PAR
S'il y a un domaine qui soit resté fermé au positivismèe de la science moderne, c’est bien celui de l’aménagement des forêts.
Ce n’est pas qu’on n’ait cherché à soumettre l’aménagement à des règles étroites, à des procédés précis, et si c’est là du positivisme, il y a abondance et surabondance. Mais c’est un positivisme pour soi, qui reste comme extérieur à l’objet qu’il prétend considérer ; tellement extérieur et même étranger qu’il a mérité le jugement sévère de Gayer, l’accusant d’avoir souvent ravalé la culture au rang d’esclave de l’aménagement.
Ceci, quoique total renversement des choses, n’est que trop vrai. L'aménagement, devenu une discipline pour soi, a perdu son sens ; il est devenu son propre but, alors qu’il ne doit être qu'un moyen, le moyen créé pour assurer le positivisme de la culture. Le positivisme en sylviculture consiste à «augmenter l’accroissement » (Cotta), à « favoriser l'accroissement du bois» (Kasthofer), à « mettre les forêts en état de productivité supérieure » (Landolt), à le faire « dans le moins de temps
et avec le moins de frais possibles » (Heyer réédité par Hess), à « produire bien et abondamment » (Gayer), à « réaliser les produits les plus avantageux » (Rousset), à « transformer les effets des forces naturelles, capter au profit de l’industrie forestière la plus grande somme du travail fourni par les capitaux gratuits » (Boppe). Ces définitions se complètent mutuellement ; celle de Boppe les condense, mais n’y aurait-il pas à la compléter en disant : « Transformer les effets des forces naturelles, capter au profit de l’industrie forestière la plus grande somme du travail fourni par les capitaux gratuits, de manière à en lirer le plus grand effet utile? » Quel compte l’école et la pratique ont-elles fait de ces définitions?
Le Traité pratique de Sylviculture de Jolyet (1916), qui est une véritable encyclopédie forestière, définit comme suit l'aménagement (p. 265) : « Tout aménagement a pour but de créer l’état normal et de le perpétuer quand il est obtenu. Le moyen employé consiste à régler l’ordre et la nature des exploitations après avoir fixé l’âge ou la dimension des arbres à couper et le volume des produits à réaliser annuellement »; page 262, on lit, et cela sert à compléter la définition citée du but de l'aménagement : « On est convenu de nommer révolution le temps qui s'écoule entre deux récoltes successives sur le même point ; c’est, en théorie, le temps laissé aux arbres pour atteindre les dimensions qu’on leur demande ». Cest répéter la définition que Tassy donnait dans ses Eludes sur l'aménagement des forêts, édition de 1872, lorsqu'il traitait de lexploitabilité relative aux produits en matière les plus considérables : « Cette exploitabilité est indiquée par l’âge où se réalise le plus grand accroissement moyen », par laquelle il répond à la question qu’il vient de poser page 68 : « Quel est l’âge auquel il convient d’abattre les arbres. pour qu’on obtienne dans un temps donné les produits matériels les plus considérables ? »
Et ceci encore n’est qu’une paraphrase de la définition donnée par Cotta en 1817, et reproduite par Lorentz et Parade dans leur Traité de culture des bois de 1836.
C’est donc en 1916 comme en 1817, toujours l’âge qui est considéré et admis comme la norme de la production. On persiste dans Ja confusion
RER LE dés
entre l’âge et la grosseur des arbres, dans la catachrèse dénoncée par Broilliard.
Est-ce bien par l’âge qu’on peut contrôler dans quelle mesure est effectivement « captée au profit de l’industrie forestière, la plus grande somme du travail fourni par les capitaux gratuits? »
Évidemment non ; l’âge, autrement dit le temps, n’est qu’une des composantes et non la principale, de la résultante cherchée, et c’est même celle dont il convient de chercher à réduire la part le plus possible ; les autres composantes sont : et les caractères propres à chaque arbre, et le milieu ambiant, et surtout le savoir-faire du sylviculteur, la qualité du traitement par le moyen duquel il utilise et perfectionne ces composantes.
La résultante cherchée ne peut être que l’accroissement. L’âge n’est guère qu’une concomitance. L’accroissement, tel est le but offert au positivisme de la culture des bois. L'étude de ses modalitéset deleur dépendance du traitement, tel est le moyen offert au positivisme de l’aménagement.
L’exposé fait par Gurnaud pour l'Exposition universelle de 1879, de la méthode du contrôle appliquée à la forêt des Eperons, me parut fournir l'orientation attendue et que je ne trouvais pas ailleurs, et combler une lacune que je ressentais vivement dans la technique de l’aménagement ; et je n’étais pas seul à la ressentir.
L'idée de Gurnaud, la méthode du contrôle, qui consiste, sommetoute, à faire de l’expérimentation avec le traitement, ne peut être rejetée. On l’a tenue dans l’ombre. Les conditions défavorables dans lesquelles il en entreprit l’application, peuvent expliquer la défaveur avec laquelle elle a été accueillie. Son principe est juste néanmoins. C’est à cause de son principe que le canton de Neuchâtel a admis officiellement la méthode du contrôle, pour des essais, dès 1889, et ensuite comme méthode définitive appliquée sous une forme simplifiée de plus en plus largement.
A l’occasion de l'Exposition nationale suisse de 1914, le canton de Neuchâtel a publié un mémoire sur les aménagements dans ses forêts publiques, mémoire qui, après avoir esquissé l’histoire de l'aménagement
dans ce canton, exposait, en même temps que les différences des méthodes et des résultats, les principes et les procédés de la méthode du contrôle.
La guerre survenant, ce mémoire, mis en vitrine d’exposant mais non publié, et ayant un intérêt peut-être trop local, n’a pas atteint son but, qui était de faire connaître la méthode du contrôle. Quelques techniciens et administrateurs qui ont pris contact avec elle, soit par le moyen de ce mémoire, soit par la visite de forêts aménagées et traitées selon ses procédés, me disent que le moment paraît venu de renouveler cette tentative ; dans diverses publications et articles on a fait de cette méthode des citations erronées, ou mal interprêté ses tendances ; pendant un certain temps, l’enseignement officiel en Suisse a cru devoir la mentionner, mais cela se fit d’une façon trop fragmentaire pour que ce pût être utile ; plus récemment, elle a été exposée dans un cours sur l’aménagement de telle façon que les étudiants paraissent y avoir trouvé un grand intérêt. La question de l’aménagement est de nouveau l’objet des préoccupations des techniciens, des administrations et des pouvoirs publics ; des instructions sur les aménagements sont en préparation partout.
Sous l’empire de la nécessité, l'obligation de produire le plus possible s'impose comme presque nouvelle à la sylviculture ; les pouvoirs publics paraissent généralement disposés à prendre dans ce but les mesures nécessaires et notamment à établir des techniciens en nombre suflisant ; un des principaux obstacles à l’application des méthodes intensives serait ainsi écarté en même temps qu’une des principales objections qu’on faisait à la méthode du contrôle.
Mais plusieurs collègues que les idées de Gurnaud intéressent se plaignent de ce qu’elles sont disséminées dans de nombreux ouvrages etopuscules ayant trop, parfois, le caractère d'œuvres de circonstance ou de combat et devenus d’ailleurs introuvables ; ils ont exprimé le vœu qu’elles soient groupées et coordonnées dans un exposé systématique, et m'ont signalé les avantages qui en résulteraient pour leur propagation. Cédant à leurs instances; désirant en même temps, par l’essai de faire revivre l’idée de Gurnaud, apporter à sa mémoire l'hommage public de
ma reconnaissance pour les horizons qu'il a ouverts à ma carrière de forestier ; espérant aussi apporter ma petite contribution à l'édifice de l'aménagement en reconstruction, je me suis décidé à donner au public forestier un exposé aussi complet que possible de la méthode du contrôle.
On retrouvera dans ce petit ouvrage des éléments du mémoire de 1914 dont j'ai élagué ce qui concernait trop spécialement le canton de Neuchâtel ; j'y ai ajouté quelques faits nouveaux ; j’ai remanié, complété et précisé l’exposé des principes et des procédés par des considérations qu'ont rendues nécessaires les objections qui m'ont été faites et pour empêcher les malentendus de persister, -
Neuchälel, 1919.
« C’est dans l’harmonie des forces qu’il « convient de chercher l’équation de la « production. « (Boppe)
« In der Harmonie aller im Walde « wirkenden Kraefte, liegt das Raetsel « der Produktion. » (Gayer)
« Produire » : ce mot renferme tout le devoir et devrait résumer tout le vouloir du sylviculteur. Bien connaître les forces, les matières ou substances, et l’ambiance par lesquelles, sur lesquelles et dans laquelle il agit, — bien mesurer l'effet utile réalisé, c’est-à-dire la production obtenue — ce sera l’indispensable de son savoir.
Toute culture rationnelle repose sur l’expérimentation ; son fruit sera le critère de la valeur des méthodes employées et de l’habileté de l’application.
La sylviculture, malgré les particularités qui lui sont inhérentes, ne saurait se soustraire à cette obligation de prouver par ses résultats à la fois la qualité de ses méthodes et celle de leur application. Elle aussi doit s'organiser par l’expérimentation en vue de constituer l’expérience positive, l’expérience ayant qualité de preuve.
Cette obligation est même d'autant plus impérieuse pour la sylviculture, que les effets de ses opérations sont plus lents à se produire, moins immédiats dans leur apparition, plus délicats à saisir et à formuler, et
que, dans ce champ spécial de la production terrienne, l’arbitraire, la négligence et l’impéritie ont la voie plus libre.
Les opérations sylviculturales ont essentiellement le caractère de préparations, introduites par celui-ci, développées par celui-là, continuées par cet autre, et ne sont en fait jamais closes ni définitives. Les générations de forestiers se succèdent, attachées au même labeur, et il serait indispensable que leurs efforts fussent coordonnés. Comment est assurée jusqu'ici la liaison organique de ces efforts? Qu'est-ce qui en précise les conquêtes et les assemble en un faisceau d'expériences positives? Où trouve-t-on des faits groupés en série expérimentale formée par un technicien pour son successeur? Où, dans la pratique, l’expérimentation est-elle amorcée et assise? Quelles justifications un traitement soumis à une critique objective peut-il présenter?
On ne peut être que très frappé de la rareté et de la pauvreté des justifications que des administrations forestières, parmi les plus réputées, sont en état de produire. Maint forestier conscient de sa mission, de sa dépendance du passé et de sa responsabilité devant l'avenir, a déploré à la fois le mince héritage de documents utilisables laissé par ses devanciers, et la ténuité de celui qu’il est en mesure de préparer lui-même. Cette filiation dans l’ouvrer forestier a cependant une importance de tout premier ordre.
Je suis loin de méconnaître tout ce qu’ont fait les stations de recherches dans le domaine de la science, et la grande valeur des faits qu’elles ont rassemblés ; elles ont certainement élargi nos horizons, et, si on peut toutefois leur reprocher une certaine étroitesse que leur méthode de travail leur impose, il faut reconnaître qu’elles ont introduit plus de sens critique dans le traitement des forêts. Mais elles ne pourront jamais fournir les états de preuves qu’on est en droit de demander dans chaque cas concret à toute administration responsable, ni constituer le fonds d’expériences locales qui est indispensable à la bonne gestion de chaque forêt et qui ne peut se former que par l’accumulation de faits locaux précis.
L'aménagement serait trop exclusif s’il se confinait dans l'étude de la production quantitative seule. Bien que la forêt paraisse en quelque sorte
immuable, en regard d’une génération d'hommes, c’est précisément à cause de cette durée qui prolonge et répercute dans l’avenir les faits d'aujourd'hui, que ceux-ci doivent être examinés le mieux possible dans les conséquences qui en naissent successivement, et que les contingences font varier. Qu’on pense, par exemple, aux avatars qu'ont subis au cours d’un demi-siècle les opinions concernant les mérites des essences, les avantages et les inconvénients des peuplements purs et des mélanges, les modes de régénération et d’éclaircie, puis les exigences relatives aux dimensions et qualités des produits forestiers, à la rémunération des capitaux, puis l’organisation forestière, les procédés d’exploitation et de vidange qui ont une si grande influence sur le traitement, etc. Le producteur forestier ne peut pas faire comme s’il ignorait ces questions, et ne doit pas refuser de faire la place qui leur revient dans ses préoccupations et dans les dispositions qu’il prend.
Tout concourt ainsi à former la conclusion que la production forestière doit se constituer de manière à pouvoir tenir compte des problèmes changeants qui se présentent à elles et à pouvoir se prêter aux évolutions nécessaires le mieux et le plus rapidement possible.
Le but spécial de la présente publication étant de présenter une méthode d'aménagement visant la production, elle ne mentionnera pas les autres utilités de la forêt, Ce n’est pas les mésestimer ni vouloir les exclure des buts à considérer par l'aménagement. Mais il est permis d'émettre l'hypothèse qu'il y a corrélation étroite entre ces buts variés et que la forêt organisée en vue de la production les atteint tous : cette forêt produit et agit parce qu’elle dure ; étant vivante et forte, elle est belle ; et le forestier qui la traite se trouve jouir du rare privilège d'atteindre le beau en recherchant l’utile, et de faire œuvre utile en faisant œuvre de beauté : il réalise l'harmonie qui, selon Boppe et Gayer, est en même temps sa puissance,
Il est permis de se demander si le traitement des forêts a bien été assis sur cette base de l’harmonie des forces, dans laquelle l’individualité du sylviculteur entre, qu’il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, comme un élément d'accord ou de désaccord. A voir la place prédominante que la futaie simple conserve dans la pratique, et dans l’enseignement peut-
être encore plus que dans la pratique, j’ai acquis pour ma part la conviction que la recherche de cette harmonie est encore bien inconsciente, bien voilée, partielle et inconstante, et je ne connais pas beaucoup d’aménagements dont elle soit l’inspiratrice.
Je ne saurais me permettre d’aller sur les brisées de la science. Il y a cependant certaines constatations qui frappent même lorsqu'on n’est pas un savant ; citer quelques-unes de celles que tout le monde peut faire servira à justifier les tendances de la méthode du contrôle et en même temps à établir sa base théorique.
Examinons, par exemple, la place qu’on fait à l’almosphère dans les cours et les traités sur la culture des bois. L’atmosphère tient un rôle capital dans la production ; la forêt y puise un des éléments constitutifs principaux du corps des arbres, en continuant, sur une échelle diminuée, le phénomène de la fixation du carbone de l’air qui a caractérisé l’époque carbonifère ; et c’est aussi dans l’air que les arbres prennent une grande partie de leur oxygène, tandis que le sol ne leur livre guère plus que ce qui reste dans le résidu de la combustion. Le bois contenant 45 à 48 p. 100 de carbone, environ 42 p. 100 d'oxygène, 6 à 7 p. 100 d'hydrogène, 1 à 2 p. 100 d’azote, et 3 à 5 p. 100 de principes fixes provenant du sol, on voit que, sous le rapport de la quantité des éléments fournis à la plante, l'importance de l'air est, pour la forêt, 20 à 30 fois plus grande que celle du sol. Toutefois, si le rôle de l'atmosphère comme pourvoyeuse de substances nutritives, n’est pas complètement passé sous silence dans les traités de culture des bois (qui s’étendent par contre longuement, et avec raison, sur les qualités et les propriétés du sol), il n’y trouve certainement pas toute la considération qu’il mériterait. Cependant, la quantité de carbone et d’autres éléments ou substances tenue dans l’air à la disposition de la végétation forestière, et, par son intermédiaire, à la disposition du producteur, est surtout déterminée par la hauteur de l’atmosphère occupée et remplie par les organes assimilateurs, et par la constance de cette occupation. Or, en constituant la série des peuplements d’une forêt donnée sur la base de l’âge ou de la révolution, l'aménagement consacre cette lacune de la culture en organisant la jachère périodique, plus ou moins longue, de l'atmosphère à chaque début ou fin de révolution. Ces
A7 L''afUes LoaRt où à CRU CORAN TO AA D RS EN, De SE P 1% ñ Le Ü ’ #
alternatives, représentées graphiquement ci-dessous, ne réalisent certes pas l'harmonie des forces.
Les éléments de ce graphique sont empruntés aux tables de production de la Station centrale suisse de recherches forestières.
Fig. 1.
Si les éléments nécessaires à la production sont 'à (disposition dans une mesure pour ainsi dire illimitée, il en est de même des forces et des énergies naturelles : actions thermiques et lumineuses (insolation), affinités, attractions géotropiques et héliotropiques, énergies actives dans les tissus des plantes, sont virtuellement constantes mais elles ne se dégagent que suivant la rencontre qu’elles font d'organismes appro-
priés sans lesquels elles restent inopérantes., Ces organismes sont non
PNR TIRER LC UNE
seulement les arbres pris individuellement, mais les collectivités d'arbres avec leurs agencements variés, la masse aérienne de Jeurs organes foliacés, c’est-à-dire les types divers de peuplements qui conditionnent le milieu ambiant, sa qualité et sa stabilité (fraîcheur de l’air et du sol, incidence et dispersion de la lumière et de la chaleur, action mécanique des vents, etc.) ; le milieu ambiant constitué par la masse et le groupement ou l'agencement des arbres, réagit à son tour sur chacun de ceux-ci; le traitement canalise ces actions et réactions et les combine avec la
sélection au profit des meilleurs et des plus aptes. Ce milieu ambiant
A eroissement = = 2 2 2 __ Production Chômage
]Jl! Revolution + Jn° Révolution
Fig. 2.
qui devrait être l’objet de l’observation la plus attentive du sylviculteur, n’a pas l’honneur de nombreuses mentions dans les traités de culture, Il arrive, au contraire, que le forestier, tout en se conformant aux règles qu’ils établissent, voie ce milieu ambiant ou altéré ou totalement détruit soit par l’excessive accumulation du matériel, soit par sa suppression. C’est ainsi que, tandis que sur un hectare de sol d’une forêt donnée, il y a constamment autant de carbone, d'oxygène, autant d’insolation, autant de précipitations, autant d'énergies latentes que sur tout autre hectare, l'effet utile peut varier beaucoup, soit sur le même hectare, soit d’un hectare à l’autre ; s’il en est ainsi, c’est parce que le peuplement forestier qui est l'instrument de cet effet utile, est insuffisamment ou mal outillé, ou que cet outillage fonctionne dans de mauvaises conditions.
Les alternatives de production de la futaie simple sont représentées
schématiquement dans la figure ci-contre. Les éléments sont les mêmes que ceux du graphique page 23. Ici non plus, l'harmonie des forces n’est pas réalisée et l’équation de la production n’est pas résolue. Mais c’est aussi que l’aménagement basé sur la révolution n’est pas et ne peut pas être à la recherche de cette solution.
Ces deux figures permettent de constater que chaque unité de la surface d’une forêt organisée sur la donnée de l’âge, et que la couche atmosphérique accessible qu’elle supporte, passent par des alternatives d’occupation et de jachère, de production et de chômage. Il y a donc tout le contraire d’une harmonie des forces.
Il faut cependant pousser cet examen encore plus loin:
En rapprochant les deux figures, on constate que les périodes de jachère du sol et de l’atmosphère et de chômage dans la production ne coïncident pas. Le moment du maximum de la production n’est pas le même que le moment du maximum des moyens mis en œuvre représentés ici par le matériel engagé,
Qu'est-ce à dire, sinon qu’il peut y avoir à un moment donné du matériel mal engagé, et que, au chômage du sol et de l’atmosphère vient s’ajouter un chômage de matériel?
Ce chômage de matériel trouve son expression dans le quotient de l’accroissement par le matériel, calculé à divers moments (Voir la Hgne des taux, graphique, p. 23).
Age. Matériel. Accroissement, Taux.
Ans. Mètres cubes. Mètres cubes. P, 100.
Cette démonstration, d’allure plutôt théorique, de ce que j'appelle
les chômages et les jachères, est confirmée par les faits. Je tire les suivants de la statistique des aménagements des forêts publiques du canton de Neuchâtel. |
Cette statistique s’étend à 71 aménagements de forêts appartenant à l'État et aux Communes. Les forêts y ont été classées, d’après leur matériel moyen, par hectare de lasurface totale, en cinq groupescomme suit :
A. Forêts très riches, dont le matériel outrepasse 400 mètres cubes ;
B. Forêts riches, dont le matériel est de 301 à 400 mètres cubes ;
C. Forêts moyennes, dont le matériel est de 201 à 300 mètres cubes ;
D. Forêts pauvres, dont le matériel est de 101 à 200 mètres cubes ;
E. Forêts très pauvres, dont le matériel n’est que de 100 mètres cubes ou moins.
En écartant les cas spéciaux, tels que les fortes réalisations accidentelles ou intentionnelles, les conversions de taillis, les incorporations de pâturages boisés, etc., et en exprimant la production d’après la possibilité et le quotient de celle-ci par le matériel (taux d’exploitation), le tout rapporté à l’hectare, on obtient le tableau suivant arrêté au milieu de l’année 1919 :
Les cas les plus favorables (n° 14, forêts communales des Verrières ; n° 15, forêts communales de Couvet; n° 19, forêt de la Grande-Joux (commune de Neuchâtel) ; n° ?8, forêts communales de Boveresse ; n° 35, forêts communales de Môtiers), c’est-à-dire ceux qui réunissent le taux d'exploitation le plus élevé et la possibilité absolue la plus élevée, se trouvent (exception faite sous le rapport de la possibilité la plus élevée, n° 1, et du taux le plus élevé, n° 49), non dans les forêts très riches, maïs dans les forêts à peine riches et surtout dans les forêts moyennes. Dans les forêts très riches et riches, il y a donc bien du matériel superflu, engagé inutilement, qui tend à peser sur la production elle-même, et qui représente un capital devenu financièrement improductif.
Cela ne signifie point encore que les forêts très riches soient trop riches ; le très faible taux d’exploitation que représente leur possibilité (parfois corrigée par l’exploitation effective) serait plutôt à prendre comme une indication que la « manière » dont ce matériel est engagé est défectueuse, c’est-à-dire qu’elle l’oblige au chômage.