L. Didier. — L'Amérique
s'avance une île creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du tleuve qui se précipite au midi s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de neige, et brille au soleil de toutes les couleurs ; celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante : on dirait une colonne d'eau du déluge. Mille arcsen-ciel se courbent et se croisent sur l'abîme. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts comme la fumée d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles entraînés par le courant d'air descendent en tournoyant au fond du goulïre, et des carcajous se suspendent par leurs queues flexibles au bout d'une branche abaissée, pour saisir dans l'abîme les cadavres brisés des élans et des cerfs. » (Chateaubriand, Œuvres complètes, édit. Pourrat, t. XVIII, Atala, p. 92. }
« L'échelle indienne qui s'y trouvait jadis étant rompue, je voulus, en dépit des représentations de mon guide, me rendre au bas de la chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente. Malgré les rugissements de la cataracte et l'abîme etfrayant qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et par^ vins à une quarantaine de pieds du fond. Mais ici le rocher, lisse et vertical, n'offrait plus ni racines ni pentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par la main à toute ma longueur, ne pouvant ni remonter ni descendre, sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu de lassitude sous le poids de mon corps, et voyant la mort inévitable. Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai alors, suspendu sur le gouffre de Niagara. Enfin mes mains s'ouvrirent, et je tombai. Par le bonheur le plus inouï, je me trouvai sur le roc vif, où j'aurais dû me briser cent fois, et cependant je ne me sentais pas grand mal ; j'étais à un demi-pouce de l'abîme et je n'y avais pas roulé; mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à aussi bon marché que je l'avais cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche : je l'avais cassé au-dessous du coude. Monguide, qui me regardait d'en haut, et auquel je fis signe, courut chercher quelques sauvages, qui, avec beaucoup de-
peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau et me transportèrent chez eux.
Ce ne fut pas le seul risque que je courus à Niagara. En arrivant, je m'étais rendu à la chute, tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras. Tandis que je me penchais pour regarder en bas, un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins ; le cheval s'effraye, recule en se cabrant et en approchant du gouffre; je ne puis dégager mon bras des rênes, et le cheval, toujours plus eflFarouché, m'entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittaient la terre, et, accroupi sur le bord de l'abîme, il ne s'y tenait plus que par force de reins. C'en était fait de moi, lorsque l'animal, étonné luimême du nouveau péril, fait un nouvel effort, s'abat en dedans par une pirouette, et s'élance à dix pieds loin des bords. » (Id., ibicL, t. XII, Voyage en Amérique, p. 47.)
Impression générale. — « Ce n'est qu'à une heure du matin que nous débarquons enfin à la station de Niagara-Falls. De la gare, un omnibus nous conduit immédiatement à Clifton-Hotel. Chemin faisant, nous traversons un immense pont suspendu au-dessus des eaux et d'où nous sommes admis pour la première fois à contempler les chutes à la clarté de la lune.
En ce moment, du fond du gouffre, une sorte de vapeur engendrée par la cataracte monte en forme de nuage audessus des rives escarpées. Ce brouillard empêche de mesurer l'immensité du site qui se déroule devant les yeux. Toutefois l'effet produit par le formidable effondrement d'une pareille masse d'eau remplit l'âme d'émotion.
On a beaucoup parlé du bruit produit par certaines cataractes. Celui que fait le Niagara en se précipitant dans le vide est tellement intense et continu, qu'on croirait entendre le roulement de plusieurs trains sur un pont de fer branlant.
Bien que la température se soit notablement abaissée, je reste à contempler le spectacle jusqu'à deux heures de la nuit. Je ne me décide à gagner mon lit qu'après l'avoir encore une fois admiré du haut de la terrasse qui court devant ma chambre. Nulle parole ne saurait dépeindre l'aspect du magique paysage, en partie éclairé par la lune, en partie enveloppé des ombres les plus épaisses.
... Depuis que nous avons franchi, dans la soirée d'hier.
le pont suspendu dont nous avons parlé, nous ne sommes plus sur le territoire des États-Unis. L'hôtel Cliflon, en effet, relève du gouvernement canadien; il se trouve dans la province d'Ontario, sur la rive gauche du Niagara, lequel sert de limite aux deux pays. Bien qu'il porte le nom de Glifton, localité située en face d'une autre appelée Suspension-Bridge, cet hôtel s'élève à deux kilomètres de l'agglomération, en face même de la cataracte. C'est pour celte dernière raison que je l'avais choisi.
De ma fenêtre, ouverte aux effluves du matin et donnant en plein sur les chutes, je note mes dernières impressions. Les eaux coulent toujours mugissantes. Mais si déjà la cataracte était superbe aux rayons de la lune, autant elle devient imposante lorsque le soleil l'inonde à son tour des flots éblouissants de sa lumière. Il ne me semble pas, malgré tout ce qu'on a pu en dire, que rien de plus majestueux puisse être offert aux regards du voyageur. En vérité, les termes manquent pour exprimer le religieux transport dont on se sent pénétré.
Visite des chutes. — Vers onze heures je me mets en mesure de visiter les chutes et les rapides en détail, me confiant aux soins d'un cocher qui me conduira, moyennant un dollar et demi par heure, sur chacun des points dignes d'attention. D'autre part, l'hôtelier a eu soin de me pourvoir d'une ample provision de dollars et de demi-dollars dont j'aurai, paraît-il, besoin durant le cours de l'excursion.
... Ce que les Américains appellent Niagara-River n'est, comme on sait, qu'une sorte de canal naturel formé par la communication du lac Érié et du lac Ontario et mesurant tout au plus une douzaine de lieues...
Les berges de ce canal ou de ce fleuve offrent presque partout un réel et puissant intérêt. Avant de bondir au-dessus de la rampe granitique qui en forme le principal objet d'attraction, il se partage en plusieurs branches, séparées par des îlots richement boisés et dont le nombre se modifie chaque année... Pourtant le cours du fleuve ainsi divisé se rejoint, vers Goat-Island (île de la Chèvre), en deux grandes sections principales, lesquelles trouvent tout à coup le néant devant elles et s'y précipitent aveuglément. Ces deux cataractes distinctes avaient été surnommées par les Indiens le « Tonnerre des eaux ». La comparaison nous semble être d'autant plus naturelle que, en Afrique, là où le Zambèze se déverse par des chutes deux fois plus élevées que celles du Magara, les
NIAGARA n
indigènes ont trouvé une appellation presque identique. Ils désignent ces chutes sous le nom générique de « Mosé ou Tounga », c'esL-à-dire la « Fumée tonnante ».
Chute canadienne. — L'une des deux cataractes appartient aux États-Unis, l'autre au Canada. Cette dernière est la plus considérable. Elle décrit en son épanouissement un arc de cercle de 600 mètres environ, ce qui lui a valu le surnom de Horse-Shoe-Fall, ou chute du Fer-à-Cheval, alors que sa rivale, moins orgueilleuse, ne présente qu'une ligne droite dont l'étendue est moitié moindre. La hauteur uniforme des deux chutes est de 50 mètres en moyenne. Cette masse liquide, s'écroulant sur un fond de rochers incessamment creusé, incessamment comblé, forme des tourbillons et des rapides auxquels rien ne pourrait résister. Tout ce qui tombe dans le goulfre est immédiatement englouti. Au bas même de la cataracte, les profondeurs de l'eau sont considérées comme insondables, ce qui n'empêche pas de passer immédiatement sous ses arches liquides. Toutefois on verra plus loin que l'entreprise n'est pas tout à fait dépourvue de danger.
A distance, l'effet produit par ces immenses nappes d'eau qui s'abîment et rejaillissent de toutes parts, est grandiose. De près, il est saisissant. Je ne pourrais guère mieux comparer l'impression qu'on éprouve en se rapprochant du Niagara qu'à celle produite par la vue des grandes pyramides de Gyzeh. Celles-ci paraissent presque petites, même à 200 mètres de la base, alors qu'on les voyait depuis plusieurs lieues. C'est seulement au pied même de leurs colossales assises que l'on demeure écrasé par le spectacle de leur étrange majesté. En ce qui concerne les cataractes, il est d'autant plus difficile d'en estimer les proportions que les embruns projetés autour d'elles forment un épais nuage que le regard ne saurait percer. Ainsi, à la place même où j'écris, c'est-à-dire à plus de 300 mètres des chutes, je sens des gouttelettes que la brise du matin me renvoie au visage.
Les rapides qui précèdent la cataracte et y succèdent produisent un spectacle tout au moins aussi saisissant. Pendant la durée de quelques milles, les flots s'abattent les uns sur les autres avec une fureur telle qu'on en reste anéanti. Ce déchaînement des eaux révulsées n'a d'ailleurs rien d'extraordinaire, si l'on songe que le volume liquide déversé par la seule brèche de la rive canadienne est de plus de sept millions d'hectolitres par minute.
Sous la chute. — Ainsi que je l'ai dit, je suis parti vers 11 heures, me confiant au sens esthétique de mon cocher... Nous gagnons la chute canadienne, où, sans perdre de temps, on me décide à revêtir un costume imperméable, à seule fin de descendre sous l'immense colonne diluviale. Cette excursion, en quelque sorte sous-marine, me semble d'autant plus séduisante qu'elle ne se trouvait pas prévue dans mon programme. Toutefois ce n'est pas sans une vague appréhension que je m'aventure dans le chemin de plus en plus étroit et jonché de débris rocailleux que surplombe la cataracte. C'est à peine si je réussis à m'y tenir debout. Le pied y glisse à tout moment. Aucune balustrade d'ailleurs, pas même une simple corde ne saurait être fixée à demeure dans la paroi du rocher, tant celui-ci se dégrade et se détache par écailles sous l'action de l'humidité. Le principal en cette affaire consiste donc à ne point être sujet au vertige. Faire un faux pas serait la disparition instantanée et sans recours. Pour le reste, l'unique danger réside dans l'effondrement des voûtes où s'élance la cataracte. Il arrive, enjeffet, que des parties plus ou moins considérables du rocher, désagrégées par l'action permanente du torrent, dégringolent dans l'abîme ou recouvrent le sentier ménagé sur le bord. On peut estimer à un pied environ le retrait annuel de la cataracte usant l'extrémité de son vertigineux tremplin. Déjà Table-Rock, bloc immense surplombant autrefois les chutes, n'existe plus qu'à l'étal de souvenir. Il y a une quinzaine d'années, la puissante corniche qu'on appelait de ce nom s'est effondrée presque en entier.
On est vraiment saisi de stupeur lorsqu'on se trouve audessous de l'avalanche liquide précipitée dans le goufTre et mesurant tout près de 6 à 7 mètres d'épaisseur. Là désormais ce n'est plus qu'un fracas épouvantable, un tumulte indescriptible, provoquant un serrement de cœur analogue à l'angoisse. Le vent produit par la chute de toute une montagne d'eau vous ébranle sur votre base. 11 unit ses sifflements suraigus au hurlement plaintif des ondes comprimées. Acertains moments, le terrain semble se dérober sous vos pas. Nous pouvons nous croire transportés dans les cavernes où Virgile nous montre l'impérieuse Junon s'en allant auprès d'Éole pour le prier de déchaîner la tempête sur la flotte d'Énée :
Lh, sous de vastes monts, Le dieu lient enchaînés dans leurs gouffres profonds Les vents tumultueux, les tempêtes bruyantes, S'agitant de fureur dans leurs prisons tremblantes.
C'est un nègre qui m'a servi de guide en ce premier voyage sous les eaux. Le prix en a été d'un dollar, plus, naturellement, le pourboire au bénéfice du cicérone.
Dollars et demi-dollars vont plus vite, dans ce prodigieux pays, que les morts défilant dans la ballade de Burger. Les péripéties de mes différentes excursions se chargeront de le démontrer.
Je suis ensuite admis à contempler les rapides qui s'en vont former plus loin la cataracte canadienne. Sur plusieurs points de la berge on peut s'approcher tout contre les eaux. Leur course vertigineuse est calculée en cet endroit à raison de 44 kilomètres à l'heure. Vue ainsi en avant de la chute, cette coulée formidable est d'un effet magique. Pour mieux me la faire apprécier, on m'invite à monter sur une sorte de pyramide en charpente, d'où je découvre tout le pays environnant. A une certaine distance dans le lointain, on me montre une colonne érigée à la mémoire du général Brak, tombé mort, en 1812, sur le champ de bataille de Queenstown. Coût, un demi-dollar seulement.
Suspension-Bridge. — De là nous nous dirigeons vers Suspension-Bridge, situé à deux milles au-dessus des chutes. Ce pont, qu'il ne faut pas confondre avec celui qui avoisine Thôtel Cliflon (appelé New-Suspension-Bridge), a une longueur de 250 mètres, et s'élève de 80 au-dessus du niveau de l'eau. Quatre câbles monstrueux, en fils de fer entrelacés, suffisent pour tenir en suspens la robuste construction à deux tabliers superposés, où passent à la fois les trains du chemin de fer, les voitures et les piétons. Cet ouvrage merveilleux, jeté si hardiment à travers l'espace, semble, vu de côté, être l'œuvre patiente de quelque araignée gigantesque. Du haut du pont que nous traversons pour longer la rive américaine, — observatoire dont l'accès coûte encore un demi-dollar, — je suis gratifié d'une vue magnifique sur les rapides de droite, encaissés profondément entre des rochers presque à pic...
Les rapides. — Nous voici arrivés à Mountain -Rapids. Pour apprécier le déchaînement du Niagara en cet endroit précis, je me fais descendre jusqu'au bas du roc, dans un ascenseur mû par les eaux mômes du torrent impétueux. Le spectacle est à la fois grandiose et terrifiant. Les lames qui se brisent à mes pieds nous renvoient des panaches d'écume et de gouttelettes. Niagara-River semble vouloir s'élancer vers les cieux dans un accès de fureur, et ne réussit qu'à retomber lourdement sur lui-même en mêlant sa mousse blan-
chissante au vert pâle des eaux affolées. Il roule ses flots avec une telle violence que le courant, bombé en dos d'âne, s'élève au milieu à dix pieds au-dessus du niveau qu'il atteint près des rives. On dirait qu'une série de cratères, placés dans le lit du fleuve, mettent la masse liquide en ébuUition. Qui oserait jamais affronter le cours de ces eaux bouleversées? Cela a été tenté pourtant. Il y a longtemps déjà, des hommes téméraires, montés sur un petit vapeur, n'ont pas craint de traverser les redoutables rapides. Et ils n'ont point échoué dans leur incroyable aventure. En souvenir de leur intrépidité, on a conservé la coque de l'esquif échappé par miracle aux hasards de la plus inutile des bravades humaines.
On s'arrêterait des heures et des jours en face de ce tableau incomparable. La contemplation, trop restreinte, de tant de merveilles ne nous coûte, du reste, qu'un demi-dollar en plus.
Mais d'autres attractions nous réclament.
Passons d'abord, en y jetant seulement un coup d'oeil, devant l'étalage des marchands de curiosités venus là pour offrir au touriste des objets de bois sculptés importés d'Europe, les éventails de plumes ornés d'oiseaux-mouches, d'une facture charmante et fabriqués dans le pays, enfin toute une série de bibelots en cuir, en bois ou en perles travaillés soidisant par les Indiens.
Rendons-nous ensuite au Whirlpool, vaste tourbillon situé à trois milles en aval des chutes. Là, les rapides, emprisonnés soudain par une vaste muraille de rochers perpendiculaires, présentent l'aspect d'un lac tournoyant à l'infini, dans un nouvel accès de désespoir et de colère. Parfois, pendant des jours entiers, on y voit des arbres, déracinés par le courant, le démener au sein des vagues excentriques, tout comme un fétu de paille dans le giron d'un entonnoir.
Toutefois la marche impétueuse des eaux n'en est que momentanément ralentie. Après avoir, encore une fois, franchi cette profonde excavation, on les aperçoit reprenant leur fuite échevelée vers la droite, où je les abandonne, non sans regret.
Prix de ce nouveau regard jeté sur les vagabondes, un demi-dollar.
Allons maintenant, pour une même somme à débourser, surprendre les rapides sous un aspect différent. Il s'aj^'it d'un certain trou du Diable, autre excavation dont les parois s'abaissent verticalement dans le fleuve. Il livra passage à un
ruisseau qui se précipite follement au milieu du gouffre, en mêlant ses eaux mousseuses à celles du Niagara.
Nous visitons encore plusieurs points de vue analogues, chacun d'eux assaisonné, comme il convient, d'un demi-dollar réglementaire. C'est est fait au surplus; Niagara nous a livré son secret; j'intime donc l'ordre à mon cocher de me conduire à la chute américaine... et de m'arréter en face des Iles-Sœurs, point le plus intéressant de l'excursion.
Les Iles-Sœurs. — Un pont où l'on acquitte un droit de péage de trois-quarts de dollar me mène à Goat-Island, bande de terre formant, comme nous l'avons dit, le trait d'union entre les deux chutes. Jeté au-dessus des rapides d'amont, ce pont semble à chaque instant devoir être anéanti dans le tourbillon qui mine sa base. A mesure que l'hydre torrentueuse, aspirée par le vide, se rapproche du lieu où elle va s'abîmer, ses convulsions deviennent de plus en plus effrayantes. Elle se démène littéralement comme une mer en furie.
Goat-Island. — L'île de la Chèvre, couverte d'une épaisse végétation, est bien, avec les Iles- Sœurs, auxquelles elle est étroitement reliée, la promenade la plus exquise qu'on puisse imaginer. Rien de vigoureux, de charmant, de coquet, d'inattendu comme les frondaisons dont cet archipel en miniature, battu de tous côtés par les flots déchaînés, est somptueusement décoré! De nombreux chemins relient les îlots entre eux, si bien que, de ponts en passerelles et de passerelles en ponts, tout en admirant la série des tableaux offerts à la curiosité, on arrive, comme pièce finale, devant la grande cataracte américaine, dont les aspects multiples, la prestigieuse puissance, l'effrayante soudaineté, vous pétrifient d'étonnement, de crainte et d'invincible attrait.
C'est comme un changement à vue, ménagé avec l'art le plus scrupuleux.
Sous la chute américaine. — Il s'agit à présent d'entreprendre une autre série d'excursions dont le cycle n'est pas exempt d'émotions. Le moment est venu, en effet, d'opérer une sorte de descente au Maëlstrom, sous la cataracte ellemême et en un point particulièrement scabreux. Cela ne se fait pas sans quelques préparatifs. Le voyageur qui prétend risquer l'aventure commence par se débarrasser de tout habillement et par endosser un costume de flanelle recouvert d'un paletot imperméable à capuchon. En outre, en vue d'assurer l'équilibre sur les rochers glissants , on emprisonne le pied dans une chaussure spéciale parfaitement ajustée.
Soumettons-nous donc, puisqu'il le faut, à des exigences aussi naturelles ; nous descendons d'abord, mon guide et moi, l'escalier qui a été pratiqué dans une sorte de tourelle en charpente, le long de la rive escarpée. A peine avons-nous franchi la dernière marche, que nous nous trouvons au flanc même de la chute, le pied hésitant sur des rochers humides et moussus. La cataracte surplombe ici de toute sa hauteur. C'est d'un coup d'œil incomparable. Sans lyrisme aucun, rien ne saurait rendre la grandeur du tableau. Le spectacle de la puissante avalanche dominant notre petitesse et notre débilité est vraiment de nature à impressionner l'àme la mieux trempée.
« En avant! » s'écrie le guide, assourdi comme moi, tout en désignant l'immense nappe d'eau qui semble nous barrer la route. Aussitôt, et sans regarder en arrière, je m'élance sur le petit pont en bois qui, gagnant de roche en roche au-dessus du fleuve, me permettra de voir la chute en face, dans son plein développement. J'ai à peine hasardé quelques pas dans cette direction que mon cicérone m'arrête court. « Pas de ce côté, fait-il, revenez! Il faut d'abord passer sous la cataracte. En la contournant autrement, vous vous heurterez à des difficultés imprévues. »
Mais, comme je préfère, au contraire, me familiariser avec la vue du géant avant de l'affronter de près, j'avance de nouveau et pour tout de bon sur la passerelle embrumée. L'n premier avertissement vient corroborer l'assertion que j'ai cru pouvoir mettre en doute. Une forte douche d'eau glacée m'atteint en pleine poitrine, et je perds pied, sans cesser heureusement de me soutenir aux barres d'appui dont chaque passerelle est munie. Cet incident ne laisse pas que de me déconcerter, mais il ne s'agit plus d'hésiter.
Au bout de quelques minutes d'une marche chancelante sur les planches délavées, le chemin s'interrompt tout à coup. Le guide se jette résolument devant moi, et le voici dorénavant qui prêche d'exemple et m'entraîne après lui. Force est alors d'escalader à sa suite les blocs de rochers immergés dans le fleuve, et de sauter de l'un à l'autre, au milieu d'une pluie torrentielle qui aveugle et qui suffoque. Par bonheur, une dernière passerelle se présente, menant, tout compte fait, à une sorte d'escalier dressé en pleine cataracte.
Respirons donc un moment, puisque nous en avons le loisir et que d'autres péripéties nous sont désormais réservées. Et cependant respirer n'est pas commode au milieu de ce déchaî-
nement. A peine sommes-nous engagés sur l'étroit escalier que le fleuve se déverse sur nos têtes de toute l'épaisseur de sa masse puissante. Gomment exprimer l'impression ressentie au milieu de cette nuée diluvienne? On ne saurait mieux comparer la situation qu'à celle dont les marins sont coutumiers quand, par une grosse mer, le pont du navire est balayé par les vagues irritées. C'est, pour ainsi dire, sans avoir pu distinguer quoi que ce soit, sans avoir ressenti d'autre impression qu'une gêne physique inénarrable, que je me retrouve soudain, toujours à la suite de mon guide, derrière la cataracte elle-même.
En ce moment précis nous sommes groupés sous la paroi du rocher du haut de laquelle les eaux se précipitent comme dans un acte d'insanité. Mon compagnon me fait comprendre par signes ce qu'il essayerait en vain de me décrire avec la parole. Les hautes pressions atmosphériques, au milieu desquelles je perds presque l'équilibre, m'empêchent, je dois l'avouer, de goûter tous les charmes d'une pareille situation. Du reste, la pensée du retour commence à me tracasser.
Tandis que, derrière nous, une muraille de 50 mètres de haut se dresse comme une immense forteresse, devant nous la cataracte, glissant au-dessus de nos têtes, se précipite en hurlant dans l'abîme, placé à quatre ou cinq mètres en contre-bas de l'étroite plate-forme où nous nous tenons. Tout, autour de nos personnes, me semble clos comme la nef d'une cathédrale. Pour ma part, j'en suis à me demander par quelle issue nous pourrons nous échapper. Mais point d'inquiétudes stériles, il faut songer à la retraite.
Sur un nouveau signe, rapidement ébauché, de mon conducteur, je comprends qu'il m'invite à me laisser glisser jusque dans les eaux tourmentées qui baignent la base de notre plate-forme. Pour le coup, je résiste et veux protester. Peine perdue! mon guide se précipite dans le tourbillon, en m'entraînant par le bras. En vérité, le pauvre diable serait-il devenu fou subitement, ou a-t-il résolu de trouver une mort glorieuse dans le Niagara témoin de ses exploits journaHers? Mais la pression que le gaillard exerce sur ma personne ne souffre pas de résistance.
En moins de rien, je me sens de l'eau jusqu'à mi-corps. Va-t-il donc falloir se mettre à la nage maintenant et lutter contre les courants? Mais ce n'est pas le moment de plaisanter. Posant machinalement les pieds aux endroits que me désigne le guide, je constate bientôt, non sans satisfaction,
qu'au fond de celte eau si effrayante à la surface, il exist& assez de roc debout pour nous supporter l'un et l'autre. Nous parcourons ainsi une distance de plusieurs mètres, au milieu d'une obscurité intense causée par tous les éléments en désordre.
Aussitôt après, la muraille de granit se présente plus en retrait de la cataracte, et nous reprenons pied sur une nouvelle plate-forme. Ici nous sommes en pleine grotte des vents, à l'endroit même où les eaux de la chute, un instant divisées par une crête, se rejoignent dans le bas comme dans une cuvette de granit. La grotte des vents est ainsi appelée, paraît-il, de ce que l'air, comprimé de tous côtés, s'y engouffre avec bruit. Pour moi, je n'entends absolument que le mugissement effroyable dont je me trouve plus que rassasié.
Heureusement une sorte d'aube sans cesse grandissante s'élève autour de nous à mesure que nous avançons, et bientôt nous voilà complètement rendus à l'air libre*... » (I. Egger- MONT, Voyage autour du globe, Ch. Delagrave édit., 1892, p. 88-101.)