‹ L'Amélioration légale de la Condition des Travailleurs agricolesChapitre 8 sur 91 · Comte de Rocquigny, Ligues et grèves de paysans · texte numérisé non relu

Comte de Rocquigny, Ligues et grèves de paysans

2. Lerapport présentéau Congrès national italien des travailleurs de la terre dit expressément que « lalutte des classes est l'unique moyen d'améliorer les conditions d'existence des travailleurs de la campagne ». (Rocquigny, op. cit.,p. 60.)

3. Elle invite les ouvriers agricoles à s'organiser pour obtenir : une réglementation de la journée de travail, le repos hchdomadaire,

soumettre au législateur les réclamations des travailleurs ruraux : « Je ne suis pas de ceux, dit-il aux domestiques de ferme, qui vous recommanderont, camarades, d’énumérer vos revendications sur un cahier et de prier les législateurs de les soutenir devant le Parlement afin de les faire entrer dans la pratiqué par la voie légale. Cela ne regarde pas les dépulés ; nous sommes assez grands garçons pour faire nos affaires nous-mêmes ; el nous ne devons plus compter sur autrui quand nous avons besoin de quelque chose, car on n'est jamais mieux servi que lorsque l’on se sert soi-même ».

De son côté, le secrétaire d’un syndicat de la région du Centre, auquel nous demandions des éclaircissements sur la manière dont son svndicat concevait l'obtention des réformes à l'étude desquelles nous allons procéder, nous répondait un jour « que les travailleurs des champs n’attendaiént de personne une amélioration de leur sort, qu'ils sauraient bien l’imposer. » Et on pourrait le croire à la vuc des événements du Midi, de l'Aube et de la Marne, durant lesquels les viticulteurs ont pris en main, d’un commun élan, la défense de leurs intérèts. Soulèvements que l'on qualifie par euphémisme d'action directe, et dont

l'influence, pour condamnable qu’elle soit aux points de

l'amélioration du logement, l'augmentation des gages et salaires, l'assurance contre les accidents du travail, l'extension de la prud'homie à l’agriculture, l'application d’un contrat de travail, la suppression des usages locaux.

vue juridique et social, n’en parait pas moins certaine sur le législateur.

D'ailleurs les intéressés ne sont pas seuls à avoir confiance dans l’efficacité de leur intervention personnelle. Le 22 novembre 1910, M. Boudenoot la déclarait à la tribune du Sénat « plus bienfaisante et plus féconde que celle de l'État en matière de réglementation ouvrière ». Malheureusement, nous avons déjà indiqué les graves obstacles auxquels se heurte le fonctionnement des syndicats d’ouvriers agricoles, et ce ne sont pas les seuls ! Antoine Dumont lui-mème se plaint de l'apathie manifestée parles membres de ces associations et de l'incapacité de leurs administrateurs. Il signale les mécomptes qu’ont donné les syndicats fondés dans la région du Centre, syndicats dont trois sur huit sont dissous et dont les cinq autres végètent.

Ceci prouve que, jusqu'ici du moins, nous ne nous permebtrions pas d'anticiper sur l'avenir, l'action des ouvriers agricoles, comme celle des patrons, n’est pas suffisante à créer le mouvement général d'amélioration auquel on doit aspirer. Nous sommes donc tout naturellement amené à rechercher si, et dans quelle mesure, l'intervention légale

s'impose pour atteindre le but visé.

S 5. — L'initialive légale

Un économiste considérable, M. Cheysson, écrivait en

1899: que « dans le vaste domaine de l'intervention, on

peut distinguer deux provinces bien distinctes: l’une qui est le patrimoine légitime de l'État; l'autre qui est une usurpation sur le domaine de l'initiative privée ».

Usurpation de cette nature, nous ne croyons pas que le soit jamais l'intervention de la loi pour l'amélioration des logements ruraux, lé repos hebdomadaire, les accidents du travail ou l'accession à la petite propriété. Au contraire, les avis sont très partagés quand il s'agit pour le législateur de limiter la journée de travail, de règlementer le salaire ou de s’immiscer d'une façon générale dans les contrats. Les uns soutiennent alors, ce sont les interventionnistes, que l'État peut toujours et doit quelquefois prendre des mesures de protection en faveur des ouvriers; ils invoquent l'intérêt de l'individu, l'intérêt de la famille, l’intérêt de la société, et leurs arguments revêtent sous ce triple chef un caractère vraiment impressionnant. Les autres, les libéraux,refusent avec une sombre énergie toute ingérence législative dans le domaine des contrats ; et ils en appellent à la liberté.

De ce double courant d'opinion, les annales parlementaires se sont fait maintes fois les dociles enregistreuses, au moment de la discussion des grandes lois industrielles. Aussi, rapportant mot pour mot les paroles que M. le sénateur Berger proférait au Luxembourg, dans le courant du mois de mars 1892, nous laissent-elles apercevoir la thèse libérale dans tout son lustre : « Le législateur n’a pas le droit d'intervenir pour règler les contrats entre

majeurs jouissant de la plénitude de leurs capacités ;

l'emploi de la loi nous paraît en cette matière plus qu'une erreur, mais une véritable hérésie, » Et au Palais-Bourbon, M. Aynard disait en 1896: « Nous admettons la règle mentation du travail des enfants; mais il y a des hommes libres, des femmes majeures, et nous refusons sur ce point là toute intervention dela loi ». M. Laroche-Joubert était du même avis : « La limitation de la journée de travail des femmes, comme celle des hommes, est injustifiable en fait comme en droit ».

Mais, rapportant ces diverses opinions à son cours, en 1908, M. le professeur Raoul Jay leur opposait, en victorieuse réplique, cette simple phrase du Père Lacordaire : « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime, et c’est la loi qui affranchit. » Parole dont la beauté ne réside pas seulement dans une plastique irréprochable, mais se découvre encore dans sa justesse et dans sa profondeur.

Par surcroît, qu'on nous permette ici d'invoquer l’autorité d’un esprit dont l’ampleur et l’élévation ont eu peu de rivales : nous voulons parler d'Adam Smith, qui, au chapitre X de /a Richesse des nations (t. I, livr I, p. 143), affirmait qne « quand une règlementation est en faveur des ouvriers, elle est toujours juste et équitable ».

Nous croyons donc pouvoir libérer notre pensée des scrupules théoriques qui avaient pu y naître, et accepter le principe d’une règlementation légale dont nous n'avons plus qu’à rechercher l'opportunité.

A en croire Kautsky, cette opportunité serait telle que - Ja seule question de savoir s’il est besoin de faire des lois M. Authier 2

protégeant les ouvriers agricoles pour améliorer leur sort, est faite pour étonner. « Mais ce qui étonnera plus encore, poursuit-il, c’est qu’il y ait en Allemagne des philanthropes qui résolvent cette question par la négative (1). »

Si une discrétion élémentaire ne s’imposait à nous, nous serions à même de prouver à M. Kautsky que l’Allemagne n’est pas seule à réserver froid accueil aux idées de protection. En France, de toutes les personnes auxquelles nous avons demandé un avis, bien peu se sont prononcées pour. Nous n'avons guère rencontré de partisans — et dans ‘la seule classe des intéressés — qu'en la zone d'influence de certains syndicats (2). D'ailleurs, les propositions de loi faites. dans le sens protecteur n'ont trouvé aucun écho au Parlement. Onles a laissé sombrer en l'oubli méprisant des cartons verts.

C'est qu'indubitablement M. Briand avait raison quand il disait à Périgueux, le 10 octobre 1909, qu’une réforme n'est viable que si elle correspond à un désir du pays (3). Or rien n'est moins prouvé que l'existence de ce désir, sur

tous les points du moins qu'on s'accorde à faire rentrer

1. Kautsky, la Politique agraire, p. 61.11 entend viser la Société de politique sociale,qui fit a ce sujet une enquête négative dans les pays allemands. Il est vrai qu’elle avait négligé de consulter les ouvriers, jugeant que leurs facultés intellectuelles ne leur auraient pas one de répondre en toute connaissance de cause!

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