L. Didier. — L'Amérique
« Avez-vous faim? me demande mon hôte.
— Ma foi, répondis-je, je vous avoue franchement que cette course matinale m'a singulièrement creusé l'estomac ; je me sens un appétit féroce.
— Bon, soyez tranquille, nous ne tarderons pas à le satisfaire. »
En effet, à peine un quart d'heure plus tard , nous débouchions dans une grande clairière traversée par un ruisseau perdu, dont les eaux cristallines fuyaient en murmurant sur un lit de cailloux, sous l'ombre des grands arbres.
« Que pensez-vous de cette salle à manger ? me demanda mon hôte.
— Je pense qu'elle nous convient très bien, » dis-je en sautant à terre.
Don Santiago m'imita, s'assit sur l'herbe en face de moi , après avoir placé entre nous les provisions contenues dans ses alforjas, grandes doubles poches en toile, que tout voyageur a soin de porter derrière sa selle , et dans lesquelles il renferme tout ce qu'il croit devoir lui être nécessaire.
Le déjeuner commença gaiement, mais tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas et occupés à broyer leur provende d'alfalfa et de pois grimpants, cessèrent de manger, couchèrent les oreilles, se refusèrent avec force, et tournèrent avec inquiétude leurs têtes fines et intelligentes vers les fourrés voisins.
« Ils sentent quelque chose, dis-je.
— C'est probable, » répondit don Santiago sans perdre un coup de dent.
Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir ; un miaulement sourd et prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un second.
« Bon! fit négligemment don Santiago en se versant un coui de mezcal qu'il avala d'un trait; il y a des jaguars aux environs, les picaros ont éventé nos chevaux; bientôt ils seront sur nous.
— Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.
— Je ne crois pas, j'en suis sûr; avant une heure ils seront
— Diable! si nous partions?
— Pourquoi faire? ils nous auront bientôt rejoints; mieux vaut les tuer, puisqu'ils viennent nous déranger si maladroitement.
— Elle est agréable, votre chasse aux abeilles; je m'en souviendrai.
M Oh ! c'est très intéressant, vous verrez.
— Caraï! je le crois bien. »
Deux nouveaux rauquements, plus forts que les premiers, me coupèrent la parole.
« Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux, reprit don Santiago; seulement, ajouta-t-il avec bonhomie, ils viennent plus vile que je ne le supposais; ils doivent avoir faim, il est temps de nous préparer.
— Nous préparer à quoi? demandai-je tout déferré par l'imperturbable sang-froid de mon hôte.
— A chasser les jaguars, parbleu !
— Mais je n'ai qu'un machete, moi!
— C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. »
Don Santiago avala une dernière gorgée de mezcal, se leva et s'approcha des chevaux, qui tremblaient, renâclaient et faisaient des écarts de terreur.
« Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche de cette peau de mouton, roulez votre zaropé autour de votre bras droit; lorsque le jaguar paraîtra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche pour vous garantir, et au moment où le fauve bondira sur vous, vous l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je connaisse. »
Ce diable d'homme me donnait ces renseignements avec un laisser aller qui me faisait courir des frissons par tout le corps.
« Oui, sans doute, répondis-je en grimaçant un sourire; et l'autre jaguar?
— Ne vous en occupez pas, je m'en charge.
— C'est égal, murmurai-je à part moi; si on me rattrape à chasser les abeilles, je veux bien être pendu. »
Cependant il me fallait, pour cette fois, à mon grand regret, en prendre mon parti et faire, comme on dit, contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne Mexicain, si naïvement brave, que moi. Français, j'étais capable d'avoir peur; je me raidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire bonne contenance. Mais le diable n'y perdait rien : intérieurement je me croyais perdu.
Après avoir suivi de point en point les instructions de mon hôte, j'attendis l'arrivée des jaguars, maudissant plus que jamais la chasse aux abeilles, persuadé que j'allais servir de
déjeuner aux deux fauves, mais bien résolu à vendre chèrement ma vie.
Don Santiago, le corps penché en avant, immobile comme une statue, écoutait attentivement les bruits de la forêt.
« Attention, les voici! » s'écria-t-il tout à coup.
Presque au même instant, un froissement de broussailles se fit entendre, et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt à l'orée de la forêt, juste en face de nous.
Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent un instant, en battant à coups pressés leurs flancs haletants de leur queue, courbant les oreilles, fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et passant leur langue sanglante sur leurs lèvres retroussées.
C'étaient, sans contredit, de beaux et nobles animaux; mais j'aurais préféré les savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, sans doute à cause de l'émotion que j'éprouvais, me paraissait avoir des proportions gigantesques.
« Garde à vous! » cria don Santiago.
Au même instant les tigres bondirent en rugissant.
J'étendis le bras sans trop me rendre compte de ce que je faisais; une haleine ardente, acre et fétide me sutfoqua, une muraille sembla s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude et gluante m'inonda, et je roulai à terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais machinalement les plus grands efforts pour me relever; j'y réussis enfin.
Le jaguar gisait immobile, mon machete enfoncé tout entier dans le corps; il avait été tué raide; quant à moi, à part quelques contusions, j'étais sain et sauf.
Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.
Don Santiago m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, tué son jaguar, mais avec une balle.
« Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir relever notre gibier, continuons notre chasse.
— Quelle chasse? demandai-je, à peine remis de mes émotions.
— Notre chasse aux abeilles, donc!
— Ah! c'est vrai, fis-je, nous chassons les abeilles; si nous rentrions à l'hacienda?
— Y songez-vous? dans une heure nous aurons mis la main sur notre gibier. »
Et il me montra en effet une troupe assez nombreuse d'abeilles qui venaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'aile.
« Allons! )) répondis-je en maudissant de plus belle les ■abeilles et celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.
Notre déjeuner si malencontreusement interrompu par l'intervention de nos fauves convives ne fut pas continué; bien que j'eusse à peine mangé, je ne me sentais plus le moindre appétit.
Nous remontâmes à cheval et repartîmes à travers bois, suivant, autant que possible, la direction que nous indiquait le vol des abeilles.
« A propos, me dit don Santiago avec un charmant sourire, vous savez que les ours sont très friands de miel?
— Ma foi, non, je ne le savais pas; mais qu'est-ce que cela nous fait?
— Pas grand'chose sans doute ; mais c'est un avertissement, reprit-il, toujours en souriant. Il est possible que nous rencontrions un ou deux ours au pied de l'arbre qui sert de ruche.
— Comment! des ours aussi! Mais c'est un véritable guetapens que cette chasse endiablée!
— Bah! qu'est-ce qu'un ours? et brun encore?
— Vous en parlez bien à votre aise, vous qui êtes armé jusqu'aux dents; mais je n'ai que mon machete.
— Vous vous en servez si bien! Vous ferez de l'ours ce que vous avez fait du jaguar.
— Rien de plus simple; mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas deux fois de suite de la même façon, et, vous le savez, les proverbes sont la sagesse des nations.
— C'est juste; malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, ajouta-t-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se tenait gravement assis sur son train de derrière un magnifique ours brun.
— Bien, murmurai-je; à l'autre maintenant; diablines d'abeilles! que le Ciel les confonde! »
Mais, heureusement, cette rencontre tourna mieux pour moi que je ne l'espérais; je n'eus pas besoin d'intervenir; don Santiago, fort adroit tireur, logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal, qui tomba littéralement foudroyé; je respirai!
« A présent, dit mon hôte, préparons quelques herbes seiches, afin d'enfermer les abeilles avant d'abattre l'arbre.
Et il fit pour mettre pied à terre un mouvement que je me
préparais à imiter, lorsque, au mf^me instant, un horrible cri de guerre retentit à nos oreilles, et une douzaine d'Indiens, peints et armés en guerre, bondirent du milieu des broussailles et se ruèrent sur nous en brandissant leurs armes.
Cette fois, c'en était trop; la partie n'était plus tenable : j'enfonçai les éperons dans les flancs de mon mustang, et, sans m'occuper de don Santiago, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la direction de l'hacienda.
J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements farouches, puis le galop précipité d'un cheval à mes côtés; c'était don Santiago qui me rejoignait après avoir passé sur le ventre des Indiens, en leur tuant ou blessant trois ou quatre guerriers.
« C'est égal, me dit-il tout en galopant, maintenant nous savons où est la ruche, nous viendrons demain prendre le miel.
— Ah! non, assez! m'écriai-je exaspéré par cette dernière proposition. La chasse aux abeilles n'a aucune de mes sympathies. »
Don Santiago me regarda avec étonnement. « Cependant vous vous êtes amusé? me dit-il.
— Épouvantablement, mon cher hôte! aussi je suis pour quelque temps guéri de la chasse. »
En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un jaguar, un ours et des Indiens bravos, sans mettre la main sur la plus petite abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, et, depuis lors, non seulement jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher querelle, mais, bien plus, j'ai pris le miel en exécration. » (Gustave Aimard, dans V Explorateur du 13 mai 1875, p. 341-343.)
CHEMINS DE FER
Le Mexique a 11,000 kilomètres de chemins de fer; la communication avec les États-Unis a lieu par les trois ligues :
Centralferrocarril, de Mexico à El Paso del Norte;
Internacional, de Mexico à Eagle-Pass ;
Nacional Mexicano, à voie étroite, par Potosi, Laredo ; une quatrième ligne va de Guaymas, par Sonora, rejoindre le Texas and Pacific R.
Grâce à ces lignes, les rapports commerciaux avec les États-Unis
ont pris une très grande importance; sous l'influence des Yankees, les mœurs castillanes se transforment; Fanglais est la langue des affaires.
La ligne de Vera-Cruz à Mexico fut décidée dès 1837 ; l'inauguration eut lieu le l^r janvier 1873.
Mentionnons la ligne interocéanique du Tehuantépec, qui fait communiquer Coatzacoalcos avec Salina-Cruz, deux ports mal aménagés ; la ligne traverse une région très fertile.
Ascension du PopocatepetL — « Le projet d'une excursion au gigantesquevolcan qui domine le plateau d'Anahuac hante l'esprit du touriste dès les premiers temps de son séjour dans le pays. Après l'enchantement des Terres-Chaudes, la traversée des forêts tropicales du Paso del Macho à Gordoba, et la montée vertigineuse aux flancs du pic d'Orizaba, qui font du railway de Vera-Cruz à Mexico une des conceptions les plus étonnantes et les plus hardies du monde entier, le voyageur, parvenu à la halte d'Esperanza, découvre soudain l'immense horizon fauve et pelé des Terres-Froides, et, fermant cet horizon du côté de l'ouest, les silhouettes juxtaposées des deux volcans : le Popocatepetl et riztaccihuatl. Cinquante lieues l'en séparent encore ; et, tandis qu'il avance à travers cette région monotone et nue, où tranche seule la pâle verdure des champs d'aloès, la lointaine apparition le fascine; sous la chaleur accablante, la gorge desséchée par l'impalpable poussière que soulève le train en marche, il lient ses yeux fixés sur les cimes étincelantes comme sur un phare qui marque le terme d'un pénible voyage. L'impression persiste après l'arrivée. On ne peut faire un pas hors de la ville sans entrevoir les deux pics, souverains incontestés de la région, qui partout porte la trace de leur action puissante : ce ne sont, dans ce grand cirque montagneux dont Mexico est le centre, et où les moindres sommets atteignent près de 3,000 mètres, que soulèvements anciens, embryons de cratères, fissures profondes, coulées de laves et amoncellements de roches volcaniques. Parfois même encore le monstre assoupi a des velléités de réveil; le sol frémit, et la plupart des rues de la capitale présentent les marques de ces soubresauts récents : beaucoup de murs sont lézardés, et sur ce terrain mouvant la ligne des constructions affecte une apparence onduleuse.
Tout ici vous parle de la montagne qui fume ; mais elle a, pour le nouveau venu à peine échappé à l'atmosphère brûlante et aux miasmes des basses terres, l'attrait particulier de l'Alpe fraîche, des torrents clairs, de la neige immaculée.
... Les préparatifs terminés, nous quittions Mexico le 9 février au matin... On se rend de Mexico à Amecameca par le petit chemin de fer de Morelos destiné à atteindre le port d'Acapulco, sur le Pacifique. 11 s'intitule fièrement chemin de fer interocéanique, bien qu'il n'ait qu'une longueur de trente lieues et ne dépasse pas les premières terres chaudes de Yantepec. Amecameca n'est même pas à mi-chemin, et pourtant il nous faut, pour l'atteindre, près de quatre heures. La voie, établie de façon très sommaire, est mal assise et vacillante. On traverse d'abord les lacs ou, pour parler plus exactement, les grands marais de Mexico, que couvrent d'innombrables bandes de canards sauvages; ensuite apparaissent les landes sablonneuses, rougeâtres, désolées. Nous passons devant quelques villages : los Reyes, Agatlu, misérables hameaux dont les habitants vivent presque exclusivement de chasse ou de pêche. Les maisons, bâties en briques séchées au soleil, se métamorphosent en blocs de boue à l'époque de la saison des pluies, et bon nombre d'entre elles s'écroulent. Le terrain s'élève insensiblement; le train roule au milieu d'un paysage uniformément aride et poudreux. Enfin, sur le coup de midi nous arrivons au terme de cette première étape. La bourgade où nous nous arrêtons compte près de deux mille habitants, la plupart d'origine indienne, population basanée qui étale ses haillons dans un décor saharien : masures en tôb, enclos de cactus et d'agaves, rien n'y manque, le tout saupoudré de sable fin et chauffé à blanc parle soleil tropical. Le contraste est frappant entre ce site brûlé et jles colosses neigeux qui se dressent à l'arrière-plan. C'est de là que les deux volcans se présentent sous leur aspect le plus grandiose : le Popocatepetl avec son cône aigu et d'une régularité absolue, riztaccihuatl , moins élevé (4,786 mètres), mais rappelant davantage, par ses arêtes aux dents de scie et les nombreux glaciers qui sillonnent ses flancs, la forme de nos Alpes. Leurs masses énormes menacent les plaines environnantes, impression saisissante à laquelle je ne saurais comparer que celle éprouvée le jour où, pour la première fois, j'aperçus le mont Blanc du pont de Sallanches.
Les Indiens sont là avec les chevaux et les mules, et la caravane s'organise sans perdre de temps. Elle est véritablement
imposante et se compose de quatorze personnes, dont huit indigènes; quatre mules de charge emportent les provisions ■et objets de campement. Un attirail aussi compliqué fera sans doute sourire l'alpiniste accoutumé à parcourir la montagne sans autre bagage que son havresac. Je lui ferai observer seulement que, dans les régions qu'il explore, il est rare qu'il soit «xposé à passer plus d'une journée loin du gîte, ou si, par hasard, il est forcé de camper, il a à sa disposition les nombreux abris que la sollicitude des différents clubs alpins a établis au pied des glaciers, abris munis en général d'un lit de camp et des ustensiles essentiels : fourneau, batterie de cuisine élémentaire. Ici, rien de pareil. Des distances énormes, la certitude de se trouver trois jours au moins réduit à ses seules ressources, et la nécessité de bivaquer deux nuits à une altitude de 3,000 mètres. Enfin, de la plaine d'Ameca à l'endroit où commence la véritable escalade, une dizaine de lieues à franchir dans un terrain poussiéreux, calciné, où l'ombre des pins et des grands cèdres suffit à peine à entretenir une maigre verdure. Le marcheur le plus intrépide ne saurait mépriser le concours du cheval mexicain, qui parcourt aisément, en sept ou huit heures, tant au galop qu'au pas relevé, l'étape qu'un piéton ne pourrait fournir en une journée, vu l'ardeur du climat et la nature particulière du sol. Or il faut, de toute nécessité, la faire d'une seule traite et, autant que possible, ne pas se laisser surprendre par la nuit. Pas de halte intermédiaire : d'abord, parce que l'eau manque ; ensuite, en procédant de la sorte, il ne faudrait pas songera atteindre le sommet le jour suivant. L'excursion se trouverait ainsi allongée d'au moins vingt-quatre heures. Et dans ce pays où vos mouvements risquent d'être épiés et où la sécurité est partant très précaire, il convient d'aller vite et d'éviter toute cause de retard. Ces diverses considérations suffiront à justifier la solennité de nos préparatifs et ce luxe de montures qui semble annoncer moins une excursion d'alpinistes qu'une vulgaire promenade à Montmorency.
Nous mettons près d'une heure et demie à traverser la plaine, quoique le village, au premier abord, semble bâti au pied même des monts. Mais nulle part l'immensité des horizons et les proportions gigantesques de reliefs du sol ne donnent lieu à plus de mécomptes sur l'évaluation des distances. Bientôt le sentier s'escarpe, et nous sommes contraints de marcher à la file. Nous gravissons en zigzag les contreforts du pic, à travers les vastes bois de pins et de cèdres séculai-
res, ancêtres des forêts décimées par la foudre et aussi, hélas! par la main de l'homme. La dévastation des superbes forêts, seuls vestiges de l'ancienne splendeur du Mexique, se poursuit avec une rage aveugle, un acharnement inouï. Rien de navrant comme cette fureur de déboisement qui a déjà donné à la plus grande partie du pays le morne aspect des plateaux d'Algérie, et l'aura, dans un avenir très rapproché, converti en un effroyable désert de roches et de sable , tarissant les cours d'eau déjà si rares et jusqu'aux humbles sources. Le Mexique, jusqu'à ce jour, possède peu de mines de houille, et le combustible en est de qualité inférieure. Les recherches n'ont pas été poussées très loin, et l'on attend, pour les reprendre, que la dernière bûche soit consumée. Encore si les coupes étaient faites avec quelque régularité! Mais non...
Après cinq heures de montée, la pente s'adoucit, et nous nous trouvons dans un vaste espace découvert où les hautes herbes sèches craquent sous les sabots du cheval. Le soleil est déjà très bas sous l'horizon au moment où nous atteignons l'arête du col qui sépare les deux volcans. Devant nous les croupes boisées s'abaissent rapidement, et au delà c'est le vide, un réseau de vapeurs bleues qui s'élève aux approches du soir et nous masque le plateau de Puebla. Quelques instants plus tard la nuit est tombée, brusquement, sans crépuscule, et notre marche se ralentit, incertaine, arrêtée à chaque minute par des obstacles de toute nature, troncs calcinés par la foudre, arbres tombés, excavations causées par les pluies. Cette dernière partie de la route est extrêmement pénible, et il faut avoir éprouvé la sûreté de pied et l'instinct tout particulier du cheval mexicain pour se risquer sans inquiétude en pareil lieu, à pareille heure. Enfin nous atteignons l'endroit où nous devons passer la nuit. Il y a sept heures et demie que nous avons quitté Amecameca.
Le lieu se nomme le rancho de Tlamacas; notre sentier y rejoint celui qui monte du plateau de Puebla. Le rancho, simple cabane qui abritait autrefois les Indiens occupés à extraire le soufre, a été abandonné du jour où l'exploitation, trop onéneuse, a pris fin. Aujourd'hui il tombe en ruines; il n'en reste que les quatre parois, dont les planches ont été arrachées en maint endroit, et la moitié de la toiture. Le bivac est rapidement installé: on allume au centre un grand feu de branches de pins, et, après un souper plus que frugal, chacun prend ses dispositions pour la nuit; les couvertures sont étalées à terre, et nous attendons le sommeil sur cette couche un
peu dure, les pieds tournés vers la flamme, les yeux fixés au plafond, qui n'est autre que le ciel étoile!... A quatre heures tout le monde est debout, et à 4 h. 30 minutes nous nous mettons en marche à travers les bois déjà clairsemés et rabougris. Au bout d'une heure, brusquement, toute végétation disparait, et nous commençons à gravir des pentes couvertes de cendre et de scories où l'on avance avec peine, en dépit des mocassins ou guarachos indiens, qui ont remplacé nos chaussures et grâce auxquels le pied pénètre un peu moins avant dans les débris. La pente ne tarde pas à s'accentuer, et la couche pulvérulente recouvre maintenant une nappe de glace noire et dure. Cette partie de l'ascension, qui dure deux heures, met notre patience et nos forces à une rude épreuve. Les glissades se succèdent, irrésistibles et souvent douloureuses, et c'est avec une véritable joie que nous atteignons enfin la limite des neiges. Depuis la veille nous avons contourné le pic, dont nous attaquons le versant oriental, le plus accessible ; le versant nord, qui regarde Mexico, coupé de parois verticales que surplombe un glacier très crevassé, est peu ou point abordable. La croûte neigeuse qui nous supporte est résistante au point d'exiger en maint endroit l'usage de la hachette; souvent aussi l'action combinée du soleil et du vent l'a hérissée d'aiguilles de glace qui rendent la marche extrêmement fatigante; il semble que l'on avance sur des chevaux de frise. Point d'autre difficulté d'ailleurs. Aucun passage vraiment dangereux. Le seul inconvénient à redouter est le vertige; car l'inclinaison du versant est très vive, et ceux-là mêmes dont les nerfs sont éprouvés ressentent quelque malaise au moindre regard jeté en arrière. La réverbération du soleil sur la neige est aussi fort désagréable; la tête enveloppée d'un épais foulard, les mains protégées par des gants de grosse laine, nous n'en éprouvons pas moins sur la peau une sensation de brûlure dont les conséquences seront, le lendemain, des crevasses plus ou moins profondes et parfois assez longues à cicatriser : menus inconvénients, qui n'ont rien d'alarmant du reste.
Il y a près de quatre heures que nous grimpons le long du cône, lorsqu'un incident se produit. L'un des jeunes Américains qui sont venus se joindre à nous au moment du départ se trouve tout à coup pris de spasmes et dans l'impossibilité d'avancer d'un pas. En vain il veut lutter : fhémorragie se déclare, le sang lui jailUt du nez et des oreilles, et force lui est de rebrousser chemin. Accompagné d'un de nos guides, il
redescend au rancho, où nous le retrouverons le soir complètement remis et dormant d'un sommeil réparateur.
Nous venions de dépasser l'altitude de 5,100 m., et appréhendions pour notre compte quelque phénomène analogue. Mais nous en fûmes quittes pour la crainte ; j'avoue même avoir éprouvé dans les Alpes, à des hauteurs beaucoup moindres, une difficulté de respiration que je n'ai point retrouvée ici : je crois être redevable de la facilité avec laquelle j'ai fait cette course à mon séjour préalable sur les hauts plateaux, durant lequel mes poumons avaient eu tout loisir de s'accoutumer à la subtilité de l'atmosphère. Il y a là une question d'entraînement qu'il est bon de signaler. Quelques minutes plus tard nous parvenions au bord inférieur du cratère. La croûte de glace s'interrompt tout à coup; une étroite bordure de cendre, puis l'abîme. La montagne, qui, vue de la plaine, affecte la forme d'un pic extrêmement aigu, présente à son sommet cette excavation formidable d'un kilomètre de diamètre et de près de 600 mètres de profondeur. Les parois en sont taillées à pic, et de toute part jaillissent en sifflant des jets de vapeur sulfureuse dont l'âcreté vous prend à la gorge. La descente dans le cratère et son exploration exigeraient une journée, mais il n'y faut pas songer. Autrefois les Indiens avaient établi des câbles au moyen desquels ils extrayaient le soufre, qui était ensuite précipité sur la pente glacée et recueilli au pied du cône. Aujourd'hui toute trace de câble a disparu, et l'on en est réduit à scruter du regard le précipice, dont, au surplus, le soleil, au plus haut de sa course, éclaire les moindres replis.
De cet endroit au point culminant qui commande le versant nord, deux heures suffisent en longeant le bord du cratère, tantôt sur le rocher et les cendres, tantôt sur la glace ; la pente n'est pas excessive; mais, à cette hauteur, la marche est singulièrement lente, et le plus petit effort devient une véritable souffrance.
A 1 heure 30 minutes nous atteignons la cime. Le panorama qu'on y découvre vaut surtout par son étendue ; seules les grandes lignes s'y détachent nettement. Au nord, Mexico et les lagunes nous apparaissent comme un point brillant; en arrière, ce sont les ondulations sans fin de montagnes chauves; à l'est, le plateau de Puebla : on distingue la ville couchée à la base de la Malinche, et, plus loin, la cime blanche d'Orizaba, puis un rideau de brumes flottant au-dessus du golfe. A l'ouest, au sud, le pic s'abaisse à des profondeurs infinies.
projetant d'interminables arêtes jusqu'à l'intérieur des terres chaudes de Yantepec et de Matamoros, dont la riche végétation s'accuse par des teintes sombres contrastant avec l'aridité et la masse rougeâtre des terres environnantes. Au delà, les premiers contreforts de la Sierra-Madre du Sud ferment l'horizon dans la direction du Pacifique.
Les regards se portent ensuite sur notre voisin l'Iztaccihuatl, qui prolonge vers le nord-est la séparation élevée entre les États de Mexico et de Puebla. C'est une superbe montagne aux arêtes vives, d'où pendent plusieurs glaciers, troués çà et là par des pointes de roc noir. Elle est réputée inabordable; et ce doit être exact, au moins avec les faibles moyens d'attaque dont disposent les indigènes ; avec la corde, le piolet et des compagnons accoutumés à s'en servir, l'ascension en serait assurément praticable sans trop de difficultés.
Après une halte de 45 minutes, nous songeons à la descente. Le vent s'est élevé, et un séjour plus prolongé pourrait avoir de fâcheux résultats. Je me hâte de prendre quelques photographies; pour donner une idée de la sensation de malaise éprouvée à cette hauteur de 18,000 pieds, je dirai que l'opération élémentaire de la mise au point m'a donné un mal énorme : une faiblesse générale m'envahissait, et je fus obligé de m'y reprendre à plusieurs fois. Impossibilité absolue de fixer un peu longtemps son attention sur quoi que ce soit; la parole même est une fatigue, et, pour nous faire entendre les uns aux autres, nous nous livrons à des efforts de gosier comme si l'intervalle qui nous sépare était considérable; encore, à travers le vent, nos voix nous semblent-elles singulièrement grêles.
Nous commençons à descendre avec une prudente lenteur, commandée par la dureté et l'inclinaison du névé, sur lequel une glissade pourrait devenir fatale. Parvenus à la limite des neiges, notre marche s'accélère, parfois même au delà de nos vœux, par suite de la nappe de glace qui se cache sous la couche de scories. Enfin, à la nuit tombante nous dégringolons le long des dernières pentes de cendre; et, non sans quelques faux pas dans les herbes sèches et la broussaille, nous nous retrouvons au rancho à 8 heures du soir. Après cette rude journée, notre abri chancelant nous paraît plus confortable, le foyer plus attrayant, et notre cuisine appétissante!
Le lendemain matin, à 7 heures, nous levons le camp et montons à cheval; à midi nous sommes à Amecameca, où
nous prenons, deux heures plus tard, le train pour Mexico. » (Marcel Monnier, dans Annuaire du Club alpin français, 10® année, 1884, Hachette édit., p. 322-336.)
Les compagnons de Cortez furent les premiers qui tentèrent l'ascension du volcan; leur audace donna une haute idée de leur courage aux Aztecs, qui considéraient la montagne comme un lieu saint. Le général Ochoa descendit daus le cratère en 1852, et organisa l'exploitation du soufre qui a duré quelques années. M. Jules Laveirière, en 1857, passa une nuit sur le sommet pour étudier le volcan; l'un de ses compagnons, M. Sountag, faillit y périr de froid et de faiblesse (voir le Tour du monde, 1861, 2^ sem.). Dollfus et Montserrat, qui avaient étudié les volcans du Salvador, visitèrent le Popocatepetl en 1865 ; M. Dupin de Saint- André le gravit en 1882. M. Jules Leclercq, président de la Société de géographie belge, nous a donné une très intéressante description de la montagne après sou ascension de 1883 {Voyage au Mexique, Hachette, 1889). Une des plus intéressantes aventures fut celle de M. Em. Chabrand, qui, avec son compatriote M. Bachelet, descendit au fond du cratère et y passa la nuit du 24 au 25 avril 1883. H descendit à l'aide d'un câble abandonné par les ouvriers volcaneros qui avaient autrefois exploité le soufre. Au fond du cratère se trouve un petit lac d'environ 200 mètres de circonférence; ses eaux sont sulfureuses, acidulées et ferrugineuses. Sur ses bords, du côté est, se trouve un immense bloc, qui offrit un excellent abri contre les éboulements, qui sont très fréquents. Le sol se compose de cendres et de scories sur lesquelles se sont condensées les vapeurs sulfureuses; la neige vient se déposer sur ces cristallisations encore toutes chaudes. A certains endroits les touristes ont à leurs pieds 40** de chaleur et 5° de froid sur leurs têtes. De place en place le sol est percé de cheminées, les respiraderos, d'où s'échappent, avec de sinistres sifflements, des colonnes de vapeurs qui retombent par gouttes et se cristallisent. Au bord d'un de ces respiraderos, un énorme bloc remue sans cesse, secoué par une force souterraine. Le récit se trouve dans le livre de M. Chabrand, De Barcelonnette au Mexique, Pion, 1892, p. 354-370.
La dernière éruption sérieuse du volcan a eu lieu en 1802.
Dans l'Amérique centrale, la chaîne des volcans se prolonge sur une longueur de 700 kilomètres, depuis Soconusco jusqu'à Chiriqui. On y compte 140 volcans actifs ou éteints; l'actiou volcanique est en décroissance depuis l'époque de la conquête; elle produit des cendres plutôt que des laves.
Coseguina; éruption de 1835. — « Le 20 courant (jan-
vier 1835), le lever du soleil ayant eu lieu dans un ciel pur comme à l'ordinaire, on aperçut, à huit heures du malin, au sud-est de la ville, un épais nuage de forme pyramidale, accompagné d'un bruit sourd. Ce nuage s'éleva jusqu'à une hauteur telle qu'il couvrait le soleil, et de cette position, à dix heures du malin, il se divisa pour gagner le nord et le sud. En même temps des éclairs commencèrent à s'y montrer, et l'on entendit le tonnerre, comme cela se passe généralement en hiver. A onze heures, la nuée s'étendant sur le ciel tout entier, la terre fut ensevelie dans les ténèbres les plus épouvantables, telles que l'on n'apercevait même pas les objets les plus voisins. Les beuglements lugubres des animaux, l'effroi des oiseaux de toutes espèces, qui semblaient, dans leur épouvante, venir chercher un refuge au milieu des hommes, la terreur dont les hommes eux-mêmes étaient pénétrés, les gémissements dont les femmes et les enfants remplissaient l'air, l'incertitude dans laquelle on était plongé sur les résultats d'un phénomène aussi exceptionnel, tout troublait l'esprit le plus énergique et lui faisait redouter les plus terribles malheurs, surtout quand, vers quatre heures du soir, commencèrent des tremblements de terre qui, se répétant de manière à devenir une ondulation continue du sol, augmentaient de force de moment en moment. Ensuite arriva une pluie de sable phosphorescent, qui continua jusqu'à ce que, le même jour, à huit heures du soir, il commença à tomber une poussière lourde et fme comme de la fleur de farine. Les coups de tonnerre et les éclairs, la foudre éclatant dans l'atmosphère, durèrent jusqu'au 21, et ce même jour, à trois heures huit minutes de l'après-midi, il y eut un tremblement de terre si fort et si prolongé qu'il renversa plusieurs hommes marchant au milieu d'une procession de pénitents. Les ténèbres durèrent quarante-trois heures, à tel point que pendant tout ce temps il fut indispensable, pour sortir, d'avoir des chandelles allumées, qui ne suffisaient pas pour qu'on pût voir quelque chose. Le 22, il y eut une légère éclaircie, sans qu'on pût encore voir le soleil, et le 23, au lever du jour, on entendit une succession de coups de tonnerre épouvantables, semblables aux décharges d'artillerie des pièces du plus fort calibre; en même temps la pluie de poussière avait notablement augmenté. Cette même journée du 23, depuis le commencement du jour jusqu'à dix heures, on vit une lumière opaque qui ne fit autre chose que représenter les objets sous l'aspect le plus triste. Le sol de la ville (la Union), qui
avait été de tout temps raboteux, à cause de l'abondance des pierres qu'il contient, était devenu uni, grâce à l'énorme quantité de poussière qui s'était répandue dessus. Les hommes, les femmes et les enfants étaient défigurés à ce point qu'on ne se reconnaissait pas et qu'on ne pouvait se distinguer que par la voix et d'autres indices du même genre. Les maisons et les arbres, enveloppés d'un linceul de poussière, donnaient à la ville l'aspect le plus atfreux que l'on puisse imaginer ; mais, quelque triste que fût ce paysage, il était encore moins pénible à supporter que les ténèbres dans lesquelles nous fûmes de nouveau engloutis, comme les jours précédents, à partir de dix heures du matin. L'affliction générale, qui avait un peu diminué, reprit avec une nouvelle vigueur, et, quoiqu'il fût très dangereux de quitter la ville, à cause des bêtes féroces qui avaient abandonné les forêts et venaient errer dans les chemins et les villages (ainsi que cela arriva à Conchaguaet ici, où les tigres entrèrent dans la rue), la terreur fut plus forte, et bien des personnes émigrèrent à pied, abandonnant leurs foyers, qu'ils ne croyaient plus revoir, pensant que tout allait être détruit de fond en comble, et s'enfuirent dans les montagnes pour s'y mettre à l'abri. Le 24, à trois heures et demie du matin, on aperçut la lune et quelques étoiles par-ci par-là, comme entre des rideaux. Le jour fut clair, quoique l'on ne vît pas le soleil et qu'il continuât à pleuvoir de la poussière, qui a recouvert cette ville et ses environs d'une couche de cinq pouces d'épaisseur. Le 25 et le 26, les choses se passèrent comme le 24, mais avec des tremblements de terre fréquents, quoique peu prolongés...
... Des personnes dignes de foi, venant de l'Isla del Tigre, qui se trouve à huit lieues à l'est de notre ville, nous ont appris que toutes ces perturbations étaient produites parle volcan de Goseguina, qui fit explosion le 20 courant à l'heure indiquée ci-dessus. Ces personnes ont été témoins oculaires de l'événement, et nous ont assuré que dans l'Isla del Tigre il tomba, le 21, une pluie de pierres ponces grosses comme des pois chiches, qui augmenta de façon qu'il finit par tomber des pierres grosses comme des œufs de poule. Elles nous ont dit aussi que les tremblements de terre y furent beaucoup plus forts qu'ici, et qu'on était presque asphyxié par la poussière, au point que le commandant de l'Ile et d'autres personnes, craignant que l'Ile ne fût engloutie, s'embarquèrent et durent rester sur l'eau, ne sachant pas de quel côté se diriger...
... Le bétail des environs péril; on rencontrait sur les chemins des quantités d'oiseaux morts... La poussière continua à tomber jusqu'au 27... » (Rapport du lieutenant-colonel C- Manuel Romero, commandant le port de la Union, cité par A. Dollfus et E. de Montserrat, Voyage géologique dans les républiques de Guatemala et de San-Salvador, Paris, 1868, Imprimerie impériale. Publication de la Mission scientifique du Mexique, p. 334-338.)
« D'après des témoins oculaires que j'ai eu maintes fois l'occasion d'entretenir, il est impossible de se figurer la terreur qui régnait à cent lieues autour du volcan. On croyait à la fin du monde dans cette obscurité et dans cette atmosphère de plomb... L'anniversaire de l'éruption est au Nicaragua l'occasion d'une fête religieuse, et l'année 1835 y porte le nom d'année de la poussière, ano de la polvazon.
La quantité de cendres lancées a été énorme. Sous l'action du contre-alizé supérieur, elles tombèrent sur un cercle de 1,700 milles de diamètre, atteignant Chiapas, la Vera- Cruz, Kingstown (Jamaïque), la Habana, Cartagena de las Indias, Caracas et Santa-Fé-de-Rogota. Elisée Reclus en estime le volume à 50 milliards de mètres cubes. Les ravins si profonds du terrain autour de la Union en furent comblés... Le port d'Iztapa (Guatemala) fut encombré de ponces. Le pont des navires en fut jonché jusque dans les ports d'Omoa, de Trujillo et de Sartodilla...
L'obscurité s'étendit jusqu'à Guatemala et la Jamaïque, tandis que les retumbos ^ furent entendus jusqu'à Chiapas et Santa-Fé-de-Rogota...
La région marécageuse qui se forma à la base du volcan, par suite de l'aveuglement des rios Ghiquito et Negro, présente depuis cette époque de nombreuses sources thermales très chaudes, et il paraît que l'éruption fut accompagnée d'immenses torrents d'eau bouillante... L'explosion de la montagne et le démantèlement qui en fut la conséquence lui firent perdre au moins 1,000 pieds de sa hauteur, chiffre que son aspect actuel, comparé à celui d'anciennes gravures, ne rend pas invraisemblable... Le travail d'apaisement et de refroidissement n'était pas encore tout à fait terminé en 1854. Actuel-
1. « Dollfus et de Montserrat les attribuent à des causes électriques. — Les retumbosisolés doivent être regardés comme produits dans les profondeurs par un travail volcanique avorté ; quelle qu'en soit la cause, ils sont impuissants à produire une secousse de tremblement de terre ou à faire sortir des laves au dehors. » (M. DE Ballore, Tremblements de terre et Éruptions volcaniques, p. 62.)
lement, sauf les manifestations thermales, le volcan est absolument éteint. » (F. de Montessus de Ballore, Tremblements de terre et Éruptions volcaniques^ Dijon, p. 125-127.)
Agua. — 11 a 3,753 mètres d'altitude; il était déjà éteint au moment de la conquête; les Espagnols lui donnèrent le nom de Agua, par opposition à celui de Fuego, après la terrible catastrophe du 10 septembre 1541 qui détruisit Vieja-Guatemala. Un lac s'était formé dans le cratère, et, par suite de pluies abondantes, la paroi du cratère céda.
« Il est sorti, dit un témoin, une telle masse d'eau du volcan qui domine la ville, et elle a tombé si subitement, que l'on n'a pas eu le temps de prévenir les morts et les malheurs qui ont eu lieu. Les masses de pierre que l'eau entraînait avec soi, les bois et les arbres qu'elle renversait étaient tels, que nous qui les vîmes en étions épouvantés...
... La ville est si ruinée que tous, sans exception, nous sommes d'avis de la quitter, de renoncer à la colonisation... Au premier tremblement de terre, on pense que les maisons qui sont restées debout s'écrouleront... » (Ternaux-Gompans, Collection de documents suri' Amérique ^ A. Bertrand, Aug. Challamel suce, tome X, p. 269.)
Une des principales victimes fut Béatrix de la Cueva, veuve du conquérant Pedro de Alvarado ; il périt 150 Espagnols et 600 Indiens. Guatemala fut rebâtie ailleurs; mais cette antigua Guatemala fut encore détruite par un tremblement de terre qui eut lieu au moment d'une violente éruption du Fuego en 1773i. On fouda alors la Nuev a-Guatemala; c'est une ville triste. « Le calme est quelquefois effrayant dans cette ville : et si de temps à autre on ne voyait pas sortir d'un édifice quelque personne errante, on pourrait croire à certains moments de la journée qu'on se promène dans les rues d'une ville antique et inhabitée, d'une nécropole dont les constructions sont encore debout. » (Dollkus et iMontserrat, Voyage, p. 36.) Un autre voyageur la compare à un cimetière (d'Arlach, Souvenirs de l'Amérique centrale, 1850, p. 57).
Izalco. — DoUfus et Montserrat, qui en firent les premiers l'as-
1. Il y a un récit de cette catastrophe dans la Gazette de France du 27 juin
cension en 1866, lui donnent 1,825 mètres d'altitude. Le volcan se forma en 1170 au milieu d'une hacienda située dans la plaine près du village indien d'izalco. Il y avait déjà là un soupirail volcanique ou infiernillo.
« Le 23 février 1770, le terrain autour de cette fumerolle s'enfla, le jet de vapeurs prit une extension inaccoutumée, et l'on entendit des retumbos si violents que les pauvres Indiens du voisinage s'enfuirent épouvantés. Un abondant courant de laves commença à couler dans la direction du village d'izalco, s' ouvrant une large route au milieu de la forêt. »
Le volcan s'accrut d'une façon sensible par les éruptions régulières qui se répètent à intervalles égaux de 15 à 20 minutes.
« C'est un splendide spectacle que celui de ce cône parfait, isolé dans une grande plaine, sauf du côté par lequel il se relie au volcan de Santa-Ana, et qui tous les quarts d'heure lance dans les airs une immense gerbe de flammes et de pierres incandescentes retombant sur ses flancs désolés. Les laves courent en fumant et se divisent en ruisseaux de feu. Les retumbos qui se répercutent au loin (8 ou 10 lieues), le champignon de fumée noire et épaisse qui, par une atmosphère calme, s'élève dans les airs, ou qui sous l'action du vent prend les formes les plus capricieuses; enfin le panache lumineux qui se voit au large du Pacifique et sert aux navigateurs de véritable phare à éclipses (on l'appelle Faro del Salvador) j tout cela fait de l'Izalco une des merveilles du monde physique. » (F. M. DE Ballore, Tremblements.., et Éruptions volcani. ques, p. 110.)
Ascension du volcan. — « ... Nous prîmes tous les renseignements nécessaires, et, munis d'un guide, à la pointe du jour nous étions en route; ce ne fut que tard dans l'aprèsmidi que nous atteignîmes un rancho dit rancho del Volcan, situé à peu près à la hauteur du volcan lui-même... Le rancho est merveilleusement placé pour permettre d'observer ce qui se passe au sommet de la montagne pendant les éruptions, et jusqu'ici les habitants de celte cabane, quoique assez voisins du volcan, ont eu moins à en souffrir que ceux de la plaine d'izalco, située à une grande distance. Pendant la nuit, de sourdes détonations parviennent de temps à autre à nos oreilles; on ne voyait pas de flammes, mais le matin une fumée épaisse sortait du cratère, et l'on ne distinguait pas le sommet. Nous eûmes bientôt franchi les pentes du ravin men-
m L'AMÉRIQUE
tionnéplus haut, et nous nous trouvâmes à la base du cône, au milieu d'un amas énorme de laves et de scories noires, comparable à une mer faiblement agitée; la traversée de cet espace fut assez pénible, et plus d'une fois nos chaussures en lambeaux attestaient combien étaient aigus et tranchants les angles de ces blocs plus ou moins vitrifiés. La coulée de lave paraissait toute récente, et la végétation, interrompue brusquement jadis par ce torrent de feu, n'avait pas encore eu le temps de donner de nouveaux rejetons. Au delà de ce fleuve immobile, nous arrivons dans une zone de cendres et de débris cinériformes uniformément répandus sur les flancs du cône, dont les pentes d'ailleurs sont excessivement raides. Le terrain, d'abord ferme sous les pieds, finit par devenir d'une mobilité désespérante, et ce n'est qu'après les plus grands efforts que nous parvenons à la cime. Peut-être aussi n'avionsnous pas suivi la roule la plus facile; mais notre guide avait jugé bon de s'abstenir, et il nous serait difficile de rendre compte de la terreur qu'il avait éprouvée quand nous lui avions proposé de nous accompagner : un abîme se serait ouvert sous ses pas que sa figure, ordinairement impassible comme celle de tous les gens de sa race, n'eût pas pris si brusquement une telle expression de stupeur ; bref, nous avions pris le chemin le plus court, et le succès avait heureusement couronné nos efi'orts. Nous touchions donc de près ce volcan inconnu, au moins quant à son cratère , et nous parcourions en tous sens les bords du gouffre profond et presque insondable qui s'ouvrait devant nous : le sol qui nous portait était entièrement décomposé, brûlant en certains endroits, et de toutes parts sortaient des émanations acides. De temps à autre nous étions obligés de nous retourner du côté opposé à celui d'où nous venait le vent, pour nous soustraire à la violence des émanations sulfureuses et arsenicales qui arrivaient en nuages épais, accompagnées d'un bruit sourd semblable au roulement du tonnerre. » (Dollfus et de Montserrat, Voyage, p. 27-28.)
(( Le cône se compose entièrement de scories en petits morceaux entassées à la suite de chaque éruption et disposées en couches quoquoversales très fortement inclinées. Lorsque, du champ de laves, on voit se dresser devant soi, jusqu'à une hauteur de 284 mètres au-dessus du point où l'on se trouve, ce cône tellement régulier qu'il semble avoir été construit de main d'homme, tellement lisse qu'une montagne aussi unie paraît avoir été faite au tour, tellement incliné que l'on se
demande si l'on pourra s'y tenir debout, on reste saisi d'admiration, et l'on contemple avec une certaine émotion ces œuvres majestueuses où la nature a su réunir tant de grandeur et de grâce. »
« ... Rien ne saurait rendre l'impression pénible que l'on ressent, les fatigues inouïes que l'on éprouve, lorsqu'il s'agit de monter avec effort sur une surface si unie, que l'œil cherche en vain un point où l'on pourrait se retenir si l'on faisait un faux pas, sur une pente telle que l'on manque à chaque instant dy perdre l'équilibre, au milieu de matériaux si meubles que l'on y enfonce jusqu'à mi-jambe... » (Id., ibid., p. 388-389.)
u Le cratère principal est assez régulièrement circulaire et présente un diamètre de 80 mètres environ... Les parois paraissent tout à fait verticales, au moins jusqu'à une certaine profondeur... L'ensemble présente une telle apparence de régularité, que l'on se croirait volontiers en face d'un muraillement exécuté par un architecte amateur de la ligne droite, bien plutôt qu'auprès d'un des endroits où se manifeste sous sa forme la plus violente et la plus tourmentée un de ces terribles phénomènes de la nature qui semblent n'avoir pour loi que le désordre et pour terme que la destruction.
Malgré notre désir d'examiner de près les bords de ce puits effrayant, nous dûmes nous contenter de le considérer du haut du point culminant, qui en est en somme extrêmement rapproché; car il ne fallait pas songer à s'aventurer sur les premières pentes de l'entonnoir, formées uniquement de matériaux meubles et où un faux pas aurait amené infailliblement la mort. Ce conduit souterrain doit traverser toute la masse du volcan, et s'enfoncer jusqu'aux entrailles de la terre; il n'existe aucun moyen de rendre compte de sa profondeur, car le regard se perd bien vite dans ses sombres abîmes, et si l'on y jette une pierre, on ne constate point le moment où elle atteint le fond, comme cela aurait lieu dans un puits fermé. Nous avons plusieurs fois répété l'expérience en précipitant des blocs de rocher assez volumineux. Après un instant de silence plus ou moins prolongé, suivant que la pierre avait pénétré plus ou moins verticalement, on l'entendait frapper contre une des parois, puis rebondir contre l'autre, et ainsi de suite pendant fort longtemps, diminuant d'intensité jusqu'à devenir imperceptible et finissant par se perdre, sans que jamais cela se soit terminé par un choc, comme si le projectile avait rencontré une paroi verticale où il se fût arrêté. Les
murailles du puits sont évidemment formées de roches solides et continues, car elles semblent aussi lisses que si elles avaient été taillées au ciseau; mais on n'en peut reconnaître la nature, car elles sont recouvertes d'un enduit pulvérulent d'alun et de soufre, déposé par les puissants volumes de vapeurs qui s'en dégagent incessamment... On entend continuellement dans l'intérieur de ce puits vertical un sourd grondement semblable à celui d'un gaz qui s'échappe à une forte pression, et de fait on peut voir que les vapeurs qui en sortent sont chassées avec une rapidité qui dénote une puissance d'impulsion considérable. Il se produit en outre de temps en temps d'assez violentes détonations, semblables à un coup de tonnerre éloigné; ces détonations se répètent à intervalles égaux d'environ un quart d'heure, et l'instant d'après on voit la colonne de fumée s'échapper avec plus de force et en plus grande abondance. On entend aussi des détonations beaucoup moins fortes, mais accompagnées d'un tremblement du sol assez violent, qui se répète de cinq en cinq minutes à peu près... » (Id., ibid., p. 393-395.)
San-Miguel. — « Il est difficile de concevoir quelque chose de plus grandiose et de plus beau que ce volcan... Sa base se perd dans une verdure épaisse, progressivement fondue avec les teintes plus claires des herbes qui succèdent aux forêts; au-dessus de ces teintes variées, on voit d'abord les couleurs sombres des scories, puis, vers le sommet, la masse argentée des cendres nouvellement tombées, et encore, au-dessus de tout cela, flottant en épaisses masses opalines, ou montant vers les cieux comme une plume blanchâtre, on voit la fumée qui s'échappe perpétuellement de ses profondeurs incandescentes. » (De Squiers, Notes on Central America, p. 312, cité par D. et M., Voyage..., p. 3ol.)
Celui qui a donné le plus de laves et le plus souvent. Les plus remarquables éruptions sont celles de 1699 et du 25 juillet 1844 (racontée par Wells, ExploratioJis and Adventures in Honduras, p. 232.)
« Pendant les deux jours qui précédèrent l'éruption, de fréquents bruits souterrains annoncèrent l'approche de la convulsion. La terre trembla dans un rayon de plusieurs lieues
autour de la montagne, et l'obscurité s'étendit sur tout le pays. Une panique telle qu'on n'en avait pas vu depuis la catastrophe du Coseguina s'empara de tous les esprits. Des prières furent dites dans toutes les églises, et l'on raconte que les voleurs, frappés dans leur conscience par l'approche de ce châtiment du Ciel, restituèrent volontairement aux légitimes propriétaires ce qu'ils leur avaient dérobé. De nombreuses familles quittèrent San-Miguel pour s'enfuir à l'Isla del Tigre ou plus loin encore. La lave sortit d'un petit cratère, sur le flanc ouest du cône, et en deux jours elle recouvrait en s'épanchant un espace de huit milles carrés, mais sans causer aucun dommage. » (DoLLFUsetMoNTSERRAT, Foyage..., p. 352.)
Dollfus et Montserrat en firent rascension le 9 avril 1866.
Le cratère a 3 kilomètres de circonférence; il leur fut impossible de descendre dans le fond, à cause des vapeurs irrespirables.
Les volcans du Guatemala sont actuellement étudiés par les Allemands K. et R. Sepper, qui ont donné quelques résultats de leurs recherches dans les Petermann's Mitteilungende 1893 et 1894.
Masaya. — Il était en pleine activité au moment de la conquête ; la lave en fusion remplissait complètement son cratère large et profond, et pendant la nuit l'illumination produite sur le ciel par ce lac de feu était telle que la route qui conduit à Grenade, sur un trajet de trois lieues, était éclairée comme pendant le jour. Les Espagnols l'appelèrent el infierno de Masaya. Oviedo en fit l'ascension en 1529 ; il parle de sacrifices humains offerts au volcan par les Indiens pour apaiser sa colère. Le moine Blas de Castillo se persuada que la matière en fusion dans le cratère était de l'or; il essaya d'en retirer avec un seau de fer, mais fut mal récompensé de sa hardie tentative. En 1852, le voyageur Squiers ne put en faire l'ascension; le volcan redevint actif en 1853.
« Depuis 1858 il n'a plus donné signe d'activité; au siècle dernier il fut le théâtre d'une explosion terrible, et ses laves couvrirent une plaine immense où, après plus de cent ans, la végétation envahissante des tropiques n'a pu encore reconquérir ses droits. Rien de désolé comme ce linceul sombre plaqué çà et là de reflets rougeâtres, çà et là moisi, avec les tons grisaille du noir usé; sur les bords, des trous laissent passer quelques arbustes rabougris, comme harassés d'avoir eu à soulever la lourde chape qui pesait sur eux depuis si longtemps; à droite et à ga>uche la verdure l'encadre ; au loin.
vers le nord, le lac de Managua, mugissant sous l'alizé qui le fouette, semble venir au-devant de cet affluent gigantesque dont les tlols se sont figés dans leur course ; au sud se dresse le monstre fauve, la gueule toujours béante; lui aussi paraît avoir été frappé d'une immobilité soudaine. » (M. Blanchard, Nature du 26 décembre 1885, p. 51.)