France équinoxiale, I
2. Octobre 1892, p. 065-687. Cf. Société normande de géogr., 1804, p. 30-33.
de 3 mètres de hauteur au milieu desquels il faut s'orienter, des savanes tremblantes qui creusent un tombeau sous les pas du voyageur, la boue pestilentielle où grouillent toute la vermine et tous les insectes de la création; qu'on se représente l'impossibilité d'emporter des instruments, les montres mêmes se détraquant en route ou se brisant, l'impossibilité de tenter d'autres observations que celles de longitude et de latitude, qu'il faut encore faire à grands coups de hache au sein de forêts cachant le soleil ; et, par-dessus tout, que l'on tienne compte de l'immense difficulté des transports, de la nécessité de vivre de rien; des tourments de la fièvre des marais, qui ronge les os et rapetisse le cœur, et l'on comprendra que les trente ou quarante voyageurs qui se sont aventurés dans les sombres solitudes de la Guyane ne nous aient guère parlé d'autre chose que du nombre de sauts qu'ils ont rencontrés dans leurs canotages, et du nombre de dindes des bois et de perroquets qu'ils ont abattus à coups de fusil. » (H. Coudreau, Revue du monde latin, VII, 1885, p. 357.)
Les prairies. — « Dans les''profondeurs de cette immense forêt vierge qu'on appelle l'Amérique équatoriale, au sein de cette région des ombrages éternels, dans ce gigantesque laboratoire où la chaleur humide compose et décompose incessamment mille espèces végétales et animales inconnues, le voyageur étonné arrive parfois, après que les lunes ont succédé aux lunes dans son voyage, à de grandes étendues gazonnées, vides d'arbres, pleines de brise, de lumière et d'horizons. C'est la Prairie. La terre y est sèche et rocailleuse, la nuit presque froide, le soleil de midi très chaud. Des broussailles qui vivent çà et là, des palmiers qui se sont mis en rangs sur les bords des ruisseaux, de hautes montagnes boisées dont les lignes bleuâtres estompent l'horizon lointain, de majestueuses roches nues, noires et brûlantes sous le ciel enflammé : toutes ces beautés reposent l'œil du voyageur, fatigué de cet interminable grand bois obscur, pesant, monotone et triste, qui pesait si lourdement sur la respiration et la pensée. Il faut avoir marché des jours après des jours, des semaines après des semaines, des mois après des mois, dans le sentier douteux de l'Indien, au sein des profondeurs mystérieuses des forêts de Guyane, pour comprendre la dif-
férence inexprimable qui existe entre ces deux mondes si voisins, celui de la Prairie et celui de la Forèt. Le soleil et la lumière réjouissent le cœur de l'homme. Mais comment dépeindre la tristesse qui nous envahit dans ces grands bois sinistres, muets le jour et horriblement bruyants la nuit, que le soleil n'a jamais pénétrés, où les sentiers sont des coups de sabre donnés sur les arbres, où Ton marche vite, courant derrière des guides eux-mêmes assombris, étant comme un vaincu et un prisonnier entre les rangs pressés de l'armée immobile et innombrable des géants végétaux! Jamais mes sauvages n'entraient dans la Prairie sans pousser des cris de joie, sans entonner quelque chant mystique de reconnaissance et d'allégresse. » (Id., France équinoxiale, Challamel aine, 1887, 1, 302-303.)
Savanes basses. — «On les appelle Pripri ou Pinotière, du nom du palmier qui en borde les rives. Le fond en est argileux et au-dessous du niveau de la mer. Pendant l'hivernage, le débordement des criques, les infiltrations sous-marines, couvrent de 1 à 2 mètres d'eau la prairie disparue. Des herbes aquatiques et des gazons tlottants nourrissent des milliers d'ibis, de flamants et d'aigrettes. Par la rivière et par les canaux d'infiltration sont arrivés en foule dans l'aquarium improvisé les poissons des montagnes et les poissons de la haute mer. Porcs et volailles viennent se désaltérer sur les bords du lac et happer, quand ils peuvent, les petits poissons de la rive. Mais ces chasseurs sont eux-mêmes guettés par de redoutables ennemis : le caïman, long de 15 pieds, qui fait brusquement surgir au-dessus de l'eau sa tète hideuse ; la gigantesque couleuvre, qui cache son corps monstrueux dans la boue, la tète aux aguets. L'été venu, une herbe fine pousse dans le lit du lac desséché. » (Id., ibid., I, 101.)
La haute Guyane. — « Autour de la Guyane des quartiers,, récemment accrue de la Guyane des placers, s'étend comme une barrière infranchissable la terre de l'inconnu et des épouvantenients, la haute Guyane des grands plateaux et des Tumuc-Humac, où nul n'ose se risquer, même pour chercher
de l'or, et qu'ont seuls entrevue quelques aventureux qui l'ont affrontée pour se rendre historiques. Et derrière cette zone, celle marche sinistre de la haute Guyane, derrière, à l'est, à l'ouest et au sud, la Guyane des contestés, suprême cercle de découragements. Cet état de choses devait avoir une conséquence désastreuse : la colonisation, bloquée par un intérieur inconnu et malfamé, abdiqua les hautes espérances et, tournant avec résignation le dos au haut pays, s'allongea découragée sur les bords de la mer et se mit à végéter en rêvant à la France, qui, de son côté, oublie son enfant rachitique et malheureux. » (H. Goudreau, Revue de géographie, XXllI, octobre 1888, p. 260.)
Hiver équatorial. — « L'hiver équatorial ! Certes, je n'ai pas la prétention de l'avoir découvert, mais je m'en suis bien pénétré pendant les quatre-vingt-treize jours de canotage que je fournis pendant cette campagne enragée (1889-1890) sous le déluge presque incessant.
La note dominante, c'est l'averse.
Voici que tout à coup la demi-obscurité de ces jours nébuleux va jusqu'à donner l'illusion de la nuit. Le chant des canotiers devient mélancolique à leur insu. La tristesse du ciel oppresse comme une maladie de cœur. C'est le grain furieux, l'averse d'hiver, qui remonte la rivière. C'est un nuage gris, terne, énorme, compact, pesant, engouffré dans le creux des rives qu'il déborde, et s'étendant, et montant toujours plus loin, toujours plus haut. Avec un bruit d'ouragan, une marche de cyclone, la puissante masse, qui remplit complètement le ciel, crible l'opacité ambiante d'une pluie en coups de foudre, serrée, et qui fait mal. Plus de lit de rivière, plus de surface liquide sur laquelle glisse le canot, plus de rives, plus de forêts, plus de ciel; partout du gris sifflant, crépitant, et qui aveugle. Il semble que, bondissant sur les flots soulevés, on plane au sein d'un océan sans limites qui empêche de rien voir, mais qui permet cependant de respirer à moitié. Puis les gouttes de pluie se ralentissent, s'espacent, des rives apparaissent, et on voit un grand arc-en-ciel qui marche sous une coupole de nuages déchirée en paysages fantastiques.
Et Ton continue sous le ciel opaque.
Le soir, après un maigre souper, un prompt et lourd som-
meil tout d'une traite, et des rêves pâteux pendant une épaisse nuit noire. On rêve qu'on entend tomber une pluie fine, qui tombe en effet sur des espaces démesurés de la forêt vierge. Une douzaine de feuilles de carana protègent tant bien que mal les dormeurs. Pendant la nuit le fleuve marchera et envahira notre ajoiipa. Pas une flammèche au bivouac; le feu est éteint, la pluie tombe, il fait noir, tout dort; la forêt est assoupie sous l'immense grésillement froid.
Le réveil est maussade. On continue dans un matin somnolent la vie végétative du somme...
Le soleil est un petit rond blafard dans l'épaisseur de la nuée grise. Il est neuf heures. Il semble que la nuit tombe. Le cercle pâle du soleil a disparu. Ce gris, qui est le ciel, descend sur la terre... On voit fuir, s'évanouir comme dans un rêve, le cours de la rivière qui s'enfonce tout droit dans le gris, très loin à perte de vue, comme s'il avait sa solution dans l'infini. On remonte pourtant, avec beaucoup de lenteur, celte manière d'avenue, mais tellement inatlentifs souvent qu'on ne s'aperçoit même pas de la puissance de cette poussée qui cède pourtant aux efforts acharnés et soutenus des vaillants voyageurs indiens...
Brouillard gris, lumière d'éclipsé, du vague partout ; voici un nouvel élément de dissolution, la chaleur. Vers dix heures l'équateur s'annonce, mais toujours pas de soleil visible... La chaleur moite, alanguissante, sous ce ciel invisible, dans cette atmosphère qui ne paraît pas faite pour l'homme, dissout la pensée qui flotte éperdue, inconsciente... Ce n'est qu'à un effort violent, à un appel désespéré de la volonté, que l'âme rentre au logis; chacun se retrouve enfin, encore tout effrayé, avec le curieux animal que l'on est... (H. Cou- DREAu, Conférence à la Société de géographie de Paris, 15 juin 4891, Compte rendu, 4891, p. 366-368.)
Climat de la Guyane. — « Ce n'est pas le climat qui a fait échouer les entreprises de colonisation en Guyane. Parfois, dans certaines circonstances spéciales, le climat a pu être un agent concomitant, il n'a jamais été l'agent principal des désastres. Prenons, par exemple, l'expédition de Kourou en 4763. Les colons sont morts, parce qu'ils n'ont trouvé ni dessèchements, ni défrichements, ni voies de communication, ni baraquements, ni approvisionnements. Le directeur de l'entreprise, bien que frère du grand Turgot, n'était malheureusement qu'une très galonnée médiocrité. Le chevalier Turgot faisait monter sur les plages désertes de Kourou des
maisons de jeu, des magasins de patins, un théâtre pour jouer l'opéra-comique. Par surcroît de malheur, le gouverneur de Gayenne était un ennemi personnel du chevalier. Même à la fm, alors que les émigrants mouraient tous les jours par centaines, le gouverneur refusa invariablement de secourir ces malheureux, pour se réserver le triste plaisir de convaincre son rival de maladresse.
Voici donc l'explication de ce grand désastre de la Guyane, de cet épouvantable désastre de Kourou, à partir duquel la colonie a été à jamais perdue de réputation. Ni dessèchements, ni défrichements, ni baraquements, ni voies de communication, ni approvisionnements; et déplus et surtout, des agents incapables ou coupables. Le climat a-t-il aussi concouru au désastre? Oh! sans doute! Cette chaleur extrême de la plage guyanaise a été funeste aux émigrants malades, comme aussi Lien Feût été le froid. Mais dans quelle mesure le climat a-t-il contribué à la ruine de la colonie?
Au mois de juillet 1882, miné par les fièvres intermittentes, complètement anémié, sans appétit, sans forces, jaune, desséché, je voulus rentrer en France. On me conseilla d'aller passer quelques mois sur la côte. Je partis, bien sceptique, et me rendis à ce même Kourou, moins dans l'espoir de me guérir que dans le but d'y étudier le sinistre épisode de 1763. Je vécus deux mois dans la commune, errant au hasard chez les nègres, du pénitencier aux placers, de la mer aux montagnes; et au bout de deux mois, les couleurs, la santé, la joie de vivre, m'étaient revenues. Et aujourd'hui que des secousses violentes ont déséquilibré mes forces vitales, m'ont jeté dans un nervosisme aussi funeste à la santé du corps qu'au repos de l'esprit, je suis certain que si je pouvais aller jouir de trois mois de paix profonde sur les rives riches et belles qui enceignent l'anse du Kourou, j'y retrouverais cet état de calme mental et le bien-être physiologique, que j'ai perdu là-bas dans les déserts du Centre, quand je me suis fait Indien. » (Henri-A. Coudreau, les Français en Amazonie, A. Picard et Kaan, 1887, p. 112-114.)
Les bois. — « Les bois de la Guyane présentent toutes les qualités imaginables de dureté et de souplesse, de résistance ou d'élasticité, de brillant et de poli. Ses bois précieux sont un des chefs-d'œuvre de la création. Quelques-uns offrent un
parfum plus délicat que les plus suaves arômes, les autres des couleurs plus belles que celles des plus beaux marbres. Blanc de lait, noir de jais, rouge, rouge de sang, veiné, marbré, satiné, moucheté, jaune sombre, jaune clair, bleu de cobalt^ bleu d'azur, vert tendre : toutes les couleurs delà palette ont été mises à contribution par la nature. Un hectare de bois dans la Guyane française pourrait fournir les éléments de la plus admirable mosaïque... En 1880 Agassiz remarquait à Para, dans une exposition des produits de l'Amazone, une collection de 117 espèces de bois de couleur abattus sur un espace de moins de 75 hectares. » (Id., France équinoxiale,. I, 70.)
Coudreau en énumère quelques espèces :
Les palmiers^ vingt-cinq à trente variétés;
Le cacaoyer sylvestre, qui donne des fruits sauvages un peu amers ; on les raffine à Para ;
Va}'7^ow-root, extrait de la racine d'un arbrisseau aquatique très commun;
Le touka, qui donne des cabosses grosses comme le poing; elles renferment une à deux douzaines d'amandes exquises, aussi fines que nos meilleures noisettes;
Vaouara, le caropa, le caumou, arbres oléagineux ;
Le caoutchouc, qui fut décrit par La Condamine en 1745;
V arbre à encens;
Le bois de rose, qui fournit par la distillation une essence de rose semblable à celle de l'Orient;
Le palétuvier, riche en tanin.
Or rexploitation forestière n'existe pas, et on peut avoir un hectare de forêt pour 3 francs par an.
Les autres productions. — Le roucou est indigène, mais à l'état sauvage; il faut le cultiver.
Vindigo réussit bien et vaut celui de l'Inde. Les jésuites en avaient formé une grande exploitation sur le Kourou.
Le nopal existe, bien acclimaté.
Le coton; les premiers colons le trouvèrent à l'état sauvage. On le cultive sur la côte et chez les Oyampis; il est d'une culture facile, la culture des paresseux ; c'est un des meilleurs du monde.
La soie; le ver à soie vit à l'état sauvage.
Le café donne de bons produits, surtout celui de la Montagne d'Argent : il donne à deux ans et vit un siècle. Ou en récolte à peine pour la consommation locale.
Le tabac est indigène ; ce fut la première culture des colons; au début il servait de monnaie ; il pousse dans les rues de Cayenne avec les mauvaises herbes, mais personne ne le cultive.
Épices. Poivre, intendant de Bourbon, ravit aux Hollandais le niouopole des épices en dérobant quelques plauts aux Moluques
(1760); on en transporta eu Guyane; ils ont si bien réussi qu'ils ont repassé à l'état sauvage.
Le cannellier est de qualité supérieure; il pousse assez vite, on peut l'utiliser au bout de trois à quatre ans.
Le muscadier met huit à dix ans avant de donner son fruit.
Le giroflier vaut celui d'Amboine. Le clou est le bouton de sa jolie fleur.
Canne à sucre : il y a eu des exploitations ; on comptait trente sucreries en 1848, qui ont été en grande partie abandonnées après l'émancipation; il y en avait encore sept en 1872.
Le blé pousse en herbe, ne donne pas d'épis.
Le maïs ; la Guyane est une de ses régions de prédilection ; il donne trois mois après avoir été semé ; trois ou quatre récoltes par an. Les créoles pilent la graine, la colonie n'a pas de moulin.
Le manioc est une plante alimentaire par excellence ; les diverses espèces de manioc sont venues au bout d'un an à dix-huit mois et donnent 30 kilogrammes par pied de fruits énormes, de la grosseur d'une belle rave. Les racines, une fois râpées, pilées, puis pressées et boucanées, ce qui les débarrasse de leur principe vénéneux, donnent une farine grenue, le cowac, qui est la farine nationale de la Guyane et de l'Amazonie. La partie la plus fine de cette farine est convertie en galettes minces et blanches appelées cassaves (c'est le pain de la Guyane). Du manioc on tire l'amidon, le tapioca, surtout la glucose,
La pomme de terre ne donne que des feuilles ; on la remplace par V igname.
La patate donne des fruits énormes après six mois.
Le bananier donne à neuf mois; c'est l'arbre qui, à surface égale, donne la plus grande quantité de nourriture, — la viande des noirs.
Le riz, qui nourrit la moitié des hommes, est parfaitement acclimaté et donne trois récoltes par an. Mais la colonie, qui pourrait exporter ne s'est pas procuré de machines à décortiquer.
Le cocotier rend les plus grands services : c'est le roi des végétaux. Il donne son amande, qui vaut la noix; son lait, qui n'est pas mauvais ; sa sève, qui, fermentée, donne un vin agréable ; ses tibres, qui constituent un des meilleurs textiles; sa tige, qui donne les piquets et les lattes de la maison des tropiques. « Sans cocotier, point d'Inde, » dit un proverbe.
L'huile fournie par l'amande est la meilleure des huiles.
Le thé: la colonie dépensa trois millions en 1821 pour introduire cette culture ; on fit venir des Chinois, qui désertèrent.
La vanille pousse spontanément, et donnerait d'excellents produits : c'est une culture délicate, une culture de femme. (Coudreau, France équinoxiale, passim.)
Saint-Amant avait raison de dire : « Si la Guyane, au lieu d'être une vieille terre, était une découverte moderne, on s'y précipiterait avec fureur. »