‹ L'aménagement des forètsChapitre 5 sur 74 · Montesquieu, Décadence des Romains · texte numérisé non relu

Montesquieu, Décadence des Romains

dangereuses? Ilélas! le matérialisme règne dans les palais comme dans les chaumières; il est chez Tigno-^ rant, il est chez le savant; le pauvre s'y livre sans le savoir, le riche en a fait un dogme.

Quoi qu'il en soit, quand un grand peuple comme le nôtre, si grand encore malgré ses revers, a été profondément atteint dans sa fortune, ce n'est pas en supprimant toutes les dépenses de luxe, c'est en augmentant les dépenses utiles, qu'il doit chercher à se relever. Si, en même temps qu'il supprimerait les premières, il réduisait aussi les dernières, il consommerait infailliblement sa ruine.

Mais de toutes les dépenses, les plus utiles sont certainement celles qui ont pour objet l'amélioration du sol. Il y a donc lieu d'espérer que la dotation accordée à l'administration des forêts, pour les travaux dont elle est chargée, loin d avoir à souffrir des cruels événements que nons venons de traverser, va sortir des limites trop étroites dans lesquelles on l'a enfermée jusqu'à présent, et que les louables efforts faits par cette administration, pour donner plus d'intensité à la production du sol forestier, seront encouragés davantage.

Parmi ces efforts, les plus remarquables, quoique les moins remarqués, sont ceux qui se rapportent à la conversion des taillis en futaies pleines. Ils honoreront éternellement les forestiers de notre époque et, avant tous, l'illustre fondateur de l'école forestière, M. Lorentz, car c'est à lui sans contredit que revient l'initiative de cette grande opération. Mais il ne suffit pas de l'avoir entreprise; il faut maintenant se résigner franchement à des privations temporaires si on veut qu'elle soit efficace, et j'ai peur que, sous ce rapport, l'administration supérieure ne soit pas disposée à faire preuve de tout

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le désinléressement nécessaire. {[ y a là un danger grave que reconnaîtront, je Tespère, ceux qui se donneront la peine de lire et de méditer la troisième élude de mon livre : si, de tous les travaux d'aménagement, celui qui consiste dans la conversion d'un taillis en futaie, est le plus avantageux pour l'avenir, quand il est fait dans de certaines conditions, il peut devenir, au contraire, un des plus fâcheux par ses conséquences, lorsqu'on lui marchande les sacrifices sur lesquels repose son succès.

L*aménagement, quand il a pour objet de convertir un taillis en futaie, ne saurait s'accomplir sans entraîner une diminution temporaire, presque immédiate, dans la production de la forêt; et plus cette diminution est forte, plus rapide est la transformation. Tout cela se comprend si Ton considère qu'au fond et en définitive, la conversion d'un taillis en futaie, consiste à transformer un massif composé d'un petit nombre de coupes (30 à 40) en un massif composé d'un grand nombre de coupes (100 et au delà). Cependant l'administration supérieure, tout en reconnaissant l'utilité des aménagements de cette sorte, hésite à les faire sanctionner, dès qu'ils accusent une diminution de revenu, et il est facile de deviner que si cette préoccupation de la réduction temporaire des produits, empêche les agents forestiers de réaliser, dans la gestion des forêts domaniales, toutes les améliorations désirables, elle arrive à paralyser leur action et leur bonne volonté, relativement aux forêts qui appartiennent aux communes; car les communes sont naturellement bien moins disposées que l'État à sacrifier le présent à l'avenir.

On constate donc encore, au sujet des conversions, la même diversité de vues et de tendances que l'on a

Allé.XAGEJIEI^T DES F0HÊT3. 3

XXXIV AMÉNAGEMEiNT DES FORÉTIS.

signalée tant de fois déjà, et notamment à propos de l'aliénation des forêts, entre l'administration forestière et le ministre dont elle relève, diversité de vues et de tendances qui est d'ailleurs facile à comprendre : la mission dont le ministre des finances est chargé, et qui vise surtout à maintenir entre les dépenses et les recettes de l'État un équilibre sans lequel la marche des services publics serait infailliblement compromise, est certes très respectable; malheureusement, elle est souvent en contradiction avec les travaux dont l'effet utile n'est pas susceptible de se produire immédiatement, et elle donne à l'esprit une circonspection et des habitudes de parcimonie qui sont tout à fait l'opposé de la hardiesse et de la libéralité dont il faudrait être pourvu pour aborder et résoudre, d'une manière satisfaisante, les questions relatives au développement indéfini des richesses morales et matérielles de la nation.

Les hommes qui, comme les forestiers, sont habitués à préparer des fruits dont ils ne jouiront pas ; les hommes ui aiment à planter pour leurs petits-neveux, sont naturellement enclins à grever le présent au profit de l'avenir. Que l'on modère ce penchant, je le comprends; mais il ne faut pas l'annihiler, car, après tout, il est Thonneur des individus et le devoir des peuples. Le ministre des finances le supprimerait pourtant coriiplètement si cela ne dépendait que de lui, et, pour résumer la situation en deux mots, je dirai que le ministre des finances songe aux générations futures pour leur demander de l'argent, tandis que les forestiers, au contraire, cherchent les moyens de leur en procurer. Comment le ministère des finances et l'administration forestière pourraient-ils donc s'accorder? Ils ne s'accorderont jamais, de sorte qu'on leur rendrait grand service à tous les deux en pro-

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nonçant leur séparation. Tous les hommes compétents insistent sur l'utilité, sur l'urgence de cette mesure. Pourquoi leur voix n'cst-elle pas écoutée? Peut-être regardel-on le service forestier comme un détail de peu d'importance, au milieu des questions politiques et administratives qui agitent aujourd'hui les esprits. On se trompe si l'on a cette pensée : une administration qui gère un domaine auquel, suivant l'expression d'un grand ministre, « les sociétés demandent des éléments de protection, de sûreté et de gloire », ne saurait être un détail de peu d'importance, et la réforme que Ton sollicite pour l'administration forestière, n'est point une de ces améliorations secondaires qui peuvent être ajournées sans inconvénient. Elle se lie évidemment à des intérêts d'un ordre très élevé, et il serait d'autant plus opportun de Taccomplir, que nos forêts, dont l'étendue a été diminuée d'au moins trois cent cinquante mille hectares par la dernière guerre, sont menacées maintenant par les projets de décentralisation administrative, qui font tant de bruit depuis quelque temps, qui ont reçu un commencement d'exécution, et qui ne peuvent que favoriser la tendance do l'individu à s'approprier la chose publique.

Cette tendance est d'ailleurs le signe distinctif de toutes les civilisations avancées. A l'origine des sociétés, l'homme ne possède d'autres moyens d'action que ceux qu'il tient de ses facultés natives. Ces facultés natives font toute sa force, tout son pouvoir, tout son capital; il vit au jour le jour, n'économise pas et ne jouit exclusivement que. du fruit de son travail. En dehors de lui et des objets qui servent à sa consommation, rien ne lui appartient en propre; tout est commun et reste commun à la peuplade ou à la tribu, tant que

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les choses restent elles-mêmes telles que la nature les a faites. Mais, dès que Thomme a mis son empreinte sur un objet; dès qu'il y a ajouté une valeur productive, si minime qu'elle soit, Tindivision, la communauté des biens commence à lui peser, et il cherche dans Tappropriation un moyen d'augmentersa puissance personnelle, en s*assimilant, en s'incorporant en quelque sorte des forces permanentes étrangères à son essence. Alors les sociétés progressent rapidement. Cependant elles finiraient tôt ou tard par se désagréger si, à côté de cette tendance de plus en plus forte de l'individu à s'accroître aux dépens de la communauté, il ne s'établissait un pouvoir contrai, un pouvoir collectif dominant tous les autres, et assez puissant pour soustraire au morcellement les biens qui, étant utiles, nécessaires à tous, ne sauraient être abandonnés aux hasards de la destinée individuelle. C'est là ce qui justifie, ce qui légitime ce quon appelle la centralisation. Je n*ai point à expliquer ici comment peut se constituer ce pouvoir central et supérieur, au milieu des personnalités qui sembleraient en être la négation. Je constate seulement qu'il est indispensable el qu'il ne saurait être anéanti, sans que la société fut transformée aussitôt en une agglomération d'individus qui, dépourvus de toute solidarité, de tout lien, seraient exposés à se disperser à tout instant. Or, parmi les biens communs qui forment comme le ciment du corps social, il n'en est pas de plus précieux que les forêts; on ne doit rien négliger de ce qui peut contribuer à les sauvegarder, et voilà pourquoi il serait nécessaire, d'abord, de les affranchir de l'autorité fiscale, attendu qu'au lieu de les défendre contre les convoitises de l'individu, elle est plutôt disposée à les leur livrer. Je pense que, pour les forêls domaniales, la suppres-

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sion de celte autorité fiscale qui les a exclusivemonl gouvernées jusqu'à présent, suffirait à garantir leur conservation. Quant aux forêts communales, il leur faudrait une autre sauvegarde, cl je ne la vois que dans les mesures qui donneraient plus d'efficacité à la tutelle exercée par TÉtat sur ces forêts. Si, comme tant de gens le désirent, les forêts communales étaient remises à la libre disposition des conseils municipaux, c'en serait fait d'elles : comment voudrait-on, en effet, que les conseils municipaux pussent les protéger longtemps contre l'individualisme, puisque le gouvernement central, avec toute Tautorité dont il est investi, n'y réussit pas toujours?

J'émets là des idées qui sonl contraires à ce mouvement vers la décentralisation, dont je parlais tantôt; mais ce mouvement s'est déjà traduit par une loi : il met en danger la conservation du peu de forêts qui nous restent; je ne saurais me dispenser de m'y arrêter un moment.

Quel est le but que poursuivent ceux qui ont mis en avant ce mot de décentralisation? ils veulent, disent-ils, reconstituer l'autonomie des communes. Sur ce point, les hommes des partis les plus opposés se donnent la main. Uautonomie est la panacée qui remédiera à tous les maux de la société! Voyons s'il n'y a pas quelque illusion dans cette espérance.

On entend par autonomie le droit de se gouverner par ses propres loi^ Être autonome, c'est se faire sa règle à soi-même ; c'est être indépendant, vivre de sa propre intelligence, de sa propre force, sans secours étrang-er. Mais, s'il en est ainsi, il est évident qu'on ne saurait rendre les communes autonomes, sans enlever toute raison, toute possibilité d'être aux départe-

xxxvin AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.

menls et àTÉlat. Tout ce qu'on pourrait faire pour elles, serait donc d'augmenter leur autorité dans une certaine mesure.

Remarquons d'ailleurs que ces différents organes du corps social n'ont pu se constituer qu'aux dépens de la liberté individuelle; qu'ils n'existent que pour le bien de chacun; qu'ils deviennent usurpateurs, dès qu'ils retiennent dans leur ensemble plus d'autorité qu'il ne leur en faudrait pour suppléer à rinsuffi3ance de l'individu abandonné à son initiative; et que celui-là serait également usurpateur, s'il avait des attributions que les autres pourraient mieux exercer que lui.

Cette usurpation existe-t-elle? La somme d'autorité dont jouissent la commune, le département et l'Etat, est-elle excessive, ou bien un de ces organes est-il trop puissant par rapport aux autres? Voilà les questions que soulèvent ces réclamations qui se produisent de tous les côtés, au nom de l'autonomie et de la décentralisation. Il ne s'agit, pour personne, de rendre les communes autonomes dans toute l'acception du mot, car cela serait impossible; il s'agit de régler leurs attributions respectives d'une manière qui ne soit pas compromettante pour l'intérêt public, et qui ne porte atteinte à leur initiative que dans la mesure commandée par leur inaptitude et par celle de l'initiative individuelle.

Ainsi posé, le problème est facile à résoudre en ce qui concerne le pouvoir qu'on peut laisser aux communes, relativement à la gestion des forêts qu'elles possèdent. En effet, sous ce rapport, leur aptitude ne diffère guère de celle des particuliers. On n'a qu'à voir ce que les particuliers ont fait de leurs bois et la rapidité avec laquelle ils en opèrent le défrichement. — Dans les cinquante d nières années, ils en ont détruit plus de

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400,000 heclares! — On n'a qu'à considérer les oppositions passionnées dont Tadminislration publique doit triompher, afin de sauver de la ruine les forêts des communes, pour reconnaître combien ces deux catégories de propriétaires sont inhabiles à gérer convenablement leurs terrains boisés. Puisqu'on ne peut plus songer à imposer une tutelle aux particuliers au sujet de ces terrains, qu'on évite au moins de porter atteinte à celle que l'Etat exerce et que seul il peut exercer utilement, sur les terrains similaires des communes.

Au surplus, ce n'est point, quoi qu'on prétende, la centralisation, c'est-à-dire la concentration entre les mains de l'administration générale du pays, d'un nombre exagéré d'attributions, qui, par elle-même, a été un embarras pour nos affaires; c'est la délégation d'une trop grande partie de ces attributions aux préfets, et c'est surtout l'usage que le pouvoir exécutif a fait de son autorité dans un but politique.

Les préfets étaient devenus des espèces de proconsuls : la tutelle des communes est encore presque entièrement entre leurs mains; leur action s'étend sur tous les ser- >'ices publics sans exception ; elle embrasse, on peut le dire, tout le domaine de l'administration, en sorte que les garanties qu'on avait cherché à se procurer contre les abus de l'autorité supérieure, par la division de cette autorité entre plusieurs ministres indépendants et responsables, on les a compromises en reconstituant, dans la personne du préfet, l'unité de pouvoir qu'avait brisée l'organisation des ministères. Il y a là une anomalie d'autant plus choquante que l'allégement des attributions ministérielles, dans l'intérêt d'une plus prompte expédition des affaires, pouvait être facilement obtenu, sans que Ton réunît sur la tête du préfet celles de ces attri-

XL AMENAGEMENT DKS FORETS.

bulions dont les ministres devaient être déchargés. Chaque ministre n'a-t-ii pas, en effet, pour le représenter dans les départements, les chefs de service des administrations qui dépendent de lui *?

Quant à l'usage que le pouvoir exécutif a fait de son autorité dans un but politique, je me borne à rappeler que le gouvernement impérial avait considéré cet usage comme légitime, et que ce fait seul était de nature à soulever les plus vives protestations. La politique, la politique intérieure, telle a été la cause principale des plaintes dont le pouvoir central a été Tobjet. Elle a fait autant de mal à nos forêts que la fiscalité, et il me semble que c'est à elle que nous devons ces ardents désirs de décentralisation qui se manifestent de tous les côtés. Mais la politique, s'il ^tait nécessaire qu'elle intervînt dans toutes les questions d'intérêt collectif, ne se prêterait point à la décentralisation et serait même, de toutes les branches de l'action gouvernementale, la moins susceptible d'être partagée entre plusieurs mains directrices. Au lieu donc de chercher à s'y soustraire par une décentralisation qui pourrait avoir les plus graves conséquences, il faut se demander s'il ne conviendrait pas de la bannir de certains services administratifs; or, Taffirmative n'est point douteuse : il y a des services administratifs - — et celui des forêts est du nombre — où, pour bien remplir sa tâche, quand on a d'ailleurs Tinstruction désirable, il suffit d'aimer son pays, et dont on

1. Au Heu cTobvier à rouuiipotcnce des préfets, eu restituant à chacuue des branches du pouvoir exécutif les attributions qui devraient lui appartenir, on a cru devoir tiansporlor une partie de ces attributions aux conseils généraux, dont on a fait ainsi des corps administratifs. Je crains bien que le remède ne soit pire que le mal et qu'il n'ait affaibli TÉtat, sans profit pour la liberté individuelle et au grand détriment de rintérùt public.

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devrait dès lors, dans Tintérêt même de l'ordre public, bannir tout à fait la politique.

Oui, il faut laisser en dehors de la politique les fonctionnaires qui n'ont aucun besoin d'y être mêlés pour accomplir leur mission, et qui deviennent suspects dès qu'on les y voit mêlés.

Peut-être leur rendra-t-on, de cette manière, la considération qu'ils méritent, ce qui serait un inestimable bienfait et pour eux et pour le pays tout entier. En effet, le respect du fonctionnaire est une des conditions les plus essentielles de Tordre social, et ce n'est pas la moindre de nos plaies que ce respect n*existe plus. Les agents forestiers notamment ont à en souffrir; car c'est principalement par la persuasion, par la force morale, qu'ils peuvent accomplir leur mission. Je demanderai donc la permission de présenter à ce sujet encore quelques observations. Elles ne seront pas hors de propos dans la préface d'un livre qui est destiné surtout à des fonctionnaires.

Il est de mode aujourd'hui, il est de bon goût de chercher à discréditer les fonctionnaires publics, et de présenter leur carrière comme une des moins honorables que puisse embrasser un homme de quelque valeur. On les met au dernier degré de l'échelle sociale. On les accable de dédains. On les regarde comme un vil troupeau qui a fait litière de toute indépendance, de toute personnalité, de toute initiative. On tient pour beaucoup plus dignes d'estime qu'eux, les individus qui conservent leur liberté d'action et ne comptent que sur eux-mêmes pour se procurer les moyens d'existence, la fortune et la célébrité.

Ces préjugés, qui tendent à se répandre de plus en plnSf ne sont pas les moins remarquables paimi ceux

XLii AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.

qu'ont engendrés la décadence des mœurs et la perversion des idées. Ils s'attaquent à la principale base de toute société, et s'ils pouvaient jamais prévaloir et éloigner des fonctions publiques les hommes intelligents, instruits, honnêtes et soucieux de leur dignité personnelle, Tétat social serait atteint dans sa vitalité. Qu'il y ait en France trop de fonctionnaires; qu'il y eu ait beaucoup qui ne remplissent pas leur tâche d'une manière convenable ; qu'on ait fait trop souvent de Tadministration le refuge de gens incapables de subvenir, par leurs propres forces, à leurs besoins; qu'on ait usé du budget de TEtat pour avoir des créatures, tout cela n'est que trop vrai ; mais on ne doit pas condamner une institution pour les abus auxquels elle fournit des prétextes, et la fonction publique, quand elle est bien remplie, n'en est pas moins la première de toutes les fonctions sociales, la plus enviable pour tous ceux qui tiennent à faire ici-bas un bon emploi de leurs facultés. La raison en est claire : c'est la première et la plus enviable de toutes les fonctions sociales, parce qu'il n'y en a aucune autre, je ne dis pas qui soit, je dis qui puisse être, aussi dégagée que celle-là de tout égoïsme. Il n'est pas indispensable pour devenir un grand industriel, un grand commerçant, un célèbre avocat, un fameux médecin, un financier cent fois millionnaire, d'aimer ses semblables et son pays et de songer à leur être utile, tandis que, si petit, si humble que soit un fonctionnaire public, c'est dans les services qu'il rend à ses concitoyens qu'il puise sa raison d'être, et il ne fait rien qui ne se rapporte aux autres. Tous les sophismes du monde n'empêclieront pas cette préoccupation nécessaire de l'intérêt collectif, d'être le caractère évident des

ttributîons du fonctionnaire, et cela suffit pour impri-

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mer à ces allribulions un cachet particulier de distinc- Vion. Sans doute, il n'est pas défendu aux fonctionnaires publics d'avoir de Tambition personnelle, de désirer un poste plus élevé, mieux rétribué; mais cette ambition ne peut être satisfaite que si le bien public Test en même temps ou plutôt au préalable, tandis qu'en dehors de l'administration, les services que Ton rend à la société ne sont que la conséquence, le plus souvent inconsciente et involontaire, de ceux que Ton se rend à soi-même.

Mais le fonctionnaire aliëne, dit-on, son libre arbitre. Ah! il y aurait beaucoup à dire là-dessus, et il serait facile de prouver qu'il n'y a pas de carrière qui ne comporte, pour celui qui y est entré, un assujettissement plus ou moins grand. Je me borne à faire observer que, dans celle de l'administration publique, on est subordonné à la loi, au règlement écrit, tandis que, dans presque toutes les autres, on est soumis à quelqu'un, ce qui rend Tobéissance bien plus pénible pour les âmes fières. Quand on n'est l'esclave que de la loi, on a le droit de porter haut la tête ; or, le fonctionnaire public peut se donner d'autres maîtres, mais sa mission ne lui impose que celui-là, et c'est le seul même qu'il doive reconnaître, s'il veut la remplir dignement. Le fonctionnaire, il est vrai, n'est pas riche en général et n'a aucun moyen de le devenir; raison de plus pour l'honorer. Entre l'homme qui dépense brillamment une immense fortune acquise par d'heureuses spéculations, et le simple garde forestier qui, après s'être occupé toute la journée de la parcelle du domaine public dont on lui a confié la gestion, n'a pour réparer ses forces qu'une soupe aux pommes de terre, ma préférence est pour le garde forestier. Jusqu'au dernier jour de sa carrière, il fera

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le même métier et suivra le même régime; il le sait et son zèlo cependant ne se démentira pas un instant. Est-il rien de plus louchant et de plus estimable? Haussez les épaules, heureux de la terre; toujours est-il qu'auprès de ce pauvre fonctionnaire, vous ne tirez guère à conséquence. Quand vous partirez de ce monde, vous n'y laisserez, la plupart, que des traces éphémères. Le garde forestier dont je parlais tout à Theure, en s'occupanl de la chose publique, se consacre au contraire à des travaux qui lui survivront. Ainsi, Thomme qui est chargé d'une fonction publique n'est pas seulement recommandable, parce qu'il représente de son vivant l'intérêt général, parce que la satisfaction de cet intérêt est le mobile de toutes ses actions, mais aussi parce que sa prévoyance va au delà de sa vie temporaire, et prend autant de soin des générations futures que des générations présentes. Il est, en un mot, l'indis-pensable et le principal soutien de l'état social. Au surplus, je le demande à tous les esprits sincères et impartiaux : Que serait devenue la société française, au milieu des révolutions politiques qui l'ont agitée, si elle n'avait pas eu celte administration intelligente, honnête et dévouie que Ton attaque avec tant de légèreté?

Si la France a supporté les plus terribles épreuves sans y sombrer, il n'est que juste de reconnaître qu'elle le doit en grande partie à ses fonctionnaires publics. Au lendemain de la dernière révolution, lorsque le pays envahi était en quelque sorte décapité, lorsque le commerce et l'industrie étaient arrêtés, le crédit ébranlé, tous les intérêts privé* épouvantés, quelle a été la conduite des fonctionnaires? Les jeunes ont pris les armes pour concourir à une défense désespérée, et les fores-

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tiers, sous ce rapport, se sont signalés entre tous *. Les autres ont continué leurs fonctions avec un redoublement de zèle ; privés du jour au lendemain, pour ainsi dire, de toute direction, ils y ont suppléé par les inspirations qu'il ont puisées dans leur patriotisme et dans le sentiment de leurs devoirs professionnels. Aussi tous les grands besoins de la vie sociale n'ontils pas cessé de jouir de la protection accoutumée. Il est vrai que, de leur côté, les populations ont montré une résignation et une sagesse qu'on ne saurait trop admirer; mais l'anarchie n'en eût pas moins été inévitable, si celte multitude d'intérêts qui lient les citoyens à l'administration publique^ n'avaient pas reçu satisfac* tion.

Qu'on ne jette donc plus la pierre aux fonctionnaires publics. Essayer de les déconsidérer, c'est une criante injustice, c'est un acte antisocial. Au lieu de les amoindrir, qu'on cherche à les élever dans l'opinion des masses ignorantes et qui, parce qu'elles sont ignorantes, sont méfiantes. Qu'on cherche à les utiliser mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. Qu'on les épure, qu'on leur donne surtout, en améliorant leur position, la force de résister aux défaillances. Il y a dans cette voie beaucoup à faire pour tous les services, mais surtout pour celai des forêts ; car il laisse grandement à désirer sous le rapport des traitements, des attributions, de la hiérarchie et du contrôle.

Quoique ces longues réflexions ne soient point indifférentes pour la conservation des forêts, elles ne sont pas ici tout à fait à leur place. Je le sais ; mais quand

i. Sept jeunes agents ont trouvé une mort glorieuse dans cette cruelle guerre. Ce sont MM. Robert, Bramand-Boucheron, Josseraud, Pi»on, Gnérin, Moisant et Marier de Bois d*Hyver.

XLVi AMÉNAGEMENT DES FOHÊTS.

un homme rencontre Toccasion de plaider/>ro domo sudj quoi de plus naturel qu'il en profile?

Un mot maintenant sur la différence qu'il y a entre cette édition et la précédente : J'ai revu d'abord mon travail avec soin et je Tai ensuite beaucoup augmenté, puisque j*y ai ajouté une étude sur les conversions des taillis en futaie. Il n'en est pas moins encore très imparfait, et si je me suis décidé à le livrer tel quel à mes camades, c'est parce que j'ai pensé qu'ils enverraient aussi bien, sinon mieux que moi, les lacunes et les erreurs, et qu'ils en retireraient peul-ètre autant d'utilité par là, que par les bonnes choses qui peuvent s'y trouver. Certainement, j'espëre avoir le sentiment de ce que devrait être un livre sur l'aménagement des forêts, pour satisfaire à tous les desiderata que comporte la matière ; mais je suis trop vieux et je n'ai pas assez de loisirs pour essayer de donner un corps à ce sentiment-là. A mon Age on ne fait guère que se paraphraser ; et, d'un autre côté, mes occupations ordinaires ne me permet- Iraient pas, en supposant que mon esprit s'y prêtât, de m'absorber dans mon œuvre comme il le faudrait, pour la mener à bonne fin. On ne fait rien de sérieux, de durable dans ce monde, sans contention d'esprit ; or, cette contention d'esprit à laquelle ne résistent pas les problèmes a priorilas plus difficiles, n'est guère possible quand on a des affaires courantes^ obligatoires, et qui demandent à être traitées rapidement. Je laisse donc à des camarades plus jeunes et moins préoccupés, le soin de reprendre mes idées et de les développer. Il n'en manque pas qui ont, pour cela, tous les moyens intellectuels et toute l'instruction nécessaires. Ce qui pourrait leur faire défaut comme à moi, ce serait le temps; mais pourquoi l'administration forestière ne

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détdcheraît-elle pas de leur service ordinaire, pour leur permettre de se consacrera l'étude d'une question intéressant le progrès du service, les agents qui auraient montré pour cette étude une aptitude particulière ? Pourquoi ne suivrait-elle pas en cela Texemple que lui donnent les autres administrations savantes ? Voilà ncore une mesure que je prends la liberté de recommander à son attention et je le fais sans crainte, car je sais, par expérience, que rboromeéminent qui la dirige accueille avec bienveillance toutes les propositions, pourvu qu'elles lui paraissent sincères et dictées par Tamour du bien public.

Paris, avril 1872.

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