‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 42 sur 142 · L. Didier. — L'Amérique. Il · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique. Il

et Sutter, à la tête de deux cents cavaliers, vint se ranger sous ses ordres. Il ne put toutefois empêcher que Castro ne réussît, par ses intrigues à Mexico, à supplanter son rival. Il regagna alors la Nouvelle-Helvétie, bien convaincu qu'il avait tout à redouter de Castro, que le gouvernement mexicain venait de nommer. Il se tint sur ses gardes, organisa ses forces, approvisionna son fort et attendit les événements.

Arrivée de Frémont. — Il n'attendit pas longtemps. La guerre éclata entre les États-Unis et le Mexique. Castro invita, par une proclamation, les étrangers à évacuer la Nouvelle-Helvétie. Pas un n'obéit. A ce moment même le colonel Frémont arrivait au fort Sutter, à la tête d'une colonne d'exploration à court de vivres et de munitions, épuisée de fatigue et hors d'état de pousser plus avant. Parti des États- Unis avant l'ouverture des hostilités, le colonel Frémont avait été chargé par le gouvernement américain d'étudier le territoire inconnu qui s'étendait du Missouri à l'océan Pacifique. Ce ne fut qu'en arrivant au fort qu'il apprit les événements. Sutter accueillit avec sa générosité habituelle le colonel Frémont et ses hommes; il improvisa immédiatement un hôpital pour les malades, distribua des vivres, des effets et des munilions à tous. En peu de jours, l'expédition ravitaillée était à même de poursuivre sa route. Mais Frémont redoutait de compromettre les résultats scientifiques de sa mission. Il s'en ouvrit à Sutter, et tous deux se décidèrent à une mesure hardie. Le pavillon américain fut hissé sur le fort; les hommes de Frémont, joints aux contingents dont disposait Sutter, permettaient de tenir tête à Castro. Le fort était bien approvisionné; de hardis vaqueras tenaient la campagne, surveillant le bétail la carabine au poing, prêts à se replier et à donner l'alarme en cas d'attaque. Les Indiens, bien nourris et bien traités, espionnaient de leur côté les forces mexicaines et les harcelaient sans relâche. Quand, quelques mois plus lard, le général Kearney, à la tête d'une division américaine, déboucha dans les plaines du Sacramento, il ne lui restait plus qu'à achever ce que Sutter et Frémont avaient si bien commencé, et, en février 1848, par le traité de Guadalupe-Hidalgo, le Mexique cédait aux États-Unis le Texas, tout le Nouveau-Mexique, la Haute et la Basse-Californie.

Découverte de l'or (1848). — James-W. Marshall, .Améri-

cain d'origine, mormon de religion, était entré au service de Sutter comme ouvrier charpentier et mécanicien. Chargé par lui d'établir une scierie mécanique à l'endroit oii s'élève aujourd'hui la ville de Goloma, Marshall fit détourner par les indiens le cours d'un petit ruisseau sur lequel il se proposait d'élever des constructions. En fouillant le lit mis à sec, un coup de pioche amena à la surface un caillou d'un rouge brun. Son poids, sa dureté, sa couleur, rappelèrent à Marshall quelques pépites d'or qu'il avait vues en Géorgie. Ce n'était pas du cuivre, puisque au contact du vinaigre il ne verdissait pas. Très surexcité parla découverte, il poursuivit ses recherches et réunit en peu de temps un certain nombre de ces pépites, presque toutes d'assez petite dimension, la plus grosse ne dépassant pas comme poids celui d'une pièce de 10 piastres (50 francs). Marshall fit part de sa découverte à ses compagnons, mais ils commencèrent par en rire et se moquer de lui. Cependant l'épreuve faite par le vinaigre les décida à ramasser ces pépites, et en un mois, tout en se livrant à leurs travaux habituels, ils en avaient recueilli plusieurs onces. L'un d'eux, Bennett, devait se rendre à San-Francisco. On lui confia les cailloux, avec la mission de rechercher s'il ne se trouverait pas, à bord des rares baleiniers qui fréquentaient la baie, quelqu'un qui pût le renseigner. A San-Francisco, Bennett lia connaissance avec un matelot, Isaac Humphrey, ancien mineur en Géorgie, lequel, après examen, lui confirma que ces pépites étaient des pépites d'or; elles étaient plus grosses et plus pures que celles qu'il avait trouvées en Géorgie, et les placers d'où elles provenaient devaient être d'une grande richesse.

Isaac Humphrey offrit à Bennett de retourner avec lui et s'efforça de persuader à quelques-uns de ses compagnons de le suivre; mais ils refusèrent de quitter leur pêche. Humphrey et Bennett partirent donc seuls, et, le 7 mars, ils arrivaient à la scierie. Dès le lendemain, munis de pelles, de pioches et de plats d'étain, ils se mirent en campagne, fouillant le lit du ruisseau et recueillant partout le précieux métal. Humphrey explique alors à Bennett la manière de procéder ; il leur fallait absolument un rocker, sorte de berceuse plate, à double fond, recouverte d'un treillis en fil de fer, sur lequel on jetait la terre, que l'eau entraînait, l'or, plus lourd, tombant dans la partie inférieure. H lui dessina grossièrement l'instrument, que Bennett construisit tant bien que mal. Leurs allées et venues, leurs allures mystérieuses, éveillèrent l'attention de

leurs camarades, qui se mirent eux aussi à la recherche des pépites. La fièvre ^ajinait de proche en proche; le bruit se répandait à San-Francisco que l'or abondait dans les cours d'eau aux environs de la IVouvelle-Ilelvétie.

Bennett fit la première vente à San-Francisco*; il donna une demi-livre d'or pour 40 francs l'once, moitié de sa valeur, et encore le payement eut lieu en marchandises.

Exode vers les placers. — Cette première vente surexcita vivement la population, éveillant les convoitises des matelots. On se pressait dans la boutique de l'acheteur pour voir, palper, soupeser le précieux métal, mais on hésitait encore; le second envoi, plus considérable, ne trouva acquéreur qu'à 20 francs l'once. Il fallut cependant bien se rendre à l'évidence. Un subrécargue chilien leva tous les doutes en offrant 00 francs l'once de tout ce qu'on lui livrerait. Les envois se succédaient, plus nombreux, plus importants. Chaque jour l'un ou l'autre partait pour fintérieur; l'exode se dessinait, les matelots désertaient, le village se vidait. Le 28 mai 1848, l'éditeur du petit journal local hebdomadaire le Californian annonçait qu'il suspendait sa publication : « Le cri sordide, for! l'or ! a fait le vide dans notre imprimerie, » écrivait l'éditeur, qui, le lendemain, partait, lui aussi, pour les placers, rejoindre ses compositeurs. Les trois quarts des habitants étaient en route pour les mines ; chacun cherchait à réaliser à n'importe quel prix ce qu'il possédait pour réunir les fonds nécessaires au voyage. Et cependant en mai on n'avait encore reçu à San- Francisco que quelques livres du précieux métal. En juin et en juillet il en arrivait pour 250,000 piastres (1 ,250,000 francs) ; en août et septembre, pour 3 millions de francs. A la fin de 1848, San-Francisco était vide, les navires abandonnés, et 6,000 mineurs fouillaient avec acharnement les cours d'eau, les rivières, les sables, trouvant de l'or toujours et partout...

Alors se produisit un grand courant d'émigration des États de l'Est vers la Californie : plus de 20,000 en 1848-1849.

« Beaucoup de ces premiers venus virent se réaliser leurs rêves. L'or était partout. Plus d'un, au début, récolta jusqu'à 500 piastres (2,500 fr.) par jour. On vit des mineurs se partager chaque samedi le produit de la semaine, mesurant l'or, à défaut de balances, dans leurs gobelets d'élain.

1. San-Francisco, ou Yerba-Buena, ne comptait que quelques magasins pour l'approvisionnement des baleiniers et 439 habitants.

Dans les neuf derniers mois de 1849 il entrait dans le port de San-Francisco o49 navires à voiles, portant 3,500 passagers et 3,000 matelots, qui tous désertèrent. Il y avait déjà sur rade 200 navires abandonnés de leurs équipages et de leurs officiers; on démembra leurs carcasses; avec les planches on construisit des cahutes, avec le reste on fit du bois à brûler. Dans le même intervalle de temps 24,000 émigrants arrivaient par terre. En dix-huit mois le cliifTre de la population de la Californie se trouvait subitement porté de 1,500 à plus de 100,000 âmes.

Que l'on se représente cette population enfiévrée affluant à San-Francisco, où chaque jour un nouvel arrivage vient jeter sur la plage des centaines d'émigrants aux prises avec toutes les difficultés matérielles, sans discipline comme sans cohésion; que l'on se représente chacun des membres qui la composent obligé de pourvoir à tous ses besoins, de tout improviser, de tout prévoir, et l'on se fera une idée de l'étrange chaos qui régnait alors et de tout ce que comporte un état social normal. Rien d'analogue ne s'était encore vu;... sauf l'or, le pays ne produisait rien. Il fallait faire venir la farine du Chili, à 1 ,000 lieues de distance ; les salaisons, de New- York et Cincinnati, à sept mois de traversée; le savon, l'huile, la bougie, des ports de la Méditerranée. Les forêts abondaient, mais le bois débité manquait : on le demandait aux scieries de rOrégon et de Vancouver. De là des fluctuations de prix à dérouter tous les calculs, des arrivages inattendus faisant succéder l'abondance à la disette, des retards provoquant des hausses fantastiques.

Aspect de San-Francisco en 1849. — Le 24 février 1849, le premier navire à vapeur, le Californian, entrait dans le port de San-Francisco chargé d'émigrants. Il inaugurait la voie nouvelle par l'isthme de Panama, et son arrivée fut accueillie par des réjouissances publiques. C'était la première organisation d'un service postal régulier reliant la Californie au reste du monde. San-Francisco ressemblait alors au campement d'une armée. Les collines qui l'entourent, Russian-Hill, Telegraph-Hill, North-Beach, et la plage étaient couvertes de milliers de tentes. Les navires mouillaient à un demi-mille du rivage; le débarquement et le déchargement s'opéraient à l'aide de canots et de chalands qui venaient s'échouer dans une anse longeant ce qui est actuellement la rue Mont-

gomery, formant h marée basse un marais fangeux. 11 n'existait encore ni quais ni rues tracées. Deux ou trois vieilles bâtisses en adobes servaient de douanes et d'hôtel de ville. La première tentative de construction fut le Parker-House, bâti avec des débris de navires et des briques sécliées au soleil. Le propriétaire eut grand'peine à. recruter des manœuvres à 100 et 130 francs par jour; aussi ce hangar lui revint-il à 150,000 francs. Il est vrai qu'à peine terminé il se louait 75,000 francs par mois comme maison de jeu.

Le jeu. — Le jeu régnait en maître dans la ville. C'était l'unique distraction d'une population flottante , sans lieu de réunion, vivant sous la tente, ne sachant où passer ses soirées ni comment employer ses heures de loisir... On jouait sans interruption, perdant ou gagnant des sommes énormes. Les mineurs venus de l'intérieur pour renouveler leurs approvisionnements risquaient sur le tapis tout ce qui leur restait de poudre d'or. C'était dans la maison de jeu que l'on se donnait rendez-vous,que les négociants discutaient etconcluaientleurs affaires, que s'eifectuaient les achats et les ventes de terrains, au milieu de la fumée des cigares et des pipes, du brouhaha des voix, des imprécations des joueurs décavés, des altercations et des rixes. On aurait peine à se figurer sans les avoir vus ces enfers de la vie californienne, ces croupiers armés jusqu'aux dents, ces revolvers posés sur la table, bien à portée de la main, à côté des sacs de pépites des joueurs; cet indescriptible mélange des costumes les plus disparates : les Mexicains en veste courte aux boutons d'argent, coitfés de larges sombreros aux gances d'or et faisant grincer sur le parquet mal raboté leurs lourds éperons au tintement sonore; mineurs hirsutes, en chemise de flanelle rouge, aux larges pantalons flottants, engouffrés dans les hautes bottes qui leur montaient jusqu'aux cuisses; g e7illemen corrects, déhsirqués de la veille; Chinois aux longues queues, aux tuniques de soie, circulant sans bruit dans leurs babouches feutrées. Les sacs en peau de chamois s'alignaient sur la table, changeant de mains, la valeur calculée au poids. Devant les banquiers, d'autres sacs éventrés, dont le contenu, pépites et poudre d'or, se déversait dans des pelles pour payer l'enjeu des gagnants. Les croupiers se relayaient toutes les deux heures. Le propriétaire de l'établissement prenait en outre à sa solde deux ou trois gaillards vigoureux, experts dans l'art d'abattre d'un coup de poing, sans trop l'endommager, un mineur ivre ou un joueur récalcitrant, et de l'envoyer cuver au dehors sa rancune et son vin.

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En face de Parker-Hoiise s'élevait l'El-Dorado, maison do jeu également et plus particulièrement fréquentée par les Américains; plus loin la Polka, lieu de rendez-vous des Français, des Italiens et des Allemands. Ces constructions diverses bordaient la Plaza, centre de la ville, grand espace découvert qui tenait de la place publique et de Técurie. Nuit et jour des centaines de chevaux et de mules, attachés par des longes à des piquets en fer, campaient en plein air pendant que leurs maîtres s'attardaient au jeu. C'était là que les mineurs achevaient leurs chargements; sur les bâts s'entassaient les sacs de farine, caisses, outils, vêtements à destination de l'intérieur; les hautes mules mexicaines richement caparaçonnées, les lourds wagons de San-José, de Santa-Clara, attelés de bœufs, encombraient la Plaza. Après les grandes pluies, l'accès en était difficile. Les sentiers qui y aboutissaient se métamorphosaient en tleuves de boue, dans lesquels les piétons imprudents enfonçaient jusqu'à la ceinture. Dans la rue Montgomery elle-même, artère principale delà ville, la viabilité était telle qu'en février 1849 deux chevaux s'embourbaient sans qu'on pût les dégager. Ils moururent là. Trois individus, quelques jours plus tard, périrent au même endroit.

... Cependant on commençait à croire à l'avenir de San- Francisco, à sa grandeur future. C'était bien là, sur cette langue de terre étranglée entre la baie et les mornes de sable que devait s'élever la métropole du Pacifique. On commençait à rechercher les parcelles de terrain, malgré l'incertitude qui pesait sur la valeur légale des titres de propriété. La plupart des détenteurs ne possédaient qu'en vertu de concessions mexicaines mal définies et mal libellées...

Auction-room. — Vauction-room, ou salle de vente aux enchères de San-Francisco, n'avait qu'une vague ressemblance avec ridée que ce mot évoque. Elle tenait à la fois de la maison de banque, du magasin de consignation, de l'entrepôt, du mont-de-piété et delà buvette. Vauctioneer, ou encanteur, — et s'improvisait tel qui voulait, — trônait d'ordinaire sur un tonneau d'où il dominait son public. Là, au milieu des lazzi, des calembours, des plaisanteries plus ou moins épicées, il attirait la foule dans son magasin, annonçant la mise en vente des objets les plus disparates. Lots de terrain, ustensiles de mineurs, chargements à livrer, maisons à reprendre aux squatters, bottes et vêtements, bois et clous, riz et porc salé. Les caisses, les barils, s'empilaient autour de lui. Les ventes

se faisaient de dix heures à midi. On servait alors aux acheteurs un lunch gratuit, invariablement composé des produits alimentaires entreposés dans le magasin... On payait seulement les consommations liquides...

Je fus témoin, dans une de ces auclion-rooms, d'un épisode assez original. L'encanteur Th. Cobb, bien connu à San-Francisco, vendait ce jour-là un certain nombre de lots de terrain situés dans la rue Stockton. La localité était peu attrayante. Larue Stockton était dans les sables, en arrière de la ville; personne encore ne s'était avisé d'y construire. Cependant il y avait foule, les prix obtenus devant servir de base d'évaluation, et chacun alors ignorant dans quel sens la ville se développerait. En face de l'encanteur et bien installé sur un ballot de couvertures, se carrait un mineur robuste dont le visage allumé indiquait qu'il avait dû faire des haltes fréquentes dans les bar-rooms de la plage. Le sommeil le gagnait évidemment, mais il luttait de son mieux, hochant de la tête. Les deux premiers lots se vendirent une once, 80 francs. Puis tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, l'encanteur adjugeait le troisième à quatre onces. «Votre nom? » dit-il s'adressant au mineur somnolent. Celui-ci releva la tête : « Tom ! — Tom quoi? Ce n'est pas un nom, Tom. — Tom Maguire, répondit l'autre, étourdi de cette apostrophe. — Bien. » La vente reprit. Cobb» les yeux fixés sur le mineur, lui adjugea successivement cinq ou six lots, prenant de bonne foi les hochements de tête de l'ivrogne pour une surenchère. L'adjudication terminée et mis en demeure de payer ses acquisitions, Tom protesta avec énergie qu'il n'avait rien acheté; mais devant les réclamations de l'encanteur et les affirmations de ses voisins, il dut s'exécuter. 11 tira de son sac les 300 ou 400 piastres qu'on lui demandait, et partit en jurant qu'il ne remettrait plus jamais les pieds à Frisco, où un coup de trop revenait aussi cher. Il tint parole et repartit le soir même pour son campement àTexas-Ilill. Là, comme tous les mineurs, il eut des alternatives de bonne et de mauvaise fortune; mais, comme la plupart des mineurs aussi, tellement épris de cette existence aventureuse, qu'il prospectait en tous sens, s'enfonçant de plus en plus dans l'intérieur à mesure que les placers s'épuisaient. Quatre ans après sa malencontreuse visite à San- Francisco, Maguire, à la suite d'une chute de cheval, venait échouer à l'hôpital de Makelumne-Hill. Grâce à sa robuste constitution, il entrait en convalescence et se préparait, sans une piastre dans sa poche, à reprendre le chemin des mines^

quand un jeune Américain dont la tenue correcte et la mise recherchée dévoilaient un habitant de San-Francisco, vint lui dire qu'il était chargé par une des grandes maisons de commerce de la ville de s'informer à quel prix il serait disposé à rétrocéder ses terrains de la rue Stockton. Maguire ne se rappelait plus qu'il en élait propriétaire. Son interlocuteur lui dit qu'après l'avoir vainement cherché dans les mines du sud, il avait enfin réussi à retrouver sa piste. Il conclut en l'invitant à se rendre avec lui à San-Francisco, offrant de défrayer son voyage. Tom Maguire partit, s'aboucha avec les chefs de la maison, qui lui offrirent 20,000 dollars de chacun de ses lots. C'était ce qu'ils valaient en effet. Maguire encaissa trois cent et quelques mille francs et repartit pour les États- Unis, bénissant son étoile... » (C. de Varigny, Revue des Deux Mondes, l«^nov. 1886, p. 168-190.)

Sutter publia dans les journaux américains un récit dramatique de la découverte :

(( Un jour du mois de janvier 1848, après avoir fait ma sieste, j'allais m'asseoir à mon bureau pour écrire à mes parents à Lucerne, quand des pas précipités se firent entendre, et mon factotum Marshall, qui surveillait la construction d'un moulin à scie, entra dans ma chambre. Il ne m'avait quitté que deux jours auparavant, et je pensais ne le revoir qu'après la bâtisse achevée. Jugez de mon étonnemenl quand je vis Marshall s'arrêter devant moi, immobile, le regard fixe, la bouche béante, les bras tendus.

Comme il ne se pressait pas de parler, je m'écriai : u Avezvous perdu la tête? — Perdu la tète! je le croirais volontiers. » Puis, regardant autour de lui s'il n'y avait personne qui épiât ses paroles, il me glissa ces mots à l'oreille : « Des trésors inouïs! des montagnes d'or. — Que voulez-vous dire? — Ce que je veux dire? Eh bien, voulez-vous faire une fortune immense, gagner des millions de dollars, plein cette chambre? »

Je ne doutai pas que Marshall ne fût devenu fou, et je le lui dis sans déguisement. Mais pour toute réponse il ouvrit sa main et me versa une quantité de grains d'or. Alors je devins tout comme Marshall était en se présentant devant moi, et je fus tenté de le regarder comme un profond magi-

cien. Il semblait que son cœur fût délivré d'un lourd fardeau, car, s'asseyant près de moi, il me conta son aventure.

« Je montais et descendais, dit-il, les bords de la rivière où l'on construit le moulin, surveillant les ouvriers, quand je remarquai dans la boue quelque chose de brillant. Je crus d'abord que c'était de l'opale, très commun dans le pays, et continuai mon chemin; mon regard fut attiré vingt et trente fois par l'éclat des mêmes objets, sans que je fisse autrement attention. Cependant la reproduction de ce phénomène m'élonna, et j'étais sur le point de descendre sur la rive pour examiner une de ces pierres éclatantes; mais, me reprochant tout à coup mon inutile curiosité, je poursuivis ma marche. A quelques pas de là, l'instinct l'emporta sur la réflexion; je saisis une de ces pierres, et, à ma grande surprise, je vis que c'était une pépite de l'or le plus pur. Vite je me mis à l'œuvre et en ramassai une masse d'autres. Je m'imaginais que ce trésor, dont je devais la découverte au hasard, avait été enfoui là par les Indiens depuis des siècles ; mais, scrutant le sol avec plus d'attention, je m'aperçus qu'il était jonché d'or. Après en avoir rempli mes poches, je sautai sur mon cheval, et j'accours ventre à terre pour vous raconter cette merveilleuse trouvaille. »

Ma première pensée fut de lui demander s'il en avait fait part à quelque autre que moi. Sur sa réponse négative je fis seller mon cheval, et nous retournâmes au moulin. A la tombée de la nuit nous étions sur les lieux, et, fouillant la terre avec nos couteaux, nous recueillîmes une si grande quantité de pépites d'or pesant plusieurs onces, que nous étions pâles d'étonnement et de joie. Dominés par la sensation bien naturelle que produisait en nous cet événement, nous rentrions au logis sans dire un mot, quand les ouvriers vinrent à nous en criant à tue-tête : « De l'or! de l'or! » Nous sûmes ensuite que l'un d'eux nous avait observés et avait suivi notre exemple, mais sans pouvoir garder son secret pour lui seul. Tous se promirent un inviolable secret,... et le lendemain des centaines d'individus étaient informés de la découverte.

Au bout d'un mois il y avait sur le terrain 4,000 chercheurs d'or. » {Nouvelles Annales des voyages, 1855, t. XIV, p. 119-121.)

La société actuelle. — « Bien qu'encore un peu mélangée,

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la société de San-Francisco est peut-être plus cordiale, plus gaie, plus sincère qu'ailleurs. Les Californiens ont en aversion le ton et les airs des grands personnages; ils appellent cela faire jabot, et conseillent à ceux qui seraient tentés de prendre ces manières passées de mode, d'aller étaler ailleurs leur sottise importante. Si on leur demande quel est leur caractère : (( Oh! répondent-ils, nous sommes d'humeur joyeuse et nous aimons à rire; » affirmalion qu'ils ne manquent pas de fortifier par l'inévitable you het (vous pariez), formule qui joue dans leur conversation un rôle à peu près semblable à celui de vous savez chez les jBelges. Ils parlent, du reste, un anglais extrêmement fantaisiste, et emploient une foule d'expressions tout à fait inconnues au bord de la Tamise. Quelques-unes sont empruntées au langage des mineurs. Une affaire promet-elle de beaux bénéfices: «Nous avons là un riche filon, » dit le Californien. Une autre a-t-elle échoué : « Nous avons trouvé le roc, et pas de minerai ; c'était un bilk. » Et ainsi de mainte autre tournure de phrase, qui transporte dans la langue habituelle les termes usités pour désigner l'apparence des métaux, le rendement des mines... Des expressions tirées de l'espagnol ajoutent encore à la confusion du dialecte, ou plutôt du patois californien. Par exemple le verbe corral, qui signifie enfermer du bétail dans un enclos, est employé en toute occasion. Un officier de police corra/s un délinquant, un agent de change corrals les forces d'une société. « (Fréd. Whymper, Voyages et Aventures dans l'Alaska, trad. E. Jonveaux. Hachette, p. 381.)

LE FILON DAUGENT DE COMSTOCK

La découverte. — « Un jour du mois de juin 1859, deux mineurs irlandais, en fouillant un placer aurifère delà sierra de CaUfornie, trouvèrent par hasard sur ce placer, que depuis dix ans on exploitait sans grand profit, du minerai d'argent. La richesse de cette mine inattendue fut dès le début extraordinaire. On l'appela d'abord la mine de Washoe, du nom d'un lac qui se trouvait dans le voisinage. A vrai dire, cette localité n'avait pas encore de nom, aucune ville n'y existait, et le territoire était celui d'Utah, occupé par les mormons; mais ceux-ci vivaient à quelques centaines de lieues plus à l'est. Des tribus errantes d'Indiens, des bandes nomades apparte-

nant aux nations desPah-Yutes, des Bannoks et des Serpents^ parcouraient seules ces régions en toute liberté. Les pionniers y étaient pour la première fois apparus en 1840, alors qu'une troupe d'orpailleurs californiens, mécontents du résultat de leurs recherches dans le pays de l'Eldorado et amoureux de l'inconnu, franchirent résolument les remparts de la sierra et vinrent planter leurs tentes autour des ravins tributaires de la rivière Carson. Jusque-là les blancs, se bornant au rôle d'explorateurs ou de trappeurs, ne s'étaient montrés dans ces parages qu'isolément et à de très rares intervalles.

L'exploitation. — La nouvelle de la découverte de la riche mine de Washoe se répandit bien vite en Californie et y causa une émotion universelle. On avait expédié à San-Francisco, à travers des sentiers de mules, longs et périlleux,, plusieurs milliers de kilogrammes du précieux minerai ; les chimistes et les ingénieurs s'étudiaient à l'envi à en déterminer le meilleur mode de traitement. Sans attendre le résultat de ces expériences, mineurs et spéculateurs partirent en foule; chacun voulut marquer sa concession, son clahnsur l'étendue du nouveau filon, et il sembla un moment que le métal blanc allait l'emporter sur le jaune. Presque partout les placers et les mines de quartz aurifère furent immédiatement délaissés. Pendant tout l'été il y eut un grand mouvement, ce que les Américains appellent un excilment, ou encore un rush, une course folle, et les Espagnols cl furor minero, la fièvre minérale. Ce fut comme un exode irrésistible qui poussa les colons du Pacifique au delà des pics ardus de la Sierra. On craignit un moment que la Californie n'en fût dépeuplée, tout comme cela avait failli l'être quelques années auparavant, lors de la découverte des trop fameux placers de Fraser River; mais l'automne vint, et avec lui les neiges qui comblèrent les passes de la Sierra. Il fut dès lors presque impossible de gagner la Washoe, et chacun attendit le printemps suivant. En dix ans, de 1860 à 1870, le Nevada produisit un poids de lingots d'argent estimé en moyenne à 70 millions de francs par année. En 1873 la production a même atteint 125 millions. Le Mexique tout entier, le plus riche des États argentifères du globe, ne fournit pas au delà de 100 millions.

Virginia-City. — Ce fut un soir du mois d'octobre 1808 qu'abandonnant pour un moment la Californie, je pris le coche, ou slarje, à Reno pour me rendre à Virginia-City; autour de cette ville se développent les plus riches exploitations du

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Nevada. Reno était alors et c'est encore aujourd'hui une des principales stations du Central- Pacifique. En deux heures nous franchissons les seize milles qui nous séparent de la capitale des mines d'argent. Le terrain, tout le long de la route, est triste et désert. Le chemin est ouvert à l'américaine, sans avoir été d'avance nivelé et régulièrement mesuré. La route est plus ou moins large, selon les besoins... Sur toute l'étendue du parcours on aperçoit à peine deux ou trois fermes. L'une d'elles sert de station ou maison de poste : c'est là qu'on relaye. Le sol autour est ondulé, moutonnant, formé de coteaux qui se succèdent et s'alignent sur des directions transversales à la route. La terre est grisâtre, privée d'eau,, divisée en grosses mottes aux points où elle a été labourée. On y sème du blé, du maïs; mais les récoltes sont pauvres, car on n'use pas d'engrais. Nous sommes sur les hauts plateaux, sur le versant oriental de la Nevada, à une altitude moyenne de plus de 2,000 mètres.

Virginia-City, où nous entrons en triomphateurs au grand galop, est construite partie en briques rouges, partie en pierre ou en bois. Dans la principale rue, quelques beaux magasins, deux ou trois grands hôtels, plusieurs restaurants, des bureaux d'essayeurs, des maisons de banque, des églises, un nombre incommensurable de buvettes. Les trottoirs sont de bois, aux planches branlantes; partout s'étalent les enseignes les plus grotesques, comme les peintres badigeonneurs américains savent seuls en imaginer. La ville est tracée en damier : de longues rues parallèles à la rue principale, des rues transversales coupant celles-ci à angles droits, forment l'espace où peut s'étendre à l'aise la cité de Virginia, qui renferme aujourd'hui plus de 20,000 habitants, est éclairée au gaz et possède plusieurs imprimeries et journaux.

Sur un côté la ville est limitée par la montagne métallifère où se dresse le pic Davidson, le point culminant de la contrée; il domine de 500 mètres la ville, qui elle-même est à 1,900 mètres au-dessus de l'Océan. De l'autre côté le terrain descend, toujours montueux, coupé d'étroites vallées qui vont s'unir à celle de Carson, la vallée principale de ce district. Les mines d'argent sont disséminées tout autour et audessus de la ville, qui, vers le sud, se soude à des cités nouvelles, véritables faubourgs de la première.

Histoire du Comstock. — Le filon métallifère s'appelle du nom du mineur qui en a délimité la première concession, le filon de Comstock. Les deux Irlandais découvreurs de ce gîte

avaient nom Peler O'Reilly et PalrickMac-Laughlin. Comstock en marqua avec eux le périmètre que la loi américaine accorde à tout inventeur, et c'est ainsi que les nouveaux Colombs furent détrônés auprès de la postérité par un autre Améric Vespuce. Le Comstock dresse sa tête à la surface comme une énorme muraille. La masse siliceuse, attaquée par les éléments, s'est divisée en blocs qu'on dirait empilés les uns sur les autres. Cela ressemble à une série de menhirs ou de dolmens juxtaposés, érigés par une race aborigène disparue. C'est la nature qui a fait cette œuvre, la nature toujours plus puissante que l'homme.

Si Ton gravit les pentes de la colline où se dresse la muraille de quartz, il est facile d'interroger la roche; elle est dure, raye l'acier; la couleur en est jaunâtre, rouillée, trahit la présence de l'oxyde de fer. La texture est grenue, poreuse, caverneuse; nulle part n'apparaît l'or, ni à l'œil nu ni à la loupe. Il y existe cependant, puisque les déblais naturels, les terres provenant des désagrégations superficielles du filon de Comstock, sont pulvérisés dans les établissements voisins, et ensuite amalgamés avec le mercure, qui donne une certaine quantité d'or. Ce sont ces mêmes sables que lavaient, en 1839, les deux orpailleurs californiens qui trouvèrent par hasard l'argent.

Le filon de Comstock découvert, il fallait en assurer l'exploitation immédiate. D'après les règles en usage chez les mineurs de Californie, qui eux-mêmes les ont reçues des Hispano-Américains, il fut convenu, dès le premier jour, que chacun pourrait s'approprier à la surface 200 pieds linéaires de filon, avec une étendue indéfinie en profondeur, en conservant souterrainement cette même largeur de 200 pieds. Ces premiers daims ou locations, transférés plus lard cà des compagnies, donnèrent naissance aux riches exploitations connues aujourd'hui sous les noms d'Ophir, Mexican, Goiild and Curry, etc. Pendant ce temps, les villes de Virginia-City et Gold-Hill, qui n'en font plus qu'une, sortaient de terre comme par enchantement, la première ainsi appelée du sobriquet du mineur virginien James Fennimore, ou par abréviation Finney, que ses camarades avaient surnommé, en l'honneur de TÉtat qui lui avait donné le jour, Old-Virginia, la vieille Virginie. Dès le mois de février 1858 Finney avait découvert et claimé les affleurements du filon de Comstock, alors appelé aussi de son nom Virginia, et que tout le monde regardait comme un filon de quartz aurifère analogue à ceux de Californie.

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Ce fut un Californien, James Walsb, homme expérimenté, venu des placers de Grass-Walley, qui fit connaître le premier aux mineurs de Washoe la véritable valeur de leur veine, que jusque-là ils travaillaient assez grossièrement. A la fin de 4861, il envoya environ 3,000 kilogrammes de minerai à San- Francisco, et les vendit 4,500 dollars. Alors il acheta aux mineurs 1,800 pieds de filon au prix de quatorze dollars le pied. Quelques mois plus tard le pied de filon valait jusqu'à 1,000 dollars. Comment s'étonner après cela que la Californie presque entière ait fait dans le début irruption sur les nouvelles mines d'argent? « Il fallait voir, me disait un témoin oculaire, les premiers temps de Virginia-City. Nous allions tous parles, rues de la ville mis comme des mendiants. On prenait à peine le temps de se vêtir, déboire, de manger. On avait hâte, on courait, on allait sur les puits, dans les galeries, dans les excavations. Quand on se rencontrait, on ne se demandait point des nouvelles de sa santé; on ne parlait ni de la pluie ni du beau temps, comme il est d'usage entre gens bien élevés qui ont un peu de temps à perdre, même en Amérique ; on ne causait que filon, essais, minerai 'd'argent. On allait nommer un nouveau président, la guerre civile allait peut-être éclater suivant le nom qui sortirait de l'urne, et elle éclata en effet : de tout cela on ne se souciait guère. On ne voyait que mines, mines, mines. On en causait le jour, on en rêvait la nuit, et les théories, les projets, les illusions, allaient leur train. C'est à peine si le soir les maisons de jeu ouvraient un moment leurs portes, et si les joueurs s'y tiraient entre eux quelques coups de revolver : c'était bon naguère en Californie. Cette fois on n'avait qu'une idée, qu'un but : courir aux mines d'argent, acheter, vendre, puis racheter et vendre encore des pieds de filon. Tous nous devions faire fortune, tous nous devions nous réveiller millionnaires. On appelait le pays de Washoe le paradis de l'homme pauvre, et souvent nous n'avions pas de quoi payer notre dîner. »

Dès le printemps de 1860, des milliers de mineurs étaient accourus, suivis d'une bande de spéculateurs et de capitalistes. Une nuée de chercheurs se répandit par toute cette contrée, auparavant sauvage, et que le pas de l'homme blanc n'avait foulée que sur de rares endroits. Ce fut autour du filon de Comstock que s'agita de préférence l'essaim de travailleurs. Chacun voulait avoir au moins une part dans Tune des mines d'argent dépendant de ce riche filon. On achetait une mine sans la visiter : elle était souvent en un lieu où n'était jamais

passée l'ombre d'une veine métallique. On avait oublié toute prudence, on ne songeait qu'à acheter, et il suffisait de la nouvelle d'un succès inespéré obtenu sur un point pour encourager tout le monde. Il semblait qu'il n'y eût que des mines riclies, pas une pauvre, alors que c'est presque toujours le contraire. Les statuts de 3,000 compagnies minières furent enregistrés à San-Francisco, et 30,000 personnes prirent des intérêts dans ces affaires. Le capital nominal était d'un milliard de piastres, ou plus de 5 milliards de francs; mais la valeur réelle des actions n'excéda jamais 50 millions de francs, car une à peine des compagnies sur cent possédait une concession de quelque valeur. Cependant l'organisation légale de chaque compagnie avait dû coûter en moyenne 100 piastres, soit plus de 1,500,000 francs pour les 3,000 compagnies,, et il avait bien fallu que quelqu'un fournît cet argent.

... Il y eut dans le principe des frais sans nombre, tant les concessions avaient été mal indiquées, mal repérées, mal délimitées, et par suite mal enregistrées. Nul ne procédait avec calme, même le recorder ou contrôleur officiel, représentant la loi et le fisc. Et puis y avait-il un ou deux filons? La division des affleurements à la surface semblait indiquer deux veines. A San-Francisco on penchait pour une, à Nevada pour deux. La politique s'en mêla, et dans les élections on vota pour ou contre un candidat suivant qu'il était favorable à l'unique ou à la double veine. Les avocats, les sollicilors ou avoués, réclamèrent des plaidants des honoraires énormes, et les témoins, dont quelques-uns se parjuraient, prétextant tout à coup un voyage dans les États atlantiques, exigèrent pour rester des indemnités considérables. Une partie de la valeur des mines fut perdue dans ces litiges onéreux. Le procès Chollar-Potosi coûta 1,300,000 piastres, le procès Ophir-Moscou un million. A la fin la théorie de la veine unique, conforme d'ailleurs aux données de la géologie, l'emporta.

Les actions minières portaient le nom de pieds, parce qu'elles étaient représentées par un pied linéaire de filon (le pied américain est égal à 30 centimètres). Ces actions eurent un moment le même succès qu'avaient eu chez nous celles de la fameuse banque de Law. Ainsi un pied de la mine Gould and Curry, qui a été toujours la plus productive du filon de Comstock, se vendait 500 dollars en mars 1862, 1,000 en juin, l,5o0 en août, 2,500 en septembre, 3,200 au mois de février 1863, 3,700 en mai, 4,400 en juin, et 5,600 en juillet. La valeur des

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actions des antres mines suivit une progression aussi rapide, bien que s'élevant à un taux moins élevé...

Quelque riches que fussent ces mines, la production d'argent, la première année de l'exploitation, en 1860, n'avait pas atteint 100,000 dollars. Les procédés d'excavation et de traitement étaient encore fort grossiers, et l'on perdait une grande partie du précieux métal; mais dès l'année 1861 les méthodes se perfectionnèrent, et la production atteignait au delà de 2,000,000 de dollars. En 1862, elle dépassait 6 millions ; en 1 863, 12 millions. Jamais pareille chose, en aucun temps, ne s'était vue. Virginia-City, qui avait alors 15,000 habitants, produisait plus d'argent que Potosi en Bolivie, Guanaxuato du Mexique n'en produisirent jamais, alors qu'elles avaient, la première 150,000 habitants, la seconde 100,000, et fournissaient chacune 10 millions de piastres par an. Virginia dépassait déjà 12 millions et devait bientôt atteindre 16. Ce dernier chiffre donnait ooO dollars par tête d'habitant, et 2,800 par tête de mineur. Ce simple fait explique le renom dont Comstock jouit encore, et l'attraction irrésistible que les filons de Nevada ont exercée dans le principe sur l'esprit de tous les éraigrants duFar-West.

A toute médaille il y a un revers. Le mouvement de baisse commença après l'été de 1863, époque où les actions minières atteignaient les cours fabuleux que nous avons relevés. On se mit à supputer les millions ensevelis dans quelques-unes des mines, qui, fouillées pendant deux ou trois ans, n'avaient pas encore rendu un rouge liard. D'autres, qui avaient vu les mines d'argent à l'étranger, annonçaient que si nulle part on n'avait exploité les dépôts de métal d'une richesse continue, sauf à Comstock, ici le coût onéreux de l'exploitation absorbait presque tous les bénéfices. Il était, du reste, notoire que beaucoup de sociétés minières ne s'étaient formées que pour tromper le public, en lui faisant acheter des valeurs correspondant à des mines imaginaires.

Les actions allèrent ainsi baissant peu à peu. Au milieu de l'année 1864, une véritable panique se déclara. Les banquiers, affolés, craignirent un moment une ruine complète, car on vit un pied de la mine Gould et Curry tomber à 900 dollars, Savages à 750, Ophir à 425;... c'est-à-dire que les actions minières ne valaient plus que le sixième à peu près de ce qu'elles valaient un an auparavant. Depuis lors les hausses et les baisses quelquefois instantanées ont continué à se produire, mais dans des proportions moins étendues... Quant aux af-

faires véreuses, on n'en entendit plus parler. Les ouvriers, les commis, les domestiques, qui avaient pendant quatre années soigneusement payé leurs redevances pour la mine dont ils étaient les propriétaires, dans l'espérance qu'ils toucheraient enfm un gros dividende, furent désenchantés sans retour, et le nom de Washoe, qu'on avait béni jusqu'alors, fut voué aux gémonies... » (L. Simonin, A travers les États-Unis, de l'Atlantique au Pacifique, Charpentier édit., 1885, p. 165-180, passim.) Galerie Sutro*. — « Les puits descendent à diverses profondeurs, — jusqu'à 945 mètres, — dans le filon qui s'enrichit loin de la surface; mais la chaleur y est atroce (49° à 700 mètres); les eaux, fournies par des fontaines d'une température de 70°, emplissaient les fonds, entre la roche granitique du mont Davidson et les masses de porphyre vert du plateau. Pour exploiter les veines de métal, les plus riches que Ton connaisse, et pour rendre le travail possible dans cette atmosphère étouffante, à côté de ces sources où les ouvriers risquent de s'échauder, il a fallu creuser une galerie souterraine de 6,148 mètres de longueur, qui commence à 2,368 mètres sous le mont Davidson et, s'abaissant d'un millier de mètres, débouche à 1,366 mètres dans la plaine de Sutro, où serpente le torrent de Carson. Les travaux sont arrêtés audessous de la galerie, l'air y étant irrespirable. » (E. Reclus, Géographie universelle, Hachette, XVI, p. 627.)

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