FORÊT ÉQUATORIALE
rant sur le sol, ayant des fourrés pour retraite, et les autres vivant dans les arbres, où ils nichent à côté des oiseaux; elles sont peuplées encore d'oiseaux charmants ou bizarres et de myriades d'insectes qui s'abritent sous le feuillage trompeur des bois les plus séduisants. Ces bois de mangliers sont parfois coupés de petits canaux ou d'esteros qui les pénètrent très avant; et quand on les parcourt avec la pirogue, on s'y trouve dans une demi-obscurité sous des voûtes sinueuses et dont l'épais feuillage est impénétrable aux rayons du soleil.
Mais dès que les terrains d'alluvion s'élèvent un peu audessus de la surface des eaux, on rencontre çà et là de petites clairières couvertes de gazon, de plantes et de fleurs ; le manglier fait place au gracieux palmier, au svelte cocotier; le sol, en s'exhaussant encore, se couvre d'une infinité d'arbres précieux... Il y a là un pêle-mêle des richesses inappréciables de la nature : les arbres qui produisent les résines, les gommes, les laques ou vernis, Ja cire végétale, le caoutchouc, les baumes odorants ou médicinaux et le sang-dragon, sont par petits groupes ou disséminés dans les forêts; celles-ci renferment encore le cannellier et d'autres épices et aromates, une infinité de substances tinctoriales sous la forme de bois, de suc, de fruits et de plantes; également sous les mêmes formes s'y trouvent mille substances médicinales, vénéneuses, antidotaires et narcotiques, et parmi ces dernières est le tabac; on y rencontre diverses espèces de cotonniers et plusieurs autres plantes textiles, et à une région plus élevée est le quinquina fébrifuge; enfin les arbres ont des fruits et des rayons de miel, et à leur pied sont souvent des tubercules et des racines alimentaires. Toutes ces richesses sont des productions spontanées que le sol engendre, que les arbres exsudent et que le règne végétal prodigue sans le secours du travail. Aux branches d'arbres séculaires sont suspendus en tous sens des cordons et des festons de lianes; elles enchaînent la forêt, tandis que le matapalo, le cèdre et le cascol, le laurier, le gaïac et le tamarin, le huachapéli,rébénier, des bois jaunes, roses et panachés ont leurs troncs enlacés, tantôt par les sarments delà savoureuse grenadille ou de l'odorante vanille, et tantôt par une fougère grimpante qui plonge ses fines griffes dans la rugosité des écorces ou dans la mousse parasite qui s'y nourrit.
... Là donc se trouve la plus riche, la plus féconde et la plus luxuriante végétation du globe, toujours pleine de sève et de fraîcheur, jamais interrompue dans sa production. Que de
dons précieux nous sont offerts par la nature prodigue et bienfaisante I... Il semble que cette grande fécondité de la nature n'a point été faite pour l'homme, puisqu'il la méconnaît: lui seul manque à cette contrée...
... Durant tout le jour, que ces solitudes sont muettes! On dirait un monde abandonné, même des animaux, tant le silence y est morne et profond; l'oreille inquiète y cherche en vain le plus petit bruit; même celui de la brise y manque, et le feuillage immobile semble être de métal; c'est à faire croire que la mort seule règne en ces forêts. Cependant, au sommet d'un grand arbre parfois on entend la voix bien accentuée, mais expressive et triste, de l'oiseau Dios-té-dé; son cri rappelle à l'homme qui s'approche de ces lieux ce qui lui est destiné, offert, par la Providence. « Que Dieu te donne » n'est-il pas le doux souhait et l'heureux langage du bon messager? Cet oracle des bois qui fait pressentir l'avenir est plus attrayant pour notre imagination que tous ceux de l'antiquité. Quelques rares papillons aux ailes larges et bleues folâtrent sous les feux du soleil, en suivant la lisière des bosquets, et réjouissent la vue; et, sur les rameaux qui s'inclinent près de la surface des ondes, on voit çà et là de paisibles cigognes dont la blancheur éclatante, au milieu du vert feuillage, les fait prendre de loin pour des tleurs. Tel est pendant le jour l'aspect de ces imposantes solitudes.
Mais écoutez le cri des guacamayos; il s'assemblent à la pointe des arbres les plus élevés pour annoncer la fin du jour. Dès que la nuit s'approche, tout change subitement; la forêt est transformée en un antre redoutable. L'oiseau nocturne, le serpent et le crapaud, sont les premiers qui donnent le signal du bruit; l'obscurité se fait; les cucuyas et les candelillas, dont l'abdomen et l'œil étincellent et flamboient, sillonnent l'espace et l'éclairentde leur lumière phosphorescente; l'aurore des bois se lève, tous les animaux se réveillent, et bientôt le rugissement du tigre met tout en mouvement, tout en émoi; la terreur est partout. On dirait que la forêt, furieuse de son abandon pendant le jour, se venge chaque nuit du dédain de l'homme et que, pour lui, elle se l'ait inhabitable et terrible; alors elle est comme orgueilleuse de produire tous les monstres dont elle tremble elle-même.
Vouloir faire le tableau de l'immense vacarme, du pêle-mêle général, de la confusion des voix rauques et plaintives, des cris aigus et des hurlements de toutes sortes qui s'élèvent et s'entre-croisent pendant l'obscurité, serait une tentative téméraire
au-dessus de nos forces; d'ailleurs ce récit ne serait pas exact et applicable à toutes les parties de la forêt, car elle n'est pas peuplée également partout des mêmes quantités ni des mêmes espèces d'animaux. Nos impressions ont donc été diverses selon les localités, mais la plus forte s'est gravée dans notre souvenir. Si donc nous cherchions une image, une comparai, son pour peindre l'étrangelé du bruit nocturne, nous pourrions dire que la forêt, c'est l'antre infernal avec ses démons et ses harpies, ses vampires et ses monstres, et avec ses légions de damnés dont on entend les grincements, les rugissements et la rage furieuse, et auxquels se mêlent encore des accents et des frémissements sauvages qu'aucun langage ne saurait exprimer. » (Don Enrique vicomte 0. de Thoron, Amérique équatoriale, veuve Renouard, H. Laurens successeur, 1866, p. lo4-159.)
« Quito était la seconde capitale des Incas. Autrefois, en lisant les beaux récits de MarmontelS ma jeune imagination avait fait de cette capitale une ville d'or. J'avais pris gîte dans l'ancienne demeure du président Florès, un vrai palais, par ses dimensions du moins, et dont le maître était absent; mais là encore il n'y avait d'or que celui qui papillotait sur les papiers de tenture apportés par le général de nos prosaïques fabriques d'Europe. Les murailles étaient construites d'adobes; les pavements étaient également d'adobes, et les toits plats, faits aussi d'adobes, laissaient, dans les jours d'orage, filtrer l'eau abondamment. Cette maison avait pourtant coûté cinq cent mille francs à son propriétaire, dans ces pays où la journée du maçon vaut six sols; mais les procédés de construction sont encore tellement primitifs et barbares, le travail manuel si lent et si inhabile, que les œuvres d'architecture sont, en résultats, aussi coûteuses qu'imparfaites... Cette maison, comme toutes celles de Quito, était construite sur des abîmes. En mettant la tête à une fenêtre, je vis qu'elle donnait sur une quebrada de quatre-vingts pieds de profondeur.
La ville s'élève sur un réseau de ravins que les rues fran-
1. Les Incas, ou la Destruction de l'empire du Pérou, 2 vol. in-S", 177 7.
chissent au moyen de ponts. Les Indiens avaient choisi, diton, cet emplacement inhospitalier pour procurer à leur capitale des retranchements naturels. La guerre, la défiance, le besoin de défendre son repos, ses biens et sa vie, rendent raison de la moitié des faits au commencement de la période historique. Les nécessités de la lutte sont au fond de toute organisation sociale, comme la lie au fond du vase. Aujourd'hui, cette espèce de claie de ravins qui supporte Quito sert à l'assainir en le purifiant des détritus, et à écouler les torrents de ses pluies diluviennes. Pendant six mois de l'année les vents alizés apportent régulièrement, vers deux heures de l'après-midi, une pluie grosse et pressée, qui change subitement les rues en fleuves et fait succéder les ténèbres à la pénétrante lumière. Ce sont de ces trombes d'eau comme on n'en voit que dans les tropiques. Un moment après le soleil équatorial reprend ses droits, le pavé blanc luit comme du marbre, et l'air subtil et léger emplit la poitrine et baigne les objets comme de l'éther du septième ciel. L'évaporation ne se fait guère aux lieux où la pluie est tombée. Les ravins aux pentes rapides l'ont déjà écoulée par torrents sur ce versant occidental des Cordillères, d'où ces masses d'eau courent dans la mer. Au reste, s'il y avait évaporation sur ces hauteurs, elle s'y ferait avec une grande rapidité, car il est aisé de sentir que l'on est à dix mille pieds d'altitude; un vent sec, aigu, vient friser la peau, tandis que la raréfaction de l'air accélère le pouls. On vit physiquement très vite à ces hauteurs; le cœur s'y use par un travail trop actif, et les cas de longévité y sont presque inconnus. C'est par une fiction poétique que le printemps perpétuel a passé pour un bienfait des dieux. De même que rien ne serait plus funeste au moral de l'homme qu'un repos absolu, rien n'est plus préjudiciable à sa santé physique que l'absence des réactions du corps contre les violences de l'atmosphère. 14 à 17 degrés centigrades est, pendant l'année tout entière, la température de Quito, et ses habitants descendent souvent dans la plaine, parce qu'ils sentent le besoin d'aller suer, disent-ils. La cessation de la transpiration cutanée engendre à la longue, ou tout au moins conserve dans la race cette affreuse maladie de la lèpre, fléau de l'Asie, importé en Europe, où il a désolé le moyen âge et disparu avec lui ; fhistoire ne dit point s'il était connu en Amérique avant la venue des Européens; mais un vaste lazaret occupe encore un quartier de la ville. Là, de pauvres parias vivent séquestrés de leurs familles et
étrangers à la vie publique... La lèpre hideuse prend là toutes les formes, celle surtout de Téléphantiasis. Quand on promène, avec une longue-vue, du haut de quelque observatoire, un regard indiscret dans les cours et dans les jardins, on voit des oreilles monstrueuses et des lèvres horribles qui descendent sur les épaules et pendent sur les poitrines. La grosseur démesurée des membres et la laideur des ulcères ne sont rien en comparaison de ces difformités...
... Ennuyé de plonger mes regards dans l'abîme vertigineux de la quebrada, je cherchai les fenêtres ouvertes sur la façade opposée de ma maison ; elles donnaient sur la rue, et je vis, à cette heure matinale, les matrones de la ville se diriger vers les églises. Elles étaient vêtues de noir et enveloppées d'un châle qui leur couvrait la têle et une partie du visage. Cet arrangement et cette couleur leur donnait un peu l'air d'une procession de bouteilles...
En somme, l'aspect des rues de Quito me parut fort triste. Pas un bruit, pas une voiture. A cette époque, le mauvais état du pavage dans la ville et des routes au dehors, dont pas une n'était carrossable , empêchait une population de 70,000 habitants de connaître les douceurs des véhicules les plus vulgaires. On allait à cheval dans les rues, comme à Paris sous François P'". Depuis, le pays a fait quelques progrès, sous le gouvernement plus éclairé de Garcia Moreno. Les routes, aux abords de la ville, ont été rendues viables, et les ponts des quebradas, alors infranchissables, ont été mis au niveau des rues. Mais, en dépit des améliorations, Quito est restée une ville espagnole du moyen âge et une ville des hautes montagnes où la race humaine semble à demi morte comme la nature; car, bien que sous l'équateur, le manque de chaleur suffisante y éteint les forces de la vie.
Toutes les villes de l'Amérique espagnole se ressemblent; elles ont été construites, à peu de différence près, à la même époque, sous l'empire d'une même idée et sur un même plan venu de la cour. Une plaza mayor, le palais du gouvernement au côté principal du quadrilatère, la cathédrale à droite, l'archevêché à gauche, trois ou quatre maisons de généraux ou de riches fonctionnaires; enfin toutes les grosses pierres de l'édifice social bien et visiblement assises, et, parties de ce centre, des rues en échiquier, alignées au cordeau de l'idéal autoritaire. La nature a exempté Quito de cette régularité monotone ; les rues franchissent capricieusement les quebradas, et le volcan Pichincha, qui le domine, prête à la ville
froide et triste sa grandiose beauté. Le cratère est éteint depuis longtemps, et les lianes du mont sont couverts d'une végétation toujours verte. On le croirait à portée de la main dans cette atmosphère transparente, et l'on vit à ses pieds comme aux pieds d'un ami. » (V. Villamus, Correspondant du 25 juillet 1874, p. 416-420.)