‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 4 sur 142 · LE PREMIER VOYAGE DE CHR. COLOMB · texte numérisé non relu

LE PREMIER VOYAGE DE CHR. COLOMB

d*abord fui à l'approche des Européens; mais, remarquant que personne ne les poursuivait ou ne les inquiétait, ils se remirent graduellement de leur terreur et s'avancèrent avec toutes les marques du plus profond respect. Bientôt ils osèrent s'approcher des Espagnols et toucher leur barbe et leurs vêtements. Ces derniers supportaient cet examen avec complaisance. Les insulaires les prenaient pour des êtres extraordinaires, à tout le moins descendus des cieux. Il est vrai que de leur côté ils excitaient la curiosité des Espagnols, car ils ne ressemblaient à aucune des races d'hommes alors connues.

Indes occidentales. — Colomb se croyait alors dans le voisinage de Cipangu, c'est-à-dire du Japon. Il se doutait si peu d'avoir découvert un nouveau monde, qu'il pensait être dans le pays du grand kan, c'est-à-dire dans l'Asie orientale. Aussi donna-t-il aux indigènes le nom qu'ils ont depuis gardé, celui d'Indiens, comme si la postérité tenait à honneur de partager l'illusion d'un grand homme. Le plus singulier, c'est que l'amiral devait persister dans son erreur. Il mourut avec la conviction d'avoir retrouvé la côte orientale de l'Inde et la route occidentale vers les pays aux épices. Jugeant qu'il se trouvait au milieu de l'archipel qui, d'après Marco-Polo, se compose de plus de sept mille îles situées le long de la côte orientale de l'Asie, et riches en aromates, en bois odoriférants et en productions variées, il résolut de les reconnaître, et choisit pour sa première visite la plus grande des îles qu'il avait en vue.

Le 15 octobre, l'amiral débarquait dans cette île, dont il prenait possession, et à laquelle il donnait le nom de Santa- Maria de la Conception. On croit que c'est la grande Caïque, à cinq lieues au sud-est de San-Salvador. Le 16 il arrivait à Fernandina, sans doute la grande Exuma. Jusqu'au 28 du même mois il reçut le même accueil empressé. Les insulaires avaient d'abord grand'peur, mais ils s'apprivoisaient vite, et échangeaient avec empressement leurs provisions contre les moindres bagatelles. Colomb ne pouvait se lasser d'admirer la douceur de la température, la fertilité du sol et la variété des productions. «Quant à cette terre, écrivait-il, tous affirment qu'il est impossible qu'il y ait dans le monde une autre région plus belle ; maintenant je me tais, désirant que d'autres la voient qui aimeront à la décrire. » Dans son naïf enthousiasme il ne songeait qu'à admirer, et ne voulait seulement pas songer aux bénéfices de l'expédition : « Que pourrat-on retirer de cette contrée, c'est ce que je n'écris pas : c'est

plus tard qu'on saura les avantages qu'elle peut procurer... » Ses compagnons, plus pratiques et moins dégagés des intérêts matériels, examinaient, au contraire, avecune grande attention les productions du sol. Ils s'informaient surtout des endroits où l'on récoltait l'or dont on avait rencontré de nombreux fragments, et que les insulaires leur abandonnaient sans peine. Dès la première heure la cupidité européenne s'étalait au grand jour, et les pauvres Indiens, qui prenaient pour des dieux les nouveaux arrivants, ne se doutaient seulement pas que tout l'orage des passions humaine s allait se déchaîner contre eux.

Cuba. — ... Les indigènes avaient tous parlé d'une grande terre située au nord-ouest. Colomb, qui vivait toujours sur la foi du récit de Marco-Polo, s'imagina que cette terre ne pouvait être que le Cipangu du navigateur vénitien et voulut la retrouver. En effet, après une navigation de trois jours, dans le cours de laquelle il toucha à un groupe de sept ou huit petites îles, qu'il nomma Islas de Arena, et qui paraissent correspondre aux Mucaras actuelles, il arriva, le 28 octobre, en vue de Cuba, non loin de Nuevitas del Principe. Frappé de l'étendue de l'île, de son caractère grandiose, de ses montagnes qui lui rappelaient celles de la Sicile, de ses vallées fertiles et de ses plaines arrosées par de superbes rivières, il se crut arrivé sur ce continent asiatique auquel il ne cessait de penser. Ce qui contribua à prolonger son erreur, c'est que, ayant entendu quelques naturels parler de leur chef, qui était en guerre avec un autre chef nommé Cubanocan, il traduisit ce mot par Kublaï-Kan, qui est le litre du Grand Mogol, d'après Marco-Polo, et s'imagina qu'il était sur les terres de ce puissant souverain. Il résolut même d'envoyer une ambassade à ce pauvre chef de sauvages, transformé par son imagination en potentat asiatique, et par son ordre furent débarqués, avec mission d'aller visiter le grand kan, Rodrigo d'Ayamonte et Luis de Torres. Ce dernier avait été choisi parce qu'il savait l'hébreu, le chaldéen et un peu d'arabe.

Aussi bien ce premier voyage ne fut, à vrai dire, qu'une suite continuelle de rêves brillants. Colomb était comme en extase. Il était disposé à tout voir sous le jour le plus favorable. Dans le parfum des bois et des Heurs apporté par la brise, il croyait reconnaître l'odeur des épices de l'Orient. Les coquilles d'huîtres perlières qu'il trouvait sur le littoral lui rappelaient aussitôt les perles et les pierres précieuses décrites par Marco-Polo. Dans la fièvre d'imagination qui le

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consumait, l'amiral trouvait à chaque pas quelque nouvelle preuve en faveur de ses théories. A chaque page de son journal de bord sont énumérées les prodigieuses richesses de cette terre bénie. Débarque-t-il à terre et aperçoit-il des maisons mieux bâties et plus propres que celles qu'il avait vues auparavant, il conclut aussitôt que les indigènes sont plus civilisés, et que plus il s'avancera, plus la civilisation augmentera. Comme cependant la côte fuyait toujours devant lui, et que la température fraîchissait, surtout pendant la nuit, l'amiral résolut de ne pas pousser plus loin et de ne pas s'arrêter plus longtemps dans ces pays barbares.

Le tabac. — Un épisode de la découverte de Cuba fut la première observation du tabac faite par les Européens. Dans tous les villages où ils passèrent, lisons-nous dans le journal de bord, à la date du 6 novembre, ils rencontrèrent des hommes et des femmes qui portaient des herbes pour en aspirer le parfum, et des charbons allumés. Cette herbe n'est autre que le tabac. Las Cases écrit, dans son Histoire des Indes, que ces herbes étaient sèches et renfermées dans une autre feuille également sèche qui avait la forme de petits mousquets d'enfant. Cette sorte de bâton était allumé par un bout. On le suçait et on l'absorbait par l'autre. On a reconnu les cigares. . . Il n'y avait pas un mois que les Espagnols étaient en Amérique, et le tabac était déjà signalé. Ce cadeau du nouveau monde à l'ancien allait être rapidement apprécié. »

C. Colomb visita ensuite la côte septentrionale de Haïti, qu'il appela Hispaniola ; puis, comme ses vaisseaux étaient en mauvais état, il résolut de faire connaître ses découvertes en Europe, et donna le signal du retour.

Le retour. — «Ce voyage fut long et pénible, constamment contrarié par les vents alizés, dont on ne connaissait pas encore la direction et la régularité. Du 12 au 17 février, une effroyable tempête s'abattit sur l'escadre. A plusieurs reprises l'amiral se crut perdu. Il écrivit sur un parchemin le récit de sa découverte, le déposa, bien enveloppé de toile cirée, dans une grosse barrique de bois et le fît jeter à la mer. Heureusement l'escadre se trouvait alors à la hauteur des Açores, et Colomb réussit à entrer dans le port de Saint-Michel. Les Açores appartenaient au Portugal. Le gouverneur de l'archipel, Caslaneda, avait reçu l'ordre de saisir et d'arrêter Colomb partout où il le rencontrerait. Il ne réussit qu'à mettre la main sur quelques-uns de ses matelots, car l'amiral se

méfiait de lui; et encore dut-il les rendre avec des excuses, lorsqu'il eut connaissance des lettres du roi et de la reine de Castille qui les recommandaient à tous les princes de l'univers ; mais lorsque les prisonniers revinrent à bord, ils s'accordèrent à dire que, si l'on avait réussi à prendre l'amiral, tous ensemble auraient été retenus dans l'île. Telle fut la première réception faite à Colomb dans l'ancien monde.

Arrivée en Portugal. — Jusqu'à la hauteur de la côte européenne le voyage se passa sans encombre. Le 2 mars, une nouvelle tempête assaillit les navires, rompit les voiles et réduisit les Espagnols à toute extrémité. Le lundi 4 mars, au point du jour, Colomb reconnut qu'il était vis-à-vis la roche Cintra, tout près du Tage. Comme la tempête durait toujours et ne lui laissait plus d'autre alternative que de se jeter à la côte ou d'y chercher un abri, il se détermina, malgré ses méfiances justifiées à l'égard du Portugal, à jeter l'ancre en face de Rastello...

... L'arrivée imprévue de Colomb avait produit une vive impression à Lisbonne. Tous voulaient voir le héros qui avait bravé tant d'obstacles et qui apportait avec lui, avec tant de richesses, le secret de la route vers les Indes. Le roi Jean II, malgré son dépit, reçut l'amiral en grande cérémonie, et écouta ses récits avec une feinte joie, car il n'était pas sans se rappeler les offres qui lui avaient été faites, et se demandait môme si cette découverte ne devait pas profiter au Portugal, et si elle n'était pas comprise dans la bulle du pape qui accordait à sa dynastie toutes les terres situées depuis le cap Noun jusqu'aux Indes. Cette question devait être plus tard discutée entre les deux cours et tranchée au profit de l'Espagne. Pour le moment le roi de Portugal se contenta de féliciter Colomb et de l'assurer de sa protection.

Arrivée en Espagne. — Le 13 mars Colomb remettait à la voile, et le 15 il débarquait à Palos. On le reçut avec des transports d'enthousiasme, car on avait cessé de croire au retour des caravelles; mais dès qu'on se fut assuré que la Nina^ était dans le porl, et qu'on avait vraiment découvert des terres inconnues vers l'Ouest, la population courut au rivage. Tous les travaux furent interrompus. Quand l'amiral descendit de son navire, la ville entière le suivit à l'église pour remercier avec lui la bonté divine qui avait permis un tel mi-

1. Les autres carayelles de Colomb s'appelaient la Pinta et la Santa-Maria. On les a reconstituées en Espagne, et elles ont figuré à l'Exposition de Chicago en 1893.

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