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L'Américaine

Les romans de Cooper, la Lettre Rouge de Hawthorne, les contes fantastiques d'Edgar Poe et tout récemment les récits californiens de Bret Harte ont eu parmi nous une vogue légitime, mais ne nous font pas connaître tels qu'ils sont aujourd'hui les États-Unis de la Nouvelle Angleterre. Ni les spirituelles et justes épigrammes de Paris en Amérique ni les malveillants commérages qu'a mis en scène l'auteur de Rabagas ne nous donnent une idée plus précise de ce qui se passe dans le Nouveau Monde.

Des livres plus graves, tels que celui de Tocqueville ou Y Histoire des États-Unis par M. Laboulaye ne sont pas, malheureusement, dans toutes les mains.

Si personne nïgnore le nom de Longfellow devenu classique de son vivant, si quelques-uns ont lu Bryant

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qui s'est montré toujours sympathique à la France, aussi bien comme journaliste que comme poète, l'Amérique est flère, ajuste titre, d'autres poètes éminents qui sont encore inconnus parmi nous, comme J.-R. Lowel et Whittier. On ne sait pas en France combien la terrible guerre de la sécession, ses sanglantes batailles qui duraient quatre jours et ses émouvantes péripéties, la victoire et le deuil qui ont terminé cette lutte héroïque entre frères, ont inspiré de patriotiques et vivantes poésies. Ceux qui se plaignent de ne pas trouver à lire assez de choses neuves et actuelles ne savent pas qu'ils négligent tout un monde d'idées et de sentiments vifs et vrais.

C'est avec intérêt que nous voyons paraître des livres comme V Américaine de Fortunio. Nous voudrions que des relations beaucoup plus actives et nombreuses s'établissent entre deux grandes nations qui n'ont aucun motif de se heurter et qui en ont beaucoup pour sympathiser Tune avec l'autre. Des livres comme celuici que peut lire tout le monde, la jeunesse, les femmes, doivent être utiles à ces bons rapports réciproques.

Si un pareil échange nous semble désirable ce n'est pas seulement pour des raisons politiques ; ce n'est pas seulement parce que, n'ayant pu passer la Manche, comme nous l'a dit le premier homme d'état de la France actuelle, nous avons l'Atlantique à traverser. C'est sans doute pour cette cause, infiniment grave ; mais c'est pour d'autres encore que nous aspirons à voir les deux peuples plus étroitement et plus cordialement unis.

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Tous deux y gagneraient. Le? Américains, particulièrement les plus instruits et les plus distingués, sont les premiers à reconnaître qu'ils ont quelque chose à apprendre de nous. Ils se sentent inférieurs dans tous les beaux-arts, dans tout ce que comprend l'empire du goût, dans tout ce qui fait l'élégance de la vie. la grâce des habitudes et des relations sociales. Leurs édifices publics sont en général des créations si malheureuses que Jefferson disait : Le dieu de l'architecture a jeté sa malédiction sur cette terre. Les statues qui s'élèvent sur les places publiques de toutes les grandes villes sont bien rarement au-dessus du médiocre, et parfois fort au-dessous. Quelques sculpteurs de mérite et quelques peintres ont surgi depuis peu d'années. Mais le génie des arts est encore clans l'enfance en Amérique; l'absence de goût, le manque de ce tact délicat qui donne un charme exquis à la toilette la plus modeste, éclatent trop souvent dans la mise prétentieuse et bariolée des Américaines. Elles sont souvent belles, mais souvent aussi elles font tort à leur beauté par leurs étranges combinaisons de couleurs et de formes; il y a des exceptions, mais elles ne sont fréquentes que parmi les femmes qui ont voyagé, ou qui vivent dans un monde plus cosmopolite que national. Beaucoup d'excellents esprits, loin de fermer les yeux sur cette lacune de la culture intellectuelle de leur contrée, sont très-sensibles à ce qui lui manque. On s'en occupe sérieusement. Les voyages en Europe, l'achat d'objets d'art qu'on fait venir d'Italie, les musées qu'on ouvre dans les capitales, les écoles de des-

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sin, les conférences et les cours sur des sujets d'esthétique ou sur l'histoire de l'art sont des moyens qu'on emploie tous les jours davantage. Mais ce n'est qu'en France qu'on trouve tout un peuple formé au sentiment exquis des proportions et des couleurs, soit par la nature, soit surtout par des traditions séculaires et éprouvées. Il y a une éducation de l'œil et de la main qui ne s'improvise pas. Les Grecs l'ont eue plus que nous, les Romains moins que les Grecs, et j'ose l'affirmer, moins que nous; quand ils n'ont pas eu, comme dans la Grande-Grèce italienne, à Pompéi par exemple, Fart grec à copier, ils se sont montrés grands mais lourds, ils sont rarement originaux et nous les avons surpassés par cette fécondité créatrice qui est, dans Fart, comme partout, le don essentiel. Nous n'avons été égalés dans l'ensemble du domaine des arts ni par l'Angleterre, ni par l'Allemagne, ni même par le plus artiste des peuples du nord, la Hollande. En peinture, depuis les chefs-d'œuvre d'Ingres l'octogénaire jusqu'aux puissants débuts d'Henri Regnault, et dans les autres arts, depuis la statuaire jusqu'à l'orfèvrerie, ou de l'architecture au mobilier et à la parure des femmes , nous sommes de plein droit les modèles et les maîtres de notre siècle, comme nos pères l'étaient des leurs.

Combien, en revanche, les Etats-Unis nous sont supérieurs à d'autres égards! Il y aurait trop à dire, hélas, sur le sujet si important de l'éducation. Les misérables sommes que dépensent chez nous, pour l'enseignement à tous les degrés, l'Etat, les com-

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munes, les riches particuliers, le public tout entier, sembleraient aux Etats-Unis la plus candide et la plus maladroite des économies. Tout le monde donne pour les écoles de tout genre. Non-seulement des riches ont légué d'immenses fortunes à des musées ou des collèges, comme Smithson ou Girard; mais de leur vivant, beaucoup d'autres, comme Peabody, ont donné maintes et maintes fois des centaines de mille dollars pour faire progresser l'éducation publique. Tandis que les princes de la fortune donnent énormément, chacun, à tous les degrés de l'échelle, fait ce qu'il peut. Rien ne fait plus d'honneur aux Etats-Unis que la libéralité beaucoup plus que royale avec laquelle des particuliers fournissaient à l'illustre Àgassiz tout ce qu'il déclarait utile à ses investigations scientifiques : un bateau à vapeur, tout un état-major d'aides et de collaborateurs convenablement rétribués, les instruments, les matériaux, les bâtiments, et de l'argent tant qu'il en fallait.

Ecoles, collèges, laboratoires, méthodes, en Amérique, éclipsent mille fois les nôtres. On ne concevrait pas qu'un groupe quelconque de penseurs, de savants, de croyants se laissât manquer des édifices et du personnel qui serait utile à ses travaux, à son culte, à ses progrès.

Les universités, généralement établies dans un parc où s'élèvent, parmi les bouquets de vieux arbres, des constructions diverses, salles de cours, bibliothèques, laboratoires de physique, de chimie, d'anatomie, observatoires, maisons de professeurs, collèges d'élèves, ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons.

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Les bibliothèques publiques abondent. Dans les grandes villes existent des Mercantiles librairies, bibliothèques qui appartiennent aux commis marchands et aux demoiselles de boutiques; il y en a d'immenses avec salles de conférences; telle de ces bibliothèques quand un livre important va paraître en retient d'avance cinquante exemplaires pour satisfaire la curiosité des employés de comptoir et de rayon.

Nous serions scandalisés en Europe à la seule mention des innombrables écoles et même des lycées qui réunissent les deux sexes. Nous n'avons pas l'idée de ces écoles vastes et gaies où les enfants isolés sont assis chacun sur un petit fauteuil devant un pupitre, séparés les uns des autres par un passage et où une rangée de filles alterne avec une autre de garçons. L'université ou collège d'Antioche (à Yellow-Springs, dans l'Ohio), se compose d'un vaste édifice où sont les classes, et de deux maisons, dites du Nord et du Sud, habitées l'une par les jeunes filles et les dames, l'autre par le sexe fort. Les chaires y sont données au concours ; si le professeur de calcul intégral et différentiel est une dame, c'est qu'elle a gagné sa chaire, d'examens en examens, de concours en concours et s'est montrée plus capable que personne de l'occuper. Qu'importe qu'il y ait parmi ses élèves des hommes plus âgés qu'elle? L'émulation devient très-vive dans de pareils établissements; les jeunes filles se piquent de réussir dans les mêmes études, aussi bien que les jeunes gens, et tâchent de les dépasser; de leur côté ceux-ci veulent être les premiers et pe craignent rien tant que

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d'être raillés ou méprisés par leurs rivales. On nous demandera, sans doute, quel effet a sur les mœurs ce système d'enseignement simultané. Nous. ne craignons pas de répondre qu'il est non-seulement égal mais supérieur au résultat de notre système français qui parque les garçons dans des casernes et les filles dans des couvents. Évidemment une stricte discipline est nécessaire; mais en bien des cas, la police est faite, et sévèrement, par l'opinion;

Plus encore que les larges ressources attribuées partout a l'enseignement sous toutes les formes, il y a lieu d'envier au peuple américain le goût presque universellement répandu de l'instruction. Tel gros village de l'Etat de New-York possède, dans ce que nous appellerions sa Mairie, une très-vaste et belle salle de conférences, où chaque hiver on traite, au moins une fois par semaine, les sujets les plus variés. Le comité offre aux conférenciers, mille francs (sans compter tous les frais de déplacement et une hospitalité à laquelle rien ne manque), pour une heure de conférence sur un sujet qu'on juge utile ou intéressant; l'orateur y trouve une salle pleine : l.oÛO personnes, artisans et cultivateurs, marchands et propriétaires avec leurs enfants et leurs femmes; et ce public se montre bientôt fort attentif et fort intelligent. Tout cela n'a rien d'extraordinaire ou même d'exceptionnel en ce pays.

Les Américaines s'intéressent à tout ce qui occupe leurs maris et leurs pères; elles sont avides de lecture et d'instruction. Un conférencier venu de France, descendait de sa chaire un soir dans un village de l'Ouest,

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au bord du Mississipi, quand trois dames, s'excusant de l'arrêter au passage, le prièrent de les mettre d'accord sur la question que voici : Tune d'elles racontait que M. Cousin s'était montré fort catholique dans les derniers temps de sa vie ; les deux autres ne voulaient pas le croire, parce que le fond de sa philosophie, bien que décoré par lui du nom d'éclectique, leur semblait un panthéisme fort peu orthodoxe. Le Français fut obligé de leur répondre qu'elles avaient raison toutes trois; mais il ne put s'empêcher de se demander, non pas dans quel village, mais dans quelle capitale de notre vieux monde, les dames s'occupent ainsi des doctrines de quelque philosophe étranger, le lisent et le comprennent si bien.

Enfin, pour ne pas trop prolonger cette énumération des avantages qu'ont sur nous les États-Unis, nous pouvons tout au moins leur envier un trait de caractère qui nous manque. C'est celui qu'on a un peu ironiquement résumé dans leur locution familière : Go-a-head. En Europe, et surtout en France, le mouvement des esprits, des volontés, des partis eux-mêmes, consiste trop souvent à tourner dans un cercle, à peu près comme des valseurs. Nous piétinons sur place. Ainsi, en religion, nous passons presque alternativement de négations plus que voltairiennes à Fultramontanisme bigot. En politique, on nous a vus passer et repasser de la légitimité à Forléanisme, de l'empire à la république, et il a pu sembler longtemps que nous descendions en tournoyant dans le précipice où périssent les nations.

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En toutes choses, on dirait que chaque esprit, chaque génération, chaque gouvernement est tenu de reprendre toutes les questions ab ovo, de remonter aux origines, de tout recommencer par le commencement. On peut dire que chaque plaidoyer politique rappelle celui de Y Intimé dans Racine :

Avant donc

La naissance du monde et sa création,

En Amérique, on n'a pas tant de temps à perdre en préliminaires. L'avenir paraît long et non point le passé; aussi l'avenir sollicite-Ml, plus que le passé, toutes les pensées et toutes les énergies. Il n'est pas reçu qu'on doive chaque jour remettre tout en question. Go-a-head, vous dit-on; partez du point où vous êtes ; et au lieu de vous arrêter et de vous retourner pour regarder en arrière, allez droit devant vous. Si la marche des esprits en Europe suit trop souvent un cercle vicieux, l'Américain cherche la ligne droite et s'y tient, comme au plus court chemin du point où l'on se trouve à celui qu'on veut atteindre.

Un exemple, entre mille. Nous paraissons de vrais enfants aux Yankees, quand nous exigeons d'une même Assemblée qu'elle fasse toutes nos affaires au jour le jour, et qu'en même temps elle nous forge de toutes pièces une constitution pour l'avenir. En pareil cas ils laissent leurs représentants vaquer à leurs travaux législatifs, et ils chargent une convention élue tout exprès de faire ou d'amender leur constitution, sans se mêler en rien des affaires courantes. Cette règle a

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été mise en pratique nombre de fois soit pour les États particuliers, soit pour l'Union, qui s'en sont toujours bien trouvés. L'ouvrage est fait beaucoup plus vite, ce qui importe fort, et beaucoup mieux, ce qui est encore plus essentiel.

On ne conçoit rien, de l'autre côté de l'Océan, à l'espèce de tremblement qui saisit nos hommes politiques dans tous les partis, dès qu'il s'agit de la question religieuse. On s'étonne que les assemblées même les plus hardies de la Révolution n'aient aspiré qu'à esquiver ce problème, et l'on s'étonne aussi que Robespierre n'ait pas été moins autoritaire que Louis XIV, et Napoléon que Robespierre. Quant aux ministres de l'ordre moral qui prétendent décider ou faire » décider par les organes naturels de l'état de siège, ce que les Français doivent lire, ou décrètent, en religion, ce que les Protestants doivent croire, sous peine de confiscation, je ne veux pas dire combien peu leurs prétentions semblent à bien des millions d'Américains sensées ou respectables.

Pour eux, l'Église et l'État sont séparés et libres ; ils Tétaient bien avant M. de Gavour et sa célèbre formule que nos prétendus hommes d'état trouvent encore si effrayante. Nous en viendrons là, infailliblement, par la force des choses; mais on voit avec surprise et avec peine, dans un pays où cette épine n'existe pas, que nous persistions à renvoyer aux calendes grecques, la guérison toujours plus urgente de notre plaie la plus profonde. Elle pourrait finir par nous tuer.

Quoi qu'il en soit, n'est-ce pas un spectacle attachant

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et utile que l'expérience d'un peuple qui a passé heureusement où nous passons? Ne nous est-il pas bon de voir les excellentes conséquences qu'ont données ailleurs les solutions qui nous effraient, et qui cependant s'imposent à nous d'une façon toujours plus pressante. Serait-il vrai que nous nous laissons épouvanter et arrêter sur notre route par des obstacles et des périls qui n'existent que dans notre imagination trop émue? Il s'agit pour nous de passer à gué un fleuve qui nous semble dangereux; écoutons ceux qui l'ont traversé avant nous, et qui nous indiquent le chemin en nous appelant à les suivre.

Un écrivain français qui a eu l'avantage assez peu commun parmi nos compatriotes, de vivre aux États- Unis, et l'occasion d'apprécier, en homme éclairé, en esprit sérieux, ce que ses 'anciens hôtes ont de supérieur à nous, a voulu nous faire connaître leurs mœurs et- leurs idées, sous la forme animée du roman. Nous lui souhaitons de nombreux lecteurs, et nous sommes sûrs pour lui de la sympathie des meilleurs esprits. Quel service immense il rendrait à la France, si beaucoup de nos compatriotes apprenaient de lui à ne plus s'attarder dans les broussailles mortes du passé et à marcher virilement vers les glorieuses libertés, vers les vives lumières. Si pour nous elles sont encore des rêves incertains, des promesses douteuses de l'avenir, elles sont pour d'autres les fières conquêtes du passé, les possessions incontestées et les nobles jouissances du présent.

Athanase GOQUEREL fils,

Aci-Real (Sicile), 23 janvier 1875.

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