‹ L'aménagement des forètsChapitre 7 sur 74 · Hùtoire de France f Henri Martin · texte numérisé non relu

Hùtoire de France f Henri Martin

AMÉNAGKMKNT DES FOUETS.

sol était conquis; il fallait conquérir les eaux; les forêts en fournirent encore les moyens. Elles suffirent à toutes les exigences; on les attaqua de tous les côtés et par tous losmolifs : tantôt, parcQ qu'elles étaient un obstacle à la culture des céréales, tantôt parce qu'elles renfermaient des instruments de travail, de défense ou de transport.

Il serait bien difficile de déterminer l'effet de chacune de ces influences, et d'ailleurs cela n'est pas nécessaire : je veux établir seulement que les besoins de la civilisation ont puissamment contribué à la destruction des forèls; je tiens «à prouver ensuite que ces besoins ont rencontré malheureusement d'énergiques auxiliaires, dans les vices que la civilisation engendre, quand elle se laisse emporter par l'orgueil et qu'elle tombe dans le malérialismo. Parmi ces vices, je signalerai l'oubli de la solidarité humaine et l'imprévoyance qui en est la conséquence, le goût des plaisirs physiques, Tardeur pour les richesses immédiatement réalisables, l'indifférence pour celles quil faut attendre.

L'homme de nos jours ne se soucie ni du passé ni de l'avenir : il se soucie du présont, et dans le présent il ne voit que lui. Il a perdu le culte des aïeux ; le sort de ses descendants ne le louche pas et, depuis longtemps, il ne connaît plus les joies sublimes du sacrifice et du dévouement. Toutes ses aspirations étant concentrées dans l'amour de soi-même, on comprend son dédain pour les biens dont il ne saurait jouir incontinent et qui pourraient dès lors lui échapper.

La conservation des forets est inconciliable avec de telles dispositions morahîs : sans le respect des traditions, sans l'esprit de prévoyance, sans Tintelligence des devoirs réciproques que les générations ont à accomplir,

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITIOX. un

sans Tamour de ses semblables^ il n^ a pas de garantie sérieuse pour cette conservation. Le profit immédiat que le défrichement d'une forêt procurerait, prévaudra, un jour ou Tautre, sur les avantages qu'on assurerait à l'avenir, en la laissant sur pied.

(>^pendanl, Tignorance trop généralement répandue dans laquelle on est, en France surtout, relativement à ces avantages, donne, — j'aime à le supposer, — aux causes de destruction que je viens d'énumérer, une force particulière, et je ne désespère pas assez de mon pays pour croire que, s'il était bien pénétre des dangers auxquels il s'expose par l'anéantissement de ses forêts, il continuerait à les braver avec tant d'insouciance.

La vie des hommes est attachée à celle des arbres, on Toublie trop. Parmi les nations civilisées et rivales, la France est déjà une de celles qui possèdent le moins de bois, motif d'infériorité plus grave qu'on ne le pense. La Provence se dépeuple, parce que les forêts disparaissent *. Nous payons un tribut annuel de plus de soixantedix millions de francs à l'étranger pour combler le déficit de notre production^ Nous possédons une magnifique flotte, mais une bataille navale malheureuse peut nous l'enlever, et nous la remplacerions dilïicilement. La situation mérite qu'on y prenne garde et qu'on s'occupe d'y remédier '.

Quand on lit l'histoire des anciens; quand on étudie leur caractère, on les voit tout pleins d'un respect religieux pour les bois. Cette histoire est remplie de traits qui montrent qu'une superstition tutélaire s'attachait

1. La Provence au point de vue des bois, des totTents, Charles de

RlBBE.

2. Ce tribut est aujourd'hui de 200 million?. (Note de la 3o édition.)

3. Je sais bien que l'administration forestière fait dans ce but les plus louables efTorts; malheureusement, son action est très limitée.

Liv AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.

aulrefoîs àrcxistcnce des arbres ; ils étaient placés sous la protection spéciale de la Divinité. Nos mœurs sont bien éloignées de celles de nos pères ; notre raison impitoyable a voulu sonderions les mystères; elle a fait tomber tous les prestiges, et pour ce qui concerne les bois, leur conservation serait tout à fait compromise, sî elle ne reposait que sur la vénération dont ils sont Tobjet, On peut dire même que, de toutes les propriétés, c'est la moins respectée. Puisqu'il en est ainsi; puisque le positivisme de notre époque a renversé les barrières que le sentiment religieux opposait jadis à Tesprit de destruction, on doit chercher dans l'intérêt des populations une sauvegarde qui remplace celle qui n'existe plus. II faut faire comprendre les avantages économiques inhérents à la propriété boisée ; il faut surtout enseigner les moyens d'en tirer tous les fruits désirables.

Pour les personnes étrangères k la sylviculture, la forêt viorgo représente le type du beau en matière de richesse forestière : elle est l'expression la plus haute des ressources que peut fournir une masse d'arbres.

Il y a dans cette opinion une erreur grossière :

Les forêts, comme les autres biens que la Providence a répandus sur notre globe, ont besoin des soins de l'homme pour développer toute leur puissance productive ; là comme ailleurs, la terre n'est féconde que pour celui qui la cultive. Le tout est de la bien cultiver, et il est en conséquence désirable qu'on en vulgarise Tart autant que possible.

C'est, pour mon compte, ce que je viens essayer de faire. J'ai eu à remplir des attributions qui m*ont forcé d'étudier, avec une attention particulière, une partie de la science forestière sur laquelle il n'existe en France

PREFACE DE LA PliEMlEUE EDITION. lv

qu*un très petit nombre d'écrits. Je veux parler de l'aménagement. J'ai pensé que mon devoir était de publier le résultat de mes travaux. On n'y trouvera pas beaucoup de nouveautés : la plupart des idées exposées dans ce volume sont connues, mais il en est peu qui aient été imprimées. Je les ai recueillies;^ je les ai groupées aussi méthodiquement que j'ai pu : voilà mon seul mérite. Parmi les agents, et ils sont nombreux, qui auraient le droit de revendiquer, comme leur appartenant, plusieurs des principes et des considérations que je vais développer, je dois en citer pourtant deux :

M. Parade, directeur de l'École impériale forestière ;

M. de BufFévent, ancien conservateur des forêts.

Ces deux hommes éminenls, qui voulaient bien m'honorerdeleur amitié, m'ont fourni beaucoup dénotions, beaucoup de matériaux, soit par leurs ouvrages, soit par leurs entretiens.

Une dernière observation : Je prie que l'on fasse attention au titre de ce volume : Études sur faménafjement. Je ne prétend pas publier un traité. Il y a à l'Ecole de Nancy un professeur fort distingué, M. Nanquetle, à qui je laisse ce soin, soin dont il s'occupe, mais qui demande beaucoup de temps, et dont il s'acquittera mieux que je n'aurais pu le faire ^ Je publie de simples études, un essai, un programme, par conséquent quelque chose d'incomplet et de discutable. Qu'on veuille J)icn seulement me discuter, et je n'aurai pas

perdu mon temps.

Paris, aYriH872.

1. Ce traité a paru avec l'eutière approbation de M. Parade. 11 ne poavait avoir une meilleure recommandation.

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