Kautsky, p
4. Le rapport Tufuell de 1869 désirait que l’âge minimum fût de neuf ou dix ans. Le rapport Tremenheere (1867) aflirmait au contraire qu'aucun âge-limite n’était utile, et qu'il n’était pis non plus nécessaire de réglementer la journée du travail des enfants, ce travail n'étant nuisible à aucun d’eux.
avant l’âge de quinze ans. De son côté, M. le député Chauvin, en son rapport supplémentaire sur les projet et propositions de loi ayant pour but d'étendre aux exploitations agricoles la législation sur les accidents du travail, s’est exprimé en ces termes catégoriques : « Votre commission d'assurance et de prévoyance sociales estime qu'une législation qui tend à obliger au travail les enfants au-dessous de seize ans mettrait en péril la plus précieuse des ressources de’ la nation, et que à tout le moins elle marquerait, avec les lois de protection de l’enfance qui sont l'honneur du Parlement, une antithèse trop dificile à justifier (1) ».
De fait, la prohibition serait le vœu de quelques-uns. Antoine Dumont ne s’en déclare pas expressément partisan, mais il serait illogique qu'il ne le füt pas, lui qui
voudrait tant améliorer la condition de tous les travailleurs agricvles.Or il n’est pas le dernier à reconnaitre que « vers l’âge de quinze ans, trop faibles encore pour suivre sans fatigue les hommes aux grands travaux,les jeunes gens doivent faire à certains moments des efforts surhumains pour ne pas tomber de lassitude ».
S'il en était couramment ainsi, nous ferions droit théo-
riquement à la revendication de MM. Chauvin, de Karl Kautsky, du Dr Lauer et du Congrès de Zürich. Mais nous ne croyons pas qu'il y ait lieu, en considération des cas 1. Il est notable que jamais encore la commission de l'Agriculture
-de-la Chambre ne s’est prononcée dans le même sens. Mais cf. suprà, p. 32, 1‘ alinéa.
isolés qui peuvent se produire, de rien changer à l’état des choses. Nous croyons pouvoir tenir pour spéculatif l'excès de travail habituellement imposé à des mineurs de quinze ou seize ans.
Par ailleurs, notons bien quelles difficultés il y aurait à faire respecter une législation sur ce point. Sans parler du mécontentement farouche avec quoi l'accueilleraient tous ceux qui font travailler les enfants selon leurs forces, et qu’on priverait de cette aide sous prétexte que quelques employeurs en abusent, sans parler de cela, conçoit-on qu il serait aisé de vérifier l'abstention absolue des mineurs de quinze à seize ans ? A l'usine, semblable vérification ne souffre pas d’empêchements parce que les ouvriers sont groupés et que le lieu du travail est fixe. Mais dans les champs ?.. En un pays comme le nôtre, où domine la propriété parcellaire et où les fermes sont fréquemment - dissiminées, imagine-t-on des inspecteurs agricoles se promenant à travers la campagne pour demander leur acte de naissance à tous les travailleurs qui ne leur paraitront pas âgés de seize ans ? Se les réprésente-t-on postés aux abords des logis et demandant des comptes aux jeunes gens qui sortiront ou rentreront? Et sinon, quel procédé de surveillance trouver qui assurera l’exécution sincère de la loi ?
Mais admettons encore ce moyen découvert. Il n’en reste pas moins qu'on ferait une loi pour des situations plus qu’exceptionnelles : normalement inexistantes. Et on
apporterait aux agriculteurs une nouvelle gène dont ils
Len
sauraient certainement se passer à notre époque où, la main-d'œuvre salariée devenant de plus en plus rare, beaucoup d’entre eux doivent compter sur leurs enfants bien plus que sur les domestiques. D'ailleurs, n'est ce pas un fait qu’à la campagne le paysan voit en chacun des enfants qui lui naissent l’aide éventuelle dont il aura besoinf et pourrait -on l’amener à concevoir qu'on puisse justement: lui interdire l'usage de l’une des forces vives, si modeste
qu'elle soit, sur lesquelles reposaient ses espoirs ?.…
$S 2. — Les enfants et le décret du 28 décembre 1909
Toujours dans le sens de la protection, mais à un point de vue un peu différent, nous entendions un jour émettre, par l’une des personnalités les plus en vue de l’école interventionniste, cette opinion que la loi devrait pour le moins étendre à l'agriculture le décret du 28 décembre 1909 limitant les charges à faire porter ou traîner aux travailleurs des deux sexes. Tout en tombant d'accord avec elle sur l'opportunité théorique d’une telle mesure, nous supputions la difficulté de la faire exécuter, et cette difficulté nous paraissait à ce point insurmontable que nous ne croyions pas possible de jamais tenter l’entreprise.
$ 3. — La garde des bestiaux
Verrions-nous d’un œil plus favorable l'interdiction que souhaiterait Kautsky ? Il s'agirait de prohiber purement et
simplement l'emploi des enfants pour la garde des bestiaux : « Les instituteurs poméraniens, dit-il à la page 71 de sa Politique agraire, ont établi que sur 3.275 enfants, 2.310 ont été, par le fait même de la garde des bêtes aux champs, exposés à des dangers pour leur moralité ; 312 cas ont été reconnus douteux, 653 contestés, 1.382 faisaient inspirer des craintes pour la santé des enfants. » Voilà certes des révélations alarmantes qui meritent d’être soigneusement contrôlées. Les trois quarts des petits bergers démoralisés ! plus du tiers malades! le onzième des cas douteux, seulement ! Ce n’est rien moins que terrifiant !..,
Par bonheur, il est facile de raisonner ces chiffres et de ne pas les accepter sans discussion comme le moineau admet l'épouvantail. Prenons un pays de petite culture où chaque propriétaire a des vaches que son jeune fils ou son berger mène pâturer. Dans ce pays-là, voyonsnous se répéter les affreux excès dont Kautsky se fait le révélateur? Point. Santé et moralité des enfants y sont sensiblement les mêmes qu'ailleurs, et cela pour la très bonne raison que ce qui contribue le plus à faire perdre aux enfants l'innocence de leurs pensées premières, c'est moins la garde de leurs troupeaux que la façon toujours libre dont on converse et dont on agit devant eux à la campagne. Au surplus, il serait possible de se demander comment les instituteurs poméraniens cités par Kautsky ont pu acquérir la certitude de ce qu'ils avancent. Mais
n’allons pas jusque-là. Croyons-les sur parole, et conten-
cbiee tons-nous de penser avec plaisir que la perversion des
enfants par eux signalée ne revêt pas en France, comme
en Poméranie, l'aspect d’un redoutable fléau.
8 4. — Conclusion
Qu'il nous soit permis de résumer en deux mots notre façon de voir touchant l'intervention légale en faveur des jeunes agriculteurs. Cette intervention nous parait superflue quant à la prohibition du travail au-dessous de seize ans, impossible quant à la proportionnalisation des fardeaux au sexe et à l'âge, vaine quant à l'interdiction d'admettre les enfants à la garde des troupeaux, et dans
les trois cas souverainement gênante.