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LE REPOS DU DIMANCHE

Une loi nécessaire

La loi du repos hebdomadaire est bien ancienne, elle est vieille comme le monde, elle fut édictée à Toriffine même des sociétés : elle constitue Tune de ces grandes prescriptions du Décalogue auxquelles Thumanité, malgré son âge, et peut-être même à cause de son âge, ne peut impunément se soustraire.

Oui, le repos est nécessaire à l'homme, nécessaire à sa dignité, à sa santé, au développement de son être physique, intellectuel et moraL L'homme n'est pas exclusivement une machine, et d'ailleurs la machine elle-même réclame des soins et un arrêt dans le fonctionnement de ses rouages.

11 y a impuissance dans les forces humaines, et même dans les forces des animaux à fournir un travail ininterrompu et Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme, raconte que, pendant la Révolution, le paysan de la France ne put jamais être contraint à respecter ce jour férié conventionnel et ridicule de la Décade Nos paysans disaient : « Nos bœufs connaissent le dimanche et ne veulent pas travailler ce jour-là »; et le grand écrivain commentait avec

sa poésie coutumière cette i4ée : a I^e bœuf ne peut labourer neuf jours de suite ; au bout du sixième ses mugissements semblent demander les heures marquées par le Créateur pour le repos général de la création ».

C'est une vérité reconnue aujourd'hui, vérité religieuse, scientifique et sociale, que le travail doit être périodiquement interrompu. L'homme a des devoirs impérieux envers Dieu et envers lui-même, et Léon XIII en termes énergiques rappelait que « nul ne peut exiger ou permettre la violation de ces grands devoirs-là ». Le travailleur a le droit, et le droit imprescriptible, d'être mis dans la ^possibilité absolue d'accomplir librement ses devoirs, tous ses devoirs. S'il ne les accomplit pas, il faut que la responsabilité lui en demeure tout entière et qu'il nepuisse en faire retomber le poids sur autrui.

C'est ainsi qu'il y a non seulement le droit au repos, mais aussi le devoir du repos.

Le docteur Muscy des Etats-Unis déclare que par les observances du repos hebdomadaire on prolonge sa vie en moyenne de sept années sur 50. On a remarqué d'autre part que dans la classe des employés privés du repos hebdomadaire la sensibilité était infiniment plus considérable que parmi les autres travailleurs ; au bout d'un certain temps la lassitude, l'incurable lassitude, arrive et les forces taries jusque dans leurs sources, émiettées dans un labeur sans relâche, ont à jamais quitté un

organisme surmené. On comprend bien que M. Gladstone ait pu dire de cette question :

(( qu'elle était le problème populaire par excellence ».

En France, par suite d'une force d'inertie incessamment déployée, par suite de l'incurie des législateurs, cette question souvent discutée, traitée à la Chambre ou dans des congrès comme un sujet spéculatif, n'a reçu encore aucune solution, lout porte à croire qu'à la suite de l'intervention si heureuse et si juste de l'éloquent sénateur de la Lozère, M. de Las Cases, cette réforme, placée sur son vrai terrain, présentée et discutée dans la circonstance avec un rare talent, ne finisse par aboutir. M. de Las Cases a repris à titre ae contre-projet la proposition élaborée par le conseil supérieur du travail en novembre 1904. Aujourd'hui, d'ailleurs, le fond mente rallie presque tout le monde, car toute opposition paraît avoir en

frrande partie disparu sur le principe même de a rçforme, mais deux écoles se trouvent en [)résence;lesunssoutiennentqu'ilfautdemander a solution de la difficulté à la liberté seule, les autres, à la loi ; si ces deux mots ne semblaient pas se contredire nous dirions au contraire qu'il faudrait à la fois demander à la loi et à la liberté de donner également leur muttiel concours pour assurer le repos du dimanche. Les événements ont prouvé que la liberté, c'est-àdire les initiatives privées, les mœurs, les

habitudes, malgré les vœux des congrès et Teffort souvent considérable d'ailleurs des Ligues, ont été insuffisantes.

L'exercice de la liberté n'est, en effet, efficace que si l'esprit de l'homme est éclairé sur le caractère judicieux et profitable pour luimême de l'acte qu'on lui conseille d'accomplir. Or, s'il en est quelquefois ainsi, ce n'est pas une règle générale.

De même d'ailleurs la loi : malgré son utilité indéniable, elle aura besoin d'être acceptée, d'entrer peu à peu dans les habitudes régulières du pays ; et la libre volonté des intéressés, c'est-à-dire des employeurs et des employés, devra se donner carrière. 11 faudra donc en un mot unir en un effort commun tous les effets que l'on peut attendre à la fois de la loi, de la

f)uissance de l'exemple et de la pression de 'opinion publique. Les adversaires de toute sanction légale reconnaissent sincèrement l'utilité sociale du repos hebdomadaire, mais ils soutiennent qu'au nom même de la liberté du travail, liberté respectable entre toutes les autres, pour l'ouvrier surtout puisqu'elle lui permet de prendre les moyens qu'il juge préférables afin de gagner sa subsistance et celle de sa famille, la loi ne peut intervenir en pareil cas. Mais, dans la vie sociale, les obligations légales ne nous contraignent-elles pas de toutes les façons, et notre liberté individuelle n'est-elle pas soumise à de perpétuelles entraves ? On

voit, chaque jour, disparaître parce qu'ils étaient faux les principes sociaux de l'époque où Ton réclamait, au nom de la liberté du travail, la possibilité de travaillet»^ans relâche. Au souffle des idées chrétiennes mieux comprises, et confirmées comme toujours par le progrès de la science, Tégoïsme inconscient qui était à la base des doctrines individualistes tend à se fondre tous les jours davantage. Cet âge de fer doit disparaître.

Pour que la loi soit acceptée du monde ouvrier, on ne peut se dissimuler que sous une forme ou sous une autre un salaire compensateur doit être prévu pour tous ces dimanches où Ton ne gagne rien.

L'employeur doit comprendre que, non seulement il doit renoncer à son gain, mais qu'il doit, sous une forme quelconque, trouver pour l'ouvrier une a compensation » qui s'impose dans la limite où les conditions de son industrie ou de son commerce le lui permettent.

Le patron en sera-t-ilplus pauvre ? Macaulay, au nom de la puissante Angleterre, si riche et si forte, repond ainsi à cette interrogation :

« Nous Anglais, non' seulement nous ne sommes pas plus pauvres, mais nous sommes plus riches, parce que, depuis des siècles, nous donnons un jour sur sept de repos ; non cette journée n'est pas perdue. Quand le travail chôme, quand la charrue repose dans le sillon, quand la Bourse se complaît dans le silence,

auand la cheminée de Tusine est dépourvue eson panache de fumée, il se fait une opération aussi importante pour la richesse nationale que le labeur des autres jours ; Thomme, la machine des machines, repose ses forces, et retourne à son travail le lundi, l'intelligence plus vive, l'âme plus courageuse, le corps plus vigoureux.

Quant à l'ouvrier, il comprendra lui aussi que le dimanche respecté diminuera d'autant les journées de chômage au cours de l'année.

Dans une enquête faite à Lyon, il a été prouvé que les plus gros déposants à la. caisse d'épargne étaient des ouvriers et employés ne travaillant pas le dimanche.

La loi à intervenir doit donc être une loi protectrice^ il n'en faut pas faire une loi de façade ou d'ostentation jîharisaïque, elle ne doit être ni vexatoire, ni odieuse : qu'elle soit tout simplement dans sa tenue et dans ses applications une loi vraiment morale et sociale. On comprend que certaines mesures particulières doivent être prises pour que les services publics ne chôment pas, et pour que certaines industries saisonnières ou certaines autres qui emploient des matières périssables ne soient pas atteintes. Mais la simple considération du trouble passager dans certaines industries ne doit arrêter en rien les promoteurs delà réforme. Et j'ajoute que sur ce point chacun, par son exemple et dans sa manière de faire.

doit devenir un promoteur du mouvement.

Individuellement, par nous-mêmes, dans nos intérieurs, dans nos rapports avec les domestiques et le personnel qui gravite autour de nous, il nous faut faciliter à tous le repos du dimanche.

On changera quelques habitudes s'il le faut; peu importe. On achètera la veille ou le lendemain ce qui n'a pu être acheté le dimanche. Autant que possible on avancera ou Ton retardera les correspondances, expéditions ou voyages. Et toutporte à croire que cette réforme n'est pas de celles qui bouleversent un pays, puisque aujourd'hui dans l'Europe entière, sauf en Italie et en France, le repos du dimanche est adopté.

L'Angleterre donna l'exemple qui peu à peu lut suivi partout, et dernièrement l'Espagne prescrivait, elle aussi, cette mesure.

Malgré les déclamations des uns et le mauvais vouloir des autres, le jour de repos nécessaire est le dimanche, sinon, dans une société comme la nôtre, il n'y a ni vie religieuse, ni vie de famille, ni distraction possible. M. Mirman disait très justement que le repos hebdomadaire du dimanche est un droit familial. Fautil donc à jamais priver des joies familiales toute une catégorie d hommes, de travailleurs, d'enfants eux-mêmes, condamnés à rôder dans les rues et les cabarets, s'ils ne trouvent en rentrant chez eux qu'un foyer désert, ou une maison toujours malpropre et désordonnée. On

pourrait reprendre pour beaucoup d'eux, ce mot que dans une heure d'amertume prononçait le marquis de Mirabeau, le père de toute cette lignée fameuse et désordonnée des Mirabeau :

« Et pourtant j'avais un cœur, moi aussi ! »

Oui, ces travailleurs ont un cœur, eux aussi, au même titre que tant d'hommes dénommés les délicats et les tendres.

On nous citait le cas d'un ouvrier d'usine, se livrant à un travail ininterrompu dans un de ces ateliers, où, suivant le mot cynique d'un commerçant, a par principe » on n'accorde aucun repos du dimanche. Cet homme avait un fils déjà presque grand, déjà grandi tout au moins et qu'il connaissait à peine. Il quittait son logis de grand matin à l'heure où l'enfant dormait encore, et n'y rentrait que tard à la fin du jour à l'heure où l'enfant sommeillait déjà. Et pendant de longues années, sauf de* très rares exceptions, il en fut ainsi. Et ces deux êtres, le père et le fils, qui étaient tout l'un à Tautre, qui étaient tout 1 un pour l'autre, reposant presque côte à côte sous le même toit, ne se connaissaient pas. Le père n'avait pour ainsi dire jamais vu les premiers sourires, senti les premières caresses, entendu le balbutiement de son enfant; il n'avait pu amasser en lui-même le trésor cher et sacré de ces premiers souvenirs, auxquels aux heures les plus désespérées on va parfois demander la force et le courage : il n'avait pu, lui comme tant d'autres, comme tant

de pères, connaître la puissance 4© ces premières attaches si douces mais si fortes au'eUes suffisent parfois à enchaîner dans le tien, à lier pour le devoir une vie tout entière.

Le repos hebdomadaire, et en pratique le repos du dimanche, est donc à la fois un devoir collectif et un devoir individuel. C'est un devoir collectif que TEtat a pour mission d'imposer au respect des travailleurs. Une circulaire ministérielle de 1851 disait avec justesse que cette mesure constitue « Tune des bases essentielles de cette morale qui fait la force et la consolation d'un pays », Mais les circulaires n'ont de valeur que si elles comnientent ou expliquent une loi, sinon elles demeurent caduques : la loi donc s'impose. La loi sera votée. Mais le repos du Dimanche est aussi un devoir individuel qui au nom de l'idéstl le plus élevé* s'impose à l'accomplissement volontaire de tous. Alphonse Daudet, qui fut non seulement un artiste et un penseur, mais qui avait au plus haut point 1 âme accessible et

[)itoyable aux nécessités humaines, qui avait e sens exact des générosités sociales, avait bien compris la beauté, la vraie noblesse, la vraie grandeur et, disons le mot, la vraie poésie du Dimanche.

« Dimanche, je t'exalte et je te bénis, pour fout ce que tu donnes de joie et de soulagement au labeur honnête et courageux, pour le rire des enfants qui l'acclament, pour la fierté

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des mères heureuses d'habiller leurs petits en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus pauvres. »

Puisque la loi du repos du dimanche n'est pas encore faite, rendons-la nécessaire et imposons-la ; quand elle sera votée, appliquons-la.

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