NOS MOYENS D'UNION ET D'ACTION
Aujourd'hui l'œuvre capitale, l'œuvre urgente est l'œuvre sociale. Le pays est divisé : la naine et la terreur font agir les uns ou .trembler les autres ; la lutte est partout, dans l'atelier, à l'usine, dans les champs. Il est temps que chacun tire des événements actuels l'enseignement qu'il convient, et revienne à la pratique du devoir social.
Il faut aller « de toute son âme » et dans un élan sincère d'affection et d'amour vers ces masses que l'on égare.
Il faut avant tout gagner leur confiance ; à force de tolérance, de dévouement, de bonne foi, de désintéressement, il faut forcer l'estime de ceux que l'on veut éloigner de nous.
On s'appliquera à renare service aux travail-
leurs, à étudier, à connaître les institutions sociales susceptibles d'améliorer leur sort, à les leur faire connaître, à leur en expliquer le mécanisme, à leur en dire Tutilité et l'importance.
Mais en s'occupant de toutes ces questions, en prenant toutes ces initiatives nécessaires, il faut agir sans arrière-pensée de patronage ou de tutelle. Ce serait commettre une erreur singulière et aller à de véritables méprises que de vouloir imposer ses bons offices.
On arrivera, pour accomplir la tâche commune, comme un collaborateur plus instruit peut-être, un peu mieux équipé et un peu mieux armé que les autres, pour la besogne d'organisation ; mais que l'on en soit convaincu, toutes les chances de succès disparaissent si l'on veut sortir de ce rôle d'organisateur et de simple collaborateur. Il ne faut pas traiter en enfants ceux que l'on désire seconder et relever : il faut les traiter en amis, en frères que l'on cherche à éclairer et soutenir, mais que l'on ne dominera pas.
Dans les villes ou dans les grands centres^ ce devoir paraît avoir été partiellement compris : il était a'ailleurs d'une réalisation plus facile : les concours étaient plus nombreux, plus assurés et mieux groupés : les résultats obtenus ont été encourageants.
A la campagne, l'action sociale plus diffuse est encore très vague, il importerait que le mouvement en ce sens s'accentuât.
On l'a souvent fait observer : deux choses empêchent surtout che2 le paysan la formation si nécessaire d'un véritable esprit civique : d'abord il a peur du pouvoir, et il redoute tous ceux qui, à un titre quelconque, détiennent une parcelle, si minime soit-elle, de ce pouvoir. Ensuite, il se défie de tous ceux que leurs anciennes traditions, des souvenirs communs, une vie commune passée à côté d'eux dans les mêmes horizons et de la même façon ren^ draient pour ainsi dire leurs guides naturels : il se méfie de tous ceux que Le Play nommait les autorités sociales. Le spectre du passé vient sans cesse s'interposer entre eux.
11 faut donc se convaincre d'abord que tout retour en arrière est impossible, et, fort de cette conviction, donner à tous l'impression que sous aucun prétexte on n'en recherche l'instauration nouvelle.
Il faut enfin, par une fréquentation personnelle et une vie prolongée dans les milieux que l'on prétend conquérir, faire disparaître les méfiances injustifiées.
L'action que l'on doit exercer doit être personnelle, individuelle, d'homme à homme :
elle doit être permanente et désintéressée, elle doit être enfin lente, patiente et toujours répétée.
On a pu en faire la remarque : dans toutes les régions où les représentants des partis modérés ou libéraux vivaient en permanence
à la campagne, dans Tintimité et dans la solidarité de la vie quotidienne, avec les populations rurales qui les entourent, Tinfluence personnelle avait subsisté sous une forme ou sous une autre. En pareil cas, les qualités même moyennes laissent subsister Tinfluence ; quand il n'y a pas de résidence, contact, quelles que soient les qualités de ceux qui vont au peu-
f)le des campagnes, on les accueillera, suivant es cas, avec méfiance, dédain, respect ou sympathie, mais la « soudure » ne s'opère pas : il n'y a pas fusion.
Il ne faut donc pas, pour réussir, arriver comme un réformateur avec un programme minutieux et préliminaire dont on prend à tâche d'assurer la réalisation laborieuse.
Il faut d'abord inspirer confiance ; on s'intéressera donc à toutes les questions qui s'attachent à la vie rurale, car la connaissance et la pratique des travaux agricoles donnent à ceux qui s'en occupent une supériorité incontestable d'appréciation et de jugement.
On parlera aux gens des sujets qu'ils connaissent, qui les intéressent : labours, semailles, récoltes ; on en parlera avec intérêt, et autant que possible avec un peu de compétence ; on saura ce que sont les choses et les gens de la campagne et l'on pourra alors, avec résultat, se mêler aux populations rurales.
On ne tournera jamais en dérision les usages d'un pays, on en respectera les traditions, on
en adoptera soi-même à l'occasion les habitudes.
Il convient d*utiliser les fournisseurs et ouvriers de Tendroit, d'éviter de tout commander ou acheter au dehors ; il convient de favoriser les petites industries locales, de saisir toutes les occasions d'être bon voisin, de prouver en un mot que Ton aime son pays.
Et la méfiance se fondant peu à peu, on l)ourra, connaissant les questions qui intéressent la région où Ton évolue, tenter la création de quelques œuvres sociales, ou favoriser la propagande de quelques-unes de ces idées londamentales, dont nous avons groupé ici l'exposé, pensant qu'elles devaient apparaître ù tous comme autant de moyens d'union.
Il serait surprenant que l'on ne fût pas payé de retour. Dans ces sociétés et ces institutions de toutes sortes où l'on se trouve rapproché, •nutualités, coopératives, sociétés musicales ou sportives, bibliothèques, jardins 'ouvriers, syndicats, etc., on apprend peu à peu à se connaître, et parfois les adversaires de la veille <leviennent les amis du lendemain. Ou tout au Jiioins cette atmosphère sourde d'hostilité qui pèse sur tant de villages de France pourrait se dissiper et faire place à un air plus libre et plus respirable.
En tous cas, sans escompter les résultats qui ne dépendent peut-être pas de nos efforts, il y u lieu d'agir. Un bien certain en résultera.
C'est wn devoir strict pour tous ceux qvû en ont le loisir de s'attacher à répandre ces insti" tutions d'où jailliront nécessairemeut l'apaisement dans les cœurs et l'union dans les différents rapports sociaux. A ceux qui ne veulent que la haine et la discussion, il faut, répondre en étant bon et en aimant. Le conseil en était donné par un homme qui avait scruté en historien et en philosophe Tétendue de certaines plaies sociales dont a souffert le pays, mais qui, en dernière analyse, ne voyait encore que dans la bonté et l'amour le plus sur moyen de vivre.
Ces belles paroles de M. Taine valent bien d'être méditées ;
« Soyons bons et aimons : laissons aux savants la science, l'orgueil aux sots, le luxe aux riches. Ayons compassion des humbles misères. Ce n est rien que de vivre, c'est peu que d'être prudent, savant, illustre: ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a- vécu et est un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou qu'il a reçu. »
Dans la tourmente actuelle, on entend gémir de toutes parts.
Certes les occasions de tristesse sont multiples, les sujets de préoccupations ne manquent pas. Nous voyons que des assauts furieux sont portés contre des institutions anciennes ou, ce qui est plus grave encore, contre des idées fondamentales que nous sommes déci-
dés à défendre, quoi qVil arrive. Bref, le passé est combattu sans mesure. Devant une lutte si ardente, et d'un acharnement si empressé, beaucoup de libéraux gémissent et ne savent que gémir.
Nous nous permettons de leur dire qu'ils ont tort ; qu'au lieu de gémir, ils agissent. Il faut, dans ce passé, ainsi attaqué, faire deux parts. Nous avons, comme Français, des traditions glorieuses, des souvenirs faits de gloires et de douleurs communes auxquels nous devons tenir quand même et malgré tout, car ils constituent vraiment une part de nous-mêmes ; ils constituent la partie, et non la moins précieuse, de notre patrimoine moral et national.
Mais il y a aussi tout un passé qui est mort, qui est bien mort et qui ne reviendra pas. Il ne faut perdre ni son temps, ni ses forces à vouloir ressusciter ce qui a perdu la vie ; il s'agit « d'orienter ses vues et son action vers l'avenir, qui, «i on sait comprendre le présent et s'en servir, garde peut-être en réserve, l'instauration féconde et définitive 3es Libertés » .
Dans les idées attaquées, il faut donc faire deux parts.
Les idées nécessaires, celles qui constituent la force et l'honneur des nations comme des individus, par exemple, l'idée religieuse, l'idée de Patrie, l'idée de liberté individuelle, il faut les défendre à tOUt prix, fut-ce de son saqg, car, en les trahissant, on se diminue
soi-même, et on court à sa propre ruine ; quant aux idées d'un ordre secondaire, qui ne touchent qu'à la forme des institutions, qu'à leur évolution nécessaire, il faut discerner entre elles : s'il en est que l'on peut combattre, il en est d'autres au contraire qu'il faut accepter, qu'il faut défendre même et dont on peut aussi devenir le propagateur.
. Que faut-il aonc faire en présence de toutes ces nouveautés étranges, devant ce torrent dont le courant effraie les âmes faibles ?La réponse nous est donnée par un homme qui, dans toute sa région, a prouvé qu'il était à la fois un homme de bienj,etj un; homme d'action. — Il faut, disait-il, se mettre en face de son temps, comprendre l'état social et politique au milieu duquel on vit, et obéir à cette loi fondamentale (les institutions qui veut que rien ne se construise qui ne soit en harmonie avec l'âme de son siècle povir faire l'œuvre forte ; avec la législation d^son pays pour la faire légale ; avec une organisation rationnelle pour la faire viable.
Il s'agit, et tout le problème est là, de donner !aux institutions, au moment oii se brise la forme ancienne qui contenait leur vie, une forme appropriée au temps présent, de leur assurer la protection d'un régime légal et de leur créer enfin le mode nouveau et cependant naturel de leur perfectionnement.
Donc, à tous ceux qui gémissent de la tem-
pête et de la tourmente actuelle, nous disons de reprendre courage. Le vrai courage pousse à l'action raisonnée et suivie.
Que Ton agisse ! que Ton s'unisse en vue des intérêts communs à défendre ! que Ton comprenne Futilité et la force de cette autre puissance qu'est l'association ! que l'on renonce à un isolement fatal ! que dans le domaine social on défende à la politique ou à l'irréligion de venir empoisonner de leur affreux venin tous les efforts dépensés ! que l'on marche à la conquête de ses droits avec autorité, avec obstination et bonne humeur, nos pires adversaires seront contraints de reculer.
Dans un régime qui n'a de raison d'être que la liberté, la liberté peut un moment dans un coup d'orage être supprimée ; mais cette suppression est nécessairement de courte durée, sans quoi le régime lui-même serait condamné à disparaître. Le bon combat pour la liberté, en général, pour toutes les libertés nécessaires, doit être mené sans relâche, avecconfîance et jugement. Ainsi même, quelles que soient les péripéties de la bataille, la victoire est certaine. Ne soyons pas un parti gémissant, soyons un parti robuste et fort. Rendons coups pour coups, et marchons de l'avant ! Unissons-nous et agissons.