L. Didier. — L'Amérique
loup pour parer les coups, et une épée de bois qui n'étailpas garnie de cailloux tranchants comme celle de son adversaire, lis commençaient ensuite à combattre en dansant; mais auparavant on avait fait boire au huastèque une boisson fermentée, et on l'avait attaché au moyen d'une corde blanche. Quelque vaillant que fût le prisonnier, il fallait qu'il mourût sur celte pierre. Car quand le Mexicain qui le combattait était fatigué, il était remplacé par un autre, jusqu'à ce que le prisonnier reçût un coup qui le renversât. Quatre hommes le saisissaient alors, retendaient sur la pierre*, et un prêtre lui ouvrait la poitrine avec un couteau de pierre et lui arrachait le cœur, qu'il offrait tout fumant à l'idole; on frottait ensuite de son sang l'idole de Huitzilopochtli. 11 était remplacé sur la pierre par un autre huastèque, qu'un nouveau guerrier mexicain venait combattre, et ainsi de suite jusqu'à ce que tous les prisonniers eussent succombé; de sorte que cet infernal sacrifice durait quelquefois trois ou quatre jours. Il était renouvelé tous les quatre ou tous les deux ans.
Quand cette fête diabolique était terminée, le roi congédiait les chefs ses vassaux qui étaient venus y assister, en leur distribuant de nouveaux présents, ainsi qu'aux sacrificateurs qui s'étaient distingués par leur adresse. Ceux-ci écorchaient leurs victimes et se revêtaient de leur peau. Les têtes étaient placées le long des murs du temple, et quand les espagnols arrivèrent à la Nouvelle-Espagne, avant la révolte de Mexico, huit soldats montèrent au sommet de la pyramide, et comptèrent le long des murs 62,000 têtes de victimes, tant ces peuples étaient cruels. » [Histoire du Mexique de don Alvaro Tezozomoc, traduite par M.ïernaux-Compans, Nouvelles Annales des voyages, i" série, XVIIl, p. 156-160.)
Aspect général. — « Mexico est par excellence la ville des
contrastes, aussi bien dans ses constructions que dans ses habitants; car à côté de palais privés, au centre desquels
1. La pierre des sacrifices était comme une table bombée, afin que la poitrine de l'homme, couché sur le dos, vint en saillie, et, quand le contenu s'y abattait, s'ouvrît d'elle-même comme une grenade (Tcxpression est d'un vieux chroniqueur). Le couteau servant» ouvrir la poitrine était généralement en obsidienoe. Le grand teocalli occupait l'emplacement de la cathédrale actuelle.
sont de magnifiques patios ornés de superbes plantes tropicales, de fleurs et de fontaines murmurantes, se trouvent accolées des bicoques infectes où logent pêle-mêle des familles entières d'individus, n'ayant pour tous meubles qu'une natte pour coucher, et une sorte de petit banc en pierre granitique porté sur trois pieds taillés dans le même bloc et servant à faire les tortillas. La différence n'est pas moindre parmi les foules remplissant les rues. Les descendants d'Espagnols, les citadins fonctionnaires de tous ordres, ont abandonné le costume national pour la redingote et le chapeau de soie; côte à côte passe le medio-pelo ou métis, artisan ou marchand, employé de second ordre ou autre, au pantalon et à la veste collants, coiffé d'un superbe sombrero dans lequel il met presque tout son luxe et ses économies *; plus loin circulent, en larges caleçons blancs et chemises blanches, les Indiens civilisés, domestiques, portefaix ou petits marchands; puis, enfin, l'Indien indépendant, qui n'a jamais eu que des regards de dédain pour la civilisation, conservant pour tout vêtement une sorte de tablier de cuir le couvrant devant et derrière, qu'une couture entre les jambes maintient en place, pendant que les femmes sont vêtues d'une pièce d'étoffe grossière, roulée en jupon serré autour des reins, se couvrant la poitrine et le dos d'un autre morceau d'étoffe percé d'un trou au milieu, dans lequel elles passent la tête. Puis, dominant cette foule étrange, passe, fièrement campé sur son cheval superbement harnaché, Vhacendado tout habillé de cuir, étalant de riches garnitures en argent, lui donnant un air princier sous son sombrero de feutre galonné d'or, pesant plusieurs livres. A sa ceinture pend un revolver, pendant qu'une épée de style espagnol, ou le machete national, est suspendue au côté de la selle, une carabine à répétition complétant souvent cet équipement guerrier.
Les étrangers. — ... Le commerce est presque entièrement
1. « Ils (les habitants du Mexique) se coifTent du sombrero, immense chapeau de feutre bordé d'argent et autour duquel s'enroule la toquilla, corde d'argent d'une énorme grosseur. Le sombrero, c'est l'orgueil du Mexicain ; beaucoup vont nu-pieds, mais ils ont un sombrero qui leur a coûté dix piastres, à moins qu'ils ne l'aient volé. Quand un voleur de grand chemin arrête un voyageur, la première chose qu'il lui demande, le plus poliment du monde, c'est son sombrero; s'il a le cœur compatissant, — car il y a des voleurs qui ont bon cœur, — il lui donnera le sien en échange, pour lui épargner les insolations. Le moindre sombrero coûte cinq piastres : il y en a aussi de cinq cents piastres, mais on se garderait bien de les porter en voyage. » (J. Leclercq, Voyage au Mexique, Hachette p. 79.)
entre les mains des étrangers, les Espagnols en tenant la tête; puis viennent les Français, qui ont presque monopolisé le commerce des nouveautés ; les Allemands, dont les maisons de quincaillerie et d'articles de ménage ont une très grande importance; et enfin les Anglais et les Américains, dont la prépondérance est surtout incontestable pour toutes les grandes affaires, les banques et les entreprises de mines et de chemins de fer.
Comme nous venons de le dire, une colonie de Français, ou plutôt de Barcelonnette, car ils viennent presque tous de cette région des Basses- Alpes, occupe le second rang dans le commerce courant du Mexique, et le premier pour les nouveautés. On peut juger de leur importance par ce fait que l'ensemble de leurs affaires n'est pas moindre de 60 millions par an. » (Jules Claine, Excursion à travers les Antilles espagnoles et le Mexique, dans Bulletin de la Société normande de géographie, année 1894, p. 298-99.)
La cathédrale. — « La gloire de Mexico, c'est sa cathédrale. Cette superbe basilique s'élève sur l'emplacement du grand teocalli, le temple redoutable où les prêtres immolaient des victimes humaines en l'honneur de Huitzilopochtli, le dieu de la guerre. Bâtie par ordre de Philippe II, elle dépasse en grandeur et en magnificence toutes les églises du nouveau monde; même en Europe elle occuperait dignement son rang à côté des cathédrales les plus somptueuses de l'Espagne et de l'Italie. Les édiles de Mexico semblent avoir eu l'ambition de cet alcade qui disait à l'architecte de la cathédrale de Séville : « Faites-nous une église qui fasse croire à la postérité que nous étions fous. »
Les dimensions du monument sont tellement vastes qu'il occupe, avec le Sagrario, tout le côté nord de l'immense Plaza-Mayor. Le Sagrario, qui est la plus ancienne paroisse de Mexico, est attenant à la cathédrale et communique avec elle par une porte intérieure. Les deux églises, quoique d'une architecture bien différente, ne forment en réalité qu'un seul édifice. La façade du Sagrario, d'une pierre rose fort agréable à l'œil, est fouillée, ciselée comme un ouvrage d'orfèvrerie du xvi*' siècle; elle est de ce style fiamboyant qu'on retrouve d'un bout à l'autre du Mexique; par la débauche d'ornementation, elle contraste avec l'imposante simplicité de la façade
dorique et ionique de l'église principale, que dominent deux campaniles terminés par des coupoles en forme de cloches.
L'intérieur, divisé en cinq nefs supportées par des colonnes doriques, offre la disposition des églises espagnoles : le chœur forme au milieu du vaisseau une sorte de temple dans le temple. Le passage qui mène du chœur au maître-autel est formé de balustrades faites d'un alliage d'or, d'argent et de cuivre : cette composition métallique, connue sous le nom de tumbago, a été fabriquée à Macao, en Chine... La chapelle des rois renferme les restes des vice-rois du Mexique et ceux de l'empereur Iturbide. Mexico possède encore les cendres de Cortez, mais elles reposent sous l'aulel de l'église de Jésus, fondée par le conquérant.
La cathédrale de Mexico était autrefois la plus riche du monde entier; mais lorsque le gouvernement s'appropria les biens du clergé S elle perdit son inestimable trésor, dont les joyaux étaient pour la plupart des dons de Charles-Quint... » (J. Leclercq, Voyage au Mexique, Paris, Hachette, p. 122-126.)
(( De loin elle ressemble à Saint-Sulpice, avec plus d'ampleur dans les dimensions; sa coupole rappelle celle du Valde-Grâce. De près on est frappé de l'art avec lequel les différentes parties sont agencées, de l'habileté de l'ornementation. Le soubassement des tours est de construction massive, soutenu par des contreforts percés d'ouvertures qui lui donnent des apparences de forteresse.
Tous les enjolivements de la Renaissance se trouvent en cette cathédrale, environnée de guirlandes et de festons, de balustres dont les supports sont ornés de statues et de cassolettes gigantesques.
Une grande sobriété, une parfaite harmonie, ont présidé à la distribution de ces ornements, dont le puissant relief attache un caractère vraiment grandiose à l'ensemble.
On remarque à l'intérieur une toile de Murillo dite Vierge de Belem, et de grandes richesses d'orfèvrerie. » (Gh. Mismer, Souvenirs de la Martinique et du Mexique, Paris, Hachette, p. 143.)
Les processions. — « Les jours de grandes fêtes d'Église, il y avait des processions magnifiques : nous allions les ad-
1. Ce fut en 1836 que les biens ecclésiastiques furent (i(/samo?'^is et niisen vente au profit de l'État; le prétexte fut la nécessité de payer la dette étrangère, mais le trésor en profita peu. En 1873 Lerdo'de Tejada fit voter les lois de réforme, qui séparèrent complètement l'Église de l'État. {Cf. Claudio-Jannet, Itcvue des Deux Mondes, 15 mars 1893, p. 340-3G8.)
mirer, selon la coutume des familles distinguées, qui, là, ne se mêlent jamais à la foule.
Pour assister d'un balcon ou d'une fenêtre à cette cérémonie, on commence par faire une toilette brillante : ce sont des robes de mousseline, de satin, de gaze, des écharpes de soie, nommées rebozos, où brillent les couleurs les plus éclatantes, et dans lesquelles les jeunes filles, quand elles sortent, se drapent avec beaucoup de grâce; cette écharpe se pose sur la têle, voile la figure, ne laissant que les yeux découverts, puis vient croiser sur une épaule, d'où elle retombe, de sa longue frange, jusqu'à terre. lilnsuite on se pare de tout ce que l'on peut trouver de bijoux : chaînes, colliers, bagues, boucles d'oreilles. Les dames ont quelquefois les mains couvertes de pierreries, de diamants; les cheveux s'arrangent en une seule natte.
Quand la toilette est terminée, on va étaler sa parure à un balcon, d'où l'on pourra voir le pompeux cortège de prêtres, de moines, de frères de tous les ordres... Les maisons se tapissent de pièces d'étoffes rouges, des banderoles s'agitent aux fenêtres. Bientôt un bruit de tambours et d'instruments de musique annonce que la procession arrive ; elle passe lente et majestueuse... Tout le monde s'agenouille; les femmes, les jeunes filles, se voilent de leurs rebozos; tous les fronts s'inclinent; le saint sacrement apparaît sous un dais magnifique, et bientôt tout le cortège a disparu. » (Élisa Zeiller, Souvenirs d'un voyage au Mexique, Dentu édit., 1863, p. 176-178.)
Les leperos. — « Il est difficile de rien imaginer de plus misérable que ces pauvres infortunés. La peau brûlée par le soleil, les cheveux longs en désordre et remplis de vermine, le lepero * semble prédestiné à vivre dans la fange. Aucune des parties de son corps ne connaît ni la brosse, ni le peigne, ni la serviette, ni même l'eau, excepté toutefois lorsqu'il reçoit une averse. A l'âge de vingt ans il prend un pantalon de cuir qu'il ne quitte plus avant de l'avoir mis hors de service, ce qui n'arrive qu'au bout de longues années. Indépendamment de ce pantalon, il se drape dans une couverture trouée et d'une saleté dégoûtante; sur sa tête il porte un vieux chapeau. Le lepero a les yeux fauves, les dents brillantes, les traits amaigris par la faim, la poitrine nue et hâlée par les injures
1. On l'appelle aussi pordiosero, parce qu'il a l'habitude de demander por Dios.
de Tair. Les femmes de cette classe, non moins repoussantes que les hommes, sont ordinairement suivies de plusieurs enfants chétifs. Les leperos sont une véritable plaie au Mexique. Ils encombrent toutes les rues, et on ne saurait faire un pas hors de chez soi sans être aussitôt environné d'une troupe de ces misérables qui demandent l'aumône. Pleins de hardiesse, ils pénètrent dans les maisons quand les portiers n'ont pas soin de les en éloigner. » {Correspondant, 25 juin 1845, p. 872.)
« C'est dans les races mêlées avec le blanc que se recrute cette classe d'hommes oisifs, vivant de vol ou de rapine, forcenés dans leurs passions, les leperos mexicains. Adonnés à tous les vices, ils se glorifient du crime. Toute querelle finit par du sang; le couteau esl dégainé à la moindre offense. Aussi voit-on passer plusieurs fois par jour dans la capitale des brancards sur lesquels on porte des hommes assassinés ou assommés, suivis de soldats qui conduisent les coupables en prison. Mais cet appareil de châtiment n'est qu'illusoire, car ils sont bientôt relâchés par le juge. » (Is. de Lœwens- TERN, le Mexique, Paris, A. Bertrand, 1843, p. 188.)
Le vol est une véritable passion au Mexique, fp,vorisée par la facilité avec laquelle on se laisse dépouiller.
Habitude du vol. — « Lors de mon séjour à Xalopa(l838), j'y vis arriver un beau matin la diligence de Vera-Cruz avec six voyageurs qui se trouvaient dans le simple appareil de leurs ancêtres avant la conquête; et ces six personnes, tous hommes jeunes, forts et robustes, s'étaient laissé dévaliser par deux hommes, dont l'un était armé d'un fusil et l'autre d'un sabre. » (Id., ibid., p. 23.)
« Un jour, le président Santa-Anna s'aperçut qu'en plein conseil des ministres on lui avait volé sous ses yeux un magnifique encrier d'argent. Le président, qui ne plaisantait pas avec les voleurs, parce qu'il ne reconnaissait à personne autre qu'à lui le droit de s'enrichir aux dépens du prochain, fit aussitôt fermer portes et fenêtres et dit à ses ministres : « Je ne veux pas savoir qui m'a volé mon encrier; mais si dans cinq minutes il n'est pas retrouvé, je vous envoie tous en prison. » L'encrier fut replacé sur la table, et, grâce à l'obscurité faite par la fermeture des volets, le voleur resta inconnu. » (DoMENECH, le Mexique tel qu'il est, Paris, Dentu, 1867, p. 109.)
MINE DE VALENCIANA
« Dans la mine de Valenciana, la Veta Madré a été trouvée sans ramification, et de sept mètres de largeur, depuis la surface du sol jusqu'à la profondeur de 170 mètres. A ce point elle se divise en trois branches : de ces trois branches il n'y en a généralement qu'une seule qui soit riche en métaux. Quelquefois, lorsque toutes les trois se joignent et se trament, comme à Valenciana, près du puits de San-Antonio, à 300 mètres de profondeur, le filon offre d'immenses richesses sur une puissance de plus de 25 mètres...
La Valenciana offre l'exemple presque unique d'une mine qui, depuis quarante ans, n'a jamais donné à ses propriétaires moins de trois millions de francs de profit annuel. Il paraît que la partie du filon de Guanaxuato qui s'étend de Tepeyac au nord-ouest avait été faiblement exploitée vers la fin du xvi° siècle. Depuis cette époque, toute cette contrée était restée déserte, et ce ne fut qu'en 1760 qu'un Espagnol, qui avait passé très jeune en Amérique, attaqua le filon dans un de ses points que l'on avait cru jusque-là dépourvu de métaux (emborascado). M. Obregon (c'était le nom de cet Espagnol) était sans fortune; mais, jouissant de la réputation d'un homme de bien, il trouva des amis qui lui avancèrent de temps en temps de petites sommes pour continuer ses travaux. En 1766 les ouvrages d'exploitation avaient déjà plus de 80 mètres de profondeur, et encore les frais surpassaient de beaucoup la valeur du produit métallique. Passionné pour les mines, Obregon aimait mieux s'imposer toute sorte de privations que d'abandonner son entreprise. L'année 1767, il entra en société avec un petit marchand de Rayas appelé Otero; pouvait-il espérer alors que, dans l'espace de quelques années, lui et son ami seraient les particuliers les plus riches du Mexique, et peut-être du monde entier? En 1768, on commença à extraire de la mine de Valenciana une quantité de minerai d'argent assez considérable. A mesure que le puits gagna en profondeur, on s'approcha de la région qui renferme les plus grandes richesses métalliques du Guanaxuato. En 1771 on retira de la Pertinencia de Dolores des masses énormes d'argent sulfuré, mêlé d'argent natif et d'argent rouge. Depuis cette époque jusqu'en 1804, où je quittai la Nouvelle-Es-
pagne, la mine de Valenciana n'a cessé de fournir annuellement un produit d'argent de plus de 14 millions de livres tournois. 11 y a eu des années si productives que le profit net des deux propriétaires de la mine s'est élevé à la somme de six millions de francs.
M. Obregon, plus connu sous le nom de comte de la Valenciana, conserva, au milieu d'une richesse immense, cette simplicité de mœurs et cette franchise de caractère qui le distinguaient dans les temps moins heureux. Lorsqu'il attaqua le filon de Guanaxuato, au-dessus du ravin de San-Xavier, les chèvres paissaient sur cette même colline où, dix ans après, il vit se former une ville de sept à huit mille habitants. Depuis la mort du vieux comte et de son ami don Pedro Luciano Otero, la propriété de la mine est partagée entre plusieurs familles. J'ai connu à Guanaxuato deux fils de M. Otero, dont chacun possédait, en argent comptant, un capital de six millions et demi de francs, sans compter le revenu annuel de la mine, qui s'élevait à plus de 400,000 francs. » (A. DE HuMBOLDT, Essaî politique sw le royaume de la Nouvelle- Espagne, édit. in-80 de 1827, III, p. 193-200.)
La Valenciana est toujours exploitée ; son principal puits, le Tiro, descend à 525 mètres; d'après Dahlgren {Minas historicas de la republica mexicana, 1887), les produits couvrent à peine les frais d'exploitation. Les autres sociétés minières qui exploitent la Veta Madré sont celles de Cata, de Mellado et de Rayas. Les mines d'argent et d'or du Mexique ont produit depuis 1821 une valeur globale de 21 miUiards.
« L'État de Sonora est sans contredit une des régions les plus sauvages, les plus arides et les plus désertes du Mexique : ce ne sont que plaines sableuses, entrecoupées de loin en loin par d'épais chaparrals composés d'arbres nains, ou coupées par de larges rivières, privées d'eau pendant neuf mois de l'année ^
1. Sonora vient du mot indien sonot, qui en langue opata est l'équivalent de senora on madame. Les conquérants espagnols furent très bien traités par les Indiens Opatas, qui cherchèrent à imiter la prononciation espagnole senora; de là est venu le mot Sonora. L'État a un excellent port, Guaymas, le meilleur du Mexique; la capitale est Ures, qui occupe l'emplacement d'une mission dans une région bien cultivée ; il est souvent dévasté par les Apaches, qui sont au nombre d'environ 3,000.
C'est le désert dans toute sa hideur primitive et désolée, sillonné par des animaux de toute sorte, fauves ou gibier, désagréablement mêlés à des Indiens bravos et à des demisang plus féroces encore que les fauves et les sauvages. Mais, comme le désert, le Sonora a ses oasis admirables, où s'épanouissent toutes les fleurs et tous les fruits succulents des régions intertropicales.
Or, en l'an de grâce 1841, je voyageais en Sonora; pour quels motifs, le lecteur n'a nul besoin de le connaître, et je ne me le rappelle plus ; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude qui me dévorait, et me dévore encore, hélasl et me condamnait, comme le Juif de la légende, à une incessante locomotion.
Bref, j'étais en Sonora, le hasard m'avait conduit jusque sur les frontières de l'Arizona.
C'était le soir, entre quatre et cinq heures de l'après-dîner; le soleil, très bas à l'horizon, allongeait démesurément l'ombre des arbres; mon cheval, fatigué d'une longue course, suivait au petit pas, la tète basse, un large sentier tracé par la caravane à travers une forêt de mohoghaxis ou arbre acajou, et sablé d'une poussière blanche et impalpable produite par les innombrables ossements de mules, de chevaux et même d'hommes émiettés par la pluie, le vent et le soleil; traces indélébiles que laissent après eux les émigrants qui s'enfoncent dans ces régions désertes, à la recherche des mines d'or ou de placers qui le plus souvent n'existent que dans leur imagination surexcitée par l'avarice et la fièvre d'or.
Au moment où j'émergeais de la forêt, j'aperçus un cavalier fièrement campé sur un mustang des prairies, qui accourait au galop au-devant de moi.
Ce cavalier était un homme de trente-deux à trente-cinq ans, au regard droit, doux et franc, à la physionomie ouverte; il portait avec une désinvolture sans égale le riche et pittoresque costume des rancheros mexicains.
Arrivé près de moi, l'inconnu se pencha gracieusement sur sa selle et me donna, avec un sourire de bonne humeur, le charmant bonjour mexicain :
« Ave Maria purissima, me dit-il en s'inclinant gracieusement sur sa selle.
— Sin peccado concebida, répondis-je aussitôt en saluant à mon tour.
— Soyez le bienvenu sur ces terres qui sont à moi, reprit-il ;
CHASSES EN SOxNORA 251
j'espère, caballero, que vous me ferez l'honneur de vous arrêter celte nuit à l'hacienda de la Noria; votre cheval est fatigué, et vous-même devez avoir besoin de repos.
— Mille grâces, caballero, répondis-je; j'accepte avec joie une hospitalité si gracieusement offerte.
— C'est moi qui vous dois des remerciements, caballero, me dit-il ; » et, étendant le bras dans la direction du nord-est : « Nous serons à l'hacienda dans une demi-heure. »
J'aperçus alors, éclairée par les rayons du soleil couchant, une grande maison blanche crénelée comme une forteresse, s'élèvent au sommet d'un léger monticule admirablement boisé et entourée d'une rancheria assez considérable, ce qui me fit bien augurer de la fortune de mon hôte. Celte rancheria se composait d'au moins deux cents masures, serrées sans ordre les unes auprès des autres et devant abriter une nombreuse population de peones.
Les haciendas mexicaines sont d'immenses exploitations agricoles, qui ne ressemblent en rien aux établissements du même genre que nous possédons en Europe; quelques-unes ont une étendue considérable et occupent un espace presque aussi grand qu'un de nos déparlements français.
On s'y livre principalement à l'élève des bestiaux et des chevaux; les uns et les autres errent à l'aventure, à l'état sauvage, au nombre de plusieurs milliers, sous la surveillance de peones presque aussi sauvages que les animaux à la garde desquels ils sont commis.
Don Santiago Pacheco, mon hôte, propriétaire de l'hacienda de la Noria, vivait heureux et insouciant sur ses vastes domaines, où il régnait en véritable souverain. Dès que je fus installé à l'hacienda en qualité de forastero, c'est-à-dire d'étranger, don S. Pacheco n'eut plus qu'un but, essayer par tous les moyens de me rendre la vie agréable, et prolonger indéfiniment, si cela était possible, mon séjour chez lui. De même que tous les hacienderos, dont la plus grande partie de la vie se passe à cheval, don Santiago était un véritable hombre de a caballo, ainsi que l'on dit au Mexique, c'est-àdire un centaure; de plus, il était enragé chasseur: ce fut donc à la chasse qu'il songea lout d'abord.
Je ne pouvais mieux tomber; pendant trois mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes furent livrés à noire merci.
Asshalas, chevreuils, antilopes, élans, chals-tigres, opossums, panthères, bisons, jaguars, ours gris, loups rouges,
pécaris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; ce massacre fut poussé si loin, que si j'étais resté un an de plus à l'hacienda, je crois que nous aurions fini, don Santiago et moi, par dépeupler complètement le pays à quinze et vingt lieues à la ronde, tant nous y allions de bon cœur.
Donc, à mon grand regret, le gibier devenait rare; depuis trois ou quatre jours, j'étais confiné à l'hacienda, ne sachant plus à quelle occupation me livrer, l'ennui me prenait. Alors, sans tenir compte à mon hôte de toutes ses complaisances, je commençai sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique des voyageurs blasés, à faire à petit bruit mes préparatifs de départ, oubliant, dans mon désœuvrement insupportable, les charmantes attentions dont j'avais été l'objet.
Étendu paresseusement dans un hamac pendu sous le portillo de la huerta, au jardin, les bras pendants et les yeux fermés, je me berçais machinalement, cherchant à m'endormir afin de tromper le temps; un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don Santiago était devant moi ; ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.
« Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.
— Eh! eh! me répondit-il en se frottant les mains.
— Il y a du nouveau? demandai-je.
— Jugez-en, je vous ménage pour demain une chasse.
— Une chasse! interrompis -je en me relevant comme poussé par un ressort, et laquelle?
— Vous verrez, et vous m'en direz des nouvelles.
— Bon! n'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toute espèce d'animaux?
— Peut-être,mais pas ceux-làcertainement,fil-il en souriant..
— Qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?
— Je vous le donne en mille.
— J'aime mieux m'avouer vaincu tout de suite, je n'ai jamais su deviner le moindre rébus.
— Nous chasserons des abeilles! rien que cela, caballero, qu'en dites-vous?
— Comment, des abeilles!
— Parfaitement.
— Singulier gibier!
— Vous verrez : nous partirons demain au lever du soleil. Depuis quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous convient-il?
— C'est-à-dire, mou cher hôte, que vous me voyez charmé; je ne sais réellement comment vous remercier de cette nouvelle surprise.
— Bah! vous me remercierez demain au retour. »
Il va sans dire que le lendemain j'étais levé avant le soleil, tant j'avais hâte de savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse excentrique promise par mon hôte, et qui m'intriguait au plus haut point. Chasser des abeilles! Cela me semblait le comble de la fantaisie; en fait de gibier, je n'aurais jamais songé à celui-là.
« Déjà levé! me dit joyeusement don Santiago en me serrant la main.
— Gomme vous voyez, et prêt à partir, répondis-je sur le même ton.
— Eh bien alors, en route, mon hôte. »
On nous avait préparé deux chevaux; des mustangs de cette magnifique race des prairies sans égale en Europe, qui peuvent, dans leur journée, faire trente lieues sans mouiller un poil de leur robe et dont la sobriété est proverbiale.
Quelques minutes plus tard, nous galopions en rase campagne; don Santiago fumait son papillo ; moi, je philosophais.
<( Tiens, s'écria tout à coup mon hôte, où est votre riffle?
— Mon riffle? répondis-je; j'ai pensé qu'il me serait inutile aujourd'hui.
— Un riffle n'est jamais inutile sur la frontière, reprit-il sentencieusement.
— Bah! répondis-je en riant, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, je suppose!
— Non, mais nous pourrions tuer autre chose.
— Aussi vous voyez que j'ai pris mon mâche te. »
Un machete est un sabre droit que l'on porte, passé sans fourreau dans un anneau de fer attaché au ceinturon; cette arme est fort usitée dans les prairies.
u Hum ! ce n'est pas grand'chose, grommela mon hôte ; enfin, à la grâce de Dieu. »
Cette parole m'inquiéta; rien ne me contrarie comme de ne pas comprendre; cependant je ne laissai rien paraître, et bientôt nous changeâmes de conversation tout en continuant de galoper.
Vers onze heures du matin, nous avions déjà passé à gué quatre ou cinq rivières, gravi et descendu plusieurs collines ; nous suivions un sentier étroit, serpentant à travers une forêt de chênes-lièges et de mezquites.