L. Tassy
Mon cher Biolley,
Permettez que je rappelle ici le souvenir du passé et dès lors, par piété filiale d’abord, celui de l’amitié fidèle que nos mères eurent toute leur vie l’une pour l’autre. Au riant Val-de-Travers, nous avons vécu côte à côte aux vacances, et tout à la fois, comme il arrive si souvent dans le milieu des enfants, nous nous ignorions presque. C’est à ia forêt, «complément indispensable de la Création » (1), que nous devons de nous être compris, de nous être liés d'amitié.
Vous m'avez appris, comme en une révélation, toute la vérité sur Gurnaud, sur le Jardinage cullural et le Contrôle.
Ceci dit, était-ce bien à moi que devait revenir le privilège de recevoir de vos mains, pour en faire la critique, le manuscrit de votre ouvrage?
Cher ami, apôtre d’une belle et bonne cause, merci ; el tout en même temps devinez mon embarras, mesurez mes scrupules et comprenez combien ce parrainage m'est cher.
(1) Guinier père.
- Nul doute que, de ce côté de la frontière, le monde forestier ne vous soit reconnaissant d’avoir repris une idée loule française, bien française, celle de Gurnaud, celle à laquelle cet ancien élève de Nancy (22e, 1847), a voué toute sa vie et duquel vous l’avez pu recevoir directement.
Votre œuvre éclatera claire, précise ; ceux qui l’ignorent encore apprendront que pendant près de quarante années, vous avez appliqué, avec le succès que les résullals acquis et tangibles cette fois étalent aux versants des belles montagnes de la Suisse française, l’idée de Gurnaud, idée à laquelle vous avez donné le corps qui lui manquait.
Je suis certain de vous être agréable en rappelant tout de suite comment vous avez été soutenu dans vos essais par des camarades suisses et aussi par de bons amis de France, sylviculteurs habiles qui, de leur : côté, suivant la même ligne, ont installé des champs d’expérience en terre française, obtenant, eux aussi, un succès comparable.
Voilà longtemps que l’on jardine. L'homme, à travers les âges, a loujours jardiné ; mais il n’a pas toujours été sylviculteur.
Les textes n’apparaissent guère qu’au xv® siècle. Entre autres choses, de quoi est-il question? De jardinage. En France, les forestiers ne peuvent oublier, à ce sujet, le nom de Colbert ; ils citent ceux de Froidour (1675), de Maclot (1727).
Buffon (1729), qui a pressenti tant de découvertes contemporaines, eût été jardineur comme eux, s’il avait daigné être forestier. Plus tard, que fait Duhamel (1780), sinon préconiser le jardinage?
À chaque siècle sa tâche. L'œuvre humaine ne saurait s’arrêter ; ses effets s'ajoutent, se superposent, se marient et parfois naturellement se corrigent. L'œuvre de progrès se complète ainsi peu à peu, doucement, d'heure en heure. Celle du sylviculteur, appuyée sur les très grandes leçons des maîtres du siècle dernier, et dont s’honore chaque patrie forestière, va grandissant.
Lorentz et Parade, dans l'introduction de leur cours, ne déclarent-ils pas que le but de la culture des bois est : production Soutenue, régénéralion nalurelle, amélioralion progressive?
N'est-ce pas là tout le catéchisme du forestier sylviculteur?
Avec Tassy, mon premier maître, à la superbe figure, vous et moi répé-
PA
Vu D ;
tons : le forestier « doit utiliser autant que possible l’action des agents
naturels sans chercher à y substituer la sienne, et nous regardons le
repeuplement artificiel comme un vol fait à la Nature ».
L'amélioration progressive «est particulièrement recommandable en sylviculture » et la production soutenue « est une des conditions principales d’une exploitation rationnelle ».
Tous les sylviculteurs ne seraient-ils pas d'accord sur ces points fondamentaux?
Avec le recul des années, on peut se rendre compte que le technicien en sylviculture, comme tous les techniciens, dispose de moyens nouveaux de discussion. |
Les leçons de nos illustres maîtres de l’École forestière de Nancy, ceux d’antan : Lorentz, Parade, Nanquette, Broillard, Puton, se continuent, se complètent.
Sans nul doute, si les fondateurs de l’École forestière française avaient vécu de nos jours, nous les aurions vus, avec leur grand savoir, traiter avec toute l’ampleur qu’elle mérite la question mondiale des futaies irrégulières et du jardinage. Eux aussi, en présence des résullais oblenus, seraient venus à adopter l’idée de Gurnaud, leur élève, celle de « l'aménagement expérimental », et c’eût été justice.
Ceux que je viens de nommer, il ne faut pas l’oublier, n'avaient pas trop de toutes leurs forces pour faire accepter le principe de la régénération naturelle : ils avaient fort à faire pour obtenir enfin un peu d'ordre dans les exploitations. Leurs disciples, et en particulier ceux qui ont professé et écrit après eux, ont trouvé plus aisément les loisirs de rechercher comment on devait aller de l’avant vers des conceptions plus larges. Boppe, Briot (1) d’abord, tandis que plus près de nous, ceux qui dirigent, ceux qui enseignent, ont peu à peu réservé dans les instructions, dans leurs cours, dans leurs écrits, une meilleure place aux choses du jardinage (Huffel, Jolyet, Demorlaine, Lapie, Guinier).
Vous avez eu l'attention délicate de me rappeler comment, en 1905,
(1) Quel autre massif mieux que la futaie jardinée est capable de transformation? La méthode du contrôle supprime la considération d’âge et de révolution attendu que la production n'est liée véritablement à ces éléments par aucun rapport fixe.
avec l’aide précieuse et spontanée de mon maître Mélard, alors directeur de la Revue des Eaux et Forêts, j'avais pu, à la suite d’une de vos leçons de choses, analyser en quelques lignes vos méthodes nouvelles de travail (1). Depuis cette époque, j'ai vécu de longues années aux prises avec la grande sylve primitive, telle que la Nature la transmet pérenne àtravers les âges, lorsque l’homme lui en donne le loisir. C’est ainsi que j'ai pu admirer, analyser Ja futaie sauvage, composée d’un amalgame superbe de toutes essences, celles d'ombre comme celles de lumière, procureuses de bois précieux. Ainsi préparé, je sens combien certains pas-. sages de votre ouvrage sont puissamment vrais et combien, dans son ensemble, cet ouvrage, que vous allez offrir au monde forestier, était nécessaire.
En cédant aux instances de vos amis, en trouvant le temps de coordonner et de réunir en un livre de haute valeur les merveilleux matériaux, la documentation puissante, parce que serrée dans sa façon de nous conduire vers son but, vous aurez fait œuvre utile entre toutes.
Votre œuvre est solide ; elle provoquera un courant nouveau d’idées. Elle est solide et elle est aussi faite d’idéal. Vous voulez l’utilisation harmonique des « biens que la Providence a répandus » dans le milieu sylvestre.
Vos méthodes sont aussi faites de positivisme, car vous n’oubliez pas que nous avons le devoir de faire, avec le moindre capilal engagé, le meilleur bois en aussi grande quantité que possible.
Vous montrez comment on peut être à la fois un artiste et un économiste. À ce point de vue particulier, votre ouvrage contient des pages marquées au coin d’une logiquescientifique remarquable, elles sont magistrales et il faut, dût votre modestie en souffrir, accepter cette qualification.
L'idée du jardinage cultural et du contrôle, que j'ai eu à défendre publiquement, à la faveur de l'hospitalité du Journal Forestier Suisse,
(1) Je m’en voudrais d’oublier ici le nom de M. James Roulet, votre éminent prédécesseur, qui a su, comme inspecteur général des forêts de la République de Neuchâtel, faire de votre arrondissement du Val-de-Travers, un arrondissement d'expérience tel qu’il devrait en exister de nombreux en tous pays.
en 1909, alors que j'étais au Tonkin, m’apparaît non seulement comme étant juste, mais je la sens aiguillée sur la voie de la vérité forestière. Elle va conduire les sylviculteurs d’une main sûre vers des horizons nouveaux. À cette heure, plus «d’aphorismes sans preuves », vous apportez les résultats probants d'expériences pratiquées en grand.
Néanmoins si, comme je viens de le dire surabondamment, je fais mieux qu'apercevoir les très grands avantages de la méthode sous le rapport objectif et de la production, je vois aussi, pour nous surtout, forestiers officiels français, les lourdes charges qu’elle impose, alors que surtout nos services sont écrasés de travail par l’obligation d’expédier toutes les affaires d'ordre administratif qui nous incombent, tandis que nos cadres ne comportent pas, loin de là, le nombre (1) d’agents qu'il faudrait pour mener à bien une production sylvicole intensifiée.
Mais ceci, et: je me hâte de le dire, n’enlève absolument rien à la valeur de « l’expérimentation par l'aménagement ».
Lorsqu'on aura bien compris, dans tous les milieux, la véritable importance du rôle que joue le manteau végétal sylvestre et les virtualités qu’il contient (en tous lieux du monde) et qu’il s’agit de dégager, de libérer en vue de la prospérité de chaque pays, alors l’idée de Gurnaud, au travers de laquelle nous conduit votre ouvrage, sera acceptée avec moins d’hésitation, j'allais dire avec moins de frayeur.
Tous ceux qui, novices ou non en la matière, liront votre exposé, resteront surpris de voir en quoi consistent les procédés que Gurnaud n'avait pas systématiquement exposés (2) et voudront visiter vos séries jardinées, périodiquement inventoriées.
Le jardinage avait beaucoup de détracteurs et cela surtout parce qu’on ne savait pas exactement comment aménager la forêt jardinée, celle qui laisse le peuplement au complet, toujours en travail d’enfantement et de production, sans qu'aucun risque de chômage soit à redouter.
A vos lecteurs, nous dirons donc : prenez courage, la méthode se prête
(1) En Suisse, n’est-il pas question, en vue d’arriver à une gérance plus exacte, de diminuer l’étendue des Arrondissements?
(2) Peut-être parce que lui-même les trouvait nés d’une idée trop simple et qui devait s'imposer en vertu même de cette simplicité,
à de très grandes simplifications, venez à elle en confiance ; par la suite, tout s’aplanira. Dans une importante forêt, prenez une série de quelques hectares, 50, par exemple. Soumettez-la à la méthode avec le contrôle et traitez le reste par analogie sauf à étendre l’aménagement au fur et à mesure que vous seront donnés les moyens d’action permettant d’agir régulièrement.
Cette manière de faire n’aurait-elle pas, en particulier,le très grand avantage de permettre aux Agents forestiers de tous rangs de se faire peu à peu la main dans les champs d’expérience ainsi créés, à côté de ceux propres à la station de recherches de Nancy?
Pour ma part, je souhaiterais voir l’idée de tels essais faire son chemin dans les milieux forestiers officiels, à côté de ceux entrepris par des pro-
priétaires particuliers, de manière à avoir partout des séries ainsi traitées.
On me dira que le jardinage n’est applicable qu’ici et non là, avec les essences d'ombre et pas du tout avec les autres. Je réponds : croyez-vous donc tout savoir sur ce sujet? D’après ce que j'ai vu dans les futaies primitives, j'ai la certitude du contraire.
Ne sont-ils pas nombreux encore, les forestiers qui soutiennent « mordicus » que l’épicéa, par exemple, ne peut pas se régénérer dans un peuplement jardiné?
Or, nous savons aujourd’hui pertinemment le contraire, et pouvons le prouver. Pour obtenir le semis, il faut non seulement manier le marteau comm? il convient ; mais il faut aussi amener le sol à la vie utile, créer l’ambiance familiale propre.
Dès lors, dût-on crier à l’hérésie, je demande que, sachant plus qu'il y à cinquante années, l’on ose livrer au jardinage des séries de toutes catégories, de toutes essences, en tous lieux.
Mais j’empiète sur votre propre enseignement ; avec vous, cependant, je veux aussi demander pourquoi l’on tienttoujours, dansl’aménagement, à parler de l’âge? A quoi bon la révolution? Que nous ont légué d’instructif et de positif les vieux aménagements? Documentation expérimentale utile? Aucune.
Cest donc que ces éléments ne sont pas nécessaires et qu’ils sont abso-
lument étrangers au but d'harmonie à atteindre. Ils ne peuveut que les compromettre (catachrèse Broillard).
Mon cher ami, vous avez su vous libérer de cette obsession de la notion de l’âge. Les résultats dont vous faites part au lecteur ont suivi, car tout autres sont les facteurs en travail.
C’est à la forêt elle-même, à elle seule, que vous avez demandé (par le traitement organisé sous la forme expérimentale) le secret qui permet « de la gouverner selon sa propre nature ».
Votre service ne pouvait pas s'arrêter à un type préconçu de peuplement.
Il n’avait pas le choix. Vous ne pouviez accepter de travailler sur rien autre que la masse boisée dans sa forme «indéfiniment évolutive », que l’on appelle la forêt jardinée ou composée.
Je termine, non sans m’excuser d’avoir été prolixe au delà de toute mesure, en indiquant combien il serait bon de voir donner plus d’importance dans les cours des Écoles Forestières aux choses du jardinage et
de la méthode expérimentale ainsi que l’on semble l’avoir déjà fait à Zurich.
P.S.— A la minute où j'allais clore cette lettre, heureuse coïncidence, je reçois l’invitation de la Société Forestière de F. C. et B., pour sa session du 9 août 1920. Elle convie ses membres à une conférence que donnera M. le conservateur Schæffer « sur un essai de futaie jardinée FEUILLUE ».
Roger Ducamp, Moulins, 19 juillet 1920.