si le soleil est trop ardent, la surface sèche trop vite, l'évaporation de l'eau contenue dans l'épaisseur de la chair s'arrête, la morue est perdue, et toujours revient, semblable à un glas, ce refrain monotone, refrain du vent, du soleil, de la brume,'de la pluie : « Morue perdue, morue perdue !» Ah ! c'est vraiment un horrible métier que celui de tous ceux qui s'occupent de morue. » (J. Thoulet, Bulletin de la Société de géographie de VEst^ 1891, p. 489-503.)

Comme nous l'avons vu, elle fut la première région où les colons français s'établirent à demeure ; ils y restèrent jusqu'au jour où les Anglais les expulsèrent (1155; ; le poète Lougfellow a décrit, dans son merveilleux poème à'Évangéline, les mœurs et les souffrances des malheureux colons. L'Acadie plaisait aux Français, parce qu'elle leur rappelait les paysages de la Normandie. En 1685, l'intendant de Meules donnait la description suivante du canton de Beaubassiu, situé au fond de la baie française (baie de Fundy).

Prairies. — « Il y a tout autour de Beaubassin une si grande quantité de prairies qu'on y pourrait nourrir cent mille bêtes à cornes ; l'herbe qui y vient s'appelle misette ; elle est très propre pour engraisser toutes sortes de bestiaux. Aux deux côtés desdites prairies, ce sont de douces côtes toutes couvertes de bon bois franc ; on[y a déjà fait plus de vingt-deux habita-

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