rsom d'un colonel qui a exploré les geysers
douce aux regards. Partout ce sont des crevasses rugissantes comme des plaies du sol qui crieraient, des entrailles qui seraient des gueules hurlantes. Les voix sont stridentes, mugissantes, avec des gloussements humides et des éclats soudains quand arrive l'heure de l'éruption. Alors la vapeur se condense; il pleut des gouttes tièdes. Certains cratères ont une telle force de propulsion que la masse d'eau, en retombant, fait trembler la terre à la ronde. Ils ont quelquefois des formes étranges de coquilles ou d'oreilles. Le sol est fait de dépôts cassants, de cailloux piles; il craque sous les pieds; par endroits on croirait fouler une plage de sable...
Bassin Inférieur. — Nous sommes sur un vaste plateau, dont une moitié est pourrie et crevée par les geysers. C'est le Lower Geyser Basin. Sur la plaine unie fument, comme des autels, les mares et les solfatares, jusqu'à l'horizon borné par les bois. Le sol est friable, avec des tons fondus, jaunes et blancs, des balcons humides, des crevasses qui hurlent à côté de leur écriteau en bois peint : ÏImpulsive, la Clepstjdre, la Fontaine, etc.
Par delà le plateau fumant, derrière un îlot de verdure, resplendit, au milieu d'une vaste clairière, le Pot à peinture {Paint-pot). C'est un bassin de chaux, fort large, oblong, avec des anses, des promontoires. Il est rempli d'une belle chaux blanche et rose, veloutée, fine comme la pâte du plus pur kaolin; tous les alentours en sont éclaboussés, car elle est en ébuUition; elle soulève à sa surface de larges cloques, des ampoules argentées, qui se crèvent en dessinant autour d'elles de grandes fleurs aux nervures délicates. Les ondulations de ce lac épais et dense sont lentes et persistent longtemps avant de s'aplatir; elles se plissent quand elles se rencontrent, et tous ces bourrelets tendres, sans cesse contrariés par les bulles nouvelles, forment au-dessus de cette pâte liquide les plus gracieux dessins. Une margelle de chaux solidifiée entoure le bassin. Tout le long, le sol blanc, crevassé, rugueux, couperosé par la chaux refroidie et desséchée, est percé de trous, de déhiscences béantes, au fond desquelles on entend le grondement de la matière brassée, refoulée, projetée contre la croûte supérieure, avec des remous et des chocs sonores comme une lointaine canonnade.
Tout autre est l'aspect de la Grande-Fontaine : c'est un petit bassin qui n'a pas un mètre de largeur, un simple trou qu'entoure un bourrelet épais de rocailles siliceuses... L'éruption commence par une gerbe, suivie d'une autre plus haute :
chaque jet dépasse le précédent en hauteur, comme si, en retombant, il piquait le suivant d'émulation. Les plus hauts atteignent vingt mètres. C'est un spectacle inouï, inimaginable, incompréhensible, effrayant, d'assister à cette explosion tumultueuse. Cette llaque d'eau, grande comme une nappe, devient tout d'un coup, brusquement, une masse dont les bonds furieux, désordonnés, font jaillir avec fracas l'eau bouillonnante, inondent les rocailles d'alentour, emplissent l'air d'une odeur de soufre et d'un épais nuage de vapeur. La colonne monte droite et vigoureuse, par saccades pareilles aux flammes intermittentes du lycopode, dans les incendies simulés sur les théâtres. Ce sont des bouffées comme si l'on ouvrait de temps en temps une soupape. Chaque jet entraîne avec lui, comme une sorte d'étui, une large gaine de vapeur; elle s'élève aussitôt en un nuage compact beaucoup au-dessus de la coupole humide, qui retombe en gouttelettes. A cette heure, les cratères d'alentour font l'effet de fumerons. L'énorme masse de buée chaude monte droit, en sifflant avec force; puis, sous l'action d'une brise légère qui souffle làhaut, la colonne s'incline en s'élevant toujours... Cependant, les gerbes énormes se succèdent, retombent sur elles-mêmes, inondent la pente du plateau, semblent se pousser, s'exciter l'une contre l'autre. Le flot qui rentre dans le gouffre, quand son élan est épuisé, ranime la fureur de cette gueule béante. C'est un vacarme assourdissant; on dirait que les masses liquides, à leur retour, rencontrent et combattent sous terre celles qui s'élancent, qui sont prêtes à faire à leur tour explosion, à jaillir tantôt tout droit, tantôt en jets de côté, isolés, faussés par ricochet. Des nuages de buée entourent et cachent l'orifice, la colonne humide, les rigoles, les flaques... Je tire ma montre ; il y a une demi-heure que l'éruption a commencé : la force est la même... Mais déjà la vapeur est devenue fumée noirâtre, comme si, l'eau des cavernes s'épuisant, c'était maintenant la vase du fond que le géant rejette. Un coup sourd retentit sous le sol, comme si une roche détachée dans le tourbillon souterrain était venue frapper contre la croûte terrestre. Ce bruit, venu de là-bas, est effrayant comme un appel de l'autre monde. Le choc éveille l'imagination et l'entraîne à travers cette bouche qui s'ouvre sur les profondeurs de la terre. Quelles merveilles ou quelles horreurs verrait-on si on s'y laissait tomber? Quel océan de vagues en ébullition frappant avec fureur les parois de la gigantesque bouilloire, dans une tourmente frénétique qui roule les rocs et les arbres morts!
Bassin Moyen. — Les geysers abondent tout le long de la Firehole. En quittant le bassin inférieur, il faut traverser des marais gluants et mous d'eau refroidie. Tout le pays fume, f^lousse, répand des exhalaisons chaudes de barèges. Entre les deux grands groupes, on rencontre un pays extraordinaire, le demi -arpent d'Enfer {HelVs Half acre). La rivière coule entre une colline boisée et une plaine inondée par un grand lac d'eau bouillante. On y accède par un pont formé de deux gros bouleaux jetés l'un près de l'autre entre les berges. De Tautre côté le sol est gluant, élastique, rouge : on y peut tracer des lettres avec un bâton. Le lac s'étend au loin, fumant et presque invisible sous les nuages de buée. Les rives, faites par les « formations », sont feuilletées, rangées en encorbellement sur l'eau chaude. Elles cèdent et s'inclinent quand on s'aventure trop près de leur bord. Devant soi on a une immense plaine limpide et bouillante dont on ne voit ni les autres bords ni la fin. On voudrait pouvoir s'aventurer dans une barque sur ce lac perfide. Son rivage est parsemé des cadavres de libellules et d'oiselets qui se sont aventurés au-dessus de la région sinistre et qui n'ont plus retrouvé leur direction pour s'enfuir. L'eau a rejeté leurs corps bouillis. Ce geyser est formidable. Il a son trou d'échappement au milieu du lac, au fond du gigantesque entonnoir. Quand il s'élance, il déchire son tube; il projette violemment des quartiers de roches arrachées ; il semble que toute la région se soulève, comme si ses gerbes avaient l'épaisseur du lac entier. C'est un vacarme de tonnerre d'eau projetée à une hauteur considérable, et retombant en lourde flaque sur le sol ébranlé; la vapeur couvre tout le pays, monte jusqu'au ciel; on dirait qu'une énorme soupape vient de s'ouvrir sur un des soupiraux de l'enfer. Le terrain est partout souple et dangereux. Quelquefois un coup de vent balaye la vapeur : on jouit alors d'un coup d'œil fantastique. On aperçoit dans toute sa longueur la nappe d'eau claire, si claire que la vue plonge jusqu'à des profondeurs effrayantes, comme si on les voyait à travers un cristal pur teinté de bleu. Les berges sont des festons dorés et rosés que tapissent de fines conferves; elles plongent en biais, comme les parois d'un entonnoir, jusqu'à un trou noir, lointain, qui semble s'ouvrir directement sur le centre de la terre. On cherche vainement une pierre pour l'y jeter et vérifier l'éloignement. Les cailloux sont des débris du sol, une sorte de caoutchouc durci, léger et flottant. Du côté de la rivière, les rigoles de la berge ser-
pentent entre les souches d'arbres morts sur le sol blanc, qu'elles ornent de lif;nes tortueuses et variées comme si l'enfer renvoyait, avec les dépôts ferrugineux, les ruisseaux de sang des damnés.
Toute cette région s'appelle le bassin Moyen. Jusqu'au Supérieur, la ligne des geysers est à peu près ininterrompue. Toutes les forêts fument; des jets d'eau et de vapeur s'élancent par intervalles au-dessus de la cime des arbres. Toutes les clairières ont leur source, leur lac, leur cratère. Voici la Turquoise, une nappe d'eau bleue, qui dort sur un lit de formation dorée, dont le reflet donne, au soleil, des teintes rouges aux nuages de sa buée. Là c'est Arthémis, un bassin aux eauxtièdes et irisées; en voici un autre, dont l'eau pure prend, sur le fond coloré de son bassin, tous les tons d'une gelée de groseille. La Gloire du matin semble être vide, tant l'eau est pure, calme, transparente, offrant aux regards tous les détails éclatants et chatoyants de son entonnoir féerique, que perce, tout au fond et très loin, un trou noir. Tant de sources, tant de geysers, de cratères, de mares, de fumerolles, de solfatares, finissent par fatiguer. On se lasse des merveilles mêmes.
Bassin Supérieur. — L'excursion au bassin Supérieur est la dernière journée des geysers : elle n'est pas la moins piquante. Par une sorte de coquetterie, la nature prend soin de varier ses effets pour soutenir l'intérêt et prévenir la satiété. Au lieu du pays plat dont nous sortons, nous trouvons ici les geysers à bourrelets, à cheminées, à constructions; ils crèvent çà et là la croûte blanche des collines, les plis vallonnés de ce plateau accidenté. Celui-ci, c'est la Grolte, au curieux roc tourmenté, percé de trous, de galeries, d'arcades, tout embrumé de vapeur, et dressant vers le ciel, comme un moignon menaçant, une basse colonne de pierre. Cet autre, quia l'air d'un donjon défoncé et rasé par le milieu, c'est le Géant, dont les explosions terribles, tous les six jours, font un tremblement de terre. Partout on rencontre des cuvettes percées au fond, pleines d'eau dorée par les reflets des parois, et veloutée par les légers nuages de vapeur qui dansent à leur surface comme au-dessus d'une bassine de distillateur. La Firehole traverse tout cet enfer, insouciante et ignorante de tant de phénomènes, aussi froide et aussi calme que si elle coulait en pleine prairie. Parfois sa berge est crevée par un jet d'eau chaude : elle le reçoit, fume quelque temps, le refroidit et poursuit son cours. Sur ses bords les torrents bouillants font
rage; il faut enjamber des rigoles de sang, des crevasses vides au fond desquelles dorment des arbres morts et d'où sort de la vapeur. De tous côtés, dans les bassins, les eaux sont atrocement tourmentées, se démènent, sautent, retombent, comme pour échapper à quelque ennemi invisible qui voudrait les enchaîner, qui les lâche, puis les attire de nouveau. On a peur des surprises; le sol sonne creux; des écriteaux vous avertissent par place : Danger! On s'approche des bassins avec défiance, par la crainte d'un jet imprévu. Les accidents sont fréquents. Le gérant de l'hôtel, au moment où j'y passe, a glissé sur une planche jetée au-dessus d'un bassin clair, où les Chinois lavent le linge des touristes; il a la moitié de la jambe bouillie et déchiquetée. Quelques jours avant, un cheval s'est enlisé dans un mud caldron, une chaudière de boue ; il y a disparu, comme le juif polonais de Mathis dans le four à chaux.
L'hôtel est un petit chalet en lattes mal jointes, recouvertes de papier gris épingle sur le bois pour séparer les chambres. Il est élevé au milieu des hills fumants. On prévoit qu'il sombrera un jour dans les sources chaudes, et alors on le rebâtira ailleurs sans grands frais. De la terrasse on les aperçoit presque toutes : le Château-Fort [Castle], la Théière {Tea-Kettle), et surtout le roi du plateau, le Vieux-Fidèle [Old Faithfulï), qui doit son nom à la régularité persistante de ses colères. Dans cette région où il n'y a ni routes ni ponts, il est curieux de lire tant d'écriteaux et d'affiches. Les geysers sont étiquetés, flanqués d'un petit pieu qui porte leur nom. Le gravier est cassant, crie sous les pas. Les cratères ont toutes les formes : celui-ci en pierres plates et ravinées, figure une fleur de toutes couleurs et s'appelle V Anémone; voici la 'Ruine, grand trou fumant, sans eau, encombré de pierres où sautillent des grillons et où défilent entraînées de grosses fourmis rouges. Un roc strié, feuilleté, en forme de cône, supporte en haut de son dôme un bassin qui lance tous les quatorze jours des jets d'une formidable puissance : c'est la Géante. Voici plus bas un trou qui semble une large plaie, une ecchymose où se mêlent des tons blancs, bleus, jaunes, verts, avec des bourrelets circulaires, des suintements ferrugineux, des écailles noires, dans une odeur chaude de lessive. On entend des coups souterrains, des remous lointains, un vacarme d'eau courante et bouleversée. Cet autre hill a la forme d'une éponge percée de mille petites cavernes. Dans le sol, des fêlures molles et friables sont humides, chaudes et font de petits glous-
sements. En vérité, c'est trop de geysers; et cette abondance est bien américaine. Dans ce pays, ils ne font rien avec mesure.
Le Vieux-Fidèle ouvre son cratère au sommet d'une colline de chaux, à côté d'une cheminée qui fume sans cesse sans lancer d'eau. Le cratère est peu large et vide. On entend des remous gronder à une grande profondeur. Le trou lance des bouffées de vapeur. Soudain le niveau de l'eau souterraine s'élève, emplit l'orifice et déborde; aussitôt une gerbe isolée s'élance à une grande hauteur et emplit l'air d'une colonne de buée épaisse. Les gerbes se succèdent alors, minces et hautes, entourées de nuages vaporeux; elles retombent d'un même côté; on peut approcher du bord pendant l'éruption; la force de propulsion est terrible; il semble à tout moment que l'orifice de roches va voler en éclats sous la formidable pression du jet qui s'échappe, avec un mugissement affreux, par cet étroit canal. L'éruption ne dure que cinq ou six minutes. Alors les gerbes s'abaissent, l'eau rentre dans les dessous de la chaudière, le cratère se vide ; on ne voit plus qu'une pluie de gouttelettes retombant en coupole que le soleil argenté. C'est le sommet du geyser souterrain qui continue à jaillir dans la cheminée du cratère. Il diminue, s'enfonce, disparaît; des coups sourds apportent encore les dernières agitations de la masse bouillante; puis tout cesse, les flocons de vapeur remontent doucement, et le geyser se tait pour une heure. » (Léo Claretie, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1893, p. 855-879. M. Léo Claretie a reproduit ces pages dans son livre si intéressant : Feuilles de route aux États-Unis, Dentu, 1893, p. 81 et suiv.)
Le geyser la Ruche. — « Le splendide spectacle qu'une éruption de la Ruche! Ce geyser ne vomit pas d'une façon saccadée, spasmodique, comme la plupart de ses congénères, mais donne un jet soutenu, puissant et impétueux : c'est une compacte colonne d'eau d'un mètre de largeur, s'échappant de son étroit orifice avec la fougue d'une trombe, et s'élevant si haut dans son élan superbe, qu'elle dédaigne de retomber sur le sol : elle s'évapore en partie dans sa course aérienne et se transforme en un nuage qui s'éparpille et se disperse dans l'espace, emporté par le souffle du vent. Aussi la Ruche est-elle le seul geyser dont on puisse, sans crainte d'être
échaudé, s'approcher pendant qu'il est en action. Au plus fort de Féruplion tious vîmes un assistant tendre à la colonne d'eau son chapeau : en moins d'une seconde, au grand divertissement des spectateurs, le chapeau se trouva projeté à la hauteur des tours de Notre-Dame et vint retomber aux pieds de son propriétaire.
... Le cratère de la Ruche est d'un aspect si modeste qu'on ne le croirait guère capable de pareille colère. C'est un cône d'un mètre de hauteur, en forme de ruche d'abeille, surgissant brusquement du sol sans s'entourer de ces dépôts étages en terrasses qui complètent l'architecture de la plupart des cratères geysériens. La faible quantité d'eau qui retombe sur le sol pendant les éruptions ne suffit pas à produire ces dépôts. De loin, le cône fait l'effet d'un banc de repos placé là tout exprès pour la satisfaction des visiteurs, et l'on serait tenté de s'y asseoir, s'il ne s'en échappait constamment de brûlantes vapeurs. En s'appuyant sur le bord de l'orifice, on plonge du regard dans le tube intérieur, au fond duquel on distingue le furieux bouillonnement des eaux. Autour du cône s'ouvrent plusieurs évents qui donnent issue à la vapeur: un de ces évents ne manque jamais d'annoncer par de violents sifflements les explosions du geyser. » (J. Leclercq, la Terre des merveilles, Hachette édit., p. 166-169.)
Plus au sud, dans les Foot-Hills, on trouve d'autres parcs plus riants, formés de belles prairies qu'entourent des forêts sombres, uu-dessus desquelles se dressent des pics neigeux. Il y a le North- Park, occupé encore par des Indiens dangereux ; le Middle-Park, qui renferme des sources chaudes; le South-Park, d'où sort la Platte du sud. Le climat de ces parcs est considéré comme le meilleur de l'Amérique du Nord. On y vient faire des cures de campement pendant trois ou quatre mois. On y trouve la ville de bains de Manitou, le Spa du Colorado, avec des eaux moins ferrugineuses, mais plus riches eu acide carbonique. C'est de là que part le chemin de fer à crémaillère qui conduit au sommet du Pike's-Peak, à 4,312 mètres.
11 porte le nom du major Z.-M. Pike, qui en tenta vainement l'ascension en 1806. Le naturahste James y arriva le premier, en 1820; aujourd'hui c'est un des lieux d'escalade les plus fréquentés de l'Ouest. On l'appelle le Viso de l'Amérique. On y a établi en 1873 un observatoire qui a été depuis abandonné.
Ascension du Pike's Peak. — « Notre voyage aux montagnes
Rocheuses a élé admirablement complété par l'ascension d'un des sommets les plus élevés de la chaîne, le Pike's-Peak. On part de Manitou, l'une des villes d'eaux les plus fréquentées des États-Unis. Un chemin de fer à crémaillère, analogue aux chemins de fer de montagne de la Suisse, transporte les touristes jusqu'au sommet du Pike's Peak, c'est-à-dire jusqu'à 4,312 mètres d'altitude.
L'ascension se fait d'abord dans une gorge pittoresque, ombragée de pins et de sapins gigantesques et tout encombrée d'énormes rochers de granit. Puis l'horizon se découvre, et la vue s'étend sur un cirque de montagnes d'un modelé très doux. De tous côtés s'observent les traces des glaciers quaternaires : dépôts morainiques, roches moutonnées, lacs glaciaires. A 3,800 mètres la végétation forestière est encore très vigoureuse, mais les conifères du pied de la montagne sont remplacés ici par d'autres essences, notamment par les peupliers-trembles au feuillage doré. Le chemin de fer gravit la pyramide terminale du Pike's Peak par une pente qui ferait frémir les voyageurs s'ils n'étaient tous dans un état de somnolence et d'oppression qu'expliquent la raréfaction de l'air et la rapidité de l'ascension. Enfin nous arrivons à bon port au sommet, qui n'est qu'un chaos de blocs granitiques grands comme des maisons. Il y avait autrefois une station météorologique au sommet; aujourd'hui l'observatoire est occupé par un industriel qui débite du réconfortant aux touristes affaiblis par l'ascension.
Le panorama dont on jouit du sommet du Pike's Peak est des plus grandioses, bien que très différent de ceux qu'on est habitué à voir des sommets^des Alpes ou des Pyrénées. Au nord et au sud, les montagnes du Front-Rangée dont le Pike's Peak fait partie ont des contours doux qui les font ressembler à d'énormes collines. Leurs flancs couverts de pins et de peupliers dominent la plaine du Colorado. Celle-ci s'étend à l'est à perte de vue, d'abord d'un gris jaunâtre se confondant ensuite avec le bleu du ciel. A l'ouest, l'horizon est borné par la chaîne neigeuse et régulièrement dentelée de Sangue-de-Christo et le dôme gigantesque du Spanish Peak. Entre ces montagnes et notre observatoire, une large dépression ou vallée immense que des reliefs d'origine volcanique partagent en régions boisées connues sous le nom de Parcs.
L'impression qui domine à la vue de cet immense panorama est celle que nous avons ressentie plusieurs fois. La grandeur des masses montagneuses, jointe à la douceur de
leurs reliefs, voilà le vrai caractère des Rocheuses, celui qu'elles doivent à leur antiquité géologique et aux morsures du temps. Tandis que nos Alpes possèdent encore toute la fraîcheur et tout l'éclat de la jeunesse, les Rocheuses ont déjà acquis la beauté plus calme, sinon plus imposante, de l'âge mûr.
Revenus de bonne heure de l'ascension du Pike's PeaU, nous consacrons la dernière partie de notre journée à la visite du jardin des Dieux, situé à 1,500 mètres de Manitou. On se croirait transporté dans le pays des Titans et sur le théâtre de leurs exploits. Des rochers énormes s'élèvent de tous côtés jusqu'à 50, 80 et même 100 mètres de hauteur. Ce sont des strates plissées ou inclinées parfois jusqu'à la verticale, qui ont résisté à l'érosion par suite de leur consistance plus grande que le sol environnant. Voici d'énormes murailles de grès triasique d'un rouge vif; plus loin, ces masses blanches de gypse appartiennent au jurassique. Enfin les calcaires crétacés entrent aussi pour leur part dans cette architecture fantastique. Ces roches ont parfois des formes curieuses, des contours imprévus. Il y a la Tour de Babel, le Cercueil de Mahomet, le Portique, les Flèches de Cathédrale. On peut trouver à certaines sculptures naturelles des ressemblances à des êtres animés. Nous admirons ainsi la Tortue, le Bison, le Lion, les Frères Siamois, voire même la Dame du Jardin. Toutes ces belles pétrifications sont dominées, dans le lointain, par la masse imposante du Pike's Peak, que nous devons saluer une dernière fois de Denver, la capitale du Colorado. » (M. Boule, Une Excursion géologique dans les montagnes Rocheuses, conférence à V Association française pour l'avancement des sciences, Paris, 1893, p. 53.)
LA DÉCOUVERTE DES MINES d'OR. — S A N-F B ANCISCO
Sutter. — « San-Francisco est né d'hier, le 19 janvier 1848. Un aventurier suisse lui servit de parrain. Il avait nom Jean- Auguste Sutter. Originaire de Kandern, où il naquit le 3 février 1803, il suivit les cours du collège militaire de Berne et entra en qualité de lieutenant dans la garde suisse de Charles X. Sutter prit part à la guerre d'Espagne de 1823 à 1824, ainsi qu'à la vaine tentative de résistance à Grenoble pendant la
révolution de 1830. Rentré dans sa patrie, il servit quatre années dans l'armée fédérale, donna sa démission et émigra aux États-Unis. Il devait y jouer un rôle important et associer son nom à l'un des grands événements de notre siècle. Naturalisé citoyen américain, Sutter s'établit dans le Missouri, à Westport, aux confins extrêmes de la civilisation. Actif, énergique et brave, il rallia autour de lui un certain nombre d'aventuriers, chasseurs de prairies, trappeurs et autres, auxquels il sut imposer, avec son autorité, une discipline relative. Il entreprit le commerce des bestiaux avec le Nouveau- Mexique et réalisa promptement des bénéfices considérables. Mais le flot toujours croissant de l'émigration envahissait le Missouri. Westport se peuplait; Sutter la quitta, décidé à chercher plus loin un territoire moins connu, où il pût donner libre carrière à ses goûts d'indépendance.
Pour qui a savouré les charmes de la vie libre et nomade, des grands espaces solitaires, des choses émouvantes, des périls bravés, des difficultés surmontées, aucune autre existence n'est comparable à celle-là. Se sentir jeune, robuste, sans entraves, dépenser à sa guise son activité, parcourir en tous sens, au galop de son cheval, un domaine sans limites que nul ne vous dispute, c'est le rêve, l'idéal de ces esprits aventureux auxquels les États-Unis sont en partie redevables de leur grandeur et de leur prodigieux développement.
Sutter était de ce nombre. 11 avait entendu parler des contrées situées sur les rives du Pacifique. Ces récits vagues, ces descriptions merveilleuses et confuses de terres à peine entrevues, séduisaient son imagination. Là, au moins, pensait-il, la civilisation ne viendrait pas le relancer. En 1838, escorté de six compagnons sûrs, il s'enfonça dans les prairies, franchit près de huit cents lieues dans l'Ouest, et atteignit l'océan Pacifique à la hauteur du fort Vancouver. Il s'était trompé dans ses calculs, mal orienté dans sa marche, et se trouvait très au nord de la Californie, dont le séparaient des fleuves difficiles à traverser et d'immenses forêts peuplées d'Indiens hostiles. Il n'hésita pas à modifier son itinéraire, sans renoncer à son projet, et s'embarqua pour les iles Sandwich, à mille lieues dans le Pacifique, pensant y trouver quelque navire baleinier qui le ramènerait de là sur les côtes de la Californie. Il réussit, et le 2 juillet 1839 il franchissait la Porte d'Or, entrait dans la baie déserte de San-Francisco, remontait le cours du Sacramento et jetait l'ancre dans une crique qu'il baptisait, en souvenir de sa patrie, du nom de
LA DECOUVERTE DES MIxNES D'OR 181
Nouvelle-Helvétie. La fortune et la célébrité semblaient lui avoir assigné rendez-Vous dans ce site ignoré.
Deux ans plus tard, Sutter possédait déjà 2,500 têtes de gros bétail, 1,000 chevaux et autant de moutons. Parlant facilement le français, l'anglais, l'allemand et l'espagnol, il avait appris l'indien, noué des relations amicales avec les indigènes, et organisé un trafic de fourrures qui lui donnait de gros bénéfices. La Compagnie de la baie d'Hudson ne voyait pas sans inquiétudes un pareil rival détourner à son profit un commerce dont elle réclamait le monopole; mais Sutter était de taille à lui résister. Pour tenir les Indiens en respect, il avait construit un fort, sorte de blockhaus en terre, armé de trois pièces d'artillerie, puis un moulin à farine et une tannerie. Nombre d'aventuriers américains se groupaient autour de lui. Sa générosité, son hospitalité bien connue, attiraient autour de la Nouvelle-Helvétie les coureurs de prairies. Blessés, malades, afTamés, y trouvaient un abri, des vivres et, une fois guéris, un genre d'occupation conforme à leurs goûts. Sutter avançait de la poudre, des balles et les chevaux aux chasseurs, des provisions de viande séchée aux trappeurs ; il enrôlait à son service tous ceux qui se présentaient. En peu d'années, la Nouvelle-Helvétie devint ainsi une «olonie américaine, composée d'hommes hardis et entreprenants, bien armés, bien équipés, ne dissimulant guère leur désir de secouer le joug purement nominal du Mexique, et de se proclamer les maîtres du pays, en attendant de l'annexer aux États-Unis.
Sutter fonctionnaire mexicain. — Le gouvernement mexicain s'alarmait, lui aussi, des progrès de Sutter. L'établissement, au cœur même de la Californie, d'un camp d'Américains solidement assis sur les rives du Sacramento, en communication par le fleuve avec la mer, en possession d'un fort difficile d'accès par terre et commandé par un homme résolu dont on connaissait l'influence sur les Indiens, n'était pas sans éveiller de sérieuses appréhensions. Dans l'espoir de se concilier Sutter, Michel Torrena, alors gouverneur de la Haute et de la Basse-Californie, lui conféra le grade de capitaine dans l'armée mexicaine, le titre d'alcade, et des pouvoirs civils d'autant plus étendus que l'autorité dont ils émanaient était elle-même plus éloignée et plus faible.
Sutter en usa loyalement, et lorsque, en 1844, les généraux mexicains Castro et Pio-Pico s'insurgèrent contre le gouvernement de Michel Torrena, ce dernier réclama son concours,