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LE PREMIER VOYAGE DE CHR. COLOMB

sur la dunette de son vaisseau et plongeait ses yeux dans le sombre horizon, quand il crut voir une lumière briller dans l'éloignement. Craignant que ses désirs ne l'abusassent, il appela Pedro Guttierez, tapissier du roi, et l'invita à regarder. Celui-ci vit aussi une lumière. Doutant encore, il appela Rodrigo Sanchez, de Ségovie, contrôleur de la tlolte, et lui fit la même demande. La lumière avait disparu; mais comme on regardait toujours dans la même direction, on la revit encore. On eût dit qu'elle était placée dans une barque de pêcheur ou portée par quelqu'un sur le rivage. Cette lueur était si fugitive que Guttierez et Sanchez y attachèrent peu d'importance. Colomb, au contraire, la regarda comme le signe non équivoque de la proximité de la terre. Quatre heures plus tard un coup de canon tiré de la Pinta donnait enfin l'heureux signal.

Ce fut un simple matelot, Rodrigo de Triana, qui le premier découvrit la terre. La récompense promise par la reine Isabelle aurait dû lui être adjugée; mais Colomb la revendiqua pour lui-même, comme ayant aperçu le premier la lumière. Ce n'était certes pas pour disputer à ce pauvre matelot une récompense pécuniaire : son caractère noble et généreux s'y refusait; mais, comme toute son ambition était concentrée sur ce point, il était aussi fier d'avoir entrevu le premier le nouveau monde que d'avoir formé le projet de le découvrir. En efi"et, lors du procès qui s'éleva à cette occasion, Colomb eut gain de cause. Nous aimons à croire pourtant qu'il indemnisa largement Rodrigo de Triana de la perte qu'il lui faisait subir.

On voyait distinctement la côte à environ deux lieues de distance, mais il était fort imprudent de s'avancer sans l'avoir reconnue. Colomb fit aussitôt ferler les voiles, et les vaisseaux restèrent en panne. Certes, cette nuit-là personne ne dormit à bord de la petite escadre. Sur quelle terre le soleil levant allait-il darder ses rayons? Était-ce un pays désert ou une région fertile? Allait-on rencontrer des hommes ou des monstres, un accueil empressé ou des dangers imprévus? Aussi tous attendaient-ils dans une anxiété fébrile et presque douloureuse que la nuit repliât ses voiles.

Vendredi 12 octobre 1492! Le jour se lève. Une terre plate, mais couverte d'arbres qui lui donnent l'apparence d'un verger, s'étend au loin. A l'horizon se dressent des montagnes. De toutes parts surgissent des îlots et des rochers. Colomb venait d'entrer dans l'archipel des Lucayes ou Bahama, qui

s'étend de la Floride h Haïti, et couvre la côte septentrionale de Cuba. L'Ile qui s'offrit la première à sa vue était probablement la Guanahani des indigènes. Elle conserve encore le nom que lui imposa Colomb, San-Salvador. On a beaucoup discuté sur l'emplacement de cette île. Les uns la cherchent au nord de Saint-Domingue, les autres plus au sud, dans l'archipel des Lucayes. Ceux-ci se prononcent pour l'île AValling*, et ceux-là pour l'île de la Grande-Sabine-; Washington Irving et Humboldt pensent que le premier atterrage eut lieu à l'île du Chat, et Varnhagen h la Mayaguana^. Tout récemment on a émis d'autres hypothèses : il s'agirait de Samana^

On aura remarqué que l'écart est considérable entre ces diverses positions, mais il est difficile de rien préciser, car les indications de Colomb sont très vagues, et elles s'appliquent à différents endroits. Comme la tradition et la vraisemblance sont d'accord pour attribuer à l'île Guanahani la gloire d'avoir été la première découverte, nous la lui conserverons.

Les indigènes. — Bientôt parurent les habitants. Ils sortaient des bois et couraient sur les rivages, les yeux fixés sur les vaisseaux. Ils étaient entièrement nus. A en juger par leurs gestes et leurs attitudes, ils semblaient étonnés. Colomb descendit dans une barque pour prendre terre. En vertu de sa nouvelle dignité d'amiral, il avait revêtu un riche costume écarlate, et tenait en main la bannière royale. En même temps que lui s'étaient embarqués les deux frères Pinzon, portant chacun le pavillon de leur navire. A peine avaient-ils mis le pied sur le rivage qu'ils se jetèrent à genoux en baisant la terre. L'amiral se leva le premier, tira son épée, déploya l'étendard royal, et, rassemblant autour de lui les deux Pinzon et quelques officiers, prit solennellement possession de l'Ile au nom de la reine de Castille; puis il requit les témoins de lui prêter serment d'obéissance en qualité d'amiral et de viceroi. Personne alors ne lui marchanda les témoignages de reconnaissance et d'admiration. Les matelots surtout étaient comme ivres de bonheur. Ils se pressaient autour de Colomb et lui baisaient les mains. Quant aux insulaires, ils avaient

1. Mdnoz, Bist or ia del nuevo mundo, et Peschel, quia écrit une histoire de l'époque des découvertes, Geschichtc des Zeitalters der Entdeckungen, 1858.

2. Navarette, Collection des voyages et des découvertes..., I, 20.

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