PREMIÈRE PARTIE
Il y a en France, dans les îles qui avoisinent nos côtes, toute une population de braves gens, que Ton pourrait croire étrangers au reste du monde et à ses perpétuelles agitations, tant ils sont exclusivement occupés à pêcher, à radouber leurs bateaux ou à cultiver leur modeste coin de terre, tant leur monotone existence semble absorbée dans ces humbles travaux. Pour eux, l'horizon s'arrête au rocher qui abrite leur cabane, à l'extrémité de la baie où ils vont tendre leurs filets, à la vieille chapelle de la falaise où ils ont été baptisés, où ils se sont mariés, et où l'on dit la prière des morts sur le cercueil des grands parents. Ils naissent, ils vivent et ils meurent sans se douter qu'il y ait autre chose ici-bas que la misère et le travail. On leur a parlé d'un monde meilleur; ils l'attendent avec
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confiance, et ils. usent leur corps à la peine, comme d'autres usent leur âme au plaisir. La mer et le ciel, voilà leur éternel spectacle : ils croient naïvement que cela suffit à leur bonheur !
En face de la rade de Brest, se trouve l'une de ces îles. Dans l'un des plis boisés qu'elle forme, du côté de l'Atlantique, on apercevait une pauvre mais pittoresque masure, couverte de lierre sauvage et dans laquelle habitait, avec son fils, la veuve d'un ancien marin, « la vieille Ygonnet, » ainsi qu'on l'appelait vulgairement, bien qu'elle n'eût guère dépassé la quarantaine.
Un matin du mois de juin 1871, la veuve attendait son fils, qui était allé à Brest sur un bateau-pilote, et qui devait, paraît-il, en rapporter d'importantes nouvelles.
— Eh! bien, Ivon? lui cria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut.
— Félicitez-moi, mère, lui répondit celui-ci de même, en agitant en l'air deux feuilles de papier imprimé.
La veuve n'en demanda pas davantage. Lorsque son fils, beau garçon, bien découplé, aux traits accentués et aux muscles d'acier, fat arrivé sous la tonnelle en fleurs, elle reprit :
— Le vieux Kermadec s'est donc souvenu du nom de ton père ?
— Non- seulement le vieux Kermadec, mais encore le capitaine Pignonbleu, l'agent des transatlantiques, et j'ai mon permis d'embarquement.
— Voyons, fit la veuve, et après avoir parcouru les deux imprimés et s'être assurée que tout était bien en règle, elle continua rapidement : — Ce pauvre M. Mau-
rice Durand va pouvoir enfin partir; mais toi, Ivon, tu l'accompagnes donc?
— Que vouliez-vous que je fisse, mère; je ne pouvais pas le laisser naviguer seul, comme matelot, à bord du Péreire. Sans compter qu'une fois à New- York, il se trouverait peut-être encore plus embarrassé que sur le vapeur.
— Alors, tu resteras en Amérique, Ivon?
— Jusqu'à ce que M. Maurice me renvoie, mère.
— Soit! à la grâce de Dieu, dit la veuve en soupirant; puis, au bout d'un instant, elle ajouta : D'ailleurs, ce n'est que justice. Nous devons tout à la famille de M. Maurice, et c'est bien le moins que tu payes les dettes de ton pauvre père.
— D'autant plus, fit Ivon en frappant gaiement sur ses poches vides, que cela ne me ruinera pas.
— Dame, chacun donne ce qu'il peut ; le dévouement des pauvres gens vaut bien l'argent des riches !
M. Durand, riche armateur de Brest, avait été, vers 1840, le parrain du jeune Ivon, dont le père naviguait alors, en qualité de simple matelot, sur l'un de ses navires. En 1842, ce marin avait été enlevé par un coup de mer, au cap Horn, et depuis cette époque, M. Durand avait continué à la veuve d'Ygonnet le payement de la petite somme mensuelle qu'il aurait comptée à celui-ci s'il eût vécu. De plus, il avait ajouté à cette générosité le don d'une maisonnette et d'un lopin de terre. Grâce à toutes ces bontés « la vieille Ygonnet » avait pu vivre et élever son fils. Ivon avait voulu devenir marin, elle y avait consenti, mais elle lui avait donné toute l'instruction qu'il lui avait été possible et elle en avait fait un homme de cœur.
— Mon enfant, avait-elle coutume de lui répéter tou-
jours, c'est à M. Durand que nous devons le pain que nous mangeons ; ne l'oublie jamais. Et si un jour son fils avait besoin de ton aide, fais pour lui ce que le père a fait pour toi !
A la mort de M. Durand, Maurice, son unique héritier, avait maintenu à la veuve la petite pension qu'elle recevait, ce qui avait encore ajouté à la reconnaissance et au dévouement de cette dernière. Son attachement successif pour ses deux bienfaiteurs devint donc une sorte de culte, et elle ne prononçait le nom de Durand qu'avec vénération.
Sur ce, Tannée 1870, que Victor Hugo a si bien nommée Vannée terrible, arriva. Ivon se battit en vrai Breton, en vrai marin, en vrai Français; Maurice se battit également, dans les bataillons de marche, et les deux jeunes gens se rencontrèrent sur les remparts. Puis, la guerre civile succéda à cette affreuse guerre de race où chaque soldat français avait à lutter contre cinq soldats allemands. Maurice dut se résoudre à l'exil pour échapper au mandat d'arrêt qu'une dénonciation fit lancer contre lui,
— Monsieur, lui dit Ivon, qui avait été blessé légèrement et qui s'était attaché à lui après l'avoir soigné dans une ambulance, vous m'assurez que vous êtes innocent, cela me suffit. D'ailleurs, le fils de M. Durand ne peut pas être coupable; mais vous vous expliquerez plus tard. En ce moment, tout le monde est pris de vertige ici, tout le monde a la fièvre, tout le monde voit rouge; vous êtes libre, partez! La vérité se fera plus tard, le calme reviendra après la tourmente. Aujourd'hui, il faut carguer ses voiles, prendre le bas ris et laisser passer la bourrasque. Venez avec moi à Brest , j'y obtiendrai un permis d'embarquement et
une autorisation de naviguer à l'étranger; nous prendrons passage à bord de l'un des transatlantiques comme matelots ; une fois à New-York, vous y débarquerez et vous y attendrez des temps meilleurs!
Ce plan, auquel Maurice s'était rallié, avait été suivi de point en point, et le jour dont il s'agit, Ivon apprenait à sa mère le succès de ses démarches.
— Maintenant, reprit la Bretonne en rentrant dans son .humble demeure, il ne reste plus qu'à prévenir M. Maurice.
— Il n'y a rien qui presse, mère, et.il dort peut-être encore.
— Lui? Il y a déjà longtemps qu'il est parti pour la pêche.
— En effet, le voilà qui rentre par la grève.
Cinq minutes après, Maurice Durand arrivait sous la tonnelle et tendait les mains au jeune marin.
C'était un homme de vingt-huit à trente ans, grand et vigoureux, la poitrine large, le front découvert et les cheveux au vent. Bien qu'il fût vêtu comme un simple pêcheur et qu'il portât des habits grossiers, il suffisait de le considérer un seul instant pour s'apercevoir bien vite qu'il n'avait que l'apparence d'un travailleur de la mer ^ et que sous cette rude écorce artificielle, se cachait un homme du monde, intelligent et distingué.
— Bonjour, Ivon, fit-il d'une voix sonore et claire, qui respirait la loyauté et la cordialité; que rapportestu de bon, ce matin, du bureau maritime?
— Et vous, monsieur Maurice, que rapportez-vous de bon de 1§, pêche? répondit le marin gaiement, après avoir mis la main à son chapeau goudronné, d'une façon toute disciplinaire.
— Tu le vois, reprit le premier, en ouvrant son filet
sur le sable ensoleillé, pas grand' chose; assez cependant pour déjeuner, n'est-ce pas, madame Ygonnet?
— Je crois bien, s'écria celle-ci en se penchant vers la pêche du jeune homme.
— Et toi, îpon garçon? dit à son tour le pêcheur d'occasion.
— Ma foi, je n'ai pas à me plaindre non plus, mais j'ai grand faim et je vous expliquerai ça à table.
Pendant qu'Ivon mettait le couvert sous la tonnelle et que dame Ygonnet préparait le déjeuner, Maurice alla faire un. brin de toilette, car il était resté fidèle à ses habitudes de la ville. Quand il redescendit, rasé de frais, avec une chemise bien blanche et un col rabattu à larges bords, il ressemblait plutôt à un pêcheur d'opéracomique qu'à un vrai loup de mer. Du reste, tout contribuait à métamorphoser un peu la scène. La veuve avait sorti dé son armoire de noyer le linge repassé des grandes occasions, la faïence bleue et les couverts d'argent; la tonnelle elle-même avait été ratissée avec soin, les oiseaux chantaient sur la cime des grands ar*bres qui ombrageaient la maisonnette; la mer était aussi calme et aussi bleue que le ciel sans nuage qu'elle reflétait, et l'on aurait pu se croire facilement au bout du monde. Aussi, Maurice ne put-il s'empêcher de dire :
— On se jurerait ici dans la baie de Naples ou dans celle de Cadix, et l'on y oublierait volontiers qu'il y a encore des hommes sur la terre pour la gâter !
La veuve Ygonnet, qui apportait en ce moment sur la table une friture appétissante, ne put s'empêcher de riposter :
— Ils vous ont donc fait bien du mal, ces malheureux hommes, que vous les détestiez tant? Il y en a cependant de bons, allez!
— Oui, dans ce petit coin isolé du Finistère, peutêtre. Mais en général, l'humanité est aussi laide que la nature est belle.
— C'est que c'est le bon Dieu qui a fait la nature, tandis que ce sont les hommes qui se font eux-mêmes.
— Tout cela n'empêche pas, fit observer Ivon, qu'il n'y ait encore de braves cœurs. Ainsi, le vieux Kermadec, un ancien maître au cabotage, qui a navigué jadis avec mon père, sur la frégate la Bidon, surnommée la touchante Didon , parce qu'elle t ouchait toujours, dans ses atterrissages, le vieux Kermadee, devenu commissaire de l'inscription maritime, après quarante ans de loyaux services à la mer, m'a accordé tout de suite ce que je lui demandais...
— Un permis d'embarquement? fit Maurice avec vivacité.
— Pour deux, acheva le jeune marin, et avec une autorisation de naviguer pendant trois ans à l'étranger, bien que les ordres soient en ce moment assez sévères. Or, je me trompe beaucoup, monsieur Maurice, ou il n'a pas ajouté grand'foi à l'histoire que je lui ai faite. Seulement, je lui ai parlé de mon père, je lui ai assuré que vous étiez un honnête homme, et il ne m'en a pas demandé davantage.
— Il a signé? dit Maurice avec émotion.
— Voyez, répliqua le jeune marin, en tendant triomphalement à son hôte les papiers qu'il avait déjà montrés à sa mère, tout est en règle, rien n'y manque, et nous partirons après-demain soir par le Péreire.
— Vous avez donc vu également l'agent des transatlantiques ?
— Le capitaine Pignonbleu ! Certainement, j'ai passé à son bureau, en sortant de celui du commissaire de
l'inscription maritime. Je lui ai recommencé ma petite histoire, en l'entremêlant de souvenirs maritimes, et, il m'a immédiatement accordé deux passages pour mot et mon ami Jouan, en qualité de matelots, gagnant leur voyage.
— Si bien, reprit Maurice lentement, qu'il ne me reste plus qu'à te remercier encore, mon bon Ivon.
— ■ A moins toutefois, monsieur, reprit la veuve en intervenant, qu'il ne vous convienne de rester ici et d'y attendre tranquillement la fin de l'orage.
— Je le sais, digne madame Ygonnet, fil Maurice, en lui serrant cordialement les deux mains, et si j'avais encore quelques-uns des miens vivants, j'en tenterais peut-être l'aventure, bien sûr, d'ailleurs, de votre dévouement et de votre discrétion; mais je suis seul au monde, j'ai vingt-neuf ans, et j'ai mieux à faire que de m' enterrer ici. Quant à Ivon, je ne veux pas vous en priver; une fois qu'il m'aura mis en sûreté sur la terre américaine, il pourra revenir pêcher le long de vos grèves et bêcher votre jardinet.
— Oh! ma mère est une vraie femme, monsieur Maurice, reprit le jeune marin avec simplicité, elle saura m'attendre tout le temps qu'il faudra. D'ailleurs, il y a d'honnêtes cœurs dans notre île, et elle trouverait bien, si besoin était, un peu d'aide, pour jeter mon filet ou donner un coup de pioche. On se prête volontiers appui entre gueux!
— Toujours est- il, reprit la veuve simplement, que vous garderez mon fils aussi longtemps que vous voudrez. C'est bien le moins qu'il fasse quelque chose pour vous, après tout ce que votre honnête homme de père a fait pour nous.
— Vous m'avez déjà payé avec usure l'intérêt des
modestes dons que vous avez reçus et qui n'étaient qu'un acte de justice. C'est à Ivon que je dois d'être libre et de pouvoir gagner les Etats-Unis; lui-même se dévoue à ma personne. Cela vaut mieux qu'une humble masure, un lopin de terre et une modique pension viagère. Ce que je deviendrai, c'est à vous deux que je le devrai !
— Oui, monsieur, mais ce que nous sommes devenus, c'est à votre digne père, c'est à vous que nous le devons. Vous nous avez sauvés de la ruine, de la misère, et vous n'avez qu'à ordonner ici pour être obéi, car vous êtes chez vous.
— Dites que je suis chez des amis !
— Il est certain que nous vous aimons bien, monsieur Maurice; cela ne nous empêche pas d'être vos obligés et de rester toujours vos serviteurs. Voyezvous, nous autres Bretons, nous sommes un peu sauvages, un peu entêtés, un peu ignorants, nous avons l'intelligence lente, mais le cœur chaud et le dévouement fidèle. Quand nous aimons quelqu'un ou quelque chose, c'est pour longtemps , c'est pour toujours !
— Eh bien! madame Ygonnet, dit Maurice, c'est toujours, également, que je me souviendrai de votre cordial accueil et de votre affectueuse hospitalité. A la veille de m'exiler, j'ignore ce que dureront les épreuves en ce moment traversées par la France, j'ignore ce qu'il adviendra de moi et ce que me réserve le Ciel ; mais ce que je sais bien, c'est que mon cœur reste sur le sol natal, c'est que, si je suis maître de ma destinée, je viendrai l'achever ici.
— Sur cette île qui vous appartient presque tout entière ? s'écria la veuve en battant des mains avec joie.
— Votre fils en serait du moins l'intendant, répondit Maurice en souriant, et j'y ferais moi-même de fréquentes excursions, car c'est dans la maison paternelle que je m'installerais...
— A Brest?
— Oui, sur l'esplanade où j'ai joué tout enfant au soleil, et d'où l'on découvre un si merveilleux panorama. C'est là que je suis né, que j'ai été élevé, sous les baisers de ma sainte mère, et que je voudrais mourir, si Dieu le permet, béni de tous, c'est-à-dire en homme de bien !
— On ne meurt jamais autrement dans votre famille, monsieur Maurice.
— Alors*, je tacherai d'en faire autant : l'exemple est bon à suivre !
Après le poisson rapporté par le pêcheur improvisé, la veuve servit des œufs à la coque et du beurre frais; le déjeuner s'acheva par des fruits.
Le surlendemain soir, la veuve Ygonnet, muette et immobile sur le seuil de sa porte, suivait tristement des yeux un long panache de fumée, qui s'éteignait à l'horizon. Les voyageurs étaient partis, et à bord du Pêreire , il y avait deux nouveaux matelots qui criaient :
— Bon quart derrière, bon quart devant !
Quand la paysanne bretonne n'aperçut plus rien, elle étouffa un soupir, se mit à genoux sous la tonnelle déserte et fit sa prière du soir :
— Seigneur, mon Dieu, murmura-t-elle en croisant les mains avec recueillement, ayez pitié de moi. Vous m'avez déjà pris le père, ne me prenez pas le fils, veillez sur lui !
Et à la proue du navire se tenait l'un des hommes
de vigie, qui regardait du côté de la France, disant : — Bonsoir, mère !
Ce fut tout. Maurice et Ivon naviguaient vers le nouveau monde, et l'ancien restait derrière eux, avec toutes ses tristesses et toutes ses ombres.
Le Péreire est non-seulement le meilleur de nos steamers, mais encore l'un des plus rapides qui soit à flot dans les deux hémisphères. Il justifie, d'aillpurs, le proverbe : « Bon rouleur, bon marcheur ! » Il roule énormément et marche comme le vent. Il part et arrive à jours fixes, donnant le même nombre de coups de pistons, procurant les mêmes nausées aux invalides et les mêmes émotions aux gens bien portants qui aiment à battre en route tous les autres vapeurs. Aux bancs de Terre-Neuve, et malgré l'époque de l'année, le Péreire rencontra naturellement les brumes traditionnelles qui y régnent toujours, et il s'enfonça bravement dans « le trou du Diable, » cette espèce de gouffre où l'on court mille fois le risque de se briser contre d'autres navires. Sifflant à chaque instant de sa voix stridente, pour prévenir qu'il fallait se garer de son passage, il sortit enfin de ces parages périlleux, et quand le soleil darda de nouveau ses rayons sur sa poupe humide, il était intact! A environ trois cent cinquante milles, au large, il rencontra le bateau-pilote, et, le même soir, il naviguait dans une véritable mer de feu. La lame était phosphorescente, une magnifl-
que aurore boréale incendiait le ciel, ce n'étaient partout qu'étranges clartés et vives lumières : on venait d'entrer dans les eaux de New-York !
Aux États-Unis* tout est intéressant, parce que tout est nouveau et qu'au plaisir du voyage se joint constamment celui de la surprise. C'est un pays qui ne ressemble à aucun de ceux que nous avons en Europe, et où Ton se promène toujours en pleine féerie, tellement tout y est grand, bizarre ou merveilleux. Notez que je ne compare pas. Les Anglais disent que les comparaisons sont odieuses, et ils ont bien raison. La poésie des lacs d'Ecosse ne souffre pas de la beauté de ceux de la Suisse; les églises de Saint-Marc et de Saint- Pierre n'empêchent pas les cathédrales de Se ville et de Gordoue d'être magnifiques; Londres n'a jamais rien enlevé à Paris, pas plus que Liverpool à Marseille et le Gumberland à la Touraine, car il en est des pays comme des hommes et des choses. Ils peuvent avoir leur originalité propre, leur caractère particulier, leur mérite distinct. Est-ce que Murillo, Raphaël ou Rubens se ressemblent? Est-ce que Mozart et Weber, Boïeldieu et Hérold, Rossini et Donizetti ont le même génie? Ne comparons donc pas et admirons simplement partout ce qui doit être admiré , sans nous préoccuper des degrés de l'admiration.
Ce qui est particulier à l'Amérique, c'est le ciel. Il est d'une clarté et d'une pureté incomparables. Il ne vous écrase pas, il est léger, il est d'un bleu presque diaphane, et il s'harmonise admirablement avec les grands lacs, les immenses plaines et les forêts vierges qu'il couvre de sa voûte éthérée. La côte, elle aussi, ne ressemble à nulle autre. Ses échancrures, son dessin , sa végétation ont leur caractère spécial ; mais
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ce qui est surtout remarquable, pour l'Européen qui arrive, ce sont les énormes monstres marins, ou plutôt les palais flottants, blancs, aux longs panaches noirs, qui relient entre elles les différentes iles placées en sentinelles avancées, à rentrée des ports et dont la présence indique mieux que tout le reste qu'on est dans un monde nouveau.
En effet, en apercevant ces bateaux-fantômes, aux balanciers gigantesques, sur le pont desquels les voitures, les chevaux et les piétons ont l'air de jouets d'enfants, on ne peut s'empêcher de penser que l'on est en présence d'un pays neuf, vigoureux et fort, où tout est grand et où rien ne rappelle notre vieille Europe. L'aspect général de New-York, du côté de la baie, ne fait que confirmer cette première impression, car tout y est immense, jusqu'aux journaux que l'on vient y vendre à bord.
Le Péreire, après avoir reçu à bord la visite de la commission sanitaire, qui est à peu près la même dans tous les pays, et avoir traversé à petite vitesse les parages redoutés de la quarantaine, s'avança majestueusement vers le port, au milieu de la forêt de mâts qui en indique l'entrée.
Une heure plus tard, le grand transatlantique était solidement amarré à son warf et le débarquement avait commencé. Maurice et Ivon, qui n'étaient pas pressés, et pour lesquels le vapeur aux couleurs nationales représentait pour ainsi dire encore une partie du sol natal, ne se hâtèrent pas de quitter le bord, et quand ils le firent, ce ne fut qu'à regret.
A distance, la patrie redevient une réalité. On sent qu'on Taime comme une mère, quoi qu'elle fasse. On lui pardonne ses injustices et ses torts, et l'on ne se
rappelle que ses bienfaits. La France répand, d'ailleurs, Sur le monde, une vive clarté, qui ne fait que grandir à mesure que l'on s'éloigne d'elle. Son rayonnement augmente en raison de la lumière qu'il projette, et son nom est" synonyme de progrès et de civilisation. Sans doute, il y a des moments où le génie de la liberté se voile pour elle, et où elle semble s'arrêter en route, hésitante et craintive. Mais ce sont de simples haltes dans sa marche rapide. Nouveau soldat de l'idée, elle avance toujours, et il n'y a pas de repos, possible pour elle !
— Qui sait ce qui nous attend ici? se dit Maurice, en regardant avec mélancolie l'horizon. J'ai souffert, il est vrai, de l'autre côté de l'Atlantique, mais que d'heures bonnes et joyeuses j'y ai passées pour quelques jours d'épreuves !
Les sacs de matelot des deux Bretons étant sortis à peu près sains et saufs du crible de la douane américaine, Maurice et Ivon purent se diriger vers Broadway. Pour se soustraire à la nuée dangereuse des parasites, qui se disputent les effets des voyageurs, ils se jetèrent tête baissée dans la première voiture qui leur ouvrit sa portière. Un policeman, taillé en hercule et armé d'une grande canne, fit signe à l'automédon de s'éloigner. Celui-ci n'eut garde de se le laisser répéter deux fois. Il rassembla ses rênes, dit un mot amical à ses chevaux, qu'il n'avait sans doute jamais frappés, mais qui n'en allaient que mieux, et une fois arrivé, il réclama simplement douze dollars, ce qui apprit aux voyageurs, à leurs dépens, que certaines courses à l'heure , en Amérique , coûtent presque aussi cher qu'un long voyage en Europe.
On sent bien, en se promenant sur les trottoirs de
la métropole de l'Est, qu'on n'est plus sur le boulevard des Italiens et qu'on ne rencontre pas des flâneurs, mais des gens occupés, qui tous ont l'air de courir après quelque chose ou quelqu'un. Les maisons sont pour la plupart grandes et belles, seulement leurs hautes murailles n'inspirent pas, comme solidité, une confiance à toute épreuve. Elles semblent en carton et portent ce cachet de provisoire, d'artificiel et de trompe -l'œil que présentent plus ou moins toutes choses aux Etats-Unis. Ce qui est magnifique, par .exemple, ce sont les « offices ». Le plus petit commissionnaire, courtier ou interprète, de New -York, ferait rougir le plus riche marchand de Londres ou de Paris, par la grandeur de ses appartements, le luxe de son ameublement et le confort de son installation. Il est vrai que lorsqu'on entre chez lui, on est exposé à n'apercevoir qu'une paire de bottes, placée plus haut que la tête, sur le bord de quelque croisée ou le dos de quelque fauteuil, et perdue dans un nuage de fumée, ce qui n'est pas encore une habitude européenne; mais cette vieille manière d'affirmer l'indépendance américaine commence à disparaître des moeurs, et il y a déjà aux États-Unis une « aristocratie » (c'est le nom qu'on lui donne) de la finance, du haut commerce, du savoir-vivre et de la distinction, qui a réalisé, sous ce rapport-là, d'immenses progrès. Ce qui, en revanche, laisse beaucoup à désirer dans la métropole de l'Est, c'est l'état des rues. Quand il fait sec, on y disparaît dans des nuages de poussière, qui rappellent les sables du Sahara, et quand il pleut, cette poussière se transforme en lacs de boue liquide qu'on ne dessèche jamais et qui sont bien autrement effrayants. On se demande même, à ce sujet, pourquoi les nombreux omnibus sur
rails et sur roues, qui sillonnent la cité, sont peints en couleurs aussi éclatantes ou aussi délicates, avec autant d'arabesques et de médaillons, devant se replonger chaque jour dans ce bain malpropre? Ce qui l'explique pourtant, je crois, c'est que les Américains ont un faible marqué pour les choses voyantes. La simplicité est, en effet, exclue de la toilette de leurs femmes comme des « furnitures » de leurs salons.
L'Américaine, on le sait, est très jolie; son regard a une douceur, une pureté, un charme et un velouté incomparables; son teint a beaucoup d'éclat, et sa bouche, qui est petite et bien dessinée, porte un éternel sourire, plein de fascination ; sa chevelure est soyeuse et abondante. Bref, la réputation de beauté qu'elle possède est parfaitement méritée. Mais elle gâte tout cela à plaisir par l'emploi des tons les plus criards : ses toilettes sont tapageuses et multicolores, et le choix des meubles au milieu desquels elle vit n'est pas d'un goût plus sobre! Tout cela se modifiera rapidement, car les peuples jeunes vont vite en besogne, et le progrès est trop à l'ordre du jour, aux États-Unis, sous toutes ses formes, pour ne pas se dégager de ce qu'il peut avoir d'excessif ou de douteux.
New -York est une ville fort extraordinaire, admirablement située, où s'affirme à chaque instant le génie mercantile, hardi, vigoureux, de la race anglo-saxonne, et où il y a, çà et là, quelques squares agréables, quelques avenues bien plantées. Ce n'est pourtant pas une belle ville, dans le sens que nous donnons généralement à ce mot, car la métropole de l'Est manque des éléments essentiels qui constituent, chez nous, les vraies grandes cités. New-York a de colossales constructions, quelques édifices majestueux et beaucoup
d'élégantes habitations : il n a pas un seul monument, pas une seule maison devant lesquels un artiste puisse s'arrêter et penser !
Quand les Américains auront gagné assez d'argent pour pouvoir se reposer un peu et songer aux choses de l'art, je ne doute pas qu'ils n'apportent, dans cette nouvelle phase de leur existence, cet esprit vif, original et prime-sautier, dont ils donnent aujourd'hui tant de preuves dans le commerce, l'industrie et les œuvres d'utilité publique. Mais à l'heure qu'il est, cela ne payerait pas, pour me servir de leur expression favorite, et tout ce qui n'a pas un caractère absolument pratique à leurs yeux, est mis de côté comme superflu. Ce qui commence à payer, en attendant, c'est le théâtre. Aussi New-York en possède-t-il quelques-uns de très-beaux.
En sa qualité de Français, c'est naturellement au théâtre que Maurice passa la plus grande partie de ses soirées, et s'il admira les dimensions grandioses, les excellentes dispositions et le luxe des différentes salles qu'il visita, il fat bien forcé de reconnaître que les représentations y étaient en général d'une médiocrité désespérante. Mais ce qui expliquait que Maurice persistât dans son assiduité quotidienne à aller au spectacle, c'est que, d'une part, cela constituait pour lui une étude nécessaire, en le familiarisant avec la langue du pays, dont l'usage allait lui devenir indispensable, et que, de l'autre, cette distraction lui paraissait la meilleure de toutes. Enfin, il y avait peut-être un dernier motif, dont il ne se rendait pas bien compte, et qui, à son insu, jouait dans l'habitude qu'il avait prise un rôle plus important qu'il ne voulait se l'avouer.
Voici ce qui était arrivé. Une troupe d'opéra, d'ail-
leurs fort ordinaire, faisait courir à ce moment-là toute l'aristocratie de New-York. Maurice avait eu beaucoup de peine à se procurer une stalle d'orchestre. La salle était splendide. On eût dit une vaste corbeille de fleurs, tellement les femmes étaient fraîches, jolies, élégantes et écrasaient les habits noirs de leurs cavaliers sous les flots de gaze et de satin qu'elles portaient. Les retardataires avaient dû reprendre à regret le chemin de la maison ou rester dans les couloirs, car il n'y avait plus un bout de place à donner nulle part.
Par une bizarre exception, et alors que toutes les places regorgeaient de monde, Tavant-scène de gauche restait vide. Plusieurs personnes avaient déjà tenté de l'envahir, mais l'huissier de service (car l'ouvreuse de loge est, Dieu merci ! inconnue aux États-Unis) avait répondu qu'elle était louée! Enfin, vers les neuf heures, la porte- de l'avant-scène en question s'ouvrit et donna passage à sept ou huit personnes. Parmi celles-ci, se trouvait un gros monsieur et une vieille dame, deux jeunes gens, dont l'un très-long et très-sec, et trois jeunes filles adorables. Le gros monsieur et la vieille dame s'assirent sur le devant. L'une des trois jeunes filles, la plus idéalement jolie, la plus vaporeusement suave, se plaça entre eux.
Les autres se groupèrent au second rang. Par une coïncidence étrange, au moment où la première des trois jeunes filles dont il s'agit pénétrait dans la loge, Maurice regardait de ce côté et son regard se croisa avec celui de la merveilleuse beauté. On eût dit deux épées aimantées qui se rencontraient, une étincelle jaillit et deux cœurs vibrèrent, frappés par elle. La jeune fille, qui disparaissait sous des flots de mousseline blanche, semblait grande et svelte. Ses cheveux
étaient aussi noirs que sa peau était blanche, son œil doux et caressant, sa joue fraîche et rose, sa lèvre souriante et vermeille! Lavoir, c'était l'admirer et l'admirer citait l'aimer ! Maurice l'aima donc tout de suite, sans se demander ni pourquoi ni comment, sans savoir si elle était libre, sans chercher à deviner l'avenir, sans se rendre compte de rien, sans réfléchir, sans se dire que ce serait sans doute un malheur de plus -dans sa vie, sans vouloir entendre la raison, qui de sa voix glacée lui rappelait la réalité; il l'aima parce qu'il devait l'aimer, parce que l'heure solennelle venait de sonner pour son cœur, et voilà tout!
A partir de cet instant, il fut cloué sur sa stalle, son regard fut fixé sur celui de la jeune fille de l'avantscène, et, bien qu'il ne se l'avouât pas encore, il ne vivait plus que pour elle. Il se mit donc 'immédiatement à l'étudier, à l'analyser, à la passer, pour ainsi dire, au creuset de son observation et de son jugement, absolument comme si elle lui eût appartenu déjà et comme si leur existence eût dû s'écouler ensemble. A côté desqualités de cœur et d'intelligence qu'il découvrit en
elle, il remarqua même avec plaisir qu'elle n'était
couverte ni de diamants, ni de fleurs, ni de rubans,
comme la plupart des autres femmes de la salle , et que sa toilette, à la fois riche et simple mais surtout pleine de goût, aurait pu être portée par une parisienne du faubourg Saint-Germain. Il alla plus loin, il découvrit dans la pose, dans le maintien, dans les gestes de la belle inconnue, quelque chose de moelleux, de gracieux, de spirituel et de distingué qui trahissait la France, et il se dit que la* jeune et brillante Américaine devait avoir achevé son éducation à Paris, il aurait bien désiré obtenir des informations sur le compte de
cette jolie personne, mais on ne saurait espérer lier conversation avec un Yankee, auquel on n'a pas été officiellement présenté, et celui-ci ne parle, du reste, que du prix des céréales, de la cote des fonds publics et de la vente des terrains. En dehors de cela, il ne sait rien, ne connaît rien et ne s'intéresse à rien.
II ne fallait donc compter sur aucune de ces indiscrétions de l'orchestre, qui, en France, en Italie ou en Espagne, mettent tout le monde dans la confidence desv secrets de la salle entière. En effet, personne ne remarqua les nouveaux arrivants, nul sourire ne leur fut adressé, nulle lorgnette ne se braqua sur les trois jeunes filles, dignes émules modernes des trois Grâces. Mais Maurice ne perdit plus de vue la loge en question et il se promit bien de prendre des informations' sur le nom de la famille qui l'occupait. Pendant la 'première demi-heure, rien de nouveau ne se passa, et la situation resta la même : sur la scène, les artistes chantaient, ou plutôt s'égosillaient à qui mieux mieux, et dans la salle le public paraissait aussi enthousiasmé que jamais! Quand succéda l'entr'acte, les hommes sortirent pour aller boire un grog, et l'Opéra, dégagp de la plus vilaine moitié du genre humain, offrit un coup d'oeil de plus en plus enchanteur. Maurice, qui était artiste, ne se lassait pas de l'admirer, mais surtout ne se lassait pas de contempler la belle jeune fille de F avant- scène. Il crut même un instant remarquer — mais il se trompait sans doute — que celle-ci avait fini par s'apercevoir de sa persistance à la dévisager et qu'elle Favait regardé à son tour.
— Bah! se dit-il, c'est une illusion. Pourquoi auraitelle fait attention à moi, au milieu de la foule? et pourquoi, ayant vu que je ne la quittais pas des yeux, s'en
serait-elle occupée? Elle doit y être habituée, cerne semble.
Cependant, au bout d'un instant, il lui sembla que l'une des deux autres jeunes filles, placées sur le second rang, l'avait observé et avait souri. Il se retourna alors pour s'assurer que ce regard et ce sourire ne s'adressaient pas au-delà, et il distingua derrière lui, un gentleman très-élégant, qui ne paraissait pas entièrement étranger aux agissements de l'avant-scène.
C'était un homme d'une trentaine d'années environ, rose et frais, la bouche fine, l'œil vif, le nez mince, un peu chauve, la taille élancée, et qui portait tous les traits de ce que le Yankee appelle avec un certain orgueil : Very smart!
Aussi Maurice se dit-il qu'il n'aurait pas une confiance illimitée dans la droiture de son voisin, et que ni la conscience ni le cœur de ce gentleman ne devaient peser d'un grand poids, dans les déterminations où son intérêt était en jeu.
C'était, du reste, bien ce dernier que regardait, à la dérobée, l'une des trois jeunes filles, très-jolie également, mais l'air un peu évaporé. IL n'y avait pas le moindre doute à cet égard, car le « gentleman » en question, tout en paraissant fort absorbé par la lecture de son journal, laissait souvent son œil errer du côté de la loge indiquée, et une sorte de télégraphie secrète existait positivement entre les deux héros de cette petite comédie dans la salle. Le gros monsieur et la vieille dame, j'ai à peine besoin de l'ajouter, ne s'apercevaient de rien, et il en était peut-être de même des autres personnes de leur entourage.
— Allons, pensa Maurice, en réprimant un soupir involontaire, je sais à quoi' m'en tenir. La jolie per-
sonne du second rang est déjà pourvue et elle ne m'a désigné à celle du premier, qu'afin de détourner l'attention, et de laisser croire que c'était moi qu'elle regardait. C'est de la politique féminine, et je remplis le rôle de dérivatif. On a l'air de fixer un individu, un étranger même, auquel on ne peut porter qu'un simple intérêt de curiosité, et à l'aide de cet innocent stratagème, on se met en communication directe, par signes, avec son beau! Bravo, mademoiselle, l'intrigue en jupon ressemble à l'intrigue sous le masque, elle est la plus habile, et elle bat toutes les autres. Du bout de votre doigt mignon, vous joueriez M. de Bismarck, bien mieux que tous les diplomates des deux mondes réunis !
Cependant, cette petite manoeuvre avait appelé sur notre compatriote l'attention de la belle Américaine, et ce premier résultat était d'autant moins à dédaigner, que Maurice avait tout ce qu'il faut pour plaire à première, vue. Il était grand, il était bien pris, il était élégant, il était distingué, et ses traits, d'une grande mobilité, avaient une merveilleuse correction. Sa chevelure, noire comme Fébène, était abondante et soyeuse; son œil était grand, limpide et doux; son front débordait d'intelligence et son sourire avait une grâce et une finesse charmantes. Voilà pour le physique. Au moral et sous le rapport du cœur, il était encore bien mieux. Elevé par une mère d'origine genevoise, qui était à la fois une bonne protestante, une femme pieuse et une personne instruite et avancée, il avait puisé de bonne heure, à cette source excellente, les principes solides qui sont la meilleure sauvegarde contre les entraînements de la jeunesse et les passions moins excusables qui leur succèdent parfois. Son père,
riche armateur, homme pratique, négociant intègre, esprit cultivé, n'avait pu que développer, par ses conseils et ses exemples, les germes maternels, et une éducation sévère, une instruction profonde, n'avaient fait qu'améliorer le tout.
La nature avait, d'ailleurs, été généreuse pour Maurice. Aussi, n'eut-il pas de peine à devenir un ingénieur distingué et un homme remarquable sous tous les rapports. Excellent musicien, poète à ses heures, dessinateur habile, cavalier élégant, valseur infatigable, il avait tout ce qu'il faut pour réussir beaucoup dans le monde, et il aurait pu y faire, dès. ses débuts, plus d'un riche mariage, s'il avait voulu. Mais il était de ceux qui cherchent chez la femme autre chose que de la poudre d'or dans les cheveux, du carmin sur les lèvres, du blanc sur les joues, du coton sous le corsage et des écus dans la corbeille de noces. Il voulait du cœur, de l'intelligence et de l'amour, trois perles précieuses qui ne se rencontrent pas tous les jours sous le pied des demoiselles à marier, ni dans les salons parisiens ! Il était jeune , d'ailleurs, il était riche, il ne trouvait pas qu'il y eût péril en la demeure, et il prit facilement patience. Sur ces entrefaites, la guerre arriva, et il se battit courageusement, trouvant que la patrie est une seconde mère à laquelle chacun doit faire le sacrifice de sa vie. Ainsi que je l'ai déjà dit, il fut blessé. Sous la Commune, il voulut faire de la conciliation, arrêter l'effusion du sang, empêcher les violences, prêcher le bien, s'opposer au mal, mais ce rôle ne lui valut que des inimitiés. Abreuvé de dégoût et de tristesse , pris de dégouragement , démoralisé , écœuré, désespérant de l'avenir et doutant de luimême, il était parti pour l'Amérique. C'est là que nous
le retrouvons et que commence véritablement cette histoire.
La jeune fille de l'avant-scène avait donc aperçu Maurice, et il lui parut très-beau. Ce fat là sa première impression. Après y avoir réfléchi un instant, elle se rappela qu'en entrant dans sa loge, elle avait vu un regard étrange fixé sur elle, regard fait de magnétisme et d'électricité, et dont elle avait été frappée. Elle voulut alors s'assurer que ce regard appartenait bien à la personne qu'on venait de lui indiquer à l'orchestre. Elle tâcha, en conséquence, de revoir le gentleman en question, et pour être plus certaine de son fait, elle employa même ses jumelles. Son mouvement fut rapide. Cependant Maurice le remarqua, il tourna les yeux du côté de la jeune fille et leurs regards se rencontrèrent pour la seconde fois. Le choc fut rapide comme celui de l'éclair, mais non moins brûlant pour le jeune exilé, qui sentit bien que la foudre venait de s'agiter en lui et que son cœur s'était donné tout entier et pour toujours. L'Américaine, de son côté, éprouva un sentiment assez indéfinissable; quand elle replaça sa lorgnette sur le bord de la loge, elle était un peu émue et tremblait légèrement. Pourquoi ? Elle aurait été sans doute assez embarrassée pour le dire.
Heureusement, le dernier acte de l'opéra commença en ce moment, le public rentra et le spectacle absorba de nouveau l'attention générale, y compris celle des trois jeunes filles de l'avant-scène; quand la représentation fut terminée, Maurice se leva l'un des premiers et se dirigea rapidement vers le couloir. Toutefois, avant de quitter la salle , il y jeta un dernier coup d'œil, et aperçut la belle Américaine de i' avant-scène, debout dans sa loge, occupée en apparence à arranger
son élégante sortie de bal, mais le regard plongé dans la foule qui s'éloignait et semblant y chercher vainement quelqu'un. Il alla l'attendre au bas du grand escalier, et resta là, posté dans un coin, jusqu'à ce qu'elle parût en haut des marches. Elle s'appuyait sur le bras du gros monsieur, et descendait avec la dignité et la lenteur d'une reine qui irait donner audience à des ambassadeurs. Vue de près, elle était encore plus belle, et il était impossible de- rêver rien de pareil. Tout à coup, ses long cils se levèrent, son œil s'anima, un sourire effleura sa lèvre, et elle ralentit encore le pas, comme par un mouvement naturel. Avait-elle distingué Maurice ? Nul ne saurait le dire, excepté celui qui est là-haut et pour lequel rien n'est caché, ni dans le plus léger de nos actes, ni dans le plus profond de notre cœur. Lorsqu'elle passa devant notre compatriote, elle détourna nonchalamment la tête de son côté et le regarda un instant. Elle était calme et radieuse, il était ému et brûlant.
— Rentrons-nous à la maison, mon père? demandât-elle au gros monsieur, au moment où elle frôla presque de sa robe de mousseline le vêtement de Maurice.
— Of course, Evelina, répondit celui-ci en ordonnant de loin à son valet de pied de faire avancer sa voiture.
Maurice , sans perdre de temps , prit un cab de l'autre côté du trottoir, et fit signe au cocher de suivre * la calèche du gros monsieur.
— AU right sir, dit le cabman, et il lança son cheval, l'un de ces merveilleux trotteurs du Kentucky que Ton chercherait vainement ailleurs, et qui dévorent l'espace, sans en avoir l'air.
En un rien de temps , on eut fait trois ou quatre
milles et les deux voitures s'arrêtèrent en même temps , à la porte d'un magnifique hôtel de la i6e avenue.
— Voilà, monsieur, cria le cabman, en tendant la main pour recevoir le prix de sa course.
— Bon, fit Maurice, où sommes-nous?
— Numéro 10, 26e avenue !
— Pouvez-vous me dire quelle est cette maison?
— Oui, c'est celle du banquier Taylor.
— Très-bien; maintenant, vous pouvez me reconduire au Metropolitan-Hôtel. Je sais tout ce que je voulais savoir !
Le cab tourna, se remit en route, et Maurice rentra. Une heure après, il fumait encore son cigare, à la fenêtre de sa chambre, en se répétant tout bas :
— Il n'y a pas à dire, j'aime miss Evelina Taylor ! Et il l'aimait, en effet, de tout son cœur, de toute
son âme et pour toujours. Gela était-il sage, cela était il raisonnable ? Il ne se le demanda pas même, et il se laissa aller à la dérive de cette passion subite, en véritable enfant de l'Océan, que le flot vient prendre sur la grève, et qui sait bien que la résistance est inutile.
— Il en adviendra ce qu'il pourra, pensa-t-il, mais il y a une fatalité pour les amours, ici-bas, comme pour toutes clïoses. « C'était écrit, » et ce qui est écrit làhaut arrive toujours, quoi qu'on fasse : les Orientaux ont raison !
De son côté, miss Evelina Taylor, rentrée chez e\\ey s'adressait la question de la Gretchen, de Faust, question qui sera éternellement la même, parce qu'elle sera éternellement vraie :
« Quel est donc ce jeune homme ?»
Machinalement, elle se mit au piano et joua la phrase
adorable dont Gounod a accompagné ce point d'interrogation du cœur de toute jeune fille, qui parle pour la première fois. M. James Taylor en profita pour sommeiller quelque peu. C'était l'effet que lui produisait toujours la musique. Il trouvait même qu'elle n'était bonne qu'à cela, et 41 ne l'avait fait apprendre à ses filles qu'afm qu'elles fussent en état d'endormir leurs enfants quand ils ne seraient pas sages. C'était un homme pratique et prévoyant. Pour lui, un piano était un meuble dispendieux mais nécesssaire, dont on pouvait en outre se servir pour faire danser. Il joignait l'utile à l'agréable !
Du reste, M. James Taylor était un self mademan, comme il y en a tant aux États-Unis, c'est-à-dire le fils de ses œuvres, et un homme très-habile, avec une très -mince instruction et une éducation plus mince encore. Né à Mihvaukée, dans le Wisconsin, vers 1816, il avait d'abord été tailleur. Trouvant que cette profession ne payait pas suffisamment, bien qu'un simple vêtement, aux États-Unis, vaille le prix d'un bon cheval d'omnibus chez nous, il se fit facteur rural, puis constable.
Cela payait déjà un peu mieux, car le Yankee se montre plus généreux envers ces modestes fonctionnaires publics que nous ne le sommes nous-mêmes envers nos propres membres de l'Université ou de l'Institut. Cependant, James Taylor quitta l'uniforme
bleu pour endosser la jaquette de laine du matelot et naviguer sur les lacs. En ce temps-là, le commerce des bois venait de prendre un grand développement, et les marins se faisaient payer ce qu'ils voulaient. Mécontent encore, ou du moins trouvant que cela continuait à ne pas payer suffisamment, le jeune James Taylor débarqua et alla s'installer comme aide-fermier dans les forêts du Michigan. Un aide, de l'autre côté de l'Atlantique, est simplement un domestique, et un aide-fermier y remplace tout bonnement ce que nous autres, nous appellerions sans façon un garçon de ferme. Mais l'Américain n'a pas de préjuges, et l'aidefermier en question épousa bientôt la fille du fermier. Les premières années de son mariage ne furent pas heureuses, en ce sens que ses enfants, et il en avait eu beaucoup, moururent tous des fièvres ou du typhus, en bas âge; en revanche, le commerce des grains marchait admirablement, et il gagna beaucoup d'argent.
Aussi, en 1848, put-il venir s'installer à Chicago et y spéculer sur les céréales avec les boursiers en herbe de la future métropole de l'Ouest. Il y fit une fortune considérable, y fonda une grande maison de banque, et comme on ne réussit jamais à demi, il arriva cette fois à élever les trois derniers rejetons que lui envoya le Ciel. Son fils William, né en 1849, marcha sur les traces paternelles. Envoyé dans le meilleur collège de l'Est, il n'y apprit rien, mais il montra de telles dispositions pour le commerce, qu'à l'âge de quatorze ans, il abandonna l'étude du grec et du latin pour aller vendre de la volaille et du gibier dans les rues de New- York .
— C'est tout mon portrait, dit le banquier avec orgueil.
— J'aurais voulu en faire un ministre du saint Evangile, se contenta d'ajouter Mme Jeannie Taylor avec un soupir ; cependant, elle se consola en voyant que ses deux filles, Evelina et Julia, étaient de belles et aristocratiques personnes , qui avaient remporté tous les premiers prix au séminaire, et qui pourraient épouser des clergymen.
A vingt ans, William Taylor, qui, de marchand de volaille et de gibier, s'était déjà fait ingénieur et spéculateur, avait une petite fortune personnelle, et possédait à lui tout seul un tronçon de raihvay dans le Mïnnessotà. C'était du reste un très-bon et très-honnête garçon , plein d'intelligence et d'activité , d'un jugement sûr et d'un esprit pratique ; il n'avait que le défaut, commun d'ailleurs à tous les Américains, de trop croire à la toute-puissance du dieu Dollar! Il avait un dollar à la place du cœur et un autre dollar dans le cerveau. Quant à ses principes, ils se résumaient à ceci : Deux et deux font quatre ! et il ne fallait pas lui demander autre chose. Aller à l'Opéra constituait pour lui une corvée, et il ne consentait à y accompagner sa mère et ses sœurs que lorsqu'il espérait y trouver une occasion de parler affaires. Tout le monde, d'ailleurs, chantait ses louanges; les journaux répétaient avec complaisance les speechs qu'il prononçait après dîner ; il était fiancé avec miss Arabella Mitchell, fille unique d'un grand éleveur de bestiaux du Texas, et nul ne cloutait qu'il ne devînt bientôt l'un des membres influents du Congrès ou du Sénat.
— Qui "sait, Will, lui disait parfois M. Taylor, quand il était half and half, tu es peut-être appelé à aller un jour ^installer à la Maison-Blanche et à diriger les affaires de ce grand pays?
— En ce cas, père, répondait William tranquillement, je marierai Evelina à l'un des fils de l'empereur de Russie, et Julia à un frère du prince de Galles. Ma mère verra tous les ambassadeurs du monde venir lui faire leur cour...
— Eh bien! et à moi, que me donneras-tu? reprenait le grand capitaliste.
— Le bureau de poste de ton village, ripostait en riant William.
— Merci, tu es aussi généreux que Grantl Je préfère rester ce que je suis.
De fait, M. Taylor pouvait se contenter de son lot, car indépendamment de la grande maison de banque qu'il possédait à Chicago, et qui était Tune des plus estimées et des plus solides de l'Ouest, il venait d'en créer une seconde à New-York, qui ne jouissait pas d'un moindre crédit. Mme Jeannie Taylor était restée la femme primitive, telle que le Ciel l'avait faite. Elle aimait son mari et ses enfants, elle en était aimée, c'était là sa plus grande qualité. Quant à Evelina, elle était la perle de la famille. C'est sur elle que la Providence semblait avoir répandu tous ses bienfaits. Beauté, bonté, intelligence, elle lui avait tout donné à profusion, et l'on ne savait vraiment ce que Ton devait le plus admirer de son visage, de son cœur ou de son esprit ! Aussi, son père avait-il pour elle un faible marqué, et après lui avoir fait donner à New- York la meilleure instruction possible, l'avait-il aor voyée passer deux ans à Paris et à Londres, pour y achever son éducation. Julia, charmante également, n'avait pas été l'objet des mêmes prédilections, et elle était moins instruite, moins lady que sa soeur ; quoiqu'un peu folle, un peu rieuse et un peu gourmande,
elle se faisait aimer, et avait déjà plusieurs « beaux. » Mais jusqu'à nouvel ordre, elle préférait les douceurs' du confiseur à celles des jeunes gens, et pour elle les bonbons, les meringues et les glaces l'emportaient de beaucoup sur les gentlemen à la mode. Miss Mary Stevenson, une nièce de M. et Mme Taylor, élevée par eux, complétait la famille. Cette dernière était jolie aussi, mais un peu évaporée. En résumé, Evelina restait le dessus du panier et valait à elle seule tous les autres réunis.
Nature droite, vigoureuse et forte, très- éprise des merveilles de la pensée et de la nature, mais peu rêveuse, elle n'avait pas encore senti le besoin d'aimer, et elle avait en horreur la flirtation, cette coquetterie du cœur, qui en est la fausse monnaie. Sa vive tendresse pour sa famille suffisait aux élans de son âme, et il ne lui semblait pas qu'il y eût autre chose sous le soleil que l'affection qu'elle portait aux siens. C'était calme, c'était solide, c'était vrai, et elle ne croyait à rien de plus. L'amour, tel qu'on le dépeignait, lui faisait l'effet d'une invention des poètes ou d'une maladie.
— Il faut en sourire, avait-elle coutume de dire, ou le soigner!
Elle avait l'esprit pratique de son père, qui appartient du reste à toute la race américaine ; elle n'appréciait les choses qu'autant qu'elles peuvent être utiles, et elle se demandait quel parti on pouvait bien tirer de la fièvre ! Elle comprenait la poésie et les arts, cependant, mais comme le couronnement de l'édifice de la civilisation , et elle pensait qu'un peuple qui en est encore au travail de l'enfantement, doit accomplir des œuvres avant de songer aux chefs-d'œuvre? Elle lais-
sait à la vieille Europe, tout en l'admirant d'ailleurs, le soin de produire des poèmes, des partitions, des livres, des toiles et des statues admirables, mais elle voulait que le nouveau monde marchât à la solution d'autres problèmes, et réalisât d'autres idées.
— Nous navons le temps ni d'aimer, ni de faire de la fantaisie, avait-elle coutume de dire en riant, construisons d'abord notre maison, nous verrons après!
Aussi, tous les jeunes soupirants qu'elle avait rencontrés sur sa route, tous les « beaux, » dont avaient été émaillés les bals dans lesquels on l'avait conduite, l'avaient-ils laissée parfaitement froide et insensible. A Paris, la galanterie traditionnelle des voltigeurs de l'ancien régime, qui se croient toujours vingt-cinq ans, j et la fatuité de nos modernes Lauzuns en habit noir et le binocle dans l'œil, l'avaient franchement amusée. Or, le soir dont il s'agit, elle éprouvait un sentiment tout nouveau, et qui, jusque-là, lui était resté inconnu. Elle se sentait à la fois plus heureuse et plus triste ; il lui semblait qu'il lui était poussé des ailes, qu'elle allait pouvoir s'élancer dans les airs , planer dans l'azur, et, en même temps, elle éprouvait au cœur un poids qui la rivait à la terre.. Elle avait aux pieds comme une chaîne qui la rendait prisonnière.
— C'est étrange, pensa-t-elle, et, tout en remontant dans sa chambre, tout en se déshabillant, tout en se mettant au lit, elle se demanda : Qu'est-ce que cela signifie ?
Au bout d'un instant, elle se mit à rire, et ajouta gaiement :
— Oh ! bon, je sais ce que c'est. Ma robe neuve me gênait un peu... A moins que je n'aie trop dîné!
Mais sa robe était très-bien faite, elle l'avait déjà
portée, et elle n'avait mangé que du blanc de poulet! Qu'y avait-il donc? Cela la préoccupa, et quand elle eut tourné le gaz, elle y songeait encore. Elle récapitula alors toute sa journée, avec le désir sincère de découvrir la cause du sentiment particulier qu'elle éprouvait.
— Qu'ai-je fait aujourd'hui? se dit-elle. Ce matin, après déjeuner, j'ai joué du Mozart et du Haydn. C'est sain et cela repose. Je suis ensuite allée au jardin ; je suis entrée dans la volière, où j'ai donné à manger aux oiseaux, et dans la serre, où j'ai arrangé mes fleurs, ce qui est une occupation innocente s'il en fut. Je suis remontée dans ma chambre, je me suis habillée, et nous sommes allés nous promener au parc de Lincoln, autre plaisir aussi naïf. Nous sommes rentrés en ville par le bord du lac, nous n'avons rencontré aucun cavalier de notre connaissance, et mon attention n'a été attirée que par le spectacle magique des vapeurs et des voiliers qui longeaient la rive ou disparaissaient à l'.horizon. Julia n'a mangé qu'un sac de chocolats pralinés en route, et je n'y ai pas touché. De retour à la maison, nous nous sommes mis à table. Mon père m'a ensuite demandé de lui jouer un petit morceau de piano pour s'endormir, et je me suis occupée de ma toilette du soir. Vers les neuf heures, William est venu nous prendre et nous sommes allés à l'Opéra...
A ce dernier souvenir, Eveline s'arrêta. Elle venait de se rappeler le regard qu'elle avait rencontré en entrant dans la salle, et, par un effet d'hallucination sans doute, il lui sembla revoir, en ce moment, à la faveur du clair de lune dont les rideaux de sa fenêtre laissaient glisser un rayon dans sa chambre, l'ombre de Maurice penché sur le balcon, et la contemplant avec
tendresse et mélancolie. « Lui, dit-elle, encore lui ? » Et elle s'endormit, en ajoutant mentalement : Il est jeune, il est probablement Français, il a l'air intelligent, et il doit avoir souffert!
Le surlendemain, Maurice retourna à l'Opéra, où il aperçut de nouveau Evelina, et, à partir de cet instant, ii s'y rendit régulièrement toutes les fois que la troupe lyrique se fit entendre. Était- ce pour la musique seule qu'il y allait? Il est permis d'en douter, surtout de la part d'un habitué des Italiens. Quelques semaines se passèrent ainsi, sans rien amener de nouveau et d'imprévu. Maurice prenait toujours la même place à l'orchestre. Evelina venait assez souvent s'asseoir à la sienne, dans l' avant-scène de gauche, et tout se borna à quelques regards, passionnés d'un côté, réservés de l'autre. Un soir, Ivon remit au jeune homme une lettre chargée, qui était arrivée pour lui en son absence.
— Ah ! c'est de l'argent, s'écria Maurice, en reconnaissant l'écriture. Il arrive à propos, car il en faut, dans ce diable de pays.
— »Le fait est, ajouta le marin breton, qu'on ne donne rien pour rien ici. Tout y est tarifé, tout s'y paye, excepté l'eau.... ,
— C'est peut-être parce que les hommes n'en boivent pas, dit en riant Maurice.
— C'est bien possible, monsieur, mais si on en jetait un peu dans les rues, ça ne ferait pas de mal.
Après avoir souhaité le bonsoir à Ivon, Maurice rentra chez lui et brisa les cinq cachets de la lettre chargée, qui en contenait une autre, adressée à James Taylor, Esqe, banker, at Chicago and New-York! Notre compatriote eut un éblouissement en apercevant ce dernier nom, et lut ce qui suit :
c< Monsieur,
(( Nous avons l'honneur de vous envoyer une lettre de crédit pour la somme de cinq mille dollars sur la maison de notre honorable correspondant à Chicago et New-York, M. James Tayior, que nous prions de vous rendre, aux États-Unis, tous les services qu'il dépendra de lui. Nous l'autorisons, d'ailleurs, à tirer sur nous jusqu'à concurrence de vingt mille dollars^ somme que nous tenons provisoirement à votre disposition, en attendant que vous nous aviez avisés de ce que vous comptez faire des fonds que vous avez déposés chez nous.
ce Agréez, etc.
(( P. ADRIEN LEROUX ET Cie, « BENOIT,
« Caissier. »
A cette première lettre, pour ainsi dire officielle, et qui était écrite sur papier bleu, à larges marges, s'en joignait une seconde, ou plutôt une troisième, sous enveloppe élégante, et dont la suscription indiquait une main habituée à plus de laisser- aller.
— Ah ! un mot de ce cher Adrien, fit Maurice ; voyons ce qu'il dit.
Il ouvrit le billet de son ami et le parcourut rapidement. Voici ce qu'il contenait :
« Mon bon Maurice,
« Il s'est passé bien des choses, et surtout bien des choses tristes, depuis ton départ précipité, que j'ai été l'un des premiers à conseiller. Aujourd'hui, j'ai hâte de
t'informer qu'une ordonnance de non-lieu a été rendue en ta faveur et que tu peux revenir si tu veux. La dénonciation dont tu avais été l'objet, de la part de je ne sais quel ennemi inconnu, n'a pas même pu être sérieusement prise en considération, et ton innocence a été facilement et pleinement reconnue. Je ne regrette cependant pas d'avoir été l'un de ceux qui ont peut-être le plus contribué à te faire prendre la sage résolution de t1 éloigner, en ce moment, de la France. On participe moins de loin à la rage, à la fièvre, aux colères de ce pauvre pays vaincu, qui sent qu'il a été trahi et abandonné ;"on juge mieux qui il faut accuser de ses récents désastres. L'heure de la revanche et de la justice, après celle de la surprise et de la brutalité, viendra certainement. Le droit ne sera pas toujours écrasé, et la France reprendra sa mission civilisatrice dans le monde.
« En attendant que cette heure désirée puisse sonner, je crois que nous devons imiter un exemple célèbre et « nous recueillir ! » Je te félicite d'avoir choisi pour lieu de ton exil volontaire et momentané l'Amérique, ce pays libre sur lequel planent les grandes ombres de Washington et de Lafayettel Tu pourras y étudier admirablement les différents problèmes qui s'imposent aujourd'hui à tous les esprits , et en rapporter une ample moisson d'idées nouvelles pour l'avenir. Tu as un esprit trop juste, un jugement trop droit, pour ne pas faire la part du bien et du mal, et ne pas séparer l'ivraie du bon grain. Sans doute, tout n'est pas parfait aux États-Unis, et l'homme n'est pas plus infaillible de l'autre côté de l'Atlantique qu'à Rome même. Seulement, on ne s'y accroche pas au passé, on marche, on avance, et on arrivera au progrès parce qu'on le cher-
che ! La vieille Europe peut-elle en dire autant? Cela n'empêche pas, néanmoins, Grant de s'être montré trop « Allemand » et d'avoir trop facilement crié : « Vœ victis ! » Mais les hommes passent et les principes restent. L'Amérique et la France creuseront le même sillon, quoi qu'il arrive, parce qu'elles sont filles de la même mère : la liberté ! et que le sang généreux qui coule dans leurs veines ne saurait mentir! Sur ce, je te serre affectueusement les deux mains, et je reste tout à toi de tout moi.
« Ton- vieil ami,
« Adrien Leroux. »
Ce « vieil » ami n'avait guère plus de trente-deux ans. Il avait été le camarade de classe de Maurice, et les deux jeunes gens étaient demeurés liés, comme l'avaient déjà été les deux enfants. Tout, d'ailleurs, les réunissait : les relations de leurs familles, également riches, considérées et bretonnes ; leurs sentiments libéraux, leur nature élevée, leur amour des arts, et jusqu'à l'indépendance que leur avait créée, dès le berceau, leur double fortune. Au bas de la lettre particulière du banquier, il y avait un post scriptum : « Je t'ouvre un crédit provisoire de cent mille francs sur la maison de mon correspondant américain. Il va sans dire que je tiens à ta disposition tous les fonds que tu m'as confiés, mais j'espère que tu nous reviendras avant même d'avoir épuisé ton crédit : nous vivons à uneépoque où il ne faut pas dépenser l'argent français hors de France ! »
Le prochain paquebot qui partit pour l'Europe emporta la lettre suivante à l'adresse de M. Adrien Leroux ;
« Cher ami;
« Ta bonne missive a été deux fais la bienvenue, d'abord parce qu'elle est de toi, et ensuite parce que je suis profondément triste et découragé. Te l'avoueraije, tout ce que j'ai vu du Nouveau-Monde, jusqu'à présent, ne m'a pas encore consolé de ce que j'ai laissé dans l'ancien. Cette impression première se modifiera sans doute, et peut-être même s'effacera complètement, mais je devais te tenir au courant de ce que j'éprouve. Nous autres, Français, qui avons donné notre or et notre sang pour toutes les causes généreuses, nous vivons surtout par le cœur et par l'esprit; ici, on n'existe que pour l'argent, le « tout-puissant dollar, » comme on l'appelle, et tu dois comprendre l'effet de douche glaciale que cela produit'sur ceux qui arrivent de notre pays? On se croirait transporté en pleine féerie et l'on se demande si l'on rêve ? Certes, l'argent est nécessaire, et le ce capital » est un allié dont le travail ne doit pas faire fi ! L'industrie et le commerce ont besoin de lui pour vivre. Il assure le pain quotidien du peuple, il encourage les arts, et il est le nerf du progrès. Mais, enfin, c'est lui faire déjà la part assez belle, ce me semble, et il y a quelque chose de plus grand encore au-dessus de lui, c'est l'homme lui-même, c'est l'âme immortelle ! Ici, on ne s'en rend pas assez compte et on sacrifie trop au veau d'or. Qu'on l'utilise, qu'on s'en serve, qu'on batte monnaie sur son dos, je le veux bien; mais qu'on en fasse un dieu et qu'on lui offre des sacrifices, je m'y oppose. Or, le Yankee n'aime que l'argent, ne vit que pour l'argent, ne croit qu'à l'argent; c'est trop. Voilà le premier reproche que je lui adresse. Le second, c'est d'avoir trop
vite oublié la dette de reconnaissance qu'il a jadis contractée envers nous! Il est vrai qu'il a trouvé le moyen de mettre sa conscience d'accord avec ses intérêts, c'est de nier qu'il nous doive rien. Il a fait de sa gratitude obligée un acte personnel envers Lafayette, ce qui est à la fois très-habile et très-commode, et il se prétend dégagé par là de toute obligation envers la nation. Il rapporte tout à « Lafayette, » il lui élève des statues, il le divinise presque, mais il ne parle pas de « la France. » Si bien qu'un jour viendra où les enfants pourront se demander si « Lafayette » n'était pas un général allemand? Ils y seront d'autant plus facilement portés qu'ils voient partout les bustes de l'empereur d'Allemagne et de M. de Bismarck, et qu'ils peuvent bien croire que ce sont ces deux personnages, bottés et éperonnés, qui ont proclamé l'indépendance américaine à Philadelphie?
ce Enfin, mon cher Adrien, ce qui m'irrite et m'enrage (tu vois que je suis toujours très-Français !) c'est de lire les mensonges systématiques que l'on imprime ici sur nous. Du reste, je t'envoie au hasard le premier journal de New-York qui me tombe sous la main, et comme tu sais aussi bien « l'anglais » que moi (ici on dirait : « l'américain ! ») tu choisiras entre les expressions malsonnantes pour notre patriotisme celle qui te conviendra le mieux!
« Tout cela ne m'empêche pas d'aimer d'autant plus la France qu'elle est plus malheureuse et qu'on Tinsuite davantage. Je te remercie des nouvelles que tu me donnes et des fonds que tu m'envoies. Je ferai mon profit des premiers et bon usage des seconds. Rassuretoi, du reste, je ne jetterai pas par lès fenêtres du Nouveau-Monde l'argent que mon pauvre père a mis tant
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de peine à gagner dans l'ancien. Je n'en ai pas moins reconnu à tes excellents avis l'homme pratique, le banquier expérimenté et l'ami dévoué. J'en ai été touché et je t'en reste reconnaissant.
« A toi de cœur.
« Ton fidèle,
« Maurice Durand.
« P. S. — Tu ne pouvais pas m'être plus agréable qu'en me donnant pour banquier à New-York M. James Taylor, et en m'envoyant pour lui une lettre d'introduction. Je t'expliquerai pourquoi dans une prochaine lettre et je te laisse pour aujourd'hui sur ce point d'interrogation. »
À quelques jours de là, Maurice prit une voiture et se fit conduire à la banque James Taylor and C°. C'était à l'extrémité de Broadway, cette artère interminable, qui ressemble à un second monde nouveau, au milieu du nouveau monde, et qui a un caractère si particulier, si vivant et si original. On dirait un immense caravansérail, un vaste champ de foire, s étendant sur plusieurs milles de long, au milieu d'une double file de maisons gigantesques.
Quant à la foule, elle est si intense et si houleuse; les omnibus, les cars, les baggies, les lourds chariots, et bref les véhicules de toutes sortes y sont si nombreux, que l'on se demande parfois comment tout cela
se débrouillera? Quant à la pluie, elle n'y tombe pas par terre, à certaines heures de la journée, mais sur le dos des passants, et le pavé n'y est mouillé que par l'eau qui coule le long de ces gouttières humaines. Que Ton se figure le boulevard Montmartre, à cinq heures du soir, décuplé comme activité, et s'étendant de la place de la Bastille à Tare de triomphe de l'Étoile, et l'on aura une idée de Broadway, en le couvrant de bannières commerciales et d'affiches de toutes sortes, et en ornant nombre de ses fenêtres d'une collection complète de semelles de bottes.
Quoi qu'il en soit, il y a des bureaux de journaux et des offices qui feraient rougir certains de nos ministères. La maison James Taylor and C° avait l'apparence grandiose de presque toutes les banques américaines* Elle était en marbre et les magnifiques comptoirs derrière lesquels se tenaient ses nombreux employés étaient en acajou massif. On eût dit le véritable palais de la finance, tellement il était confortable, vaste et brillant.
Malgré le grand luxe qui y avait été répandu, comme à profusion, par la main de quelque moderne Crésus, doublé d'un peintre, d'un sculpteur et d'un tapissier (car les riches plafonds, les statues élégantes et les meubles luxueux y abondent); malgré tout cela, dis-je, la simplicité la plus grande, la liberté la plus complète y régnaient. Nul grave huissier à chaîne d'argent ne vous arrêtait à la porte, nul solennel garçon de bureau à boutons dorés ne vous faisait attendre. On y entrait comme dans un moulin et Ton en sortait de même.
Habitué encore aux usages français, Maurice s'attendait évidemment, en pénétrant dans cette vaste maison
de banque, à ce qu'on lui demandât vingt fois ce qu'il voulait, qui il était, d'où il venait, à qui il avait à parler? Mais personne ne fit attention à lui : Urnes is money, et les trois ou quatre domestiques nègres qui se tenaient dans le vestibule étaient trop, occupés à ne rien faire pour pouvoir « payer » attention à sa présence.
A la fin, cependant, il se décida à se diriger vers une grande salle, où il y avait plusieurs commis en manches de chemise (vu qu'il faisait très-chaud), lesquels commis avaient l'air absorbé dans la contemplation de la fumée de leurs cigares, qui s'enroulait en cercles capricieux au-dessus de leurs têtes, et il tendit à l'un d'eux sa lettre de crédit. Celui-ci la prit sans rien dire, l'examina, la retourna, la palpa, et au bout d'un instant de silence, la rendit, en prononçant cette seule et mémorable parole :
— M. Clark!
Maurice n'en était pas beaucoup plus avancé, ne connaissant pas M. Clark et ne sachant quelles pourraient bien être ses fonctions, dans la maison de banque de M. James Taylord and C°. Il se dirigea donc vers un second employé, qui lisait le New -York Herald et qui disparaissait presque entièrement derrière ce volumineux journal, mais qui ne daigna pas même se déranger pour regarder la lettre de crédit. Prenant gaiement la chose et la trouvant même originale, notre compatriote passa outre. Le troisième commis écrivait. Il écrivait le moins qu'il pouvait, mais enfin, il écrivait. Un homme aussi actif devait comprendre le prix d'une information, et Maurice en espéra une quelconque.
— M. Clark ! répéta cet employé fidèle, et il retomba dans sa calligraphie.
— Diable! pensa Maurice, cela se complique. Si j'allais demander à M. Taylor qui peut bien être M. Clark?
Gomme il en était là de ses réflexions, il aperçut le banquier lui-même, en manches de chemise également, au fond d'un riche cabinet, et très-occupé, en ce moment, à essuyer une pomme, avant de la manger. On sait que les Américains sont le peuple de la terre qui fait la plus grande consommation de pommes. S'ils habitaient la Normandie, on ne pourrait plus y boire de cidre, et s'ils avaient jamais vécu dans le paradis terrestre, ils y auraient tellement dépouillé tous les pommiers que notre pauvre mère Eve n'aurait jamais pu commettre son péché, même avec l'assistance du démon.
— Un homme qui mange une pomme, se dit Maurice, doit avoir le caractère bien fait !
Et il alla résolument lai demander : *
— M. Clark !
— M. Clark? répéta le gros homme (on se souvient que M. James Taylor était gros). Oh! vous tenez à le voir?
— Oui, monsieur, fit Maurice avec un certain entrain, beaucoup.
M. Taylor ne dit rien et se contenta de mettre le doigt sur un timbre. Un commis, celui-là même qui avait prononcé le premier le nom de M. Clark, se présenta.
— M. Clark ! demanda le banquier, L'employé leva la tête et regarda de tous-côtés.
— Monsieur Clark! appela-t-il d'une voix sonore, quoique nasillarde.
— - Monsieur Clark ! se transmirent successivement,
sur le même ton et avec le même traînement nasal, tous les employés de la maison.
Finalement, l'un des nègres qui se tenaient dans l'antichambre se décida à se lever.
— M. Clark, cria-t:il, est sorti pour boire son verre ! En Amérique, les gentlemen les plus comme il faut
vont boire leur verre à la bar, comme chez nous les cochers de fiacre vont vider le leur chez le marchand de vin du coin. C'est très-bien porté et la première chose que fasse généralement deux Yankees, qui se rencontrent, c'est de se prendre par le bras et de se dire :
a Let us hâve a drink ! »
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que M. Clark eût été boire son verre, et nul ne s'en étonna, à commencer par le banquier.
— He is ont, se contenta-t-il de dire; puis, s'apercevant que Maurice était étranger, il ajouta par un sentiment d'obligeance qui prouvait sa bonne nature :
— Est-ce à lui personnellement que vous désiriez parler?
— Non, pas précisément, monsieur, répliqua Maurice; seulement, quand je me suis présenté tout à l'heure dans vos bureaux, avec cette lettre, l'un de vos employés m'a répondu : M. Clark! et voilà pourquoi je demande M. Clark à tous les échos d'alentour.
— Oh ! fit le banquier tranquillement, M. Clark est notre manager. Pour qui est votre lettre?
— Pour M. Taylor !
Celui-ci, Sans, ajouter une seule parole, se contenta de tendre la main, de prendre la lettre et de l'ouvrir.
Quand il en eut fini la lecture, ce qui ne lui prit pas plus d'une minute ou deux, il remit son habit, qui était
posé sur une chaise, sans d'ailleurs ôter son chapeau, qui paraissait cloué sur sa tête, et il s'avança de l'air le plus gracieux qu'il put vers notre compatriote.
— Entrez, monsieur, et asseyez-vous, lui dit-il. Maurice, qui s'était naturellement découvert, entra,
salua, s'assit, et expliqua au banquier les motifs de sa visite.
— Oh! répliqua M. Taylor, la maison Leroux est. une honorable maison. La France vient de traverser des temps très-durs, mais son crédit est bon, elle se relèvera. Je tiens à votre disposition tous les fonds que vous voudrez. M. Leroux est votre banquier à Paris?
— Oui, monsieur, et de plus, mon meilleur ami.
— In deed, fit M. Taylor, en offrant un cigare à Maurice, j'en suis enchanté, et je serai heureux de vous être agréable ici.
— Je vous rends mille grâces, monsieur, et je ne manquerai pas d'écrire à Adrien l'accueil charmant que vous avez bien voulu faire à sa lettre. »
Là-dessus, son manager étant rentré, le banquier fit appeler celui-ci.
— Monsieur Clark, lui dit-il en lui présentant notre compatriote, M. Maurice Durand, notre nouveau client! Veuillez lui remettre un livre de chèques et inscrire à son crédit la somme de vingt mille dollars. Donnez- lui tous les renseignements qu'il pourra vous demander. Notre ami M. Leroux nous le recommande tout particulièrement.
M. Taylor tendit la main à Maurice et la lui serra vigoureusement. Ce dernier ayant compris que l'entrevue était terminée, se retira, tout en regrettant de n'avoir pu mettre la conversation sur le terrain de la famille du banquier, et suivit M. Clark dans les bu-
reaux, où les formalités habituelles lurent bientôt remplies.
— Monsieur, lui demanda le manager en lui remettant son livre de chèques, désirez-vous de l'argent?
— Pas aujourd'hui; il me reste encore une centaine de dollars, et je sais qu a New-York il vaut mieux laisser ses fonds à la banque.
— C'est, en effet, ce qu'il y a de plus prudent et de plus commode à la fois. Avec votre livre de chèques dans la poche, vous pouvez payer tout ce que vous voulez, y compris votre blanchisseuse, et la souche qui reste, a l'avantage de pouvoir vous tenir lieu de reçu, en cas de contestation. Où habitez-vous?
— Au Metropolitan Hôtel.
Ce fut tout. Maurice salua et sortit. Le lendemain, M. Taylor vint lui rendre sa visite.
— Monsieur, lui dit-il, hier vous êtes venu voir votre banquier; aujourd'hui, je viens vous prier d'accepter sans façon à diner chez le correspondant de votre ami. Je ne vous promets pas une table aussi bonne qu'à Paris (quand les étrangers parlent de la France, c'est toujours Paris qu'ils nomment), mais je vous garantis du moins un accueil cordial, sans parler d'un peu de musique après le café. Est-ce entendu?
Maurice était enchanté et, s'il l'avait osé, il aurait sauté au cou de M. Taylor, tellement la pensée de revoir Evelina, de lui être présenté, de passer toute une soirée avec elle lui avait rendu l'âme joyeuse et l'esprit léger. Il contint sa joie, néanmoins, et se contenta de répondre :
— Je vous remercie, monsieur, de votre gracieuse invitation, et je l'accepte de grand cœur.
— Nous pouvons donc compter sur vous ?
— Tout à fait, monsieur.
— Pour quel jour?
— Pour celui qui vous conviendra, naturellement. Je vis à l'hôtel, je ne connais personne à New-York, tout mon temps m'appartient et je puis en disposer comme je le veux, tandis que le vôtre est plus précieux...
— A l'heure des affaires, je ne dis pas, mais une fois la Bourse close et les « offices » fermés, j'appartiens tout entier à la famille. On a beau dire et beau faire, monsieur, on a beau chercher et inventer, on ne trouve encore rien de mieux que cela, Home sweet home, c'est le commencement et la fin de toutes choses ici-bas !
— Je partage complètement votre avis, monsieur, et de plus, j'aime beaucoup la mélodie que vous venez de citer ; mais j'ignorais, je vous l'avoue, que la famille eût des défenseurs aussi zélés aux États-Unis, et qu'elle fût l'arche sainte sur laquelle repose la société nouvelle de ce grand pays. Je croyais qu'on y était d'abord préoccupé de la question de faire fortune et que celle des affections n'y jouait qu'un rôle secondaire.
— Il est vrai que nous ne sommes pas démonstratifs et que nous ne faisons pas un étalage excessif de nos sentiments. Ceux-ci sont, d'ailleurs, assez calmes, je le reconnais, mais cela ne les empêche pas d'être profonds. Je sais bien qu'on nous fait, au loin, la réputation de gens pour lesquels la famille n'est qu'une hôtellerie commode, où nous entrons forcément et d'où nous sortons aussitôt que nous le pouvons ; je ne vous répondrai qu'une chose : Venez chez nous, demain, et j'espère que vous emporterez de notre intérieur une idée plus près de la vérité ! »
Maurice reconduisit le banquier jusqu'en bas du
grand escalier et prit congé de lui. Il était radieux.
— Est-ce que nous repartons, monsieur? lui demanda Ivon, qui le remarqua.
— Non, pas encore. J'en suis peut-être plus éloigné que jamais.
— Est-ce qu'il y a de mauvaises nouvelles? reprit le jeune marin.
— Non, au contraire! s'écria Maurice avec joie.
— Les Prussiens nous auraient-ils rendu l'Alsace et la Lorraine? fit Ivon vivement.
Maurice ne répondit pas et baissa la tête. Il eut presque honte de son bonheur, en présence des douleurs de la France.
— Oh ! je suis un mauvais fils, se dit-il, puisque je ne pleure pas avec ma mère; un mauvais patriote, puisque mon cœur peut battre pour autre chose que pour les malheurs de la patrie !
Au bout d'un instant, il ajouta avec une amertume involontaire :
— Au fait, y a-t-il donc lieu de tant se féliciter? Estce que je suis aimé de miss Evelina? Est-ce qu'elle m'a autorisé à demander sa main à son père ? Est-ce qu'elle aura attendu que j'aie traversé l'Atlantique, en admettant qu'elle soit encore à marier, pour disposer de son cœur? Est-il possible, étant Américaine, étant belle et étant riche, qu'elle n'ait pas tout un cortège de « beaux » à sa suite? Sais -je même si elle sera demain chez elle et si je la verrai ? Gageons que je dînerai simplement et gravement en tête-à-tête avec M. Taylor !
Un peu calmé par cette perspective, qui n'avait rien d'impossible, ni d'absolument gai, il se réconcilia avec lui-même et prit un visage plus en harmonie avec la circonstance.
Ivon, qui le vit redevenir triste après avoir été gai pour un instant, se repentit de sa question inopportune et reprit :
— Après cela, monsieur, ce que j'en disais, c'était uniquement pour ne pas perdre l'habitude de parler, car demain ou dans un an, c'est la même chose pour moi, et nous ne reprendrons la route du vieux pays que lorsque cela vous conviendra.
Le même soir, après avoir fait son petit sommeil traditionnel, le banquier dit à sa fille :
— A propos, Evelina, tu vas avoir à nous montrer les petits talents que tu as rapportés de Paris.
— Quels talents, mon père?
— Ceux qu'on y va chercher, j'imagine. Je t'y ai envoyée pour autre chose que pour le faire changer d'air. Tu y as appris le français. Eh bien, demain, tu auras l'occasion de le parler et de faire à la française les honneurs de la maison paternelle, car j'ai invité un Français à dîner. »
— Un Français ? s'écria Evelina, avec une singulière émotion.
— Jeune? ajouta Julia, en croquant une praline.
— Beau ? fit Mary pour terminer.
— Oui, un Français jeune et beau, aimable et riche, qui m'est adressé par M. Adrien Leroux.
— Celui dont la famille a été si bonne pour moi ? dit Evelina.
— Précisément; et c'est pour cela que je tiens à faire quelque chose pour l'ami de notre ami.
— Est-ce que nous le connaissons?
— Vous ne l'avez encore jamais vu.
— Il n'habite donc pas New-York ?
— Il vient d'y arriver.
— Alors, mon père, reprit Evelina, je recommanderai à Meggie de veiller un peu à ses fourneaux, et je lui donnerai au besoin un coup de main.
— Moi, j'aiderai à faire le pudding, si on veut, proposa Julia.
— Oui, pour en manger les prunes et les raisins.
— Et moi, ajouta Mary, je mettrai ma robe neuve.
Ces trois phrases différentes étaient typiques et résumaient assez bien le caractère des trois jeunes filles. L'une était bonne par excellence et tenait surtout à obliger, en payant de sa personne. L'autre était gourmande et ne pensait qu'à grignoter. La troisième était coquette et n'avait pour unique préoccupation que celle de plaire.
Restée seule, Evelina se demanda :
« Serait-ce encore lui ? »
Lui, on Ta compris, c'était l'inconnu de l'Opéra, l'ombre mystérieuse qui hantait les rêves de la jeune Américaine, l'idéal que toute fille d'Eve caresse du bout de l'aile de son cœur. Seulement, en y réfléchissant, elle chassa bien vite cette idée folle. Quelle apparence y avait-il, en effet, que l'invité du lendemain fût l'admirateur de la veille ?
Ce dernier était sans doute un étranger, de passage à New -York, que le désoeuvrement ou le hasard avait conduit au spectacle, qui avait probablement déjà quitté la ville et qu'elle ne reverrait peut-être jamais. Etait-ce même un Français? Et que lui importait, après tout? Là-dessus, elle se mit à rire comme une -folle, et se dit qu'elle n'y penserait plus. Mais elle y repensa, au contraire , elle y repensa même beaucoup. Une sorte de voix secrète, cette voix de la nature que l'on veut nier, mais qui existe pourtant, et que l'on
pourrait entendre si on voulait se donner la peine de lecouter, lui répétait sans cesse, malgré elle, et quoi qu'elle fit pour l'étouffer, que les deux personnages étaient. lui! C'était invraisemblable, c'était absurde, c'était impossible; elle y croyait pourtant; et quand elle monta s'habiller, le lendemain soir, pour le dîner, elle se dit :
— Que mettrais-je bien? Quelles sont les couleurs quil préfère ? 11 doit être comme moi, il doit aimer ce qui est simple.
Par an mouvement véritablement instinctif, elle alla décrocher la robe de mousseline blanche qu'elle portait à l'Opéra, le jour où elle avait vu Maurice pour la première fois, et fit exactement la même toilette. A quel sentiment ayait-elle obéi en faisant ce choix? Elle aurait été assez embarrassée de se l'avouer à ellemême, tellement il avait été naturel. Certes, elle n'eût pas pu être mieux inspirée ; d'abord, parce qu'elle était charmante ainsi ; ensuite, parce que c'était pour ainsi dire faire revivre le souvenir de la première soirée où ils s'étaient rencontrés. L'amour a de ces intuitions, et elles sont d'autant plus adorables, il faut d'autant plus les suivre, qu'elles sont spontanées. Evelina ne se doutait d'ailleurs pas qu'elle eût le cœur pris. Elle avait pour principe que « l'on peut tout ce que l'on veut. »
— Je n'aimerai, s'était-elle répété vingt fois, que l'homme que je voudrai aimer. Il peut se faire que je n'aime jamais ; seulement, le jour où j'aimerai, c'est que je l'aurai certainement voulu !
Or, elle n'avait pas voulu aimer l'inconnu dont le regard était venu la surprendre dans sa loge. Et comment aurait- elle pu le vouloir, elle qui avait résisté à
de si nombreuses déclarations d'amour, à de si pressantes demandes de mariage? Par quelle aberration de son esprit, par quelle surprise de son cœur, par quelle erreur de son imagination, aurait-elle pu accorder tout à coup, au premier venu, à un étranger, à un passant, l'amour qu'elle avait refusé à tant d'autres ? Gela aurait naturellement détruit toutes les idées qu'elle avait sur la question, et elle en eût été fort déroutée ; car, admettre pour un seul instant que l'on puisse être saisi au vol par l'amour, comme on l'est par la fièvre, c'est reconnaître dans la nature une force nouvelle que l'on a niée jusque-là, c'est être obligé de s'incliner devant elle, c'est s'avouer vaincu d'avance 1 Est-ce possible, pour certaines natures? Elles peuvent être domptées, terrassées, brisées. Elles ne plient pas! Seulement, il arrive parfois qu'elles se rendent sans s'en douter, et que l'ennemi s'empare d'elles, sans qu'elles aient eu le temps de s'en apercevoir.
Ce n'était pas le cas pour Evelina. Rien ne l'avait prévenue du danger ; elle ne se doutait seulement pas de son existence, elle ne l'avait ni pressenti, ni vu, ni entrevu, et on l'eût*certes étonnée beaucoup si on lui eût dit qu'elle courait le risque de devenir amoureuse du « monsieur » qu'elle avait distingué à l'orchestre 1 En même temps, elle se sentait très-calme, elle était restée maîtresse d'elle-même, et elle était parfaitement sûre qu'elle pouvait toujours librement disposer de son cœur.
Ne se trompait-elle pas? Tout est là, et l'amour restera, quoi qu'on fasse, l'insondable mystère, l'éternel énigme ! Les alchimistes ont cru trouver la pierre philosophai, les chercheurs poursuivent toujours sa découverte. Cette pierre philosophale des temps antiques
comme des temps modernes, d'hier, d'aujourd'hui et de demain, du passé, du présent et de l'avenir, c'est l'amour !
Si la maison de banque James Taylor and C° était un magnifique édifice en marbre, la résidence particulière du riche financier qui l'avait fondée, était une somptueuse habitation en pierres de taille et en fer.
Evelina avait seule présidé à son installation intérieure, et tous les appartements auraient pu passer pour « parisiens », tant ils avaient été disposés avec art, meublés avec goût.
A sept heures précises , James Taylor esq° et sa femme, ses deux filles et sa nièce , étaient rassemblés en .grande toilette dans le salon d'honneur, où Ton voyait quatre larges panneaux dorés, renfermant les portraits de Lafayette et de Washington, de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
Un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée, et un domestique en livrée annonça bientôt :
— Monsieur Maurice Durand !
Celui-ci, en tenue irréprochable, l'air véritablement distingué, s'avança d'un air gracieux, et après s'être incliné profondément devant les dames, il tendit la main à M. Taylor, selon la mode américaine.
— Soyez le bienvenu, monsieur, lui dit le banquier en lui secouant le poignet à le lui désarticuler, et lui présentant immédiatement sa famille, il ajouta :
— Mme Taylor, mes filles Evelina et Julia, et ma nièce Mary !
Il se fit un instant de silence, au bout duquel Maurice Rapprochant de la maîtresse de la maison, lui dit en excellent anglais :
— Madame, je suis heureux que monsieur votre mari m'ait permis de vous présenter mes hommages en me procurant, ce soir, le plaisir de faire votre connaissance.
— Le plaisir est partagé, monsieur, dit la vieille dame avec cordialité, et il est doublé par celui de pouvoir causer avec vous, car M. Taylor ne nous avait pas prévenues que vous parliez anglais, et la crainte de ne pas pouvoir vous entendre nous avait un peu paralysées toutes, excepté ma fille Evelina, qui a passé un an à Paris et qui sait le français...
— Ah ! mademoiselle connaît Paris et parle notre langue? fit Maurice avec un mouvement de joie involontaire, en saluant instinctivement Evelina, comme si sa mère la lui eût désignée.
— Oh! très-imparfaitement, monsieur, répondit la jeune fille en anglais, mais mon français ne sera pas nécessaire aujourd'hui...
— Pourquoi, mademoiselle ?
— Parce que vous possédez beaucoup mieux notre langue que je ne possède la vôtre. *
— Au moins, me permettrez- vous d'en juger, fit Maurice en souriant.
— Je ne sais pas, répliqua la jeune fille de même.
— Ah ! mais, j'y tiens, moi, s'écria le banquier, pour m'assurer que tu n'as pas perdu ton temps...
— Et que vous n'avez pas perdu votre argent ? acheva Evelina gaiement.
— Et ces demoiselles? demanda notre compatriote, parlent-elles également le français?
— Oh! pas du tout, répondirent à la fois Julia et Mary.
— Ne vous y fiez pas, ajouta Evelina.
— Il est certain, monsieur, commença gravement le banquier, que ma fille aînée doit être assez forte, car M. Adrien Leroux nous Ta écrit.
— Ah! vous connaissiez mon ami Adrien? s'écria Maurice avec joie, en s'adressant de nouveau à la fille aînée de M. Taylor.
— Lui, pas beaucoup, fit celle-ci ; seulement j'étais très- liée avec sa sœur...
— Lucile? acheva Maurice d'un air ravi.
— Mademoiselle Lucile, reprit la jeune fille froidement, en appuyant avec intention sur le mot mademoiselle.
— Vous avez raison, miss Evelina, mais Adrien, sa sœur et moi, avons été élevés ensemble.' Nous, nous connaissons depuis l'enfance, et cela explique la familiarité qui existe entre nous.
— Oh! vous vous tutoyez peut-être, dit Y Américaine d'un ton assez étrange.
— Pas avec Lucile... pardon, avec mademoiselle Lucile, fit Maurice en se reprenant, mais avec Adrien. Nous nous aimons comme deux frères, et je vais me plaindre à lui de ne m'avoir jamais parlé de vous.
— C'est que, probablement, il a pensé que cela n'en valait pas la peine.
— Hélas ! mademoiselle , la raison qui l'a empêché de le faire était vraisemblablement tout autre ; car, j'y réfléchis, vous deviez être à Paris avant la guerre ?
— En effet, je me suis embarquée le 15 juillet 1870 pour New-York.
— Le jour même où je rentrais en France, après un assez long séjour en Angleterre et vous comprenez que depuis cette époque-là on n'ait pas eu le temps....
— De se souvenir de ses amis ?
— Non; -mais de parler d'autre chose que des malheurs de la patrie !
Un tel voile de tristesse s'était répandu sur les traits de Maurice , en prononçant cette dernière phrase , qu'Evelina se repentit d'en avoir été la cause involontaire, et que, changeant rapidement de conversation, elle reprit :
— C'est la première fois, monsieur, que vous venez en Amérique?
— Oui, mademoiselle, mais ce n'est pas la première fois que j'ai le plaisir de vous voir.
— Vraiment ! Et où nous sommes-nous donc déjà rencontrés ?
— .Nous ne nous sommes pas rencontrés, dans le sens habituel du mot; je vous ai aperçue. .. à l'Opéra! »
Sur ces entrefaites , un second coup de sonnette retentit dans l'antichambre.
— Voilà nos jeunes gens, fit Mme Taylor, en regardant la pendule, j'ai reconnu le coup de sonnette de William.
En effet, la porte s'ouvrit bientôt, et le fils du banquier entra, précédé de deux de ses amis, MM. Hughes Mac-Donald et Harry Kimbal. Les trois jeunes gens étaient vêtus de noir et présentaient des types distincts. Pendant que les présentations d'usage avaient lieu, Maurice n'eut pas de peine à se rappeler qu'il connaissait déjà ces trois visages là. Il avait vu les deux premiers, dans l' avant-scène gauche de l'Opéra, le soir même où il était devenu amoureux d'Evelina,
et il avait distingué le troisième à l'orchestre, à quelques pas de lui.
— Ma chère, dit le banquier à Mme Taylor, puisque nous sommes maintenant tous réunis, vous pouvez faire servir,
La maîtresse delà maison mit le doigt sur un timbre, et un long valet de chambre, qui aurait fait prime, chez nous, dans nos régiments, pour la place de tambour major en chef de l'armée française, se présenta à la porte.
— John, dit la vieille dame, le dîner!
Un instant après, John vint prévenir qu'on pouvait passer à la salle à manger.
Maurice offrit le bras à Mme Taylor ; le banquier prit celui de sa fille aînée, MM. Hughes Mac-Donald et Harry Kimbal accompagnèrent les deux autres jeunes filles, et William ferma la marche.
Maurice eut naturellement la place d'honneur, à droite de la maîtresse de maison ; mais ce fut avec un bonheur, aussi véritable qu'inespéré, qu'il vit Evelina venir s'asseoir à ses côtés.
Pendant le potage, on ne dit généralement pas grand' chose à table, surtout en Amérique; le jeune Français se rattrapa avant la fin du premier service, et quand vint le second, il avait achevé la conquête de la vieille dame, qui le trouvait poli, empressé, attentif et charmant au possible. M. Taylor, William et Julia mangeaient avec appétit, en gens qui prennent leurs repas au sérieux; Kimbal et Mary flirtaient à mots couverts, et l'Irlandais (car lorsqu'on s'appelle <c Mac-Donald » on est naturellement Irlandais), regardait tour à tour le fond de son assiette et la seconde fille du banquier, en homme qui n'a pas positivement à se louer de son sort.
— Le roatsbeef est-il assez cuit pour vous? demanda tout à coup Evelina à Maurice, en excellent français.
— Il est parfait, mademoiselle, répondit notre compatriote charmé.
— Eh bien ! vous m'adressez un compliment, sans vous en douter, monsieur, car le roastbeef est mon œuvre. C'est moi qui ai surveillé aujourd'hui sa cuisson, dans^otre intérêt.
— J'en suis ravi et touché, mademoiselle. Quant au français, vous le parlez à rendre jalouses nos Parisiennes les plus parisiennes.
— Et vous, monsieur, vous êtes un flatteur, c'est-àdire un vrai Parisien.
— Bravo ! s'écria M. Taylor avec joie, voilà Evelina qui riposte en français. Etes-vous content d'elle, monsieur ?
— Bah ! ils n'ont causé que de la pluie et du beau temps, fit Julia d'un air connaisseur, tout en prenant une aile de poulet, ça n'est pas bien malin, mais dis-leur, père, de parler de l'Opéra ou de n'importe quoi.
— Oui, fit le banquier avec conviction, attaquez un autre sujet de conversation.
— Volontiers, monsieur, répliqua Maurice gaiement, et s'adressant à sa jolie voisine de droite, il ajouta : Je serais d'autant plus heureux, mademoiselle, de ramener la conversation sur l'Opéra, selon le désir de miss Julia, que c'est là que j'ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, et que vous paraissez aimer beaucoup la musique. Je l'ai deviné, d'ailleurs, l'autre soir au spectacle, car les diverses émotions que vous éprouviez se trahissaient sur vos traits. C'est à cela que se reconnaissent les véritables artistes....
— Et cependant, monsieur, je ne suis pas artiste... mais, j'y songe, c'est peut-être vous qui êtes musicien?
— Hélas! non, je suis simple ingénieur...
— « Cela paye » mieux.
— En tous cas, cela ne se ressemble guère, et qu'importe la question d'argent?
— Beaucoup, je vous assure; et si vous en doutez, demandez à mon père ou à ces messieurs !
Will it pay? Cela payera-t-il ? Voilà, en effet, en trois mots , la grande , l'éternelle préoccupation du Yankee, celle qui résume le mieux le fond de l'existence américaine. Tout tourne autour de cette phrase métallique, dans le Nouveau-Monde, comme un écureuil dans sa cage, et les jeunes filles elles-mêmes se sont habituées à regarder l'existence à travers un dollar. Combien vaut-^? demandent -elles d'un air langoureux, en parlant de leurs « beaux », et il est évident qu'un « gentleman », établi honorablement dans la banque, ou un « clergyman » à la mode, aura plus de poids à leurs yeux qu'un « monsieur » qui joue du piano, du violon, ou qui fait des vers et des tableaux. Par exemple, elles n'ont pas de préjugés, ces charmantes Américaines, et si le pianiste, le violoniste, le poëte ou le peintre gagnent autant « avec leur industrie », que l'homme d'église et l'homme d'argent, elles n'auront pas la moindre hésitation à leur confier le soin de leur destinée. Elles n'ont pas deux poids et deux mesures, mais elles ne pèsent qu'une seule et même chose : la valeur monétaire !
Ces idées, j'ai à peine besoin de le dire, étonnaient fort Maurice; aussi regardait-il sa jolie et suave voisine avec des yeux inquiets, qui trahissaient un peu malgré lui ses craintes.
— Ah! je vois ce que c'est, fit Evelina, en réprimant un éclat de rire, vous êtes comme tous vos compatriotes, qui s'imaginent que l'Amérique est en sucre et que les Américaines sont des fées.
— Non, mademoiselle, je pense simplement que l'Amérique est un grand pays, qui sait se gouverner lui-même, tout en restant libre, et quant aux Américaines, je les crois de vraies femmes, dans l'acception la plus élevée du mot, voilà tout !
— Mais vous arrivez à peine. Comment vous seriez vous déjà formé une opinion sur les gens et sur les choses de ce pays-ci? Il faut voir, il faut étudier, avant de juger, dit Evelina avec une fine raillerie.
— C'est ce que j'essaie de faire, répliqua Maurice en s'inclinant gravement.
— Eh bien ! demanda le banquier à notre compatriote, tout en désignant sa fille aînée du coin de l'œil, comment cela va-t-il?
— Très-bien, monsieur .
— Evelina répond-elle convenablement à vos questions?
— De la façon la plus gracieuse et la plus grammaticale, fit Maurice en souriant. «
Les deux jeunes gens échangèrent encore quelques paroles en français; mais, comme on était arrivé au dessert, la conversation devint bientôt générale, et tout le monde y prit tour à tour part. Kimbal et Mac- Donald ne dirent pas grand' chose; cela tenait sans doute à ce qu'ils étaient fort préoccupés, l'un de miss Mary et l'autre de miss Julia.
Du moins, Maurice se l'imagina. Ils ne pensaient peut-être, en réalité, qu'au pudding qu'on allait leur servir et au Champagne qu'on venait de leur verser.
A l'issue du dîner, on passa au salon, où Ton 'prit le café, et quand le banquier se fut commodément installé dans son grand fauteuil, il ne manqua pas de dire, selon son usage quotidien :
— Noiv, girls, a Utile music!
— C'est que je suis vraiment fort embarrassée, répliqua Evelina en regardant Maurice d'un air moqueur. Monsieur est un juge sévère!
— Eh bien! n'as-tu pas étudié à Paris, fit M. Taylor avec le légitime orgueil d'un père qui a dépensé beaucoup d'argent pour l'éducation musicale de sa fille, et M. Louis Lacombe n'est-il pas un professeur renommé?
— Si, assurément, mais c'est moi qui ai été une mauvaise élève.
— Vous avez connu Lacombe? s'écria notre compatriote.
— C'est dans sa famille que j'ai habité un an, à Passy, où Lucile venait également prendre des leçons avec moi.
— En effet, elle est liée avec Mme Lacombe, et vous me voyez de plus en plus surpris de n'avoir jamais entendu prononcer votre nom chez Adrien. Il est vrai qu'à cette époque-là, je faisais des études en Angleterre.
— Dans le genre de celles de l'autre soir, à l'Opéra? dit Evelina en souriant.
— Oh! celles-là, miss Taylor, on ne peut les faire qu'ici.
— Décidément, vous êtes trop galant pour moi, reprit gaiement la jeune fille, et j*aurai meilleur compte de m'exécuter tout de suite. Voyons, que faut-il vous jouer? Aimez-vous Faust?
-r C'est un de mes opéras favoris.
— Eh bien ! monsieur, voilà un point sur lequel nous pourrons être d'accord : j'adore Gounod!
Le même soir, la jeune fille écrivit plusieurs lettres avant de se coucher et, par une coïncidence assez étrange, deux de ces lettres se terminaient à peu près par le même post-scriptum. Or, on sait que, pour la femme, le post-scriptum c'est la lettre! Donc, miss Taylor écrivit ceci à son amie, Lucile Leroux :
# ce P. S . — A propos, nous avons reçu aujourd'hui la visite d'un jeune compatriote à toi, très-bien, d'ailleurs, et qui a été présenté à mon père par M. Adrien. Il s'appelle M. Maurice Durand. Le connais-tu? Il nous a plu beaucoup, et comme il m'a dit être l'ami de ton frère, cela m'a personnellement bien disposée pour lui. Donne-nous bientôt de tes nouvelles et dis-moi ce que tu penses de ce nouvel arrivant. Tu obligeras la maison James Taylor and C°. »
Quant au second post-scriptum, qui faisait partie d'une lettre adressée à Mme Louis Laeombe, il se terminait par ces mots :
« J'ai joué ce soir, ma chère Andréa, devant l'un de vos compatriotes qui se dit de vos amis, et que je crois être un véritable connaisseur. J'avais choisi l'air de Faust, que vous chantez si bien. Il a été heureux de ce souvenir natal, qui lui rappelait votre beau talent.
Ce jeune homme, qui a fait notre conquête à tous, s'appelle M. Maurice Durand. Ecrivez-moi prochainement et envoyez-moi votre opinion sur ce voyageur. Je vous en serai reconnaissante pour la maison James Taylor and C°. »
Dans une troisième lettre, destinée à une Anglaise nouvellement mariée, qui habitait la cité de Durham, Evelina disait, également dans un post-scriptum :
« N'oublie pas de me raconter en détail ton voyage de noces dans la région des lacs. Cela m'intéresse d'autant plus que tu as épousé un Français, et que tu Tas épousé par amour. Or, tu le sais, j'avais des préjugés contre les unions de gens appartenant à des nationalités différentes. Me serais-je trompée? Je le désire sincèrement, et je l'espère pour toi. Il est vrai que l'épreuve a déjà été faite victorieusement dans ta propre famille, puisque ta sœur Kate a épousé un Parisien, voilà près de quinze ans, et qu'elle se proclame elle-même la femme la plus heureuse du Royaume- Uni. C'est peut-être même cela qui t'a engagée à suivre cet exemple. Puisses-tu ne jamais regretter le choix que tu as fait, et crois bien que je forme les vœux les plus sincères pour ton bonheur. Je compte recevoir bientôt une longue lettre de toi, répondant à toutes mes questions. Je ne serai pas déçue, n'est-ce pas? L'amour te pardonnera cette légère infidélité en faveur de l'amitié ! »
De son côté, Maurice écrivait à la même heure et parle même packet à son ami, le banquier parisien :
Mon cher Adrien, « Dans ma dernière lettre, je te laissais sur un point d'interrogation. Je viens combler cette lacune dans les
franchises habituelles de notre vieille camaraderie. Nous n'avons jamais eu de secret l'un pour l'autre ; je ne veux pas commencer aujourd'hui. La raison pour laquelle j'étais si heureux d'être présenté par toi à M. James Taylor était celle-ci : J'aime sa fille ! Comment cela s'est-il fait, comment cela est-il venu? Je ne saurais te l'expliquer. C'est l'un des mille et un mystères du genre humain. J'ai aperçu miss Evelina à Favant-scène d'un théâtre, sans savoir ni ce qu'elle était, ni qui elle était, et je l'ai aimée. Voilà tout 1 J'ai cherché à analyser ce sentiment, à m'en expliquer les causes, et plus j'ai creusé le problème, moins je suis parvenu à le résoudre. Mon amour pour miss Evelina n'est pas le résultat d'une sympathie mutuelle et d'une communauté d'idées, puisque je ne connaissais pas cette jeune fille. Il n'est pas davantage un entraînement des sens, puisque c'est par le cœur que je me suis toujours laissé prendre, même à l'époque où nous suivions ensemble notre cours de droit... à la Closerie des Lilas ! Qu'est-il donc? Tu te rappelles que je t'ai souvent parlé de ma « théorie des doubles » ou de ma croyance profonde dans l'affinité des âmes? Il suffirait alors d'une rencontre, d'un regard, d'une étincelle, pour les embraser ! Eh bien ! c'est peut-être ce qui m'est arrivé. Peut-être aussi n'est-ce rien de tout cela. Ce qui est certain, en tous cas, c'est que j'aime miss Taylor ! Pourquoi, moi qui ai traversé presque impunément l'existence parisienne, et qui avais quitté la France si plein d'angoisses, de tristesses et d'amertumes, moi qui me croyais presque un homme fini, pourquoi, dis-je, suis-je venu revivre de ce côté-ci de l'Atlantique, et pourquoi a-t-il suffi, pour cela, d'une rapide vision céleste, qui s'est bien vite changée en
une réalité charmante, la fille de ton correspondant new-yorkois, une adorable Américaine?
« Je le répète : Mystère ! Quoi qu'il en soit, tu as connu miss Taylor à Paris, ta sœur Lucile a été son amie ; dites-moi donc tous les deux ce que vous en pensez. Le roman est-il encore inédit, dois-je le lire jusqu'au bout, ou bien dois-je fermer le livre? Je suis assez amoureux pour pouvoir faire de cet amour ma force, et traverser, grâce h lai, toutes les épreuves de la vie, mais je suis trop l'homme énergique que tu sais pour ne pas être maître de lui résister, s'il le fallait. Je te demande des informations et un avis ! Embrasse Lucile pour moi et prie-la de te donner une bonne poignée de main de la part de ton vieil ami.
« Maurice Durand . »
Un mois s'écoula sans amener de grands changements. Notre compatriote se rendit deux ou trois fois à la résidence du riche banquier américain, et échangea avec Evelina quelques sourires au spectacle ; il ne fit pas de sensibles progrès dans la place. On eût dit deux armées ennemies, qui ont fait une trêve tacite, et qui attendent l'arrivée réciproque de leur artillerie de siège pour commencer le feu. Evelina se tenait sur une prudente et glaciale réserve, et Maurice avait mis une sourdine à son cœur. Enfin, le courrier d'Europe apporta les réponses attendues. La lettre d'Angleterre disait :
«... Notre voyage d'Ecosse a été charmant, un vrai vol de tourtereaux dans le pays des amours î Mon mari m'adore et moi je suis folle de lui ! Ah ! chère Evelina,
laisse médire les méchants, les envieux ou les sots ; mais crois-moi, épouse un Français, si jamais ta bonne étoile t'en envoie un pareil à celui que j'ai rencontré sur ma route. C'est à la fois un amant, un ami et un mari. On n'a pas plus de tendresse, de dévouement et de protection; on n'est pas plus empressé, plus, cordial et plus soumis. Kate. qui est déjà depuis longtemps en ménage, et qui sait à quoi s'en tenir, assure que cela ne change pas en vieillissant, qu'elle est aussi heureuse que le premier jour, et que les Français sont les meilleurs maris du monde... pour peu que leurs femmes veuillent se donner la peine d'en faire sérieusement la conquête. Il en est des maris, en France, paraît-il, comme de la, nation. Faciles à gouverner, se laissant mener comme des moutons, avec un simple cordon rose autour du cou, on ne les perd et on ne les irrite qu'à force de fautes et de provocations. Ce sont des agneaux dont on fait des loups et des lions ! Tout dépend du berger, ou plutôt de la bergère, et j'espère que j'aurai le talent nécessaire pour bien conduire mon troupeau. Il ne me déplaît pas, d'ailleurs, d'avoir à m'occuper un peu de mon mari, de mettre en commun avec lui mon intelligence et mon cœur, et de partager ses idées, ses espérances et ses inquiétudes, comme je partage son bien. Il me semble que la communion est ainsi plus complète. Je sais bien qu'en Angleterre, comme aux Etats-Unis, on a une autre manière de voir, et que le mari y est simplement une sorte de caissier, donné par l'Eglise pour subvenir aux besoins ou aux caprices de la femme. Nous occupons dans le ménage le rôle et la place de potiches précieuses, que l'on place tellement haut dans l'estime conjugale que l'on ose à peine y toucher, dans la crainte de les
briser, et que Ton encense du soir au matin, à la façon des idoles, mais que Ton ne prend jamais pour des femmes ! Eh bien ! Henri (mon mari s'appelle Henri ; c'est un joli nom, n'est-ce pas ?), Henri m'a appris à le regarder comme une partie de moi-même. Je pense et j'agis par lui. Quand il fait une action généreuse, nous la faisons ensemble ; quand il a de l'esprit (et il en a beaucoup), j'en ai avec lui; quand il pense à un projet, j'en rêve à part moi. Bref, nous ne faisons vraiment qu'un à nous deux, et de même que nos deux cœurs n'ont qu'un seul amour, nous ne formons qu'un seul ami en deux personnes. N'est-ce pas là tout le mariage? Tu y réfléchiras, et tu donneras la préférence au Français, s'il s'en trouve un parmi les ce beaux » qui aspirent à l'honneur de ta main. Seulement, assuretoi bien d'abord que c'est un vrai Français, et non de la contrefaçon ou de l'exportation. Tout est là, paraîtil. C'est comme pour le bon vin. « A côté du clos Vou- « geot, dit Henri, il y a la piquette ! » Et il faut que tu saches, chère Evelina, que mon Henri ne se trompe jamais! Veux-tu que je le charge de te trouver un mari aimant, attentif, dévoué et fidèle cemme lui? Gela fait que tu retraverserais sans doute les mers pour juger de son choix, et j'en serais bien heureuse. »
Lucile, de son côté, écrivait :
«... Si je pouvais être jalouse de toi, c'est en pensant que Maurice t'a vue et que peut-être tu vas nous le prendre... Oui, il est le meilleur ami d'Adrien, mais il est aussi le mien; je te déclare que je l'aime de tout mon cœur, et que je tiens à le garder. Par conséquent, ne va pas « flirter » avec lui, comme vous avez l'habi-
tude de faire, vous autres Américaines, et renvoie-lenous bien vite, à moins que tu ne veuilles, par hasard, revenir avec lui, ce qui serait bien gentil de ta part. Pour cela, il faudrait aimer Maurice, comme il mérite de Têtre, comme nous voudrions qu'il le fût, et la meilleure preuve que l'amour est toujours une fleur assez rare, c'est qu'elle n'a pas encore pu germer dans mon cœur, sans cela je t'assure bien qu'il y a déjà longtemps que je m'appellerais Mme Durand. Mais comment pourrais-je épouser Maurice, l'aimant comme un frère? Je sais trop ce qu'il vaut et je lui porte une trop solide affection pour lui souhaiter une femme comme moi !... »
Enfin, Andréa Favel (Mme Louis Lacombe), dans un bel élan d'enthousiasme pour l'ami de son mari, s'écriait :
«... Ah ! chère Evelina, parlez-lui de nous, mais attachez-vous à lui. Jamais vous ne rencontrerez plus noble cœur et plus belle intelligence. Il est, comme mon Louis, de ceux qui mettent leurs principes en pratique, et font le bien pour l'amour du bien lui-même ! »
Quant à Maurice, lui, il reçut d'Adrien l'a lettre suivante :
« Mon cher exilé, je ne te plains plus qu'à moitié depuis que je sais que tu es amoureux. Aimer est déjà une force de la part d'un homme comme toi, qui n'as pas d'affections banales, mais c'est de plus un bonheur, quand la femme aimée s'appelle miss Evelina Taylor ! Je ne te répéterai pas tout le bien que Lucile et moi
pensons de cette jeune et jolie Américaine, car il me faudrait des volumes pour le faire dignement ; je te dirai simplement ceci : Tâche de te faire aimer d'elle! Tout est là. Miss Taylor est certainement la femme telle que je la comprends, telle que je la rêverais pour moi, et s'il y en avait davantage de par le monde, le monde ne péricliterait pas. Malheureusement, le cœur humain est un viscère capricieux. Ainsi, ma sœur et toi formez bien les deux êtres les meilleurs et les plus intelligents que je sache; tout aurait dû vous unir; mais vous ne vous aimez pas, quoique vous aimant trop (car tu es réellement autant que moi « le frère » de Lucile!), et il n'y aurait pas de raison pour que miss Evelina ne te préférât quelque ce smart » yankee, uniquement parce que tu es amoureux d'elle ! Aimez une blonde et c'est une brune qui vous aimera. Soyez indifférent et l'on vous adorera. Ce qui est extraordinaire, pour le cœur, c'est que les choses se passent comme elles devraient se passer. Le mariage est une loterie et l'amour est une chance.
« Aime donc, si tu dois, et fais-toi aimer si tu peux. Miss Evelina est une personne accomplie et adorable : tu es un garçon d'esprit et un homme de cœur. Vous êtes riches et libres tous les deux ; vous devriez, par conséquent, vous convenir sous tous les rapports. Mais vous conviendrez-vous? C'est là la question. Quelle t'aime ou non, il y a du moins quelqu'un qui t'aimera toujours, c'est ton vieil et fidèle ami,
« Adrien Leroux. »
— Oui, se dit Maurice, c'est là la question, ou plutôt la question est résolue : Elle ne m'aimera pas! »
De son côté, missTaylor réfléchissait qu'il était bien invraisembable qu'un Français n'eût aucun lien et qu'en admettant même qu'il en fût ainsi, il n'était pas certain qu'elle pût jamais rien éprouver pour l'ami de son amieLucile!
« II m'est sympathique , s'avoua-t-elle après avoir bien cherché dans les recoins les plus cachés de son cœur, mais de la sympathie à l'amour il y à un monde, et je ne sais pas pourquoi j'aimerais ce jeune homme? »
Était-elle bien sincère? Oui, évidemment, mais, à son insu, elle s'intéressait à Maurice. Malgré elle, il revenait à son esprit, et elle y rêvait un peu plus qu'elle ne l'aurait voulu. Si ce n'était pas encore de l'amour, c'en était déjà le symptôme; car, semblable au soleil, auquel il emprunte ses rayons et sa chaleur, il a son aurore !
Depuis quelque temps, Ivon se dérangeait beaucoup: Au commencement, Maurice en plaisanta un peu ; mais il finit par s'en préocuper sérieusement, en voyant que le jeune marin passait de longues heures dehors, et que, chaque fois qu'il sortait, il emportait avec lui quelques provisions ou quelques nippes. Un beau jour, il en obtint l'aveu suivant :
— Monsieur, je m'en vais tout vous dire, fit Ivon en tournant son chapeau de marin d'un air embarrassé entre ses doigts, j'ai retrouvé ici une payse...
— Ah ! ah! mon gaillard! s'écria Maurice légèrement.
— Il n'y a pas de gaillard là- dedans, monsieur, il n'y a qu'une pauvre femme sans ressources, avec quatre enfants en bas âge.
— C'est différent, reprit Maurice devenu sérieux; conte-moi cela, je t'éeoute.
— Cette femme est de chez nous, et je me rappelle Tavoir souvent vue chez ma mère, alors que j'étais tout enfant. C'était une paysanne de la terre ferme, et elle venait acheter des œufs dans les îles. Comment se maria-t-elle avec Pornic, le mauvais gars, et comment, étant mariée, passa-t-elle en Amérique? C'est ce que je ne pourrais pas vous dire : mais ce que je sais bien, car elle me l'a raconté elle-même l'autre soir, c'est qu'en arrivant chez son gueux d'époux, avec ses quatre mioches, elle a trouvé celui-ci installé dans une belle maison, avec une femme toute neuve et d'autres enfants. . .
— Il était donc parti avant elle pour les États-Unis?
— Sans doute ! De plus, Pornic avait obtenu un divorce et s'était remarié dans l'Ohio ! En conséquence de quoi l'épouse nouvelle a signifié son congé à l'ancienne, et cette dernière a dû revenir avec son paquet et ses quatre héritiers. On Ta embarquée à Cincinnati sur l'un des paquebots de la Nouvelle-Orléans, d'où on l'a renvoyée à New-York. Je me trouvais sur le quai au moment où elle descendait du steamer, je l'ai reconnue, et elle m'a fait le récit que vous venez d'entendre.
— Oh! la pauvre femme, dit Maurice ému de pitié.
— Ce n'est rien encore, reprit Ivon. A peine installée dans un chétif boarding house du quai , elle y tombe malade et y perd l'un de ses enfants du typhus. Vous me direz, c'était un de moins, et quand on n'a
rien, mieux vaut diminuer le nombre des bouches. Mais, pour être pauvre, on n'en tient pas moins à ces innocents-là, et la mère pleura autant que si elle avait eu des millions. Je tâchais de lui remonter un peu le moral. . ,
— En lui remontant l'estomac, car je devine ta bonne action?
— Dame, monsieur, un^peu d'aide ne fait jamais de mal, et j'ai entendu dire par un médecin de chez nous que le meilleur moyen d'être content, c'était de se bien porter.
— Alors, pour mettre en pratique ce sage précepte, tu as donné à ta payse les aliments qu'elle ne trouvait probablement pas à son boarding house ?
— Vous l'avez dit, monsieur, et j'y ai joint quelques vieux effets à moi, dont elle a fait des habits neufs à ses enfants, vu que ceux-ci commençaient à en manquer.
— Bravo ! c'est une véritable bonne action, Ivon, et je ne saurais mieux t'en féliciter qu'en te, demandant de m'y associer.
— Cela porte donc vraiment bonheur que d'essayer de rendre service, s'écria le jeune marin en battant des mains avec joie, puisque voilà déjà la récompense qui arrive? ,Ah ! monsieur, vous rendriez ma pauvre payse bien heureuse, si vous aviez seulement la bonté de lui faire une petite visite.
— Non-seulement j'irai la voir, mon brave Ivon, mais encore je lui viendrai en aide et je l'aiderai à regagner la France.
— Serait-il possible? Ah ! bien, voilà ce que j'appellerai une bonne action sérieuse. La mienne était pour rire, elle ne valait pas la peine d'en parler; mais la vôtre, c'est autre chose!. . .
L'histoire de la malade était fort triste, et sa misère
était profonde. NîTtme ni l'autre ne sont, hélas ! aussi rares qu'on pourrait le supposer, et les drames réels courent les rues. Pornic avait, un beau jour, laissé sa femme sans ressources, à Brest, avec quatre enfants en bas âge, sous le prétexte d'aller chercher fortune en Amérique. Il devait naturellement envoyer de l'argent à sa chère Tècle, aussitôt cfu'il en aurait gagné assez pour lui permettre de venir le rejoindre. Il partit et ne donna jamais de ses nouvelles. Mais Tècle apprit, indirectement, que Pornic s'était établi dans l'Ohio et que ses affaires avaient prospéré. Elle résolut donc d'aller le retrouver, vendit pour cela tout ce qu'elle possédait, emprunta même un peu d'argent, et s'embarqua sur un navire d'émigrants, c'est-à-dire dans une prison à voiles, humide et infecte, où l'on souffre tous les maux, à commencer par la faim. Elle aborda à New-York, après six semaines de misères et de tortures, et elle prit le chemin de fer avec les derniers écus qui lui restaient. Quand elle arriva, exténuée, sans argent, à la porte du logis conjugal, elle y trouva une autre femme, entourée de ses babies, une sorte de mégère, assez belle encore, mais froide et méchante, qui la jeta dehors. Elle voulut réclamer, faire valoir ses droits, montrer ses enfants, on lui répondit qu'elle n'était plus rien, que la loi l'avait dépossédée, et l'on sait le reste.
Ainsi qu'il l'avait. annoncé, Maurice se rendit chez cette pauvre victime du sort: il la trouva couchée, délirant un peu et chassant de la main des papillons imaginaires, dont elle croyait la chambre pleine.
— Ah! c'est vous, mon bon monsieur? fit- elle en tendant sa main jaune et amaigrie au visiteur. Combien je suis aise de vous voir! Vous êtes le consul?
— Non, un simple compatriote, c'est-à-dire un ami!
— Un compatriote ! répéta la malade en cherchant à comprendre; alors, vous êtes Breton?
Maurice fit de la tête un signe affirmatif.
— N'est-ce pas étrange? continua la malade : mon mari est ici. il vit avec une autre femme, il a de nouveaux enfants, et c'est moi que l'on chasse! On dit qu'il a pour lui la loi. Est-ce que c'est possible? Est-ce qu'il peut y avoir une loi qui détruise le mariage?
— Songez d'abord à vous guérir; nous nous occuperons de vos intérêts ensuite.
— Mais, mon bon monsieur, mes intérêts sont ceux de mes malheureux enfants; je n'en ai pas d'autres. Leur père n'a pas le droit de les renier, les pauvres chérubins. Ils sont bien à lui. Nous avons été mariés à la mairie et à l'église. Rien n'y a manqué. Et cependant il m'a abandonnée, puis chassée : pourquoi a-til fait cela ?
— Parce qu'il était un mauvais mari, répondit Maurice sévèrement.
— Et un méchant garnement, ajouta Ivon avec énergie.
— Vous savez, reprit la malade d'un air hagard, que mon dernier a eu froid et faim, et que le bon Dieu me Fa repris... mais il me le rendra, n'est-ce pas?
La pauvre mère fit un mouvement comme pour se dresser sur son séant : puis elle retomba affaiblie, et, changeant subitement le cours de ses idées, elle continua :
— C'est égal, ce pays-ci est un drôle de pays. Les hommes déjà mariés peuvent s'y remarier sans qu'on leur fasse rien, et ils ont le droit d'y avoir de seconds enfants qui prennent la place des premiers. Ça ne se passe pas comme ça à Brest!
Maurice laissa un peu d'argent et promit de revenir. La landlady, qui s'était montrée jusque-là froide, hautaine et revêche, prit des airs de saule pleureur affligé et se montra pleine de charité chrétienne, en apprenant qu'il y avait un gentleman riche qui se chargeait de toutes les dépenses de la malade. Ce détail fit même sourire Maurice ;•> mais quel est l'homme ayant la moindre expérience de la vie qui ne sait pas que l'argent a le pouvoir de changer les points d'exclamation en points d'interrogation, c'est-à-dire les gens en apparence droits et superbes, en humbles courtisans dont l'échiné se plie'en deux? Le même soir, ayant fait, ou plutôt payé une visite au banquier de la 26e avenue (car en Amérique, tout se paie), noire compatriote raconta ce dernier trait de mœurs et fut obligé de dire tout entière l'histoire de la pauvre Bretonne»
— Et sans doute, fit observer la jeune Américaine avec une légère nuance d'ironie qui ne lui était pas habituelle, vous trouvez nos lois sauvages et cruelles?
— Je vous demande bien pardon, mademoiselle, reprit Maurice gravement, je commence par m'incliner devant elles, car c'est d'abord ce qu'il faut faire, quand les lois votées librement sont l'expression réelle de la volonté d'un grand peuple. Ensuite, je les examine de plus près, et je trouve qu'elles ont dû avoir leur raison d'être, malgré leurs imperfections apparentes, et que le mal qu'elles avaient pour but de combattre devait être plus grand que celui qu'elles ont engendré.
Evelina parut frappée des paroles de Maurice et se recueillit un instant.
— Vous êtes Je premier Français, monsieur, ajouta-telle ensuite, que j'entende parler delà sorte. Généralement vos compatriotes cherchent ce que vous appelez
si justement la petite bête, ils sont frappés par le détail des choses et n'en voient pas l'ensemble. Ainsi, dans la plupart de nos lois et de nos institutions, ils ne sont frappés que par des inconvénients secondaires, des travers infimes, et ils n'en saisissent pas le grand côté humanitaire, libéral et progressif. Les irrégularités de la rive les choquent, et ils n'admirent pas le fleuve large et majestueux auquel nous avons creusé un lit stable et profond !
Tout en défendant l'esprit et le caractère français, que Ton méconnaît si fort à l'étranger parce qu'on est . incapable de les bien comprendre, Maurice fut obligé de convenir que missTaylor avait raison; mais, le lendemain matin, quand il retourna voir sa compatriote malade, celle-ci s'écria en l'apercevant :
— Ah ! mon excellent monsieur, un bien ne vient jamais seul, et votre visite m'a porté bonheur. Imaginezvous que, tout à l'heure, une belle dame est montée me voir de votre part, ou sur votre recommandation, je ne sais pas au juste; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle sort d'ici...
— Et comment était-elle, cette dame?
— Oh! bien belle et bien bonne, monsieur! Presque aussi belle que vous êtes bon, et presque aussi bonne que vous êtes beau, vous-même! C'est tout votre portrait, au physique et au moral, à l'exception qu'au lieu d'être un homme, c'est .une femme. Mais elle avait de si riches vêtements, une voix si douce, un regard si tendre, que je l'ai prise pour Notre-Dame d'Auray. Bien sûr, c'était la sainte Vierge en personne.
— Et que vous a-t-elle dit?
— Oh! tant de choses, et des choses si consolantes, que je ne me rappelle plus bien; seulement, j'en ai été
réconfortée. Et puis, elle m'a parlé de vous. Oh! elle vous connaît; elle sait le cœur que vous avez, et elle m'a. assuré que vous veilleriez sur moi et sur mes pauvres enfants, excepté celui qui est là-haut, et pour lequel je ne suis pas inquiète, puisque c'est le bon Dieu qui l'a pris : il en aura soin î
— En effet, ma bonne femme, je m'occuperai de votre santé, de votre rapatriement, de votre avenir. Mais cette dame vous a-t-elle promis de revenir, savez-vous qui elle est?
— Sans doute qu'elle reviendra, et tous les jours, s'il le faut. Quant à son nom, que m'importe? Elle descend du ciel, ce n'est pas une créature de la terre, c'est le bon Dieu qui l'a envoyée vers moi, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Cela me suffit! Si vous aviez vu comme elle m'a soulevée dans ses bras avec bonté, comme elle a arrangé mes couvertures et mes coussins avec sollicitude! Et puis, elle parle la langue bizarre des gens de ce pays-ci, elle s'est fait comprendre d'eux, elle leur a recommandé d'avoir bien soin de moi.
— Et cependant, elle parle français également!* dit Maurice attendri, croyant deviner que cette visiteuse, si belle et si bonne, n'était autre que miss Taylor. Eh bien! alors, vous allez dormir en paix, maintenant, et vous rétablir?
— Dame, monsieur, puisque vous le voulez. . , il faut bien faire quelque chose pour vous et pour elle!
— Oui, pour elle surtout!
— Et dire pourtant, reprit la Bretonne en tendant la main à Ivon, qui jouait dans un coin avec les enfants, que c'est à vous, pays, que je dois tout ce bonheur-là!
— Bah ! fit le marin, c'est le bon Dieu qui a tout arrangé. Nous autres, enfants de l'Océan, nous savons
cela. C'est lui qui, tantôt, nous prend sur le bout d'une vergue, où nous nous croyions bien solides, pour nous précipiter au fond de l'eau, où nous finissons le voyage et, tantôt, nous renvoie de l'extrémité d'une lame sur le pont de notre navire! Nous ne sommes entre ,ses mains que des jouets, et si je ne m'étais pas trouvé là, le soir où vous êtes débarquée de la Nouvelle-Orléans, un autre s'y serait trouvé à ma place qui aurait fait exactement la même chose.
— A moins que ce ne fût tout le contraire, dit Maurice en souriant.
Puis, au moment de s'éloigner, il demanda à la malade :
— A propos, ma bonne femjne, à quelle heure votre jolie visiteuse est-elle venue?
— Entre dix et onze, je crois, monsieur.
Maurice en fit son profit et se promit bien de ne se présenter, le lendemain, qu'à midi, ainsi qu'il en avait d'ailleurs l'habitude.
Il poussa même la discrétion jusqu'à ne paraître au bo&rding house qu'un peu plus tard, se croyant ainsi bien certain qu'Evelina aurait eu le temps de s'éloigner.
Sa réserve fut récompensée, car au moment où il arriva, il aperçut miss Taylor, qui s'était installée au chevet de la patiente, et qui lui prodiguait ces soins attentifs et délicats, que les femmes seules sont habiles à donner. Il voulut d'abord se retirer, mais sur un signe gracieux de la jeune fille, il resta.
— Entrez, monsieur, lui dit-elle, vous n'êtes pas detrop, et j'aurai, d'ailleurs, besoin de vous, dans un instant, pour me raccompagner chez moi, vu que nous avons à causer ensemble de notre malade, qu'il s'agit
pour le moment de m'aider à mettre debout sur son lit, pour manger cette assiette de gruau.
— Je suis tout à vos ordres, dit Maurice, et s'adressant à la Bretonne, il ajouta : Voulez-vous me laisser passer le bras au-dessous du vôtre, pour que je vous soutienne un peu?
— Bien volontiers, répondit celle-ci en riant, quoique je ne sois plus de celles auxquelles on prend la taille.
Maurice s aprocha de la malade, d'un côté du lit, et la souleva dans ses bras, comme aurait pu faire le fils le plus tendre, pendant que l'Américaine, debout de l'autre côté, le secondait de son mieux. Il arriva même que leurs deux mains se "rencontrèrent dans cet effort commun et restèrent un instant prisonnières, malgré elles, entre les oreillers. Evelina, dans sa charité chrétienne, feignit de ne pas trop s'en apercevoir ; quant à Maurice, il s'en montra si heureux qu'il aurait volontiers continué indéfiniment son apprentissage d'infirmier. Mais les meilleures choses unissent, et la malade ayant déclaré qu'elle était commodément installée sur son séant, il fallut bien retirer le bras qui pressait involontairement celui de la jeune fille.
— Je ne vous ai pas fait mal? demanda Maurice.
— Non. Et moi? répondit Evelina un peu étourdi» ment.
— Oh ! bien au contraire !
— A propos, fit l'Américaine d'un air distrait, tout en arrangeant l'oreiller de la malade, épousez-vous bientôt Mlle Leroux?
— Quelle Mlle Leroux? répéta .Maurice, sans avoir l'air de comprendre.
— La sœur de votre ami...
— Lucile?
— Ah ! je vois que vous êtes déjà au dernier mieux ! Chez nous, appeler simplement les gens par leur petit nom ne tire pas à conséquence ; ainsi, excusez-moi d'avance si, à la première occasion, je me mets à vous dire Maurice tout court : mais en France, c'est autre chose, et la familiarité indique l'intimité.
— Est-ce au sujet de Lucile que vous me faites cette observation ?
— Certainement, et je vous en félicite.
— Eh bien! miss Taylor, je vous répéterai oe que je crois vous avoir déjà confié, c'est que Mlle Leroux est pour moi une vieille et bonne camarade, presque une sœur! " •
~ - Cela n'empêche pas de s'aimer.
— D'amitié, non; d'amour, oui.
— Je sais, en tous cas, que Lucile vous aime beaucoup.
— Et je le lui rends bien, je vous assure.
— Je ne vois pas, alors, ce que ma question a de si extraordinaire. Lucile est jolie, elle est bonne, elle est instruite, elle aura une dot assez ronde, et elle me semble un excellent parti*
Il se fit un instant de silence, troublé seulement par le bruit de la cuiller sur l'assiette de la malade, et par le bavardage des enfants qui jouaient près de la fenêtre.
Evelina regardait Maurice avec malice, et celui-ci finit par lui demander à son tour, ne sachant trop à quel caprice attribuer ses questions :
— Et vous, miss Taylor, quand épousez- Vous M. Mac- Donald?
La jeune fille parut chercher dans ses souvenirs, puis répliqua tranquillement :
— Ah ! Hughes? Je ne sais, mais j'espère que ce mariage se fera; seulement, pas avec moi... avec Julia !
— C'est clone elle qu'il aime? s'écria Maurice avec joie.
— Naturellement, et je compte bien que ma sœur se décidera à le payer de retour, car c'est un digne garçon, qui le mérite tout à fait.
Evelina tira sa montre et remit ses gants.
— Vous vous en allez? dit la Bretonne d'un air dolent, en jetant un regard désolé du côté de la porte.
— Pour aujourd'hui, mais je reviendrai demain, fit l'Américaine, et tous les jours jusqu'à ce que vous soyez guérie.
— Oh ! Dieu vous le rendra, ma chère demoiselle, et je lui 'demanderai dans chacune de mes prières de vous donner le bonheur, comme il vous a déjà donné la beauté.
— Cela dépend, en effet, de lui! prononça tout bas Evelina, et, s'adressant à Maurice, elle ajouta : Je suis prête, monsieur; quand vous voudrez, nous pourrons partir.
Cinq minutes après, les. deux jeunes gens cheminaient le long de Broadway, non pas se donnant le bras, mais marchant côte à côte, et causant comme auraient pu le faire déjà deux vieux amis.
— J'ai tenu à parler avec vous, dit Evelina familièrement; afin de connaître vos intentions au sujet de cette pauvre femme.
— Je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien lui témoigner, et dont je la crois digne. Voici quels sont mes projets à son égard : d'abord la laisser se rétablir ici, en l'entourant de tous les soins nécessaires ; puis la renvoyer en France, dès qu'elle sera
assez forte pour supporter le voyage ; et enfin, l'installer dans Tune de mes fermes des environs de Brest, où elle pourra trouver des moyens d'existence.
— C'est parfait, et je ne vois rien à modifier à ce plan. J'aurais, cependant, un désir à former...
— Formez-le, miss Taylôr, et il sera réalisé, s'il dépend de moi, car vos désirs sont des ordres...
— Je vous avouerai franchement, alors, que je voudrais m'associer à votre bonne œuvre, en faisant, moi aussi, quelque chose, pour cette pauvre femme. Mais comment? Je l'ignore. J'ai déjà bien cherché et je n'ai encore rien trouvé, Indiquez-moi un moyen de pouvoir continuer à lui être utile?
Maurice demeura quelques minutes, silencieux, et eût l'air de réfléchir, sans qu'aucune idée satisfaisante germât dans son cerveau, puis un éclair brilla soudainement dans son regard.
— Un moyen? s'écria-t-il d'une voix vibrante d'émotion, il y en aurait bien un, le meilleur de tous, seulement...
— Seulement? répéta Evelina, en ralentissant le pas, et en entrant dans un square ombreux, où il ne passait en ce moment que fort peu de monde.
— Vous ne voudrez pas, reprit Maurice d'une voix plus mystérieuse.
— Dites toujours, nous verrons après.
— C'est que c'est très-difficile, mademoiselle.
— S'agit-il donc de quelque chose de si grave?
— Oh! d'excessivement grave!
— Eh bien! raison de plus pour parler, car vous piquez ma curiosité : Je suis femme !
Maurice 's'arrêta de nouveau, d'un air visiblement embarrassé, et, ne sachant trop comment entamer la
conversation sur le sujet qu'il avait si fort envie d'aborder.
Heureusement pour lui, il leva les yeux et aperçut, tout au sommet d'un arbre, deux oiseaux qui chantaient à plein gosier, à cœur-joie, et sans paraître se douter qu'il pût exister ici-bas quelque autre chose qu'eux et leur amoureuse chanson.
-—Comme ils sont heureux! fit d'un ton rêveur le jeune Français,
— Qui? demanda Evelina.
— Ces deux petits messagers célestes, dont l'âme passe tout entière dans la voix.
— Et pourquoi sont-ils si heureux?
— Parce qu'ils aiment!
Cette fois, ce fut Evelina qui se tut, et, du bout de son ombrelle, elle traça sur le sable je ne sais quels signes mystérieux. EUe tenait les yeux baissés vers la terre et paraissait, à son tour, en proie à une sorte de vague inquiétude.
- Maurice reprit :
— Vous voulez savoir, mademoiselle, quel serait le moyen que j'ai trouve de continuer toujours à vous intéresser à notre pauvre malade ? Ce serait simplement de changer votre nom de miss Taylor contre celui de Mme Durand. Nous ferions ensemble toutes tes bonnes œuvres que vous voudriez.
Evelina rougit et réprima un mouvement de surprise, mais ne parut pas mécontente.
— Ah ! dit-elle, c'est une déclaration d'amour que vous me faites ?
— Oui, mademoiselle, reprit vivement Maurice, qui sentit bien que ses vaisseaux étaient brûlés, et qu'il fallait carrément se jeter à la nage, s'il ne voulait pas"
se noyer, c'est une déclaration d'amour, par cette simple mais excellente raison que je vous aime. Vous le savez, du reste, aussi bien que moi, et mes yeux vous l'ont appris le jour même où je vous ai vue pour" la première fois, et où ils se sont fixés sur les vôtres. Oui, je vous aime, car vous avez été pour moi la lumière, la révélation, et vous pouvez être la vie. Consentez à m'accorder votre main, et votre cœur suivra peut être ensuite, s'il vous appartient encore.
— Mon cœur est libre, monsieur, fit Evelina,tout ce qu'il y a de plus libre au monde. . . , du moins, je le crois, mais vous me demandez une chose qui est antiaméricaine. Chez nous, c'est le cœur qu'on désire d'abord, et la-main vient naturellement après.
— Mais c'est votre cœur que je vous supplie surtout de me donner, reprit Maurice- d'une voix entraînante et chaleureuse, et votre main ne fera que cimenter l'alliance de nos âmes !
— Ah! ceci est plus raisonnable, répondit l'Améri^ caine assez troublée, sans vouloir se l'avouer, mais parfaitement maîtresse d'elle-même en apparence, je reconnais de plus que c'est très-clair, très-net et trèsloyal. Je ne dois donc pas être en reste de franchise. J'ai sur vous un grand avantage, monsieur...
— Dites plusieurs, mademoiselle.
— Je sais l'homme que vous êtes, et vous ignorez lar femme que je suis.
— Je le devine.
— Ce n'est qu'une impression, et lesjmpressions sont mobiles comme la vague, elles passent!
— Aveugle serait celui qui ne- saurait pas voir les trésors de vertu, d'intelligence et de bonté qui sont en vous, et dont votre visage céleste est le vivant miroir !
— Voilà de la poésie, maintenant! Ecoutez-moi, monsieur, nous sommes très-pratiques, ici. On va même jusqu'à dire que nous n'avons pas de cœur. Ce reproche n'est évidemment pas justifié ; car, de même que Dieu n'a pas fait un autre soleil pour l'Amérique, je ne crois pas qu'il ait fait une autre nature humaine. Qu'il y ait des différences de races, comme il y a des nuances dans les couleurs, je le veux bien, mais l'homme est à peu près partout semblable, et qui dit l'homme, dit la femme. Or, on aime de ce côté-ci de l'Atlantique tout autant que de l'autre. Je vous le prouverai peut-être un jour...
— Oh ! puisse le ciel vous entendre ! s'écria Maurice ivre de joie,
— Oui, il est possible que je sois touchée de la grâce, continua Evelina avec plus de calme encore, que mon cœur s'ouvre à l'amour, et que ce soit pour vous que vienne cet amour. J'irai même plus loin (vous voyez que je ne fais pas de fausse pruderie?), je tâcherai que cela soit, et, en tous cas, je ne l'empêcherai pas.
— Oh ! soyez bénie pour cette espérance !
— C'est plus qu'une espérance, c'est une promesse; seulement, je ne promets que ce qui est possible, et le jour où je vous dirai : Maurice, je vous aime! vous pourrez y croire et rester assuré que je suis à vous pour la vie.
— Je le croirai !
— Or, à l'heure qu'il est, je ne suis encore sûre de rien, pas plus de mon cœur que du vôtre. Laissez-moi faire l'expérience de votre amour, consulter mes propres sentiments, étudier votre nature et me rendre un compte bien exact de ce qu'une union entre nous
pourrait apporter de chances vraies de bonheur. De votre côté, -faites la même chose, et quand nous saurons l'un et l'autre à quoi nous en tenir, nous reprendrons cette conversation. Le voulez-vous?
— Gomment ne le voudrais -je pas, puisque je ne vis que par vous et pour vous, et que vous pouvez, à votre gré, faire la lumière ou l'ombre dans mon cœur?
— Donc, c'est convenu? reprit Evelina.
— C'est convenu, répéta Maurice.
— Alliance offensive et défensive?
— Traité conclu !
L'Américaine arracha son gant, et, tendant au jeune homme sa petite main, délicate, blanche et fine, elle dit avec une grâce charmante et un sourire ineffable :
— Je signe !
— Et moi, ajouta Maurice, en déposant ses lèvres sur cette main adorable et adarée, je contresigne!
Leurs doigts restèrent un moment entrelacés, dans une étreinie étroite et chaleureuse, et Maurice, avant de rendre la liberté à la main d'Evelina, reprit lentement :
— Mais je fais une réserve et une condition !
— Déjà? remarqua l'Américaine d'un air moqueur, mais sans d'ailleurs chercher à se dégager. Eh bien 1 voyons, parlez...
— La réserve, c'est que votre coeur est parfaitement libre; la condition, c'est que vous essayerez de m'ai-, mer!
— Gela va de soi, et, comme entre alliés on se doit la vérité...
— Oh! toute la vérité.
— Je vous ferai même une confession entière : si mon coeur était préoccupé de quelqu'un (je ne dis pas
qu'il le soit!), ce serait d'un jeune homme, arrivé récemment de France, pour lequel j'ai une très-grande estime, une très-vive sympathie.,, et qui serre en ce moment un peu trop ma main!
— Oh ! pardon, et merci, s'écria Maurice.
— En reprenant ma liberté, fit Evelina, je ne reprends pas mes promesses... Seulement, je vous en préviens, si par hasard il me tombait du ciel un amour dans le cœur, il n'y aurait pas de ma faute. Faitesvous aimer, Maurice, je ne demande pas mieux !
Il existait en ce moment-là, en Californie, un brave Yankee, possesseur d'une grande ferme à San-Bernardino, et qui avait jadis été marié en Australie. Le village dans lequel il avait vécu, non loin de Melbourne, avait été détruit par les indigènes, qui y avaient mis le feu, et sa maison ayant été la proie des flammes « avec tout ce qu'elle contenait (du moins, il aima à le croire), notre Yankee s'était considéré comme moralement et légalement veuf. Il avait même donné quelques pleurs à son infortunée moitié, » il en avait pris gravement le deuil, et après avoir accordé à cette « perte cruelle » tous les délais exigés par les convenances, il avait retraversé l'océan Pacifique et était venu convoler, en secondes noces, avec une jeune et jolie Américaine. Ses affaires prospéraient, et tout allait pour le mieux dans son. nouveau ménage, quand une belle nuit — « nuit sinistre ! » comme on disait en 1830 — des coups
ce étranges » se firent entendre à la porte, et une voix sortie de la tombe prononça ces mots : Oh! Oades, dear Oades ! Notre homme alla ouvrir et fit trois pas en arrière. Horreur! C'était sa femme n° 1 qui venait réclamer sa part du toit conjugal. Sur le moment, il est présumable que Oades, dérangé dans son premier sommeil, fut mécontent de cette apparition inattendue de la douzième heure, et qu'il se fût volontiers passé de ce retour de Y Ange de minuit. Mais en véritable et smart Yankee, il se dit que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de tirer tout le parti possible d'une mauvaise situation et de l'utiliser pour le bien commun. En conséquence , il tint conciliabule avec sa femme* n° 2 qui considéra que sa rivale n° 1 n'était plus jeune et qu'elle n'avait jamais dû être jolie, mais que c'était une « forte femme, » que l'on pourrait charger avec avantage des gros ouvrages de la ferme, Elle consentit donc à recevoir la revenante, et Oades, cet homme entre deux âges et entre deux femmes, vivait parfaitement heureux au milieu de ces dernières, passant de la jeune à la vieille, de la Zélandaise à la Californienne et de la blonde à la brune, quand la justice s'avisa de poursuivre ces époux complaisants. Oades aurait pu invoquer le voisinage du mormonisme ou de n'importe quelle autre secte de free lovers des environs, pour excuser ce que l'on appelait sa conduite « profligate » ; mais il préféra se placer tout de suite sur un terrain plus solide. Il déclara donc qu'il avait eu de bonnes raisons de se supposer veuf, qu'il avait quitté la Nouvelle-Zélande sous cette impression « douloureuse, » qu'il était resté plus de cinq ans sans entendre parler de sa « chère femme n° 1, » et que, par conséquent, il s'était cru « légalement » en droit d'épouser sa « chère
femme no 2. » Que dire à cela ? Le grand jury se retira pour délibérer et rapporta un verdict favorable au Yankee, lequel quitta le tribunal bras dessus bras dessous avec ses deux femmes. Le state -prosecutor ne se tint cependant pas pour battu, et une seconde action fut intentée pour « bigamie. » Mais la cour décida que la « bigamie, » quoique réelle et incontestée, n'avait pas été commise avec une « intention de bigamie, » ou (( le désir » de nuire à Tune ou à l'autre des deux femmes, et que l'accusé devait être acquitté. Néanmoins, comme le scandale était patent, d'un exemple dangereux, et que le code californien permettait d'y mettre fin, à la condition que la femme n° 1 voulût bien revendiquer elle-même ses droits, on délégua à celle-ci un agent secret qui, après avoir échappé miraculeusement au revolver du mari, finit par pénétrer auprès d'elle. Il trouva que c'était une femme « douce et timide, » qui avait peur d'intenter une action contre son « cher époux, » parce que Oades l'avait menacée, si elle le faisait, de « la battre » comme plâtre et de ne « plus vivre avec elle. » Or, elle pouvait bien « accepter les coups, » mais non l'idée d'être « séparée » de son aimable compagnon. La femme n° 2 dit à peu près la même chose, en ajoutant que la présence de sa rivale n° 1 lui était indifférente. On invoqua alors l'intervention de l'Eglise, et le révérend Kigget alla sermonner Oades , qui le reçut « amicalement » et lui avoua même que , ce théoriquement , » il était monogame, mais que la force des choses , l'herbe tendre, etc., etc. Bref, l'honorable clergyman se retira sans avoir rien obtenu. On en revint alors à la procédure et l'on s'adressa à David Dudley Field, luimême, « féminent légiste, » la lumière de la loi cali-
fornienne, etc., etc. Ce grand génie daigna répondre que, s'il s'était trompé dans la "confection de son code, ce n'était pas sa faute, qu'il n'avait jamais prétendu être Un homme spécial, et qu'il n'avait considéré, dans le travail dont on l'avait chargé, que la question du « salaire. » Le reste ne le regardait pas et lui importait peu. 11 ajouta même qu'il aurait aussi facilement entrepris un « piano » ou une « machine à vapeur » qu'un ce code, » vu qu'il avait pour règle de conduite de ne jamais décliner une « offre, » dès qu'on l'appuyait de <( raisons sonnantes. » A la fin, cependant, tous les moyens réguliers ayant échoué, on résolut de tenir un meeting monstre et de pétitionner à la législature pour obtenir un remède au mal. Oades, qui assistait à cette expression du vote populaire, s'élança à la plate-forme. En réponse aux divers speechs qui avaient été prononcés, il s'écria que -tout ce qu'on avait proposé était impossible, vu que la « 20e section de l'art. IV de la Constitution californienne s'opposait formellement au divorce. »
On était donc plus embarrassé que jamais, lorsqu'un des « notables » de l'endroit proposa purement et simplement de « pendre » Oades pour trancher la difficulté.
— C'est le seul moyen, dit-il, de dénouer ce nouveau nœud gordien, un moyen expéditif et pratique, qui satisfera tout le monde , excepté peut-être celui auquel il sera appliqué ! *
Cette idée fut reçue avec un tel enthousiasme par le meeting, au nom de « la morale outragée, de la loi impuissante et de la société en péril, » que l'homme entre deux âges et entre deux femmes jugea prudent de gagner le chemin de la porte par la fenêtre. Une
fois dehors, il mit ses jambes à son cou, selon une expression familière qui manque de vraisemblance; il se rendit chez lui tout d'une haleine et s'y barricada solidement.
On l'y suivit; mais comme il était- un habile tireur, la vue de son never-failing-shot-gun , servi activement par ses « chères femmes n° 1 et n° 2, » imposa respect aux plus exaltés, qui abandonnèrent finalement l'expédition sans « prendre, » et, par conséquent, sans (( pendre » le smart Yankee. Les journaux de New- York envoyèrent, bien entendu, des reporters à San- Bernardipo, et l'un d'eux, notamment, ayant trouvé Oades in high spirits et en train de souper au sein de d sa famille, » en profita pour se mettre de la partie et accepter l'hospitalité de ces « heureux époux. »
— Tiens, Jim ! s'écria tout à coup la femme n° 1, en apportant le thé.
— Arabella ! répondit le reporter sans s'émouvoir.
— Vous vous êtes donc connus? demanda Oades tranquillement.
— Oui, en Australie, fit Jim.
— En ce cas, vous devez être un homme d'expérience ; restez ici avec nous, reprit le mari.
— Ma foi, je ne dis pas non, pourvu qu'on puisse y gagner sa vie et y boire de temps en temps un verre de whisky.
Le lendemain, les deux Yankees étaient devenus les meilleurs amis du monde , et les deux femmes étaient plus intimes que jamais. Jim avait d'autant plus facilement renoncé à son métier de reporter, qu'il trouvait que le journalisme « ne payait pas » suffisamment, et qu'il avait hâte d'arriver à la fortune.
— Voyez-vous, mon confrère, dit-il à Oades en ren-
trant au logis à l'issue d'une promenade dans les champs, il est temps que j'attrape l'aveugle déesse, car voilà déjà longtemps que je cours sans succès après elle, et je ne suis plus jeune. J'ai quarante ans sonnés, et, à cet âge-là, il faut être riche ou avoir été déjà ruiné deux ou trois fois. Or , je n'ai encore que de bonnes jambes et un appétit colossal. Ce n'est pas un capital suffisant.
— Quoi ! vous ne possédez rien? fit Oades avec étonnement.
— Pas même des dettes, n'ayant jamais eu de crédit; mais j'ai un immense désir de devenir millionnaire sur mes vieux jours.
— Eh bien ! c'est quelque chose, quand on est bâti comme vous et qu'on a l'énergie que vous semblez posséder. Nous recauserons, un de ces jours, de votre intention de faire fortune, et peut-être qu'à nous deux nous pourrons en trouver les moyens.
— Ma foi, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir de la bonne volonté, je suis votre homme, mon confrère.
Oades trouva bien que Jim aurait pu employer un autre terme pour caractériser leur position respective; mais il n'avait pas de préjugés, et il ne s'en offensa pas autrement.
— Let us hâve a drink, old felloiv, se contenta-t-il 'de répondre, et ils allèrent, en effet, cimenter d'un
verre de whisky leur alliance nouvelle.
. Jim était un Yankee de l'Ouest, qui avait fait à peu près tous les métiers, excepté celui d'honnête homme, et qui était parfaitement capable de deviner Oades et d'être deviné par lui. Une fois que la liqueur eut un peu délié leurs langues, ils s'entendirent en un instant.
— Mes terres et mes bestiaux me rapportent gros,
dit le fermier de San-Bernardino; mais le pays est bon, et l'on pourrait gagner davantage.
— C'esUce qu'il me semble, ajouta Jim, car labourer un champ et élever des troupeaux'n'est pas une occupation digne de gens comme nous. Il y a mieux à faire, n'est-ce pas?
— C'est aussi ce que je pense, et nous pourrions spéculer, par exemple.
— Oui; seulement quel genre de spéculation offre ici le plus de chances de bénéfices immédiats ?
— C'est une question à examiner. Que diriez- vous de l'exploitation de mines aurifères? demanda Oades au bout d'un instant de réflexion.
— Oh ! c'est bien usé, répliqua Jim, en allumant un nouveau cigare, et en jetant en l'air une bouffée de fumée ; je l'ai tenté en Australie, après l'avoir déjà essayé à San-Francisco ; il n'y a pas de l'eau à boire, à ce métier-là! Mais d'abord, y a-t-il des mines dans vos propriétés ?
— Je vous avouerai, riposta Oades froidement, que je ne m'en suis jamais préoccupé ; cela me paraissait tout à fait secondaire.
— Cependant, pour récolter de l'or, commença son associé....
— Il suffit d'en semer, acheva le fermier avec un rire narquois.
— Tiens, c'est une idée, cela !
— • Le pays est presque désert, les moyens de communication sont difficiles ; les actionnaires n'auraient donc ni le temps, ni l'envie de venir voir « les mines », aurifères ou autres , qu'on leur offrirait d'acheter. Ils donneraient leur argent, en échange de titres au porteur, et le tour serait fait.
— Le gouvernement ne nommerait-il pas une commission chargée d'examiner les terrains et de constater l'existence des mines annoncées, avant d'en autoriser l'exploitation par une Société anonyme?
— Parfaitement! mais c'est la chose la plus simple du monde : ou il y aura de l'or, du plomb, du fer, du platine, du charbon, etc., ou il n'y en aura pas. S'il y en a, c'est qu'on en aura mis, et le commissaire du gouvernement n'aura qu'à le confirmer dans son rapport. S'il n'y en a pas, cela coûtera un peu plus cher pour faire dire qu'il y en a. Voilà tout !
— Je comprends ! Peste ! vous êtes des gens forts, à San-Berhardino et pour vous prouver combien j'entre dans vos idées je vais vous faire aussi ma petite proposition. Semer de l'or, en poudre ou en lingots, est toujours dangereux. Enterrer de la houille et du minerai offre des difficultés...
— Que proposez vous donc?
— Du diamant! Il en faudrait très-peu pour faire croire à son existence ; celui-ci a son titre, et, en cas de vol, on aurait des chances de le retrouver.
— C'est vrai ; mais où se procurer le diamant en question? Je puis bien mettre un peu d'argent dans l'opération, je n'ai pas la moindre pierre précieuse à offrir à la raison sociale ; et vous ?
— S'il vous reste quelques fonds disponibles, tout peut s'arranger. Ecoutez , j'ai laissé à New-York un ami, qui est en même temps un homme d'affaires et un smart fellow. C'est Harry Kimbal, l'ancien joaillier, et le fondateur de la Salamandre, cette nouvelle compagnie d'assurances contre l'incendie, qui est « moins chère » et qui promet « de mieux payer » que toutes les autres : promettre et tenir sont deux, et en atten-
dantj on reçoit l'argent des assurés. Harry Kimbal possède, en outre, de magnifiques assortiments de bijoux; si bien qu'avec quelques milliers de dollars...
— Comme vous y allez ! interrompit Oades.
-— Il nous fournira, continua Jim, de quoi créer ici une « mine », au moyen de laquelle nous ferons des millions; d'autant plus qu'il doit épouser la fille, ou la nièce, de James Taylor, le grand banquier de l'Ouest, et qu'avec ce nom-là au bas de nos prospectus, nous aurons tous les actionnaires que nous voudrons.
— Il y a sans doute quelque chose là-dedans, dit le fermier en se grattant l'oreille ; seulement il va falloir faire de la publicité, et cela coûte les yeux de la tête.
— Ne vous en préoccupez pas, je m'en charge.
— Allons, je vois que vous êtes un homme de ressources, reprit Oades en serrant la main de Jim, et je ne me repens pas de vous avoir proposé de rester à San-Bernardino. D'ailleurs, cela a paru faire plaisir à ma première femme, et cela n'a pas fait de peine à la seconde. Tout est donc pour le mieux, mon cher partner ! »
A quelques jours de là, Jim se mettait en route pour Chicago — « la reine de l'Ouest », — l'une des plus merveilleuses villes du monde entier, et celle où Harry Kimbal venait de fixer sa résidence.
Dans notre vieille Europe, aller de San-Bernardino à la riche métropole, qui est assise aux bords du lac Michigan, eût été une affaire d^Etat; on en eût parlé pendant un demi-siècle avant d'oser le tenter. Mais en Amérique, pendant ce temps-là, on construit des métropoles grandes comme Paris, des ports aussi vastes que celui de Cherbourg, des cités manufacturières plus riches que Manchester ou Birmingham ! Quant à cou-
vrir de rails tout un désert, c'est le travail de quelques mois, et le génie américain, pareil à l'audace de Guzman} ne connaît pas d'obstacles. Il y a donc de San- Francisco à New -York un train direct, une sorte de vaste hôtel ambulant, qui, en une semaine, met en relation les deux grands marchés du nouveau monde. C'est ce^train que prit Jim, et cinq jours après il arrivait à Chicago, la magicienne des prairies, la moderne Babylone des Etats-Unis! Selon l'habitude américaine, il ne portait qu'un simple sac de nuit , maigrement garni, mais il avait un livre de chèques dans la poche, et il descendit dans l'un des premiers hôtels de la ville. A peine installé, il prit des informations ; une heure plus tard il entrait chez Harry Kimbal, dont les magnifiques et vastes bureaux auraient certainement fait rougir ceux de M. de Rothschild.
— Tiens ! vous voilà, old fellow, lui dit le maître de céans, sans se déranger, et aussi naturellement que s'il eût eu soupe la veille au soir avec lui; d'où arrivez-vous?
— De New- York et de Melbourne , via San-Francisco, répliqua l'autre.
— Et quoi de nouveau?
— Rien, si ce n'est qu'il fait très-chaud.
— Ce qui signifie? ajouta Kimbal avec un regard à double entente.
— Que je viens pour parler d'affaires, acheva Jim, et que je boirais bien un verre de whisky en causant.
Il y eut un instant de silence, au bout duquel le spéculateur newT-yorkois se leva et dit à l'un de ses employés :
— Monsieur Parker, qu'on ne me dérange pas, et répondez pour moi, je vous prie. Je suis occupé avec l'un de mes amis,
Puis, il rentra dans son cabinet, en ferma la porte avec soin, tira d'une armoire un flacon doré qu'il posa sur la table, et reprit :
— Eh bien, Jim, qu'est-ce qu'il y a? Tu peux t' expliquer maintenant,
Pour toute réponse, l'associé, le confrère ou le collaborateur de Oades, ainsi qu'on le préférera, se versa une rasade et la but rapidement ; puis, faisant claquer sa langue contre son palais, il s'écria :
— By Joe, on a de bon whisky à Chicago !
— C'est-à-dire que j'en ai, répliqua Harry, en en prenant lui-même une gorgée d'un air connaisseur.
— Tu as donc fait fortune depuis que je ne t'ai vu?
— Non, pas encore, mais je suis peut-être sur la reute.
— Alors, c'est comme moi, et voilà pourquoi je me suis rendu ici. J'ai à te proposer d'entrer dans une grande opération...
— Voyons, de quoi s'agit-il? .
— Tu sais, reprit Jim, que je m'étais marié en Australie?
— Parfaitement! avec « la veuve » d'un planteur, dont la ferme avait été détruite par les indigènes.
— C'est cela même! Eh! bien, j'ai retrouvé ma femme; mais le plus curieux, c'est qu'Arabella (c'est le nom de ma veuve) a aussi retrouvé son premier mari. Celui-ci est un homme de sens, c'est de plus un sharp spéculateur, un vrai Yankee, un esprit pratique, et je crois qu'il y aura moyen de s'entendre.
— Où habite-t-il, cet époux modèle ?
. —A San-Bernardino.
— Il y fait de l'agriculture ?
— Naturellement.
— Comment s'appelle-t-il?
— Oades!
Tout en adressant ces questions à Jim, Kimbal inscrivait les réponses de son ami sur un petit calepin de poche, et prenait sans doute des notes, en vue d'une « assurance » à proposer au fermier californien.
— Après? continua l'agent des affaires.
— Je suis devenu l'associé de ce digne homme des^ champs, reprit Jim.
— Tu as donc fait un héritage ?
— Mieux que cela, j'ai trouvé une idée. Ecoutez-moi bien 5 car c'est ici que la chose devient intéressante pour toi. Seulement, donnant, donnant...
— Que veux-tu dire par là?
* — ■ Qu'il faut jouer avec moi cartes sur table. Je veux bien t'associer à mes bénéfices, mais je veux ma part dans tes entreprises. Où en es-tu?
— Rien de plus juste, et je ne peux pas avoir un secret pour un vieil ami comme toi.
Tout en parlant ainsi , Kimbal versait un nouveau verre de whisky à Jim.
— - Tu veux me faire boire, dit celui-ci en ricanant, et comme tu connais mon faible, tu t'imagines que je ne demanderai pas mieux; mais tu te trompes, Harry. Je ne suis pas venu à Chicago pour m'en aller bredouille, et d'ailleurs, quelque bon que soit ton whisky, il en faudrait plus qu'il n'y en a dans cette bouteille pour me faire voir trouble ou entendre de travers.
— Je te connais assez pour en être sûr et tu me calomnies en me prêtant, des idées ridicules.
— En ce cas, explique-toi d'abord , nous verrons après.
Kimbal, qui avait sans doute d'excellentes raisons
pour ménager Jim et s'expliquer franchement avec lai, reprit en baissant un peu la voix :
— J'épouse toujours miss Mary Stevenson, la nièce de James Taylor.
— Pourquoi pas une de ses filles ?
— D'abord, parce que le hasard m'avait fait rencontrer miss Mary et parce que j'avais su me faire aimer d'elle; ensuite, parce qu'il eût été plus difficile d'obtetenir' le consentement du vieux Crésus de la 263 avenue. J'ai donc trouvé plus simple de me contenter de la nièce. J'ai d'ailleurs été bien inspiré, car miss Evelina s'est follement éprise d'un réfugié français, qui l'adore également, dit-on; quant à sa sœur Julia, elle n'aime encore que les gâteaux et les caramels. Être le neveu de James Taylor vaut certainement mieux que de n'être rien du tout, d'autant plus que le banquier aime beaucoup sa nière, qu'il fera quelque chose pour elle, et que je tirerai toujours parti de ma parenté avec lui. Cela équivaudra pour moi, dans mes affaires, à un crédit illimité.
— C'est donc pour cela que tu t'es installé à Chicago ?
— L'air de New-York ne convenait pas à la santé de miss Evelina, parait-il, et James Taylor, qui ne voit que par sa fille aînée, s'est décidé à s'établir sur les bords du Michigan, et à reprendre, lui-même, la direction de sa première maison. Il a placé son fils Williams à la tête de celle de New-York, et il est revenu dans l'Illinois avec toute sa famille. Alors, je n*en ai fait ni une ni deux, je suis parti aussi et j'ai fondé une compagnie d'assurances dans l'Ouest.
— Afin de « t'assurer » des intelligences dans la place, acheva Jim en souriant, C'est assez habile. Seu-
lement, je comprends moins, je l'avoue, que te disant libre d'épouser miss Mary. Stevenson « quand tu voudras, » tu diffères toujours d'exécuter ce projet.
Kimbal prit une gorgée de whisky, regarda au plafond d'un air distrait, et répliqua au bout d'un instant :
— Voilà où git le lièvre!
— Tu es déjà marié? s'écria Jim.
— Non, pas tout à fait; mais je suis très-gêné dans mes mouvements par une certaine créole, du nom de Jessie, qui s'est attachée à moi outre mesure...
— Et qui veut te forcer à l'épouser?
— Elle ne tient pas au mot pourvu qu'elle ait la chose. Je dois, d'ailleurs, lui rendre justice. C'est une vraie Louisianaise, capable d'amour et de dévouement, de sacrifices et d'abnégation, mais d'une jalousie qui touche à la férocité. Elle est jeune, elle est belle, elle m'a rendu de grands services et je lui ai été fort attaché jusqu'au jour où j'ai rencontré miss Mary Stevenson et où j'ai compris qu'il était de mon intérêt d'entrer dans sa famille.
— Qu'espères-tu alors, en gagnant du temps ?
— Ce qu'espère un délateur auquel ses créanciers accordent un répit.
— Ça n'est pas sérieux ; il faut quelque chose de plus pratique. Nous y réfléchirons; continue.
Et Kimbal continua, en effet :
— Miss Mary aura cinquante mille dollars le jour de son mariage, sans parler des espérances. Avec cette somme, habilement placée, et le parti que je tirerai, dans les affaires, de ma parenté avec James Taylor, il peut y avoir là la base d'une grande fortune, me permettant d'entreprendre toutes les opérations fînan-
cières que moi et mes amis aurions en vue. L'avenir est donc assuré, le présent seul est difficile...
— Quand on voit le but, il est toujours possible de l'atteindre : qui veut la fin veut les moyens!
— Aussi, je compte bien réussir. Viens-tu me proposer de m'y aider?
— Peut-être! fit Jim.
— Voyons tes conditions, reprit Kimbal.
— J'ai l'intention de fonder, à Chicago et à New- York, une société anonyme pour l'exploitation des mines de diamants de San-Bernardino.
— Ces mines, je le devine, sont situées sur tes terres?...
— Ou sur celles de mon associé, ce qui est tout un.
— Et sont-elles d'un bon rapport?
— Excellent! Du reste, la commission gouvernementale le constatera. Bref, il y a des millions à gagner, et il dépend de toi d'en avoir ta bonne part, ce qui ne nuirait pas à ta fortune future. Tout ce qui nous manque pour commencer, c'est un agent actif, habile et intelligent, qui lance bien l'affaire dans les deux métropoles de l'Est et de l'Ouest, c'est un banquier connu, riche et intègre, dont le nom inspire confiance aux actionnaires, en servant pour ainsi dire de garantie morale à l'opération! Âs-tu bien saisi?
Jim s'arrêta et regarda un instant Kimbal entre les deux yeux.
— - Tu désires que la « ftrm Harry Kimbal and C° » devienne ta maison de commission et que la banque Taylor reçoive les chèques des mines de diamants de San-Bernardino? demanda Harry,
— C'est cela même !
— En échange de quoi, tu m'offres...?
— Un intérêt dans l'affaire; intérêt dont nous discuterons le chiffre.
— Bien entendu; mais auparavant, que recevrai-je?
— A titre de pot de vin? demanda Jim.
— A titre de n'importe quoi, ou simplement de partner, répliqua Kimbal.
— Eh bien! voici ce que je te proposes : tu me donneras l'adresse de Jessie, afin que j'aille lui porter de tes nouvelles et lui faire entendre raison ; après quoi tu me diras la somme qu'il te faudrait pour assurer ton mariage avec miss Stevenson, et on te l'accordera!
— - Ah ! ceci est pratique , et il y a moyen de se mettre d'accord, fit Harry, en tendant la main à son* ami; puis, après lui avoir versé une rasade, il ajouta : Maintenant, nous pouvons boire, n'est-ce pasL?
— Ce n'est pas de refus, répliqua Jim, en vidant son verre d'un seul trait, car je t'avouerai qu'il commence à faire terriblement soif ! ,
Les deux Yankees se mirent donc à se rafraîchir, et, tout en se rafraîchissant, ils réglèrent les dernières dispositions de leur petit arrangement, qui fit l'objet d'un écrit en partie double. Gela terminé, ils se levèrent et se séparèrent, pleins de confiance dans l'avenir, pensant l'un et l'autre qu'ils étaient gens de ressources!
Aux termes du traité que Jim avait signé avec Harry Kimbal, ce dernier devait recevoir une somme préalable de 10,000 dollars, en échange de laquelle il s'en-
gageait à faire prêter à « la Société californienne des diamants de San-Bernardino, » quelques fragments de pierres précieuses, que Ton montrerait comme spécimens des mines. Il devait, en outre, devenir l'agent de la Compagnie à New- York et à Chicago, et lui obtenir le patronage de la maison James Taylor. On voit que c'était pour rien et que Jim avait habilement négocié l'affaire. Mais Harry Kimbal avait très-fort besoin d'argent, et il se montra excessivement coulant sur tout le reste. L'essentiel pour lui était d'ailleurs d'être débarrassé des poursuites de Jessie, et il savait par expérience que Jim était l'homme à lui arracher cette épine du pied. De plus, l'opération californienne pouvait devenir elle-même excellente et lui procurer de jolis dividendes. En résumé, les deux Yankees se montrèrent enchantés l'un et l'autre du petit arrangement qu'ils avaient.fait, d'autant plus qu'ils étaient gens de précaution et qu'ils avaient assuré leurs intérêts réciproques. Jim résolut de quitter Chicago le soir même et d'aller tout 'de suite trouver la créole.
En conséquence, il se munit des pleins pouvoirs de Harry Kimbal pour la Lo.uisianai.se et prit aussitôt le chemin de fer de New-Yrork (Jessie habitait Brocklynn, vaste cité elle-même, située en face de la métropole de l'Est). Tandis que Jim se remettait en. route pour le théâtre de ses premiers exploits, se demandant quels arguments il pourrait bien employer pour empêcher la créole d'être un obstacle au mariage de son ami, une scène d'un genre tout différent se passait dans les jardins de M. Taylor.
Ceux-ci étaient situés au commencement de l'avenue Michigan , c'est-à-dire dans le quartier le plus « aristocratique » de la « Reine de l'Ouest. » Le coup
d'oeil était, de là, féerique, et l'on aurait de la peine à s'imaginer quelque chose de plus merveilleux. La mer intérieure, aux flots bleus et endormis, qui baigne ses pieds, fait ressembler Chicago à une nouvelle Naples agrandie, et à cette époque (c'était avant le terrible incendie de 1871 ! ) les larges et interminables boulevards, qui longeaient le bord du lac, donnaient à cette portion de la ville un cachet particulier d'animation, de poésie et d'originalité. La maison du banquier, avec sa façade en marbre blanc et son toit romain, disparaissait presque entièrement derrière un rideau d'aiv bres, et avait l'air d'une villa des environs de Pompéi, sortie de sous terre ou tombée du ciel, comme un décor d'opéra. Le jardin était anglais, mais \eë pièces d'eau et les- quinconces rappelaient Versailles. Bref, l'éclectisme régnait là en maître, comme partout et en toutes choses aux Etats-Unis ; on sentait seulement qu'une fée, née artiste, avait contribué avec sa baguette magique à la disposition générale et avait pour ainsi dire semé la fantaisie au milieu des vieilles règles européennes.
— Donc, vous n'êtes pas trop mécontent de mon palais d'été? disait en souriant une jeune fille à la voix claire et argentine, en s'adressant au cavalier qui se tenait debout devant elle, sous une tonnelle en fleurs, au fond d'un massif de verdure des jardins du riche banquier de l'Ouest.
— C'est le contraire qui a lieu, répliqua celui auquel s'adressait cette question, j'admire, je contemple, et...
— Vous vous taisez? acheva gaiement son interlocutrice, en accompagnant ses paroles d'un regard moqueur.
— Je l'avoue, je me tais !
— Et pourquoi cela, je vous prie ?
— Parce qu'un poète russe, que j'aime beaucoup et que je cite souvent, a écrit, un jour, une chose que je crois très-vraie, et que je mets en pratique.
— Une chose vraie, de la part cVun poète, cela m'étonne un peu, répliqua la jeune fille d'un air ironique; enfin, quelle est-elle, cette chose?
-*- C'est que...
L'amour aime et ne parle pas !
— Le vers est joli, mais la pensée est allemande ; n'en faites donc pas hommage à la langue française. Je pourrais vous dire la pièce tout entière.
— Vous me cherchez une mauvaise querelle d'outre- Rhin, car je ne songeais nullement à enrichir notre poésie, qui n'en a pas besoin, de ces strophes gracieuses sur l'amour. Je vous dirai seulement que cette rêverie blonde n'est devenue populaire. que depuis le jour où le prince Elim Metchersky lui a donné un. accent et des traits gaulois.
— D'où vous concluez...?
— Que le français est une langue claire, précise, élevée, qui donne des ailes à la pensée, et que Paris restera, quoi qu'on fasse, le grand porte-voix des idées nouvelles ! *
— Ça n'est peut-être pas très-modeste, ce que vous dites là; cependant, je vous avouerai que je suis assez disposée à le croire exact.
— Mille remercîments, mademoiselle, fit le jeune homme, en s'inclinant avec gaieté.
— A propos, reprit finement son interlocutrice, puisque nous en sommes sur le chapitre des aveux, pourriez-vous me dire, s'il vous plaît, pourquoi vous
persistez à rester devant moi, droit comme un if, ou plutôt l'air penché comme un saule pleureur?
— C'est pour mieux vous voir, miss Evelina.
— Savez-vous que vous m'effrayez, Maurice? Tout à l'heure, vous parliez comme une élégie allemande, traduite en français, et maintenant, vous voilà en plein conte de Perrault ! Allez-vous finir comme le loup, et tenter de me dévorer?
Ces deux jeunes gens, on le voit, étaient ceux que nous avions laissés à New-York quelques semaines auparavant. Maurice eût été, en effet, assez disposé à dévorer miss Evelina de baisers, mais il n'eut garde de le lui dire, et d'ailleurs il se contentait de la regarder en silence, de s'absorber en elle par la pensée, et cela suffisait à son bonheur. Quand on aime bien, on nage en plein azur, on plane dans' un monde éthéré, on voit de haut les étoiles elles-mêmes, on reste en extase et Ton ne rêve pas d'autre ivresse que celle de se mettre à genoux devant l'objet aimé et de lui dire tout bas de douces paroles. On ne songe qu'à l'union des âmes et des cœurs, et ce n'est que plus tard que l'on sent battre ses artères, brûler ^m sang et se réveiller la nature. Maurice éprouvait bien parfois le désir d'enlever Evelina dans ses bras et de la presser tendrement contre lui, mais ce n'était qu'un éclair fiévreux, qui traversait le ciel pur de son amour, et il revenait bientôt à des sentiments^plus calmes.
— Eh bien, fit la jeune fille au bout d'un instant de silence, qu'est-ce qui vous empêche de prendre une chaise et de vous asseoir devant moi, si vous tenez autant que cela à me voir? Nous serons plus près et je n'aurai pas à lever la tête pour vous Tépondre. Le voulez-vous, mon ami ?
La jeune fille prononça ces paroles avec une grande simplicité, mais elle les dit avec une telle douceur et les accompagna d'un sourire si charmant, que Maurice sentit son cœur inondé de joie. Aussi se pencha-t-il vers la main d'Evelina, et la portant respectueusement à ses lèvres, répondit-il :
— Vous êtes adorable, miss Taylor, et je vous adore ! — - Que vous m'adoriez, je le veux bien, puisque cela
vous fait plaisir, mais que je sois réellement adorable, c'est une autre affaire. Il y a des milliers d'Américaines qui sont plus jolies que moi. «
— Je ne les vois pas et la preuve que tout le monde pense comme moi, c'est qu'on vous surnomme « la Reine» de toutes les fêtes auxquelles vous assistez; c'est que lorsque vous paraissez à l'Opéra ou au bal, il n'y a plus d'yeux que pour vous, c'est que tous les jeunes « beaux » de Chicago font la roue sur votre passage.
— Avec le lorgnon dans l'œil! acheva Evelina en partant d'un franc et sonore éclat de rire.
— Soit ! Mais votre succès est incontestable et incontesté .
— Savez-vous à quoi cela tient?
— A votre miraculeuse beauté, d'abord, puis à votre esprit et à votre cœur, qui en sont les dignes rivaux.
— Vous vous trompez, Maurice, je suis recherchée parce que je suis à la mode, et je suis à la mode, parce que mon père est très-riche, et que les « reporters » des journaux qu'il soutient chantent mes louanges pour lui faire leur cour, voilà tout ! Vous voyez à quoi tient ma prétendue royauté? Elle n'est ni plus fondée, ni plus solide que les autres. Si demain j'étais ruinée, nul se s'aviserait de -trouver encore que je suis jolie ou
que je danse bien ; je passerais inaperçue à la porte de l'hôtel où se pressent aujourd'hui mes admirateurs et toutes les mains s'éloigneraient de moi.
— - Il en est donc de l'Amérique comme de la France, reprit notre compatriote, et on y applique donc aussi aux vaincus de la fortune le Vœ victis des anciens?
Evelina sourit et répliqua gaiement:
— Mais d'où sortez-vous, homme primitif, pour m' adresser cette question? Vous savez bien que chez nous on ne calcule la valeur des gens qu'au chiffre de leurs revenus. L'individu n'est rien, c'est le dollar qui est tout ! Quand vous entrez dans un salon et que vous y entendez cette phrase stéréotypée, à propos de toutes les belles ou de tous les beaux de la soirée : Combien valent-ils? ce n'est pas de leur mérite moral, de leur intelligence ou de leur cœur qu'il s'agit, mais de leur avoir ! Des nombreux crimes prévus par la loi et punis par les mœurs, le pire de tous, aux Etats-Unis, est d'être pauvre ! Encore une illusion que je vous enlève, n'est-ce pas? Habituez-vous donc à nous regarder tels que nous sommes véritablement, et non tels que nous représentent les idéologues et les rêveurs. Nous avons encore assez de bonnes choses pour que vous puissiez nous observer avec intérêt et nous étudier avec fruit. Nous sommes un peuple énergique et fort, nous luttons triomphalement contre les obstacles matériels, nous aimons la liberté, que nos pères ont importée d'Angleterre, nous allons droit au fond des choses, mais les questions de sentiment ne nous émeuvent guère.
— N'auriez- vous donc ni cœur ni âme, miss Evelina! fit Maurice avec une sorte d'inquiétude instinctive et involontaire.
— Je ne sais, répondit l'Américaine, mais en tous cas, nous ne les plaçons pas où vous les mettez.. C'est même pour cela que je vous ai demandé quelques mois avant de prendre une résolution à votre égard. D'abord, il est fort possible que pendant ce temps-là vous changiez vous-même...
— Oh ! jamais ! murmura tendrement Maurice.
— Prenez garde, c'est un mot dont vous abusez beaucoup en France, et nous savons ce que durent vos jamais! Il faut dire : Ni jamais, ni toujours, c'est là qu'est la vérité ! Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, et en admettant même que votre affection soit de celles qui résistent à l'épreuve du temps, il pourrait très bien se faire que ce stage- du mariage, si peu familier aux Français, vous éclairât sur mon véritable caractère, et que moi-même. .
— Ah! c'est vous qui vous retirerez de moi? dit Maurice avec une tristesse si profonde et si vraie, que l'Américaine lui prit aussitôt la main et la lui serra avec effusion.
— Non, mon ami, fit-elle tendrement, ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Ce qu'il y a au fond de mon cœur (car nous en avons un, quoi qu'on veuille bien en dire), je levais et je vous le confierai quelque jour; mais c'est de vos propres sentiments que je suis inquiète. Leur mobilité m'effraye. Vous êtes poète, vous êtes impressionnable, et vous ne pouvez pas répondre du lendemain.
— Eh bien! miss Taylor, pour vous prouver justement le contraire, je viens d'accepter la mission que m'ont confiée mes compatriotes, résidant aux États- Unis, celle de les réunir dans une seule et commune pensée d'humanité! Autrefois, les Français, dispersés
sur le territoire de l'Union, avaient créé, dans quelques-uns des principaux centres de la Fédération, des sociétés de secours mutuels, qui venaient en aide à ceux là seuls qui en faisaient partie.
— Leur charité était donc localisée?
— Elle était tout au moins trop restreinte. Ils Font compris, et sous le souffle de liberté et d'intelligence qui règne ici, ils ont eu une inspiration meilleure : étendre le cercle de leurs bienfaits, par une sorte de coopération générale de leurs divers comités! Désormais, un de nos compatriotes malheureux de la Louisiane, je suppose, pourra être secouru à San-Francisco, à Chicago ou à Philadelphie, comme il le serait à la Nouvelle-Orléans même, en constatant simplement qu'il fait partie de la société française de secours mutuels de cette dernière ville.
— C'est une idée, cela, et une idée pratique ! fit miss Taylor, dont l'œil s'était animé subitement.
— N'est-ce pas? continua Maurice en souriant; aussi, quoique française, n'a-t-elle pu prendre naissance que sur le sol américain, et c'est aux libres institutions de votre iDays, qui développent l'initiative individuelle, au lieu de la comprimer comme chez nous, qu'il faut en faire honneur. C'est à New-York qtie ce projet a pris naissance, et ce grand port de mer étant en relations constantes avec nos villes maritimes de l'Ouest, le nom de mon père y était naturellement connu de tous nos compatriotes, dont plusieurs avaient traversé l'Atlantique sur nos navires, et quand ils ont su que j'étais arrivé aux États-Unis, ils m'ont nommé d'une commune voix leur délégué.
— Cela fait leur éloge et le vôtre, Maurice.
— Cela prouve surtout que dans notre chère France,
où Ton n'est pas encore aussi pratique qu'ici, on a du moins le culte du souvenir et le respect des grandes personnalités. L'armateur Durand a été un homme de bien, un négociant intègre, il a laissé pour ainsi dire un nom légendaire dans la marine marchande, et nos compatriotes ont voulu payer au fils la dette de reconnaissance nationale contractée envers le père! J'ai naturellement accepté avec reconnaissance et empressement le mandat dont voulait bien me charger la confiance des Français d'Amérique, j'ai vu leurs comités, nous avons échangé nos idées communes, et j'espère arriver à un résultat satisfaisant. Seulement, ce sera assez long, cela exigera de la persévérance, de nombreux meetings devront être organisés, et j'aurai là du travail pour longtemps.
#— Tant mieux, alors, dussiez-vous même vous absenter souvent.,.
— Je le devrai, hélas! interrompit Maurice avec un soupir.
-r- Car la loi de l'homme, c'est le travail, reprit iv elina d'une voix dont la fermeté n'excluait pas la douceur, et ici nous ne comprendrions jamais ces existences de désœuvrés ou de contemplateurs que l'on mène parfois dans la vieille Europe, et qui nous paraissent au moins fort inutiles.
— Alors, vous êtes contente de moi?
— D'autant plus, Maurice, qu'en vous occupant vous allez faire une œuvre de bien, ce qui est surtout dans votre nature.
— J'avoue qu'il me serait difficile de songer uniquement et égoïstement à moi, fit le jeune Français d'un air léger, même si j'avais encore à assurer ma fortune.
— Bref, vous ne voudriez pas ressembler à M. Harry Kimbal? demanda l'Américaine en souriant.
— Il spécule trop ! répondit Maurice avec une plaisante gravité .
— A propos, reprit Evelina, devenue sérieuse, que pensez-vous de lui ?
— Je n'en pense rien.
— C'est-à-dire que pour vous ce genre d'hommes n'existe pas?
— Que voulez-vous? j'attache une autre idée à la mission de mes semblables, que. celle de boire et de manger. Je crois que Dieu, auquel vous bâtissez beaucoup d'églises, mais dont vous ne vous occupez peutêtre pas assez dans le sens élevé et vraiment grand du mot, ne nous a pas mis uniquement sur cette terre pour y gagner de l'argent, y adorer le veau d'or et y absorber du whisky. Or, votre M. Harry Kimbal, comme beaucoup d'autres Yankees, est l'homme-dollar par excellence. Il ne voit, ne rêve et ne parle que dollar.
— Et vous craignez que cela ne nuise un peu à son amour pour ma cousine Mary ?
— J'en ai peur, dit Maurice d'un ton involontairement moqueur. Je n'ai jamais vu que l'on fût à la fois épris de la femme et de la dot. Or, la dot rne semble jouer un trop grand rôle dans les hommages que M. Kimbal rend à miss Stevenson, pour qu'il me soit possible de croire son cœur bien engagé dans cette opération commerciale. .
— Oh! de quel mot vous vous servez là? fit Evelina; est-ce que l'on épouse les gens autrement que par amour?
— Gela devrait être, mais un spéculateur spécule naturellement sur tout.
— Cependant, Mary est assez jolie pour qu'on puisse l'aimer pour elle-même. D'ailleurs, sa dot est en définitive fort modeste, et d'ordinaire, ici, les femmes se marient même sans rien apporter à leurs*maris.
— Je le sais bien, et je ne doute pas que miss Stevenson ne pût trouver dix partis excellents sans bourse délier, grâce à sa beauté, à sa grâce et à son esprit, mais je ne crois pas que son prétendu actuel fût homme à l'épouser sans fortune.
— Ainsi, selon vous, Harry Kimbal serait intéressé?
— Je lui crois un dollar à la place du cœur, comme a la plupart des faiseurs, et un autre dollar à la place de la cervelle.
— Savez-vous qu'il est venu, cette après-midi, demander à mon père la main de Mary et lui proposer une spéculation en Californie ?
— • Et qu'a répondu M. Taylor ?
— Qu'il y réfléchirait.
Miss Stevenson entra en ce moment dans le jardin, avec Julia, qui mangeait naturellement quelque chose, et la conversation en resta là.
Tout en regagnant la métropole de l'Est, Jim réfléchit, récapitula froidement ses divers entretiens avec Oades et Kimbal, et fit son plan de campagne. C'est, du reste, en voyageant que le Yankee pense, combine, spécule, écrit ses articles, prépare ses discours ou ses sermons, selon qu'il' est homme d'Etat, homme poli-
tique, homme d'affaires, homme de presse ou homme d'église, et à moins qu'il n'emploie à se reposer le temps qu'il passe en chemin de fer.
On sait, en effet, que les raihvays américains ne ressemblent en rien aux boites étroites, incommodes dans lesquelles on nous enferme, en Europe, sous prétexte de nous transporter d'un lieu à un autre, à titre de colis complaisant, mais qu'ils sont de véritables hôtels roulants, et qu'ils contiennent salles à manger, chambres à coucher, cabinets de toilette, etc., etc. Un voyage aux Etats-Unis, quelque long qu'il soit, n'est donc pas une fatigue; il délasse, a^i contraire, ceux qui l'entreprennent! et l'existence s'y continue comme si l'on ne bougeait pas de place.
Jim profita donc des trente heures qui séparent Chicago de New-York, pour arrêter définitivement, dans sa tête, les meilleurs moyens à employer avec Jessie, dans le but de la faire consentir au mariage de Kimbai.
— Il faut, d'ailleurs, que Harry épouse la nièce de James Taylor, se dit-il en manière de conclusion, après avoir bu un verre de whisky; c'est là l'essentiel, le reste n'est que secondaire. Si Jessie est bonne fille et se montre raisonnable, l'affaire s'arrangera facilement au mieux de ses intérêts; si sa tête de créole se refuse aux transactions amicales, j'en serai fâché pour elle, mais j'aurai recours aux arguments sans réplique. C'est son affaire et cela ne me regarde pas. Je m'en lave les mains !
Sur ces entrefaites, le smart Yankee arriva à New- York. Il alla voir d'abord ses anciens confrères de la presse pour leur annoncer la découverte de la mine de diamants de San-Bernardino, et pour lancer ainsi
l'affaire dans le public, sans qu'il lui en coûtât rien. I! leur promit à tous des actions, insinua que James Taylor serait le banquier de l'opération, et deux heures après, les rues de la métropole de l'Est étaieilt couvertes d'affiches, publiant de prétendus télégrammes de la Californie, relatifs à cet événement.
Ce premier résultat obtenu, Jim se dirigea vers la rivière: il la traversa dans l'un des nombreux et gigantesques ferry-boats qui la sillonnent constamment; il atteignit bientôt Brooklynn et frappa à la porte de Jessie.
La Louisianaise vint lui ouvrir, sans se douter de l'étrange ambassadeur qu'elle avait devant elle. C'était une grande et belle fille, très-brune, le regard profond, la lèvre un peu épaisse. Elle paraissait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans environ.
— Miss Jessie 1 fit Jim.
— C'est moi, monsieur, répondit la créole, quV-a-til pour votre service?
Le smarî Yankee prit son air le plus naïf; puis, avec une indifférence parfaitement jouée, il mit la main dans la poche de son habit, en tira un portefeuille, l'ouvrit et eut l'air de chercher parmi les papiers que contenait ce dernier.
— Yoici une lettre pour vous, ajouta-t-il flegmatiquement.
Un éclair brilla dans l'œil noir de Jessie, qui avait reconnu récriture de Kimbal et qui tendit fiévreusement la main.
— Elle aime toujours Harry, pensa Jim, il y aura du tirage !
La créole ferma précipitamment la porte, fit asseoir le facteur improvisé, décacheta en tremblant la lettre
et lut tout d'une haleine. Kimbal était parti subitement de New -York, sans dire où il allait, et sa missive ellemême n'en faisait pas mention. Il n'écrivait, d'ailleurs, qu'un mot pour informer Jessie qu'elle pouvait avoir une confiance « entière et absolue en son ami Jim, >> et que celui-ci lui apprendrait tout ce qu'elle pourrait avoir intérêt à connaître. « C'est mon associé, ajoutait-il en terminant, il doit venir me rejoindre sous peu de jours, et j'approuve d'avance tout ce qu'il fera en mon nom ».
— Alors, reprit Jessie d'une voix un peu brève, pour cacher l'émotion qui lui serrait la gorge, vous savez où est Harry ?
— Of course, répliqua Jim tranquillement.
— Eh bien, parlez !
Mais le smart Yankee ne voulait pas parler, afin de mieux observer la Louisianaise, et il se contenta de cligner des yeux d'une façon significative; Jessie était modiste et elle travaillait dans un atelier d'ouvrières, rempli de robes, d'étoffes, et dans lequel elle se trouvait en ce moment toute seule. *
Jim en profita pour faire rapidement l'inventaire des lieux et s'assurer que la modiste en chambre n'avait pas l'air de posséder pour clientèle la gentry de Brocklynn.
— Qu'avez-vous à me dire? reprit Jessie.
— Rien, fit Jim.
— Comment, rien? répéta la Louisianaise en pâlissant.
— Je me trompe, j'ai à vous répondre, si vous m'interrogez.
La créole eut un soupir de soulagement et demanda :
— D'où venez-vous ?
— De rOuest.
On voit que Jim ne se compromettait pas.
— Est-ce là que vous avez vu Harry? continua Jessie.
— Oui.
— Il habite sans doute San-Francisco?
— Non.
— En effet, TOuest est grand, et il y a d'autres villes que la capitale de la- Californie. . .
— Naturellement.
— Mais apprenez-moi donc où il est?
La façon dont Jessie prononça le mot : il, était tout une révélation et valait un long poëme. Jim ne put s'empêcher de sourire, en reprenant :
— Est-ce qu'il ne vous l'écrit pas?
Puis, après un moment de silence, le smart Yankee ajouta :
— Vous êtes créole, n'est-ce pas?
— Vous l'avez dit, fit la Louisianaise en relevant la -tête.
— Ce sont de vraies femmes, les créoles, qui aiment jusqu'à l'abnégation, jusqu'au sacrifice, jusqu'au dévouement, mais qui sont jalouses. Gageons que vous Têtes, miss Jessie?
— Peut-être, répliqua celle-ci lentement, en regardant le Yankee bien en face ; pourquoi?
— Parce que je devine que vous seriez capable de faire un mauvais parti à Harry, s'il était homme à vous tromper.
Un mouvement convulsif agita la lèvre de la jeune femme, un éclair brilla dans son œil sombre, et elle répliqua d'une voix incisive :
— Il ne fera pas cela, parce qu'il me connaît et sait
bien que je pourrais eji mourrir, mais qu'il en mourrait
auparavant !
Jim venait d'apprendre à quoi s'en tenir, c'est tout ce qu'il voulait, et il s'arrêta immédiatement à une résolution énergique, tout en admirant à part lui la nature bien trempée de Jessie.
— Heureusement, répondit41, qiïil ne pense pas à en aimer une autre, et qu'il n'a, au contraire, qu'un seul désir, celui de vous rappeler auprès de lui pour vous épouser.
— M'épouser? fit Jessie haletante, avec une joie subite et ardente. •
— C'est pour cela qu'il m'a envoyé vous chercher ; il vous attend ! Quand pouvez-vous partir?
— Ce soir même, si vous le voulez. Je puis céder mes pratiques et mon établissement à une « amie », qui en sera enchantée. Deux heures me suffisent pour arranger toutes mes affaires, et nous serons encore à temps pour prendre le train-poste.
— AU rigt, dit Jim flegmatiquement. Harry ne m'avait pas induit en erreur, en me confiant que vous étiez une femme d'énergie, et je vois que vous êtes la compagne qu'il lui faut !
Puis, tirant de son portefeuille une petite feuille de papier bleu, qu'il paraissait y avoir placée avec intention, et qu'il déploya avec une lenteur calculée, il ajouta :
— C'est en Mormonie, où l'appelaient d'importants intérêts, que notre ami a dû aller momentanément se fixer. Sa fortune et son avenir dépendaient de cette détermination ; mais vous n'avez pas de préjugés et vous ne refuserez pas de signer le pledge, comme nous avons été forcés de le faire nous-mêmes. Cen'est qu'une
simple formalité, exigée pour entrer dans la ville sainte du prophète, et sans laquelle vous ne pourriez pas rester à Salt-Lake-City.
— Dès l'instant où il s'agit de rejoindre Harry, fit Jessie avec confiance, je signerai tout ce que vous voudrez !
Et elle mit, en effet, son nom au bas du papier, que lui présentait Jim .
— Gomme cela, tout est en règle, répliqua ce dernier, et nous prendrons, ce soir, le train du Far-West pour aller rejoindre votre mari", mistress Kimbal !
Ce qui fut dit fat fait, et Jessie, fidèle aux instructions qu'elle avait reçues de Harry, suivit sans défiance Jim, après avoir liquidé en quelques heures sa position à New -York. Son compagnon de voyage, qui avait la manche large, chez lequel les scrupules et la conscience jouaient un rôle essentiellement restreint, appartenait à cette première couche sociale de Yankees, utile à la formation des autres, mais qui n'ont que la mission éphémère de poser les talons transitoires d'une société nouvelle en voie de formation.
Il faut de ces hommes-là, dans un pays où tout est à fonder, où l'individualité disparaît devant la communauté, et où le goahead traditionnel et nécessaire exige impérieusement des forces et des tempéraments. C'est ainsi que nos « déclassés » du vieux monde sont d'utiles « pionniers » du nouveau, et que les Français, notamment, ont colonisé toutes les riches vallées de TOuest américain. Au fur et à mesure que la civilisation arrive, tout s'améliore, tout rentre dans Tordre normal, tout s'épure, et le grand fleuve humain roule ses flots tranquilles sur un lit régulier, appelé à les recevoir. Les eaux troublées se retirent, et elles ne laissent au
fond qu'un limon précieux, celui de la liberté et du progrès.
Jim était donc un de ces soldats indispensables et un peu indisciplinés de la première heure. Il combattait aux avant-postes, en éclaireur, en maraudeur, en franc-tireur, et il remplaçait par un courage à toute épreuve, par une indomptable énergie, par un sangfroid que rien n'émouvait et par des nerfs d'acier, ce qui lui manquait peut-être dans le domaine purement moral. Il s'était fait Mormon , à un moment donné (comme il se serait fait prédicateur, à un autre, avocat, docteur ou saltimbanque) , et cela uniquement parce qu'il y avait trouvé son intérêt. En sa qualité de « Mormon », il se dit qu'il pouvait augmenter d'une recrue utile le nombre des « fidèles » , en débarrassant Harry de l'obstacle qui s'opposait à sa fortune, et il n'hésita pas un seul instant à conduire Jessie à Salt-Lake-City. Là, il la présenta à Brigham-Young, comme une nouvelle convertie ayant signé le pledge, et bien assuré qu'il avait mis ainsi la créole <( en sûreté », et hors d'état de nuire à Kimbal, il repartit pour San-Bernardino.
La petite religion turque, imaginée il y a quelques années par Brigham-Young, pour son usage particulier et celui de ses amis, avait eu pour premier prophète Joe Smith, un honnête chevalier d'industrie qui, ne trouvant plus personne à tromper par les moyens ordinaires, se décida à avoir sa révélation sur un chemin quelconque de Damas et à découvrir la prétendue Bible sur laquelle il basa son christianisme de l'avenir. Passé à l'état de « prophète », il devenait presque inviolable et il se décréta saint, de son vivant, pour jouir des bénéfices immédiats que lui donnait cette qualification,
Mais il faut lui rendre cette justice, ce prétendu « révélateur » n'institua pas la polygamie. Ce fut Brigham- Young qui fit cette addition orientale à la religion nouvelle. Or, la vérité est que ce soi-disant « prophète » sur le retour avait un faible trop marqué pour le beau sexe, et que, par un raffinement de débauclie dont on n'a guère d'idées chez nous, il avait élevé le libertinage à la hauteur d'un dogme. Sous ce rapport-là, Brigham- Young a droit à une mention honorable pour l'originalité de sa découverte. Sous la Régence, on a fait d'assez jolies choses dans ce genre badin, mais jamais on n'a atteint le sublime de Kart, comme ce grand prêtre delà polygamie, et son culte de l'amour fait rentrer sous terre tous les petits-crevés passés, présents et à venir. Inclinez-vous, gros bébés, que les cocottes rançonnent, aimables vauriens qui marivaudez avec les bouquetières du coin, vous avez trouvé votre maître* Vous n'êtes que de grands innocents, à côté de lui, absolument comme la corruption parisienne n'est qu'une humble écolière à côté de celle qui se promène haut la tête sur les trottoirs de New-York. Chapeau bas devant lui, car il a légitimé le vice et glorifié la débauche !
Brigham Youngest vieux, désagréable et laid. Nulle femme ne voudrait de lui, pas même Marco, s'il venait à elle avec une bourse pleine d'or, et cependant il trouve le moyen de se faire aimer de toutes sans être plus généreux qu'un épicier de la rue des Lombards, sans avoir plus d'esprit qu'un procureur ou d'élégance qu'un tabellion. C'est qu'il a inventé l'art ingénieux de se faire adorer au nom de la religion ; c'est qu'il a dépassé Gentil-Bernard, en se mettant carrément sur l'autel enguirlandé du dieu malin, au lieu de se contenter d'en être l'apôtre. En un mot, il a joint
l'hypocrisie à la luxure, il a créé le bagne delà corruption, il a inventé le boulet de l'amour ! Car, malheureusement, Brigham Young nest pas un conte; le mormonisme n'est pas une fable.
La capitale de l'Utah n'est pas une cité fantôme, et les moeurs turques introduites dans cette partie du farwest américain ne sont pas l'invention d'un « reporter» aux abois. J'ajouterai que beaucoup trop de gens ont la bonté, aux Etats-Unis et ailleurs, de prendre au sérieux cette mascarade éhontée, cette farce de carnaval qui n'aurait jamais dû provoquer que des sifflets et des haussements d'épaules. Le mormonisme n'est qu'une lugubre descente de la Courtille, quelque chose comme une danse macabre de maritornes et de muletiers. Voilà ce que c'est que cette prétendue religion, qui ressemble au free love de Mme Woodhull et aux mariages spontanés de la colonie dOnéida ! Son ingénieux « prophète, » en véritable Gargantua de l'hymen, voulait avoir des plaisirs légitimes. Toutes les femmes qui lui plaisaient, il les épousait, cet aimable Céladon, quitte à les renvoyer aussitôt qu'il en était las.
C'était aussi commode qu'habile, et il y a une foule de gens, de par le monde, qui s'en contenteraient si les lois de leur pays, sans parler de celles de la morale, ne s'opposaient pas à ces passe-temps amoureux. Les esclaves de Brigham Young (vu que franchement il serait assez difficile de donner un autre nom aux habitants de son harem religieux) sont assez nombreuses, et le chiffre s'en élève continuellement. Quelle est la morale qu'il faut tirer de tout ceci?
C'est que les Etats-Unis sont un immense pays, relativement à peine peuplé, -où tout est possible, depuis Barnum jusqu'à Francis Train (qui représentent tous
les deux le hnmhug, sous des formes différentes, mais dans ce qu'il a de plus excentrique), depuis Home, le trop célèbre médium, jusqu'à Brigham Young, le polygame chrétien. Faut-il rendre le peuple américain responsable de ces folies et de ces hontes 1 Evidemment non, car l'opinion publique les a répudiés depuis long* temps, aux Etats-Unis, et une fois le mormonisme détruit (on sait qu'il Test déjà presque, virtuellement, à l'heure qu'il est), il restera dans l'Utah une ville magnifique , de grandes richesses et un vaste territoire défriché. C'est toujours cela de pris sur l'ennemi.
Que demain tous les cerveaux fêlés de l'Europe traversent l'Atlantique, et l'Amérique leur donnera généreusement quelque pays inculte à labourer, sur le sol vierge duquel ils pourront expérimenter tous les systèmes nouveaux qu'ils voudront. Cela fait, et leur oeuvre terminée, on les incorporera, et ils seront tout surpris de se trouver dans le giron de l'Etat. De rêveurs, d'utopistes, ils seront devenus dé vrais citoyens, des gens pratiques comprenant que le seul moyen de fonder la liberté, c'est de respecter celle des autres, qu'il n'existe rien de parfait en ce bas monde, et qu'il n'y a pas de bon gouvernement sans un peuple sage qui puisse le mériter.
Au moment où Jessie fut traîtreusement laissée à Salt-Lake-City par Jim, cette ville était encore fort curieuse. Brigham Young y avait renouvelé le moyen âge, avec ses châteaux à oubliettes, et il faisait disparaître les maris qui ne voulaient pas lui céder leurs femmes, ou celles de ses propres compagnes dont il était fatigué. Il y avait à la fois en lui du Louis XI et du Don Juan, du Mandrin et du Vieux de la montagne, curieux assemblage, bien fait pour étonner les générations futures et prêter à la légende.
iU L'AMÉRICAINE
Quand la créole comprit qu'elle avait été jouée, et jouée par celui qui aurait dû être son défenseur, par Harry Kimbal, lui-même, elle rugit comme une tigresse blessée, qu'un habile chasseur aurait prise au piège. Mais elle n'en était pas moins prisonnière, en vertu du pledge qu'elle avait signé, et si elle se refusa obstinément à épouser le prophète tombé naturellement amoureux d'elle, elle n'en fut pas moins gardée à vue et dans l'impossibilité absolue de sortir du Salt-Lake-City.
Harry Kimbal, rassuré par Jim au sujet de Jessie, reçut les dix mille dollars qui lui avaient été promis, et qui lui étaient indispensables pour épouser miss Stevenson. De son côté, il décida M. James Taylor à lui accorder la main de sa nièce et à devenir le banquier de la Société des « Mines de diamants de San-Bernarpino. » Puis, fort de ce premier résultat, il fit déposer par un joaillier de ses amis une certaine quantité de pierres précieuses dans les caisses de son oncle .futur* lesquelles pierres précieuses furent soumises à l'examen des commissaires du gouvernement et des actionnaires et présentées au public comme des spécimens de la richesse des mines de diamants, récemment découvertes à San-Bernardino .
Le joaillier qui s'était prêté à cette petite comédie et qui avait lui-même exposé, derrière ses vitrines de prétendus diamants californiens, était naturellement un juif allemand, et naturellement aussi, il avait reçu une somme d'argent pour cette complaisance, sans parler
d'une promesse d'actions, en rapport avec les services rendus à la Société en formation. Les journaux firent grand bruit de l'importante découverte, et plusieurs millions furent souscrits en quelques jours. Le télégraphe sous -marin apporta également de fortes demandes d'actions d'Angleterre, de Hollande, de Russie, et la France elle-même, toujours si craintive et si hésitante quand il s'agit d'entreprises nationales, prit résolument un chiffre sérieux de titres au porteur dans la Société nouvelle.
Tout allait donc pour le mieux, de ce côté-là, et il n'était plus question, d'un bout de l'Union à l'autre, que des fameuses « Mines de diamants de San-Bernardino ».
Oades et Jim, chargés de Y exploitation, en leur qualité de propriétaires des terrains, étaient devenus, du soir au matin, de gros personnages; Harry Kimbal avait pour sa part pris une très grande importance en s.a qualité d'agent mandataire de la Société, et il n'y avait pas jusqu'à la- maison James Taylorqui n'eût bénéficié de l'engouement général du public. Bref, c'était une sorte de fièvre nouvelle (pareille à celle qui avait eu lieu quelques années auparavant pour l'or), 'et l'argent affluait de tous les points des deux continents dans les coffres-forts du grand banquier de l'Ouest. Riches et pauvres, spéculateurs et simples petits rentiers apportaient leurs dollars, en échange des actions de la bienheureuse mine, et tout le monde avait un peu la tête à l'envers en pensant aux gains rapides que les diamants de San-Bernardino allaient faire réaliser à chacun.
— Ce sont désormais les Taylor qu'on citera, écrivait un jour William à son père, quand on voudra parler de ceux qui personnifient pour ainsi dire la fortune publi-
que, et non plus les Rothschild, les Peabody ou les marquis de Bute. Il ne se vendra bientôt plus une seule balle de coton sans notre permission !
— Ce garçon-là a raison, fit le banquier en communiquant, le soir, la lettre à sa femme.
— - Sans compter, ajouta Mme Taylor, qu'il termine par une phrase historique; j'ai toujours dit que cet enfant deviendrait la gloire de son pays !
— Il est certain, reprit le banquier, que "Will peut arriver aux plus grands honneurs !
Mary> elle aussi, partageait l'engouement général, et bien qu'elle aimât Harry d'une façon très-loyale et trèssincère, l'auréole de dollars qui planait désormais audessus de la tête du jeune spéculateur n'était pas étrangère à son enthousiasme pour lui.
Sans doute, en mettant la main sur son cœur et en s'interrogeant sérieusement, elle sentait qu'elle avait pour Kimbal un attachement profond, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il était sur la route de la fortune, qu'il irait sans doute très-loin, et qu'il n'y avait aucune raison pour qu'elle ne fût pas un jour ambassadrice à Paris ou à Londres.
Seuls, Évelina et Maurice restaient calmes au milieu de ce tourbillon d'ambitions diverses. Cela tenait à ce qu'ils avaient des idées trop élevées pour rester dans cette atmosphère d'agio et de spéculation. Les ailes de la pensée les maintenaient au-dessus de ce nuage étouffant. Quant à Julia, elle ne comprenait pas que Ton pût s'intéresser à autre chose qu à l'art de faire les confitures, les marrons glacés et les meringues à la crème, et Hughes Mac-Donald, lui, se contentait d'attendre, avec une patience irlandaise, que Julia aimât autre chose que les bonbons et les gâteaux.
Sur ces entrefaites, un soir qu'il y avait réception à la villa du banquier, et que toute l'aristocratie de Chicago se pressait dans les riches salons de M. Taylor, Maurice entendit miss Stevenson dire en riant à Evelina :
— Ma chère, tu sais que Harry doit nous présenter aujourd'hui Cari Muller?
— Ah! se contenta de répondre sa cousine froidement.
Et elle se dirigea vers un côté opposé du salon, d'un air préoccupé qui intrigua notre compatriote.
— Qui est donc ce Cari Muller? demanda- t-il à la jeune fiancée de Kimbal.
— Ne le connaissez-vous pas? répliqua celle-ci d'un air étonné. . *
— Non; je suppose seulement que c'est un Allemand puisque de l'autre côté du Rhin tout le monde s'appelle Cari ou Muller.
— A moins, cependant, fit miss Stevenson en souriant, que ce ne soit Schultz? Eh bien, oui, vous avez deviné, Cari Muller est Allemand. Je crois même quïl est Prussien.
— Est-ce là sa seule qualité? ajouta Maurice.
— Nullement, car il est encore sénateur, et l'on dit qu'il parle souvent. Il passe pour l'un des meilleurs orateurs de l'Ouest. C'est un homme considérable et l'un de nos lions du jour. Le président en fait grand cas, et on le dit fort bien vu des dames -de Washington.
— C'est donc ce que vous appelez un « beau, » en Amérique?
— Pas positivement, car on ne peut être beau qu'à la condition d'être jeune, et Cari Muller a, je crois, dé-
passé la quarantaine de quelques hivers; seulement, on le prétend très-bien conservé, et ces Allemands font de telles conquêtes; depuis quelque temps, qu'il ne faudrait jurer de rien avec lui.
— Bail ! Y aurait-il danger, par hasard, pour M. Kimbal?
— Je ne pense pas, mais peut-être pour quelqu'un qui vous est beaucoup plus cher.
Là-dessus, miss Stevenson tourna les talons et disparut au bras d'un danseur.
Maurice devint sérieux. Un froid mortel, pareil à celui d'un fer aigu, lui avait traversé le cœur ; une pâleur livide se répandit en même temps sur ses traits. Il comprit qu'il était jaloux, san£ en avoir le droit, et que sa vie était si bien rivée à celle d'Evelina que plutôt que de renoncer à elle, il préférerait mourir.
— Au fait, pensa-t-il avec amertume, quelles espérances m'a-t-elle données, quelles promesses m'a-telle faites? Elle est bonne et charmante pour moi; mais, si elle m'aimait, ne comprendrait-elle pas que je souffre et ne mettrait-elle pas enfin sa main dans la mienne, en disant, elle aussi : I love you ?
Il alla se placer dans l'embrasure d'une croisée, d'où il pouvait tout voir sans être aperçu, ,et d'où il assista bientôt à la présentation du Cari Muller annoncé.
C'était un grand et gros Allemand, qui ressemblait à tous ses compatriotes, c'est-à-dire dont la boîte osseuse avait l'air d'avoir été faite à coups de hache, et dont les interminables pieds rappelaient les bateaux plats que l'on voit sur le Rhin. Il était, du reste, rose et frais, rasé de près et un peu boursouflé; ses cheveux, d'un blond équivoque, étaient collés sur ses tempes.
Sa tête, en pain de sucre, était attachée à ses épaules parmi long et maigre cou, que ne dissimulait pas la moindre cravate, mais au-dessous duquel on voyait une grosse épingle en diamant attachée à la chemise, suivant la fashion américaine. Il ne portait pas de gants, mais, en revanche, il en tenait à la main une paire un peu passée, quoique toujours vierge, et qui devait lui servir depuis assez longtemps déjà à cet usage platonique ; de plus, il avait une rose à la boutonnière, et son gilet de satin blanc, jadis frais, était décoré d'arabesques en soie jaune, cherchant à imiter l'or. A la façon dont il s'avança, on devinait que Garl Muller se croyait sûr de son effet, car il avait des airs de triomphateur et regardait tout le monde du haut de sa grandeur césarienne. En apercevant Evelina, il consentit à descendre un instant de son Olympe et se plia en deux en étendant les bras en arrière, avec une grâce et une flexibilité d'automate; d'empereur romain, il était devenu sergent prussien !
L'Américaine eut envie de rire, mais elle se contenta de sourire en lui rendant son salut.
Ce n'était, cependant, pas le premier venu que ce Cari Muller! Anguleux et roide, il manquait de charmes; il avait l'air commun; ses attaches étaient grossières, ses gestes vulgaires ; mais c'est là un défaut de race, particulier à presque tous les Allemands, et il y avait de l'intelligence sous son front carré; il y avait aussi de la malice dans sa bouche plate, qui ressemblait à un coup de sabre. L'œil, lui-même, quoique se détournant trop, indiquait l'élévation de la pensée, et l'on sentait qu'il devait y avoir eu des éclairs, jadis, dans ce regard dompté. En effet, ce sénateur américain, devenu le représentant d'une politique démocra-
tique, c'est-à-dire réactionnaire à outrance, avait été , vers 1848, l'un des champions de la révolution européenne.
Il avait fait le coup de feu à Dresde et à Francfort, après avoir péroré un peu clans tous les clubs de la fédération. Pris les armes à la main, il avait été bel et bien condamné à mort. Grâce au dévouement d'une femme, il avait pu s'évader de prison, gagner la France, atteindre le Havre et passer de là aux États-Unis, où ses compatriotes lui avaient fait un accueil enthousiaste et lui avaient ouvert les voies de la carrière nouvelle qu'il devait suivre plus tard. Quant à la femme qui l'avait sauvé (la magnanimité prussienne ne l'ayant naturellement pas épargnée), il se hâta de l'oublier. Peut-être même trouva-t-il, en y réfléchissant bien, que la balle qui l'en avait délivré dans les fossés de Halle ou de Magdebourg était une balle intelligente, qui avait acquitté d'un seul coup sa dette de reconnaissance. N'est-ce pas un Allemand qui a dit : L'ingratitude est l'indépendance du cœur? Cari Muller,, lui, pensa qu'on pourrait bien y ajouter cet autre axiome :
« L'égoïsme est la première des vertus ! » et il se mit à pratiquer personnellement celle-ci. Je dois dire qu'il y réussit avec une facilité surprenante.
Après s'être servi, pour arriver, de tous ceux qui pouvaient lui être utiles et avoir renversé du pied l'échelle qu'on lui avait tendue pour escalader le mur de la fortune, il s'empressa de renier ses anciens amis et de glisser l'éponge sur son passé.
Libre ainsi de toute attache compromettante, de tout souvenir fâcheux, de toute fidélité inutile, il s'élança plein de confiance dans l'arène politique, et de-
vint bientôt Tun des orateurs écoutés des États-Unis.
On n'approuvait pas toutes ses idées, mais on croyait à son entière bonne foi, et, d'ailleurs, il y a partout des gens qui sont disposés à brûler, le lendemain, les idoles qu'ils ont adorées la veille. Enfin, c'était un spectacle nouveau que celui de ce révolutionnaire européen, transformé en conservateur américain, et travaillant avec ardeur à l'œuvre de la centralisation.
— Puisque Cari Muller, disait-on, est devenu si effrayé de l'application des principes qu'il défendait jadis, c'est qu'il en a reconnu l'erreur et le danger, et il y a là un enseignement à méditer !
La vérité est que ce fougueux révolutionnaire allemand avait suivi l'exemple de la plupart de ses compatriotes. Il avait fait peau neuve, en traversant l'Atlantique; il s'était réveillé l'admirateur passionné de M, de Bismarck et le défenseur zélé de toutes les mesures anti- libérales. C'était, du reste, une originalité, et' cela devait réussir dans un pays où l'on respecte toutes les opinions et où l'on a justement horreur des moutons de Panurge. Cari Muller le sentit bien, et tout en défendant la cause allemande aux États-Unis, il se fit une sorte de spécialité, qui lui donna une grande position et le rendit tout de suite célèbre. Sénateur influent, il espérait, grâce à un amendement à la Constitution américaine, pouvoir un jour arriver à être Président de la République, et son ambition n'avait plus . de bornes. Tout ce qui lui manquait pour atteindre ce but, c'était une femme, qui le consacrât pour ainsi dire Yankee, étant elle-même une vraie fille du Nouveau- Monde. On lui désigna Evelina.
Sur ces entrefaites, le hasard le mit en relation avec
Harry Kimbal, et il en profita pour se faire présenter chez le banquier. On lui avait bien parlé d'un Français qui faisait une cour assidue à Evelina et pour lequel cette dernière semblait avoir elle-même une prédilection marquée. Mais est-ce qu'un Français pouvait encore compter, en présence d'un Prussien, est-ce que Ton était tenu d'avoir de la conscience avec ces genslà ! On passait son chemin, sans faire attention à eux, et s'ils le trouvaient mauvais, on les écrasait sous le talon de sa botte, voilà tout !
Cari Muller ne se préoccupa donc pas même de Maurice et de l'amour de celui-ci pour Evelina. Tout devait plier devant son bon plaisir et céder devant sa volonté. Or, il avait résolu d'honorer miss Taylor de ses attentions et de l'épouser!
— Mademoiselle, lui dit-il en lui faisant le salut dont j'ai parlé plus haut, un salut de hanneton qui reprend son vol, permettez-moi de me présenter moi-même.
Et il déclina ses nom, prénoms et qualités, après quoi il ajouta d'un air grotesque :
— Je fais des lois, mais je ne saurais en dicter ici, et je voudrais subir les vôtres!
Evelina réprima une nouvelle envie de rire; seulement, comme elle savait que le sénateur, pour lequel son père professait une profonde admiration, était un homme à ménager, elle se montra, au contraire, empressée et ne se moqua quintériejurement de ses grâces d'ours apprivoisé et de baudet en rupture de ban. Encouragé par cette bienveillance apparente, et d'ailleurs habitué aux conquêtes faciles, le Prussien crut devoir continuer, en prenant une pose académique
— Avez-vous vu, miss Taylor, combien la lune est belle, ce soir?
Cette fois, l'Américaine ne put pas prendre sur elle de dissimuler le sourire qui plissa les deux coins de ses lèvres. Ce fut plus fort qu'elle. Cari Millier en fut surpris, car la lune n'avait rien de risible à ses yeux, et l'on sait que les Allemands en font une furieuse consommation, non-seulement en amour et en poésie, mais encore dans le terre-à-terre continu de l'existence quotidienne.
— Permettez-moi, dit Evelina gaiement, de ne pas penser à « la lune, » quand j'ai devant moi « le soleil » représentatif de l'Ouest !
Cari Mullér ne sentit pas la raillerie, cousue de fil blanc, que contenait ce compliment, et il se rengorgea comme un paon, que l'on comparerait à un aigle. C'était, je le répète, un homme de valeur : ce n'était pas un homme d'esprit, et surtout ce n'était pas un homme du monde! Il trouva donc tout naturel que la jeune Américaine- le prit pour un « soleil, » et convaincu qu'elle devait être éblouie de ses rayons, il se mit à faire la roue devant elle. Peut-être même pensa-t-il tout bas : Si je suis Phœbus, il ne dépend que d'elle d'être Phœbé !
Mais pendant qu'il se livrait à ce petit soliloque intime, faisant à part lui ses doux projets conjugaux, miss Taylor établissait forcément une comparaison, qui lui était peu favorable, entre sa longue et désagréable personne et celle de Maurice, si brillante et si sympathique. Elle fit non-seulement l'examen rapide de ses deux soupirants (car, avec son instinct de femme, elle comprit bien vite que Cari Muller était un adorateur déguisé); mais elle fit aussi le sien, et elle trouva au fond de son cœur la réponse à toutes les questions qu'elle aurait pu lui adresser : elle aimait !
— D'ailleurs, ajouta-t-elle in petto, avec un sourire plein de malice, si j'étais encore libre, est-ce que je disposerais de ma main en faveur de ce paysan du Danube sur le retour?
Aussi, lorsque celui-ci reprit, en homme qui se croit déjà sûr du succès et en donnant à son bras la forme tourmentée d'une anse de panier :
— Vous me permettrez, je l'espère, de vous conduire à table?
— Je vous rends mille grâces, monsieur, lui répondit-elle d'un air assez dégagé; j'ai déjà mon cavalier.
Cari Muller se redressa en trois temps, comme un caporal prussien qu'une humble villageoise aurait le mauvais goût de ne pas préférer à un pékin, et il tourna la tête avec surprise et stupéfaction : nul n'osait faire cercle autour de lui et lui disputer l'honneur qu'il avait sollicité ! Evelina fixa également les yeux du côté où elle croyait rencontrer le regard de Maurice, et déjà elle apprêtait un sourire plein de cœur (car les femmes savent mettre du cœur jusque dans leur sourire, quand elles le veulent) pour répondre à celui ^qu'elle s'attendait à rencontrer. La place était vide, fe jeune Français ne l'occupait plus!
(( Eh bien ! fit le sénateur, avec cet entêtement allemand que l'on a trop souvent confondu aveo la persévérance, et en s'apercevant de l'absence de tout autre bras que le sien pour prendre celui de miss Taylor,
— Eh bien! monsieur, répondit Evelina tranquillement, puisque mon cavalier n'est pas venu me chercher, c'est moi qui irai chercher mon cavalier !
Et elle tira une grande révérence au soleil de l'Ouest, qui n'y vit que du feu.
Maurice avait quitté son poste d'observation pour gagner les jardins, où l'on trouvait du moins de l'air,- et au-dessus desquels planait la grande voûte bleue, qui parle de Dieu et ouvre à la pensée des horizons plus vastes. Il étouffait dans ce salon, rempli de monde, où Evelina semblait appartenir à tous, excepté à lui. Il avait besoin de respirer plus librement, de sentir la brise du lac rafraîchir son front brûlant, et de demander au spectacle de la nature, toujours grande et sereine, de lui faire oublier les petitesses et les sottises de l'humanité. Pour lui, l'amour n'était pas seulement un sentiment, c'était une révélation, et la jeune Américaine ne lui paraissait si parfaite et si belle que parce qu'elle était une page animée de ce livre enchanté des grands mystères qu'il aimait à lire en rêve, et qui lui donnait la clef de l'avenir. Evelina , cessant d'être étoile, devenant simplement l'héritière d'un banquier plusieurs fois millionnaire, et flirtant dans un salon, sous des flots de lumière, avec un renégat allemand, n'était plus la femme qu'il avait entrevue, un soir, à l'Opéra de New-York, la messagère céleste qu'il avait aimée, l'idéal qui l'avait réconcilié avec la terre : c'était une fille d'Eve comme une autre, c'est-à-dire une poupée articulée, qui avait du carton à la place du cœur et du son en guise d'âme.
Maurice, d'ailleurs, trop misanthrope pour son âge, et plus découragé qu'il ne convenait quand on a pour mère la France, Maurice descendit au jardin, qui était
désert, et où il put réfléchir tout à son aise. Il faut dire aussi que l'on y était beaucoup mieux que dans les salons et que le panorama splendide que Ton y apercevait valait bien le spectacle de quelques jeunes filles, même très-jolies, mangeant des caramels, en minaudant avec les « beaux » plus ou moins laids, qui les leur offraient. En effet, les flots bleus du Michigan, qui ressemblaient à un reflet du ciel, et auxquels la lune donnait par place l'aspect d'une nappe d'argent ; les senteurs parfumées des avenues qui avoisinent la baie et la nuit étoilée qui répandait partout son calme et son mystère, permettaient de se croire en Provence ou en Italie, à Nice ou à Gênes! Maurice s'assit sur un banc qu'ombrageaient des branches touffues, et où la vue pouvait plonger" au loin.
Une foule de feux, portés par les vapeurs qui sortaient du port, sillonnaient en ce moment le lac. Notre compatriote suivit du regard ces colosses muets, aux grandes murailles blanches, aux longs panaches de fumée noire et aux yeux rouges, qui font croire aux fantômes de la mer et à la communion des mondes! Peut-être même sa pensée suivit-elle ou devança-telle un de ces mystérieux messagers qui s'éloignaient dans Test et refit-il involontairement le voyage du pays natal! Il revoyait ainsi le grand verger où il allait tout enfant cueillir des fruits, l'humble cimetière où reposaient déjà tous les siens, la vieille maison de l'esplanade de Brest, où il avait entendu vanter les vertus de son père, l'humble église où la sainte femme qui lui avait donné le jour, l'avait fait s'agenouiller pour la première fois, et il se disait, à part lui, que le souvenir est la seconde moitié de la vie, comme l'espérance en est la première !
Il en était là de ses réflexions , quand une main douce et charmante vint se poser sur son épaule, après avoir écarté le feuillage, et quand une voix bien connue murmura à son oreille charmée :
— A quoi songez-vous, Maurice?
— A tous mes amours, qui se résument en un seul! répondit celui-ci chaleureusement. * '
— Eh bien ! s'il en est ainsi, mon ami, fit L'Américaine, en s'asseyant à côté du jeune Français, pourquoi m*'avez-vous quittée pour venir rêver ici?
— Parce que je vous retrouve partout.
— Mais ne vaut-il pas mieux me garder où je suis?
— Alors, restez un instant ici, puisque vous y êtes. Et, par un geste spontané et tendre, Maurice retint
captives dans les siennes les deux mains d'Evelina.
— Volontiers, murmura l'Américaine, sans trop chercher, d'ailleurs, à se dégager. J'y mets pourtant une condition : c'est que nous ne resterons pas trop longtemps éloignés des salons.
— Regretteriez- vous déjà d'y avoir laissé M. Cari Muller? demanda Maurice avec une amertume involontaire.
— Pas précisément, répondit Evelina d'un ton moqueur, mais on va se mettre bientôt à table, et je vous avouerai franchement que j'ai faim ; de plus, mes devoirs de maîtresse de maison ne me permettent pas de m'absenter indéfiniment...
— Oh ! le soin de faire les honneurs de chez vous regarde encore madame votre mère, interrompit Maurice en se levant; cependant, nous rentrerons aussitôt que vous le voudrez.
— Rasseyez-vous d'abord, car vous remarquerez, Maurice, que vous voulez vous en aller au moment où
j'arrive, absolument comme tout à l'heure vous avez quitté le salon quand j'y suis entrée. Est-ce par esprit de contradiction , et serait-il vrai que les Français aiment toujours à faire l'opposé de ce que l'on attend d'eux ?
Miss Taylor adressa cette interrogation à' notre compatriote avec une certaine ironie et d'un ton saccadé qui ne lui était pas habituel.
— Est-ce une querelle d'Allemand que vous me cherchez ? demanda Maurice d'un air piqué, en appuyant sur le mot qui lui rappelait le héros de la soirée.
— C'est pour M. Cari Muller que vous dites cela? fit miss Taylor d'un air railleur. En vérité, les Français sont un étrange peuple, échappant toujours à la question par la tangente! Je vous demande un peu ce que le sénateur de l'Ohio a à faire là -dedans? U' ne s'agit pas de lui, mais de vous î
— Eh bien ! c'est peut-être la même chose.
— Ah ! ceci est trop fort pour moi. Expliquez-vous un peu, je vous prie. $
— Je vous ai laissée tout à l'heure dans les salons, parce que vous y étiez avec M. Cari Muller, et je vous propose d'y remonter pour y retrouver cet aimable homme. C'est très-simple et très-logique, au contraire.
— Et vous prétendez m' aimer? demanda lentement la jeune fille.
— Je fais plus que de le prétendre, riposta énergiquement Maurice, je l'affirme, et je suis prêt à le prouver.
— En désertant. le combat ?
— En sacrifiant mon bonheur au vôtre !
— Et qui vous assure que mon bonheur soit où vous
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le placez ? La vérité est que vous vous avouez vaincu d'avance, sans connaître la position de l'ennemi, sans savoir même quels sont ses vrais projets , et sans compter sur ^ vos alliés. Si c'est de cette façon-lâ que vous faites la guerre, je comprends que l'Allemand vous ait battu aussi facilement! Vous avez, cependant', des intelligences dans la place, et c'est déjà quelque chose, il me semble.
Maurice, cela va sans dire, ne connaissait rien des projets de Cari Muller,maisilya des intuitions que l'on ne saurait nier, et les amoureux ont de ces intuitionslà.
— Mon Dieu ! commença notre jeune compatriote sans se rappeler, à ce moment, qu'il n'est permis nien Amérique, ni en Angleterre, de se servir en vain de ce mot.
— Oh !• shocking! fit Evelina en souriant.
— Pardon ! continua Maurice, j'oublie toujours qu'ici, sous prétexte d'adorer Dieu, il est défendu de prononcer son nom. Je me reprends donc et je continue sans faire intervenir le Seigneur en cette affaire. J'ai compris que le sénateur de l'Ohio aspirait à votre main. C'est un homme éminent, dont la parole est facile, qui jouit d'une immense popularité dans tout l'Ouest et qui arrivera peut-être un jour à être président de la République de ce grand pays.
— Si la Constitution est révisée dans un sens, permettant aux étrangers d'aspirer à cet honneur, interrompit l'Américaine.
— Il y travaille, reprit Maurice, et les nombreux amis\ des Allemands, aux Etats-Unis, lui permettront peut-être d'atteindre ce but désiré.
— Je ne le crois pas, ajouta miss Taylor assez briè-
vement; mais, quoi qu'il en soit, et sans jeter le manche après la cognée avec une facilité qui m'étonne, je voudrais, si j'étais à votre place, battre l'ennemi sur tous les terrains. Voilà, du moins, ce que nous ferions,, nous autres Américains !
Il se fit un instant de silence, troublé seulement par le sifflet des vapeurs qui sortaient de la rivière, et par celui des locomotives qui rentraient à l'embarcadère, situé sur le bord du lac.
— Vous êtes un peuple jeune, répondit Maurice, vous avez la foi, l'espérance, et rien ne vous arrête.
— Eh ! bien, et vous, qu'est-ce qui vous empêche de croire ?
— Votre silence même ! M'avez -vous dit seulement que vous m'aimiez?
— Non, mais je ne vous ai pas dit le contraire non plus, et je ne vous *ai pas défendu d'interpréter ma conduite dans le sens qui pourrait vous être le plus favorable. Rappelez-vous nos conventions, d'ailleurs. Vous ai-je rien promis? j'ai voulu vous observer, et je vous observe ; vous connaître, et j'apprends à vous déchiffrer. Il dépend de vous que mes impressions soient conformes à vos désirs.
— Que faut-il faire pour cela ?
— - Garder d'abord toutes les qualités que vous avez (et vous en avez beaucoup !), puis ensuite...
— Puis ensuite ? répéta Maurice, en suspendant son cœur et sa vie aux lèvres -de-la jeune fille.
— Vous montrer un peu plus énergique, acheva miss Taylor, un peu plus Yankee, enfin, s'il est possible, sans cesser de rester Français pour cela!
— Ce que vous demandez là est assez difficile, dit notre compatriote en souriant.
— Je le sais bien, répliqua Evelina ; c'est unir l'eau avec le feu, la glace avec le salpêtre, la froide raison avec la passion ! Et cependant, quelles grandes choses ne pourrait-on pas réaliser, grâce à la fusion de ce qu'il y a de bon, de beau et d'élevé en vous, avec la solidité, la persévérance et l'esprit d'initiative qui sont en nous !
— Faites-en l'essai vous-même, alors, en prenant la moitié de mon âme et en me donnant la moitié de la vôtre !
— Oh! moi, je ne suis pas la femme des partages, fit l'Américaine avec. élan, le jour où je me donnerai, ce sera tout entière, et c'est tout entier également que je voudrai avoir votre cœur.
— Mais, j'y compte bien, ajouta Maurice tendrement.
— Ainsi, vous connaissez mes conditions : reddition complète, absolue et sans restriction, dit Evelina, avec fermeté.
— Fidélité offensive et défensive, acheva Maurice.
— Bien entendu.
— Je n'ai qu'un regret, commença notre compatriote avec un certain embarras.
— Quel est-il? demanda la jeune fille rapidement.
— C'est que cette reddition soit aussi longue, c'est qu'il vous soit aussi difficile de capituler.
— Que voulez-vous? je suis Américaine, j'étudie, je compare, je réfléchis, je ne veux rien laisser au hasard, et si je me demande parfois : ce Maurice est-il bien l'homme qu'il me faut? » je m'interroge également pour savoir si je suis bien la femme qui vous convient. Vous voyez que j'y mets de la loyauté et de la franchise, mon ami.
— Vous êtes la meilleure comme la plus adorable
des créatures, et vous me rendrez l'homme le plus heureux du monde !
— Est-ce bien vrai, cela ?
En lai adressant cette question, Evelina regardait Maurice avec des yeux attendris et émus, qui lui faisaient comme un voile tremblant, derrière lequel elle cachait son âme.
— Seulement, c'est de moi que je doute, reprit notre compatriote, car je crains de n'avoir pas pour vous suffisamment d'esprit pratique et de raison. Ah ! s'il ne fallait que du cœur et de l'amour pour assurer votre bonheur, ce serait autre chose !
— Je m'en contenterais, dit l'Américaine avec un sourire adorable.
— Mais s'il faut absolument, continua Maurice, remplacer par la religion du dollar tous les autres cultes que je garde encore ; s'il est indispensable d'avoir la fièvre de l'or, comme tous les Yankees que je vois, celle du pouvoir, comme M. Cari Muller, ou des diamants, comme M. Harry Kimbal, j'avoue ma complète et incurable incapacité. Pourquoi, d'ailleurs, se donner tant de mal pour avoir un peu plus ou un peu moins d'argent ? Croyez-vous que des millions pourraient rien ajouter à votre beauté ou à mon amour? C'est diminuer la grandeur des choses que Dieu a faites, que de les mesurer toutes au chiffre de nos écus. Ces derniers font vivre, ils aident Fhumanité à marcher, ils pavent le chemin qui mène jusqu'à la porte du tombeau, je le veux bien, mais ils ne donnent ni l'amour, ni la poésie, ni le talent, ni rien de ce qui élève l'homme ! Je suis assez riche pour pouvoir assurer l'avenir d'une femme qui ferait passer le bonheur avant la fortune, Où est donc l'utilité pour moi de doubler mon capital ? Tel
qu'il est, il a suffi à mon père, il me suffira aussi. Je préfère employer plus sagement le temps que j'ai à rester ici-bas, et je trouve que Ton peut travailler et s'instruire sans se creuser constamment l'esprit pour savoir comment faire rendre cinquante ou cent pour cent à son capital !
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le quart d'heure, c'est du souper. Or, vous êtes mon cavalier.
— Je vous suis d'autant plus reconnaissant de me le rappeler, reprit notre 'compatriote en offrant la main à la jeune fille et en pressant doucement contre son cœur le bras qu'elle lui tendit, que vous aviez négligé de me prévenir de mon bonheur.
— Eh bien ! je répare mes torts ..
En prononçant cette dernière phrase, l'Américaine serra tendrement la main de Maurice, qui fixa sur elle un regard reconnaissant et charmé.
— A propos, reprit Evelina légèrement, en remontant le grand escalier qui conduisait au salon, je vous préviens que M. Cari Muller voulait vous remplacer, ce soir, et que j'ai dû m'enfuir pour échapper à sa galanterie tudesque. Il voulait absolument me conduire à table, s'asseoir à côté de moi, et nous aurons bien du mal à nous débarrasser complètement de sa personne, vu que mon père tient à lui être agréable.
~~ Et vous ?
— Moi, je tiens à être auprès du cavalier de mon choix... il me semble que je viens de Le prouver.
Un instant après, les deux jeunes gens étaient rentrés. Les invités passaient seulement alors dans la salle à manger et ils les y suivirent. Une table d'honneur avait été réservée, au fond, pour le banquier, sa famille, et quelques-uns de ses hôtes de distinction. Le
sénateur y avait naturellement sa place marquée, entre Mme Taylor et Evelina ; mais cette dernière trouva le moyen de faire un peu reculer son second voisin, et de glisser une chaise pour Maurice, à côté de celle qui lui avait été réservée à elle-même.
— Gracieuse « damoiselle », lui dit Garl Mullert en traduisant intentionnellement en français l'épithète que Ton donne aux jeunes filles, de Fautre côté du Rhin, dans le monde qui se pique de sentiments « aristocratiques », vous allez être serrée. *
— Je me ferai petite, répïiqua-t-elle gaiement, cela me sera moins difficile qu'à vous, monsieur.
Le sénateur, en sa qualité de bon Allemand, resté fidèle au culte de la bière, ressemblait beaucoup plus à une boule qu'à une perche ; mais il n'attribua pas à sa rotondité le mot de miss Taylor, et l'appliqua seulement à sa « grandeur » ! Il le prit donc pour un compliment et se rengorgea dans son faux-col, absent de toute cravate, avec la satisfaction d'un homme éminent auquel on rend justice.
— D'ailleurs, continua Evelina, je vous avais prévenu que j'avais mon cavalier, et il me faut une place pour lui.
Se penchant ensuite vers Maurice, elle ajouta tout bas, en excellent français :
— J'espère qu'il ne se plaindra pas du côté que je lui ai gardé, c'est le bon!
— Celui de gauche ? fit notre compatriote, sans trop d'abord comprendre.
— Eh ! oui, acheva l'Américaine rapidement, n'estce pas le côté du cœur ?
Puis, se retournant vers le sénateur, elle reprit :
— Pardon, monsieur, vous disiez ?. ..
— Je ne disais rien, miss Taylorje me contentais d'admirer.
— Voyez ce que c'est que l'influence du voisinage, s'écria l'Américaine en s'adressant à Maurice dans sa langue maternelle,- voici notre grave Allemand qui marivaude !
Un silence religieux succéda à ces quelques mots. On venait d^rriver au moment solennel où Ton sert le potage, et on sait que, pour la race anglo-saxonne, la question du souper est une question « sérieuse », presque une affaire d'Etat. Aussi, l'a-t-on élevée au rang d'institution nationale, comme les prières publiques, la lecture de la Bible et l'observation du dimanche. On ne peut pas dire qu'en Angleterre, en Amérique ou en Allemagne, les soupers soient bons ; mais en revanche, ils sont lourds. Ils débutent par la soupe, comme un dîner bourgeois de table d'hôte, ils continuent par le bœuf et la salade, et finissent par le traditionnel plum-pudding !
'Ce ne sont pas des gens « légers » comme nous, qui serions capables de comprendre les mérites de cet ordinaire-là : il faut avoir du « poids ! »
Quoi qu'il en soit, le commencement des repas est d'autant plus taciturne, en Amérique, que chacun attend avec anxiété son assiette pour en faire disparaître le contenu avec une rapidité qui tient de la prestidigitation, et que/par un singulier usage, il est défendu d'y toucher avant que tout le monde ait reçu sa part. Or, il arrive naturellement que les hôtes auxquels on a voulu faire honneur, et que Ton a servi les premiers, sont condamnés à manger absolument froid, après avoir attendu la cuiller au poing, comme un suisse à la porte dune église, tandis que les maîtres de la
maison et les gens de « moindre importance » mangent chaud.
C'est là ce que l'on appelle « le suprême bon goût, » de l'autre côté de l'Atlantique, mais on comprend que ce n'est pas du bon goût de la cuisine qu'il s'agit.
Une fois qu'il eut absorbé son potage, ou plutôt sa soupe, et un volumineux morceau de roastbeef, flanqué de légumes, de confiture et de crème, suivant l'usage allemand, le sénateur consentit enfin à regarder autre chose que son assiette et à reprendre sa conversation interrompue.
— Parlez-moi de la table américaine, fit-il", c'est simple et vrai comme le grand peuple auquel elle suffit. Dans ses mets substantiels et sains, rien qui amollisse les âmes, affadisse les cœurs ou détruise l'énergie. C'est presque lacédémonien !
— Le compliment peut être flatteur pour notre jeune République, fit observer Evelina d'un air moqueur, mais il Test moins pour le cuisinier de mon père.
— Oh! M. Taylor me comprend parfaitement, reprit Cari Mulier avec une certaine emphase, et il sait ce qui se cache sous mes paroles. Il veut conserver intact à ce grand pays l'héritage précieux que lui a légué Washington, Or, tout se tient dans l'humanité, les institutions, les mœurs et les hommes.. C'est un vaste réseau dont il ne faut pas laisser tomber une seule maille, sous peine de voir se perdre le travail fait..*
— Et tout cela, dit à demi- voix Maurice à Evelina, à propos d'un potage aux huîtres.. .
Mais ce que Maurice ignorait encore, c'est que pour Cari Mulier, toute occasion était bonne pour faire de la réclame électorale et prodiguer l'adjectif « grand » si cher aux Américains, qui aiment trop à se répéter
qu'ils sont le plus « grand peuple » de la terre , que leur pays est le plus « grand pays » du monde et qu'ils ont les plus « grands hommes » de l'univers.
— Oui, s'écria le Prussien, en brandissant de la main droite sa fourchette à la façon d'un étendard, et en offrant de l'autre une étreinte au banquier, qui l'accepta avec émotion, M. Taylor et moi nous sommes de « vrais Yankees, » et nous nous entendons à demi-mot.
— Pardon, interrompit Evelina' malgré elle, il me semble que vous êtes un « Yankee » de Berlin, à moins que ce ne soit de Magdebourg ou de Cologne, tandis que mon père, lui, est un « Yankee » d'Amérique. Si cela n'enlève rien à votre patriotisme, monsieur Muller , cela n'est cependant pas tout à fait la même chose.
Le sénateur se mordit les lèvres et répondit d'un air, qu'il s'efforça de rendre gracieux, en se tournant du côté de la jeune fille :
- — Je suis né, il est vrai, dans le vieux monde, mais c'est au nouveau que s'est attaché mon cœur, et l'Amérique est devenue ma patrie d'adoption !
■ — Ce grand pays, ajouta M. Taylor, sait qu'il a en vous un fils soumis et fidèle.
— Néanmoins, reprit Evelina, vous me permettrez de maintenir mon observation sans mettre, d'ailleurs, en doute la sincérité de vos sentiments pour les Etats- Unis. On ne se détache jamais du vieil homme d'une façon absolue, et en grattant l'Allemand américanisé on retrouve le Germain primitif.
— Pourquoi, miss Taylor?
— Parce qu'on ne se refait pas, monsieur Muller. Demandez plutôt à mon voisin de gauche, qui est né en Bretagne...
— Et qui est resté Breton? acheva le Prussien.
— C'est-à-dire Français, fit remarquer notre compatriote.
— La civilisation des Gaules est fort ancienne, reprit l'Allemand d'un ton pédant, qu'il s'efforça de rendre prudhommesque, l'une des plus anciennes qu'il y ait. La France est la Grèce des temps modernes...
— Et comme la Grèce, sans doute, ajouta Maurice d'un ton involontairement railleur, elle est appelée à disparaître bientôt?...
— Ce serait forcer ma pensée, dit Cari Muller d'un accent doucereux; il est pourtant incontestable qu'un vieillard est plus près de la tombe qu'un jeune homme, et qu'une race qui a fourni sa carrière est plus près de sa fin qu'une race qui se développe encore.
— Ce qui signifie, je pense, continua Maurice avec une légère nuance d'ironie, sans se départir toutefois du plus grand calme, que les Berlinois gravissent la côte sur le versant de laquelle sont déjà les Parisiens?
— En tous cas, vous ne pouvez pas nier, monsieur, que la France n'ait un peu baissé en ces derniers temps , et que la Prusse n'ait gagné toute l'avance qu'elle a perdue? Notez que nous foulons ici tous les deux la terre promise de la liberté, que l'Amérique est un pays neutre par excellence, et que je serais désolé de rien dire qui pût vous être désagréable ; mais enfin, il est évident pour tout homme qui veut être un juge impartial et sincère, que l'avenir de la France est incertain et que son étoile a pâli.
— - J'irai même plus loin, si vous le voulez, monsieur, et je dirai que son « soleil d'Austerlitz » s'est couché. Seulement, tranquillisez-vous , il s'en lèvera
un autre, plus radieux et plus durable, celui du progrès et de la liberté !
— J'en serais heureux, pour ma part. Cependant, je vous l'avoue, j'ai des craintes. Paris n'est pas seulement une seconde Athènes, c'est encore une moderne Babylone. . .
— Et vous souhaiteriez pour lui le feu du ciel, allumé par les Prussiens? fit Maurfce amèrement.
— Je ne souhaite et ne prédis rien du tout, répliqua l'Allemand, évidemment gêné par les interruptions de notre compatriote; je me contente de constater que la foi vous manque, que votre morale publique disparaît, que vous vous payez de mots, et je me demande où vous vous arrêterez sur cette pente fatale...
— Et vous, monsieur Muller, fit tout à coupEvelina, qui redoutait un danger ou un piège pour Maurice, où vous arrêterez-vous, vous-même? Nous allions causer littérature, musique, tableaux, bals et chiffons, et vous parlez politique; je vous préviens que cela jette un froid!
Le fait est que la conversation du sénateur avec Maurice commençait à préoccuper le banquier et ses invités, qui avaient peur de la voir dégénérer en querelle personnelle pour finir ensuite par un duel au revolver. Heureusement, le sénateur était un homme prudent. Il songeait à la postérité et ne voulait pas la priver de la gloire future dont il comptait bien entourer le nom de Cari Muller! Il avait exposé sa vie jadis, quand il était jeune et n'avait rien à perdre, mais depuis qu'il avait quelque chose à « conserver, » il était devenu « conservateur » et se serait trouvé souverainement naïf et ridicule de jouer ses jours, qu'il estimait très-fort, contre ceux d'un Français obscur qui n'avait aucune valeur à ses yeux.
La partie n'eût pas été égale. Il passait déjà pour un grand homme, lui, on ne l'appelait que « le Soleil de l'Ouest, » et, un jour peut-être, il serait président de la Piépublique, tandis que Maurice n'était rien et ne devait arriver à rien! D'ailleurs, « un Français, » cela valait-il la peine d'être pris au sérieux par un « Prussien » de son importance et de sa gravité? Les habitants de notre pays sont gens trop « légers » pour qu'on se commette avec eux! Il s'était donc promis, dès le début, de ne pas sortir de son caractère.
— Si ce monsieur, avait-il pensé, se laisse marcher dessus, on le traitera comme il le mérite, en trépignant sur sa petite personne. Si, au contraire, il montre les dents, on aura soin de ne pas se laisser mordre par lui !
Aussi se rendit-il d'un air magnanime au désir tacite que venait de lui exprimer Evelina, et vira-t-il brusquement de bord pour naviguer dans les eaux tranquilles du High life et de la chronique chicagoïenne. C'était, d'une part, être agréable à l'Américaine, dont il désirait se faire une alliée; de l'autre, c'était éviter un ennemi possible et gratuit; enfin, c'était sortir victorieux de la lutte sans en attendre l'issue; car, en ce moment, les actions de l'Allemagne avaient éprouvé une hausse rapide aux Etats-Unis, celles de la France avaient, au contraire, beaucoup baissé, et nul Yankee n'aurait pu supposer qu'un Allemand reculât devant un Français. On trouva simplement que Cari Muller s'était montré généreux !
Au sortir de table, l'Irlandais Mac-Donald, le timide adorateur de Julia, s'approcha de Maurice et lui dit à voix basse :
— Vous savez, monsieur, que si vous avez jamais
une affaire avec le Prussien, vous pouvez compter sur moi.
Notre compatriote, à la fois surpris et charmé de cette preuve inattendue de sympathie, mit sa main dans celle de Hugues 'et le remercia cordialement. On sait que les enfants de « la verte Erin » étaient alors les seuls alliés que nous eussions en Amérique, et qu'ils y livraient souvent pour nous de véritables batailles aux Allemands, qui en avaient une frayeur bleue.
Maurice fut d'autant plus touché du concours que venait de lui offrir l'Irlandais, qu'il n'avait presque jamais parlé à celui-ci, et qu'il avait plus d'une fois souri de la constance de cet adorateur, que rien ne décourageait, et qui se voyait constamment préférer un sac de chocolats pralinés ou de fruits confits.
— Je vous avoue, avait-il coutume de dire à Evelina, que je ne comprends rien du tout à cet amour-là!
— C'est que vous autres Français, lui répondait alors l'Américaine, vous avez un grand tort, vous ne comprenez que ce qui est français, et vous croyez que l'humanité s'arrête aux frontières de votre pays. Vous n'êtes pas encore le peuple des momies, mais vous êtes celui des lisières. Pour vous, tous les hommes sont des enfants, qui doivent sentir et penser de même, et qui ne peuvent pas s'écarter du sentier que leur a tracé la routine. Vous vous êtes fait un amour à votre image, et tout ce qui ne ressemble pas à cet amour-là
est lettre close à vos yeux. Il y a cependant des coeurs humains, je suppose, ailleurs qu'à Paris. Hugues a le sien, tout comme Julia, et moi j'ai le mien aussi bien que vous. Ils ont chacun leur nature à eux, voilà toute la différence !
— Je ne demande pas à ce qu'ils battent tous de même, comme les balanciers des horloges de la Forêt- Noire, ce qui serait monotone, mais je voudrais qu'ils s'entendissent entre eux!
— Patience, cela viendra !
Seulement, Maurice trouvait que cela ne venait pas assez vite, du moins en ce qui le concernait. Evelina était prévenante et bonne pour lui; elle le traitait avec la plus charmante intimité : elle restait de longues heures en tête à tête avec lui, au fond du jardin ou du salon; elle n'avait pas d'autre cavalier reconnu; quand il pressait doucement son bras sous le sien, elle en faisait autant; quand il gardait sa main dans les siennes, elle l'y laissait aussi longtemps qu'il voulait; s'il la regardait tendrement, elle levait sur lui ses grands yeux, chastes et purs; elle ne recevait les hommages d'aucun autre homme ; elle n'avait pas tout un cortège de « beaux » à sa suite, comme la plupart des Américaines de son âge (et elle était assez belle, assez riche, assez séduisante , assez distinguée pour être très-recherchée !). Bref, elle en faisait mille fois plus qu'il ne serait nécessaire, en France, pour autoriser un soupirant à se croire le préféré. Seulement, on était aux États- Unis, pays où la liberté n'existe pas seulement dans les institutions, mais encore dans les us et coutumes, et où ce qui compromettrait et engagerait ailleurs une femme ne touche pas même à sa réputation. Maurice, qui avait habité l'Angleterre et qui savait combien l'é-'
tat des mœurs modifie les relations sociales, ne s'étonnait donc pas d'une conduite qui aurait sûrement désorienté un autre Français.
— Evelina, se disait-il, est la loyauté, la franchise, la droiture mêmes. Elle ne doute pas de mon amour, elle l'observe; elle ne se joue pas de mon cœur, elle le met à l'épreuve. Elle a pour moi de l'estime, de la sympathie, de l'affection. Ce sera-t-il un jour autre chose?
Et il restait soucieux et pensif, car de fait elle ne lui avait jamais dit : Ilove y ou! Ne le lui avait-elle pas laissé deviner? A certains moments, il lui semblait que si; à d'autres, il ne savait plus que croire. Il faut dire aussi qu'il était dans une situation d'esprit assez peu favorable. Les nouvelles qu'il recevait de France, celles qu'il lisait quotidiennement dans les journaux américains, l'attristaient profondément, et, doutant de voir notre pays se relever, il doutait de tout, même de la consolation! Il y avait, d'ailleurs, des moments où il s'avouait qu'il n'était peut-être pas l'homme qu'il aurait fallu à Evelina, tellement, dans son amour et dans sa vénération pour l'Américaine, il aurait voulu des perfections au compagnon qu'elle aurait choisi. Il se rendait parfaitement justice à lui-même, il savait ce qu'il valait comme cœur, comme courage et comme dévouement; il reconnaissait en même temps ce qui lui manquait et ce qu'il avait perdu. Alors, il cherchait très-loyalement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas un autre homme, plus digne de miss Taylor, et il arrivait toujours à un résultat négatif. Cela tenait, sans doute, à ce qu'il était difficile; cela tenait aussi à ce que les Américains laissent en général beaucoup à désirer sous le rapport de la forme. Enlevés dès l'âge de quinze ans à leurs collèges pour être lancés dans la
banque, dans la commission ou dans l'épicerie, leur instruction laisse forcément quelque peu à désirer, elle est, en tout cas, très-inférieure à celle des femmes, qui ont le temps d'achever leurs études et qui les font plus sérieuses. Quant à leur éducation, elle brille par la plus complète absence. Je parle ici, bien entendu, de la règle, non des exceptions, qui sont nombreuses, surtout dans les villes du littoral, mais que l'on rencontre rarement dans l'Ouest.
Quant à Cari Muller, en dépit de son titre de sénateur, de sa réputation d'éloquence et de ses prétentions d'homme d'État, il était le dernier qui eût pu prétendre à l'honneur d'épouser Evelina. Il avait passé la cinquantaine, il n'avait jamais dû être bien de sa personne, et au moral il était encore peut-être plus laid qu'au physique. Pendant que notre compatriote faisait le procès du Prussien, celui-ci décidait qu'il viendrait, le lendemain, demander la main de miss Taylor, et en effet, dès le matin du jour suivant, il se rendit chez le banquier. Ce dernier, on se le rappelle, avait une admiration profonde « pour le soleil de l'Ouest. » Il avait été littéralement ébloui par lui. Aussi le reçut-il avec un empressement et une distinction qui témoignaient bien de toute sa sympathie pour le Prussien américanisé. Ce dernier s'excusa d'aller faire sa visite de digestion à Y Office de M. Taylor, contrairement à tous les usages du « grand pays » dont il avait le bonheur d'être devenu citoyen, car nul plus que lui ne respectait ces usages, véritable palladium des libertés républicaines, mais il avait, en même temps, à parler d'affaires, et, en bon Yankee, il avait pensé pouvoir «tuer d'une seule pierre deux oiseaux. » Le banquier était trop charmé, trop flatté, de recevoir le sénateur pour se plaindre de sa visite matinale.
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D'ailleurs , ce jour-là , il n'avait 'pas beaucoup à faire. Sa correspondance quotidienne était dépouillée; M. Clark, son gênerai manager, était à son poste; et, à la demande du sénateur, la porte du cabinet put être fermée.
— Comme cela, fit M. Taylor, nous serons aussi tranquilles que si nous étions dans ma bibliothèque de l'avenue Michigan; nous pourrons causer de tout ce que vous voudrez, même de politique, si cela vous fait plaisir.
— Je ne dirai pas qu'il s'agit de choses plus sérieuses, répondit jésuitiquement le Prussien sous des dehors ouverts, car rien de ce qui intéresse ce « grand pays » ne saurait me laisser indifférent; mais, pour aujourd'hui, j'ai à vous entretenir d'affaires personnelles.
— - Parlez donc, répliqua le banquier, je suis tout oreilles.
— Ce que j'ai à vous dire, commença Cari Muller d'un air plus confidentiel, regarde à la fois vos opérations comme banquier, vos légitimes ambitions comme homme, et vos tendres sollicitudes comme père. *
— Alors, le sujet est complexe ! fit M. Taylor en se croisant les jambes et en prenant une position commode sur son fauteuil.
— Il est grave, reprit le sénateur, et je serai forcément un peu long.
Après cette précaution oratoire, le Prussien débuta par cette question à brûle-pourpoint :
— Connaissez-vous Harry Kimbal?
— Of course, se contenta de répondre le banquier, tout en prenant une pomme sur son bureau et en se mettant à l'essuyer soigneusement avec le pan de son habit de travail; vous le connaissez vous-même mieux
que moi, puisque c'est lui qui vous a présenté à la
maison.
— Sans doute; aussi, n'est-ce pas là ce que je voulais dire; avez-vous sur sa personne de bonnes références?
— Excellentes !
— Il vient de Îfew-York, je crois!
— Il y était agent d'assurances. On louait son activité et son intelligence ; il avait d'ailleurs pour banque une autre maison que la mienne, et si le chiffre de ses affaires était peu considérable, ses payements du moins s'effectuaient toujours avec régularité. Voilà ce que je sais de son séjour dans la métropole de l'Est. J'ajouterai qu'il était un membre fervent de la congrégation du révérend Beecher et qu'il se faisait remarquer par son assiduité aux offices.
— C'est une bonne note, cela, fit le sénateur avec componction, car on a beau rire de la religion, aujourd'hui, et pousser même l'impiété jusqu'au matérialisme,on n'empêchera pas que la pratique d'un culte chrétien ne soit la véritable pierre de touche des hommes. Dismoi quelle église tu fréquentes, je te dirai qui tu es !
— Vous avez raison, répliqua le banquier, qui, lui, était sincère; c'est la foi qui fait les grands hommes et les grandes choses, les grandes institutions et les grands peuples! Pour en revenir à Harry Kimbal, il ne s'est résolu à quitter New -York que le jour où la santé de mon Evelina a nécessité que je partisse moimême avec toute ma famille pour Chicago. Vous savez, en effet, qu'il est épris de ma nièce Mary et qu'il doit l'épouser. C'est vous dire, malgré la réserve que nous observons en matière de mariages, nous autres Yankees, que j'ai pris mes informations.
— Alors, vous avez pleine confiance en lui? demanda CarLMuller.
— Je suis convaincu que c'est un galant homme et qu'il rendra heureuse la fille de ma belle-sœur.
— Vous m'en voyez enchanté.
— Pourquoi ?
— Parce que je partage vos sentiments à l'égard de ce jeune spéculateur; mais l'avis d'un financier de votre valeur a pour moi un grand poids et me fortifie dans l'excellente opinion que j'avais conçue de lui.
— Yous lui avez prêté votre nom pour la fondation de la société des mines de diamants de San-Bernarclino ?
— Je suis l'un des membres d\i comité de surveillance, absolument comme vous êtes le banquier de l'entreprise.
— Oh! l'affaire est très-bonne, dit M. Taylor, l'enquête du gouvernement a été favorable à l'exploitation, les pierres précieuses examinées sont d'une eau magnifique, les demandes d'actions affluent, et tout permet d'espérer que l'argent rapportera un bénéfice considérable.
— C'est tout à fait ce que je pense moi-même, reprit le sénateur, et j'avoue que votre nom, mis en avant par Kimbal. m'a encouragé à lui prêter le mien.
— Absolument comme le vôtre a aidé notre prospectus et nos annonces à faire leur chemin. Entre nous, j'en suis content pour le futur mari de ma nièce, car celle-ci n'a qu'une dot fort modeste, elle a été habituée à un certain luxe, et il lui eût été difficile de renoncer au confort qu'elle a trouvé chez moi. Tout est donc pour le mieux. J'espère que Harry Kimbal fera une brillante fortune, que Mary ne regrettera jamais de
l'avoir épousée, et qu'ils auront beaucoup d'enfants....,
— Gomme dans les contes de fée?
— Non, en réalité.
Il y eut un moment d'interruption, au bout duquel le sénateur continua :
— Maintenant que ce premier point est réglé, aborr dons le second. Monsieur Taylor, vous êtes très-riche, vous avez une grande réputation d'habileté, et l'on vous cite avec raison comme l'un des financiers les plus experts et les plus intègres de ce glorieux pays.
— C'est vrai, avoua franchement le banquier,
— (Test quelque chose, sans doute, reprit Cari Muller, c'est beaucoup même; ce n'est point assez, pourtant...
— Que voulez-vous dire?
— Que je rêve d'autres honneurs pour vous et que la reconnaissance de vos concitoyens, justement fiers du bien que vous avez déjà fait, veut vous les conférer. En d'autres termes, plusieurs de « nos amis » veulent faire de vous, non un législateur de l'Etat (dont les sièges sont trop chèrement achetés), mais un sénateur!
A ces mots, une bouffée d'orgueil monta au visage de l'excellent M. Taylor, qui avait le travers de tous les parvenus, et qui voulait obtenir une distinction quelconque. Or, représenter son pays à Washington, en qualité de sénateur, après avoir été simple tailleur à Milwaukee et avoir navigué sur les lacs, comme modeste matelot, était une des ambitions secrètes du Rothschild américain. Mais pourrait-ôlle jamais se réaliser? Le Prussien lui assura que si, pourvu qu'il pût appuyer sa candidature de la popularité de son futur collègue de l'Ohio.
— Vous me prêteriez donc votre concours? fit M. Taylor.
— Naturellement, répliqua le sénateur.
— Et combien cela me coûtera- t-il ? demanda le banquier, avec l'esprit pratique d'un homme qui ne comprend pas que Ton donne rien pour rien.
— Oh! fort peu de chose, dît Cari Muller, la même somme environ que ma propre élection!
Ce qu'il se gardait bien d'ajouter, c'est qu'il ferait d'une pierre deux coups et que les mêmes frais lui serviraient à payer sa campagne électorale et celle de M. Taylor.
— C'est pour rien, reprit l'homme d'argent-, et à ce compte-là j'accepte.
— Donc, ajouta le Prussien, en lui tendant la main en signe d'engagement, ce second point est également réglé?
— Comme si le notaire y avait passé. Vous avez ma parole, et vous savez qu'elle vaut de l'or?
— Je sais surtout que c'est celle d'un honnête homme, c'est l'essentiel.
— Reste, maintenant, le troisième sujet à aborder, fit le banquier.
— C'est le plus difficile, riposta le sénateur, en prenant un air solennel.
— En vérité! De quoi s'agit-il donc? demanda M. Taylor intrigué.
— Ce n'est pas d'une chose, dit le Prussien, c'est d'une personne, et cette personne vous touche de fort près.
— Je devine : c'est d'Evelina que vous allez me parler?
— C'est d'elle, en effet I
— Cette chère enfant, s'écria le banquier avec un accent paternel, devant lequel s'effaçaient tous les autres sentiments, tant il était véritable et spontané, c'est le premier et le plus grand de tous mes biens. Je tiens certes à la fortune que j'ai acquise par de longues années de travail et de luttes, mais je donnerais tout l'argent qu'il y a dans mes caisses pour assurer le bonheur d'Evelina, quitte à recommencer le lendemain la conquête du Pérou !
— Eh bien! cher monsieur, fit le sénateur d'un air confidentiel , c'est du bonheur de miss Taylor que j'ai à vous entretenir.
— Vous êtes deux fois le bienvenu à le faire, répondit le millionnaire, d'abord à cause de ma fille ellemême, ensuite à cause de vous.
— Vous m'encouragez et je vais m'expliquer avec une entière franchise.
Garl Muller affectionnait de se servir de cette dernière expression (absolument comme ces gens tarés qui parlent toujours de leur « crédit » ou de leur « honorabilité ») et bien que la « franchise » ne fût pas positivement son fait. Le banquier, absorbé cependant par d'autres pensées, ne remarqua pas cette particularité et écouta le sénateur avec une attention soutenue.
— Miss Evelina est accomplie, fit ce dernier, et l'on retrouve en elle toutes les vertus de sa mère et toute l'intelligence de son père. Si Chicago est « la reine de l'Ouest », c'est elle qui est « la reine de Chicago ». Je n'ai pas, du reste, à vous faire son éloge, qui est dans toutes les bouches et dans tous les coeurs, j'ai à vous dire simplement que je l'aime et que je vous demande sa main. Vous le voyez, je vais droit au but, comme
un boulet. C'est une habitude prussienne ! La démarche que je fais auprès de vous n'est pas conforme aux traditions de cette grande contrée, je le reconnais, mais je l'ai résolue, néanmoins, par respect pour les usages de mon pays natal en ces sortes de matières, et aussi comme une preuve de ma déférence pour vous. Je n'ai pas voulu m'adresser à miss Taylor, avant de savoir si ma demande serait agréée par ses parents.
Ce petit speech, qui fut, d'ailleurs, débité avec un certain art, ne manquait pas d'habileté.
En effet, le Prussien savait très-bien que, par cette manœuvre, il mettrait M. Taylor dans ses intérêts, et que celui-ci, sans en avoir l'air et tout en s'en défendant beaucoup, exerçait une véritable influence sur sa fille.
— Je n'ai pas besoin de vous assurer, répondit le banquier en tendant les deux mains à Cari Muller, que je suis personnellement très-flatté de l'attention dont yous honorez ma fille. Je vous admire comme orateur, je vous vénère comme homme politique, et j'aime votre patriotisme. Je serais donc heureux de pouvoir vous appeler mon fils, et ce bonheur, j'en suis certain, serait partagé par ma femme ; mais vous êtes trop bon Yankee pour ne pas vouloir que je respecte les volontés de ma fille. Sa liberté doit rester entière, et c'est à elle seule de décider qui elle veut épouser. En définitive, ce n'est pas pour nous que nos enfants se marient, c'est pour eux-mêmes, et ils ont raison de n'écouter que leurs cœurs. Nulle autre influence n'a le droit de s'exercer.
— Vous êtes la sagesse même, s'écria le Prussien , et l'on n'a jamais dit rien de plus sensé ni de plus vrai,
— Vous m'approuvez donc?
— Complètement !
— Alors, si Evelina vous refuse ?
— Je m'inclinerai devant son arrêt !
— Voilà des sentiments qui vous honorent! Certes, j'ignore l'accueil que recevra votre demande ; seulement, les jeunes filles sont si fantasques de nos jours, elles ont de telles idées, de .tels préjugés, qu'il ne serait pas impossible qu'Evelina ne vous trouvât trop.... ou pas assez.... bref, vous me comprenez ?
Càrl Muller grimaça un sourire, les deux coins de sa grande bouche se relevèrent en même temps, ses yeux se pincèrent, et il dit avec une gaieté feinte :
— Vous avez peur que je ne sois trop vieux pour elle?
— Ou plus assez jeune, si vous le préférez.
— C'est la même chose, sous une forme différente. Il est certain que je ne suis plus un enfant, mais on me dit assez bien conservé, et je n'ai, d'ailleurs, pas la prétention d'inspirer une folle passion' à ma femme. Une union calme, un bonheur tranquille me suffiraient. Il est possible aussi qu'un nom honorable et une entrée à la Maison-Blanche satisfassent, sinon le cœur, du moins la raison de miss Taylor, et qu'elle les préfère à des dons plus éphémères. Tout ce que je vous demande, c'est de lui transmettre l'expression de mes voeux.
— Je vous promets de le faire. Je dirai à Evelina ce que je pense, mais c'est elle qui décidera en dernier ressort.
— Bien entendu, je ne le voudrais pas autrement. Tout en affectant de si beaux sentiments, Cari Muller
espérait bien que l'action de M. Taylor se ferait sentir en sa faveur et pèserait d'un grand poids dans la ba-
lance des décisions de sa fille. La vérité, d'ailleurs, est qu'il aimait Evelina, que son intérêt était de l'épouser, et qu'il était bien décidé à épuiser pour réussir auprès d'elle toutes les ressources que lui donnait sa tête car* rée, opiniâtre et jésuitique,
— Oui, dit-il à part lui, en se retirant de chez le banquier, elle sera à moi, par persuasion, par obéissance, par raison, s'il est possible ; par force, s'il le faut !
Et c'était, en effet, la seule façon dont il comprît l'amour. Il faisait bien de la poésie, après souper, et il parlait volontiers de la lune, ainsi que tout bon Allemand qui se respecte, mais cet étalage de sentiments éthérés n'avait pour but que d'amuser la galerie, et, une fois rentré chez lui, il laissait sa nature reprendre son essor.
Quant au banquier, il pensa que le sénateur serait un parti excellent pour sa fille, et il se promit bien de le dire à celle-ci ; seulement, il avait trop sucé les principes de la vieille Angleterre et de la jeune Amérique pour pouvoir songer à intervenir d'une manière directe et pressante dans le choix que ferait Evelina. Il en est de la question des mariages , dans ces deux pays, comme de celle de la liberté ; elle prime toutes les autres, elle est dans l'air qu'on respire, elle fait partie de la vie, pour ainsi dire, et il ne viendrait à l'esprit de personne de la résoudre en dehors de la volonté des intéressés. C'est ce qui fait que l'adultère, si commun chez nous., est presque inconnu chez John Bull et son cousin Jonathan. Les époux étant généralement jeunes tous deux, s'étant engagés librement, s' aimant depuis longtemps et ayant en tout le loisir de s'étudier et de se connaître, seraient inexcusables s'ils se trompaient. Gertes, il ne faut pas voir l'humanité trop en rose, car
ce n'est pas sa couleur véritable, mais il ne faut pas non plus tomber dans l'excès contraire et la faire plus vicieuse qu'elle n'est en réalité. *
La plupart des femmes ne deviennent de mauvaises épouses que parce qu'elles ont été mal mariées. Heureuses en ménage, elles auraient fait d'excellentes mères de famille. Laissez donc les jeunes filles et les jeunes gens se choisir eux-mêmes, laissez en outre aux unions conjugales la soupape de sûreté du divorce, comme dans tous les pays du Nord, et vous m'en donnerez des nouvelles ! Si une femme tombe, alors, tout le monde aura le droit de lui jeter la pierre et elle sera écrasée sous le mépris public. Mais aujourd'hui on trouve presque toujours l'excuse à côté de la faute, l'explication à côté du crime ! Or, on ne peut frapper qu'à la condition d'être fort, et on n est vraiment fort que lorsqu'on est juste ! Notre société croit- elle l'être ?
Donc, il ne pouvait pas plus entrer dans la cervelle de M. Taylord de violenter les décisions de sa fille, qu'il adorait d'ailleurs, qu il ne po'urrait jamais entrer dans celle d'un Anglais ou d'un Yankee de donner des entorses à la liberté. Il faut être Français et avoir le sentiment autoritaire aussi développé que nous l'avons, pour faire de ces choses-là!
Le jour où avait eu lieu la conversation racontée dans le chapitre précédent, Maurice reçut de Brest une lettre qui manquait d'orthographe, mais qui lui fit néan-
moins un très-grand plaisir, En voici les principaux passages :
.... « Enfin, grâce à Dieu et à vous, mon bon monsieur, je suis arrivée à bon port ; ma petite famille, à laquelle j'apprends à bénir votre nom, et à prier matin et soir pour votre bonheur, vous ferait plaisir à voir, en ses joyeux éclats dans la grande cour de votre ferme. C'est vous dire que je suis installée dans la métairie où vous avez bien voulu me faire donner asile, et où je travaille pour vous avec le bon cœur que donne une conscience honnête. Les époux Rosemadec, vos fermiers, sont contents de moi, et moi pareillement. Les enfants jouent bien ensemble et ont l'air de se convenir. Le dimanche, après la messe, quand il n'y a pas trop d'ouvrage, je vais généralement à l'Ile, voir la veuve Ygonnet, et nous parlons ensemble de vous et de son fils. La pauvre femme est courageuse, malgré l'âge qui vient ; son jardinet est toujours bien cultivé, sa maisonnette toujours bien tenue, mais quand ses yeux se tournent du côté de l'horizon, j y vois rouler de grosses larmes, en même temps qu'elle prononce tout bas le nom de son fils, et celui de son mari, que lui a pris la mer.
« Nous sommes toutes deux veuves, me dit-elle parfois avec un sourire triste qui me va au fond de l'âme ; vous, ce sont les mauvaises femmes qui vous ont enlevé votre mari, et moi, c'est l'Océan. Je suis encore la moins à plaindre ! » Dites à mon « pays » que les voisins ont bien soin de sa mère et que je suis aise d'apprendre qu'il soit en train de faire fortune. Il a déjà envoyé trois cents francs à la veuve Ygonnet, et il a écrit que si cela continuait à marcher aussi bien
pendant tout Tété, il gagnerait au moins quatre mille francs! C'est une grosse somme, n'est-ce pas? le bon Dieu aime et protège les braves gens ! Il paraît que vous lui avez acheté un bateau pour faire des excursions sur un lac, aussi grand que la mer, et qu'il trouve des promeneurs qui lui donnent cinq dollars par voyage.
« Or, M. le vicaire dit que cinq dollars ne font bien que cinq dollars en Amérique, mais que chez nous cela fait vingt-cinq francs! Est-ce vrai? J'en serais très-heureuse pour mon «pays » et pour sa digne mère, car ils le méritent bien tous les deux. Et vous, mon bon monsieur, que devenez-vous? Et la belle dame qui m'a soignée à New -York, que, devient-elle? C'est le Seigneur qui vous avait envoyés tous les deux auprès de moi, comme deux anges de consolation, et il vous rappellera ensemble au ciel ; auparavant, je lui demande de vous laisser être heureux sur la terre- Vous devez y rester l'un et l'autre pour faire le bien et apprendre aux hommes à y aimer Dieu, qui vous a faits si bons et si beaux! Elle ne trouverait pas un meilleur mari que vous, cher monsieur; mais vous, où trouveriez-vous une femme comme Elle ?
« Àh ! croyez-moi, aimez-vous bien, car le ciel ne vous a créés si parfaits tous les deux que pour mieux vous aimer l'un et l'autre. Présentez-lui mes respectueux souvenirs, à Elle, et pour vous, mon cher bienfaiteur, comptez toujours sur le dévouement et la re-^ connaissance de votre humble servante.
« Têcle. »
s P.-S. — Mes enfants sont trop jeunes pour bien èe rappeler et bien savoir ce qu'ils vous doivent, mais
ils me parlent souvent de la « belle dame » et du « beau monsieur » de New-York. Ils n'oublient pas non plus Ivon, qui jouait avec eux pendant que j'étais malade, et qui a été le trait d'union entre le bonheur et moi! »
Maurice trouva dans cette naïve missive une saveur bretonne, un charme natif qui lui allèrent au cœur et le firent rêver. Il lut au marin français, qui avait voulu rester son serviteur ou son « aide » et qui était devenu, en effet, à ses heures de loisir, l'un des bateliers du lac, il lui lut, dis-je,- les deux passages qui le concernaient ; puis il mit la lettre dans sa poche, avec l'intention de la communiquer à Evelina, puisque Têcle était leur « protégée >) à tous les deux, et que c'était grâce à elle surtout que leur intimité avait pris naissance»
— Vous voyez, monsieur, fit Ivon, que les gens de chez nous ont du bon. Je vous avais bien dit qu'ils veilleraient sur la veuve de leur vieux camarade et qu'ils prendraient soin de son jardinet ! Voyez-vous, les hommes ne sont pas aussi mauvais qu'on les fait dans les villes. Il en est d'eux comme des plantes, le grand air de la campagne les développe et les fortifie !
Arrivé à la villa, Maurice rencontra M. Taylor, qui lui fit un accueil des plus cordiaux, comme toujours, et qui lui proposa de venir fumer, un cigare avec lui dans sa « bibliothèque. » On sait qu'en Amérique, on appelle ainsi une sorte de petit salon réservé, où l'on se retire pour causer et qui renferme, en effet, quelquefois des livres, mais des livres que l'on a bien soin de ne jamais ouvrir. Ceux-ci, reliés avec soin et dorés sur tranche, rappellent la Bible, que l'on étale avec pompe au salon, sur une petite table spéciale, près de
la fenêtre, et à laquelle personne ne touche jamais. Quoi qu'il en soit, notre compatriote, qui était venu pour voir Evelina, s'étant trouvé face à face avec son père, et ce dernier lui ayant offert d'entrer dans sa « bibliothèque,» il ne put naturellement pas refuser le cigare proposé.
— Je suis enchanté de vous voir, lui dit le banquier. C'est un plaisir que j'ai trop rarement. Evelina, il est vrai, l'a plus souvent que moi, et elle me donne parfois de vos nouvelles ; ce n'est pas la même chose, et je me félicite d'autant plus de mon heureuse chance, ce soir, que j'avais précisément à vous parler. Je sais que vous aimez ma fille, elle a beaucoup de sympathie poiy vous, et je vous ai laissé toute la liberté que comportent les usages de ce pays, joints à la bienveillance naturelle qui était due à un ami de mon correspondant, M. Leroux. Vous me rendrez, n'est-ce pas, cette justice que, sachant que vous étiez un « gentleman », je n'ai contrarié en rien votre penchant pour miss Taylor?
Maurice s'inclina en signe d'assentiment; le banquier continua :
— Eh bien, où en êtes-vous de vos affaires? Evelina ne m'a encore rien dit de ses projets, et je profite de l'occasion qui nous fait trouver seuls pour vous interroger là-dessus?
— Hélas ! monsieur, répliqua Maurice, je n'en sais pas beaucoup plus que vous à cet égard. Miss Evelina se montre toujours adorable de bonté et de grâce pour moi, elle n'a nullement repoussé ma demande, elle m'*a au contraire donné des espérances, mais la loyauté m'oblige à déclarer qu'elle ne m'a pas fait de promesses formelles.
Il y eut un instant de silence, au bout duquel le banquier reprit :
— Ainsi, il n'y a pas encore d'engagement réel? — - Non, monsieur.
— En ce cas, je m'en vais vous dire ce qui se passe, afin qu'il n'y ait entre nous ni secrets, ni malentendus. Nous autres Yankees, voyez-vous, nous pouvons avoir nos défauts et manquer un peu de savoir-vivre et d'usage, mais nous allons, du moins, droit au but, et nous ne connaissons pas les détours. Garl Muller m'a demandé ce matin la main d'Evelina. C'est un parti, je ne saurais vous le cacher, que je tiens pour très-honorable et dont il me serait difficile de ne pas faire ressortir tous les avantages aux yeux de ma fille. Il est, dans tous les cas, de mon devoir de le lui proposer. Si elle vous aime, elle refusera, et tout sera dit ; mais si, par impossible, elle acceptait ou demandait à réfléchir, ne pensez-vous pas que vos visites à la villa devraient devenir moins fréquentes ?
— Je les cesserais immédiatement et je repartirais sur-le-champ pour la France.
M. Taylor tendit cordialement la main à Maurice, ralluma un nouveau cigare, et la conversation en resta là.
Tout à coup, le banquier demanda à notre compatriote :
— Voulez-vous assister à l'entretien que je vais avoir avec Evelina en présence de sa mère à ce sujet ?
— La discrétion me le défendrait, monsieur, répondit Maurice simplement, si l'honneur ne me faisait pas une loi de ne point intervenir. J'aime trop miss Evelina pour désirer la devoir à autre chose qu'à son amour. Je reconnais, d'ailleurs, qu'au point de vue des affections de famille, je suis peut-être pour Mlle votre fille un mari moins à souhaiter qu'un homme du pays
ayant vos habitudes, vos mœurs, vos idées, et ne menaçant pas de vous l'enlever en l'épousant.
— Vous ne me comprenez pas, interrompit le banquier, ou plutôt, vous nous jugez au point de vue exclusif des sentiments français. La question n'est pas là. Quand il s'agit de nos enfants, il ne s'agit pas de nous; si Evelina vous épouse, c'est que ça lui conviendra, et il est bien évident qu'elle vous suivra où vous voudrez. Vous l'emmènerez en France, je suppose? Eh bien ! c'est un beau pays, dit-on, et Ton peut être heureux partout et dans tontes les conditions, quand on le veut !
— Tout dépend alors du choix de miss Evelina?
— Absolument.
— Et vous tenez à ce qu'il soit libre ?
— Autant que vous devez y tenir vous-même.
— Raison de plus, alors, pour que je ne veuille exercer aucune pression sur elle par ma présence.
— Je comprends cela, dit M. Taylor avec entrain, et j'en ferais autant à votre place ; mais je vous propose une chose. Entrez là dans mon cabinet de travail, d'où vous entendrez notre conversation comme si vous y preniez part vous-même. Il n'y a nulle indiscrétion à cela, après l'entretien que nous avons eu, et si le sort vous est favorable, si vous sortez triomphant de l'épreuve, vous souperez avec nous, et ce sera le repas des fiançailles. Hein! qu'en dites-vous ? D'ailleurs, vous n'avez plus le choix des moyens, car j'entends Evelina qui monte l'escalier avec sa mère, et si vous ne prenez pas le parti que je vous indique, elle vous rencontrerait ici !
Ouvrant sur ces mots la porte de son cabinet de travail, le banquier poussa brusquement Maurice dans ce
dernier, sans lui donner le temps de répondre, Celui-ci obéit donc machinalement, bien résolu à ne pas écouter, et à sortir par une autre porte , s'il en trouvait une. Mais dès qu'il entendit la voix de la jeune fille, il resta sous le charme, cloué sur place, et ne songea plus à s'en aller. Il yB avait, d'ailleurs, une autre raison : l'Américaine venait de prononcer son nom , et il lui sembla que la voix de miss Taylor avait une vibration singulière, en le faisant.
— Bonheur de ma vie, pensa-t-il, vous allez vous décider !
Puis, à part lui, il ajouta :
— Qui sait? Evelina m'aime peut-être, et si cela est, la proposition'que va lui faire son père sera la pierre de touche de son amour.
De plus, il était follement et profondément épris; or, quand le cœur nous mène, il est bien difficile de lui résister !
Il se laissa involontairement tomber sur un fauteuil, la tête entre les deux mains, et il écouta malgré lui. Tout ce qui se disait dans la bibliothèque, il l'entendait parfaitement. Aux premières paroles qui furent prononcées, il comprit très -bien que s'il avait une alliée naturelle dans Evelina, et dans le banquier un juge neutre en apparence , qui résumait avec impartialité les débats, en revanche il avait dans Mme Taylor une ennemie redoutable. Non que cette excellente femme lui fût personnellement hostile, mais parce qu'au nom seul de Cari Muller elle avait absolument perdu la tête.
Elle voyait déjà sa fille reçue à "Washington, chez le Président de la République, chez les ministres, chez les ambassadeurs étrangers, etc., etc. Evelina devenait une puissance et non-seulement elle ne quittait pas le
pays, mais encore elle y jouait un rôle important. Ellemême, si M. Taylor était élu à Springfield (la capitale politique de l'Illinois) , et si son mari devenait sénateur, grâce à l'influence de Cari Muller, n'irait-elle pas aussi trôner, sur ses vieux jours , avec une robe à traîne, dans les salons de la Maison-Blanche? Y avaitil donc à hésiter? Il fallait accepter tout de suite ; c'était un coup du ciel ; jamais une occasion pareille ne se représenterait !
Sans doute, Cari Muller n'était pas un jeune homme, mais il avait un nom, une réputation et des avantages qui valaient bien les quelques années qu'on pouvait peut-être lui trouver en trop. D'ailleurs, l'homme n'est pas parfait, et il fallait toujours faire la part des obligations qu'impose le rang que l'on tient dans le monde ! Quant à Maurice, « il était bien gentil », cela était incontestable , mais ces Français sont si «légers », si « changeants » qu'avec eux on ne peut se fier à rien, tandis que les Allemands sont bien plus « solides ! »
Le banquier, lui, mit en avant des motifs plus sérieux, qui frappèrent Maurice lui-même, et le firent réfléchir.
— J'aime, se dit notre compatriote, par conséquent je suis égoïste, et peut-être le bonheur pour Evelina n'est-il pas avec moi.
Quant à la jeune fille, elle fut d'abord stupéfaite de la demande du Prussien. Ce fut sa première impression. Puis, elle pensa à Maurice, et elle éentit son cœur se tordre à la seule idée de cesser de le voir, et elle ne comprit même pas, tellement son amour pour celui-ci lui paraissait évident pour tous, que l'on pût lui parler d'en épouser un autre. Comment pouvait-il se faire que ses parents y eussent songé un seul instant ?
Il se fit à ce sujet tout un travail de récapitulation dans son esprit, depuis le jour où elle avait aperçu Maurice pour la première fois, à l'Opéra de New-York, jusqu'à ce moment, et elle en arriva à cette conclusion, que le soin avec lequel elle s'était étudiée à cacher ou à contenir son amour, avait été couronné d'un si réel succès qu'on avait pu s'y tromper même dans sa propre famille. Mais alors, si on n'avait pas compris que son cœur ne battait plus que pour Maurice, et que sa vie était. suspendue'aux lèvres de ce dernier, malgré le masque tranquille qu'elle s'obstinait à mettre sur son visage, celui qu'elle aimait n'aurait-il pas été victime aussi de la trop longue épreuve qu'elle avait imposée à ses sentiments? Dans ce cas-là, il devenait donc nécessaire de s'expliquer, non-seulement avec ses parents, mais encore avec Maurice lui-même, et elle se demandait de quelle façon éclatante elle pourrait bien le faire. Elle ne voulait laisser de doutes à personne, et à Maurice moins qu'à tout autre.
— J'ai été injuste à son égard, pensa-t-elle, je l'ai peut-être fait souffrir sans le vouloir, sans le savoir; il faut que je répare le mal que j?ai fait et que je le rende doublement heureux, en lui disant que je l'aime I
Malheureusement, ce soir-là, il y avait de l'électricité dans l'air, il faisait lourd. Evelina avait les nerfs malades, elle s'absorba trop longtemps dans ses réflexions rétrospectives, dans sa rêverie involontaire, et Maurice, qui ne la voyait pas, et qui était, de son côté, sous une impression fausse, attribua le silence de la jeune fille à de l'indécision.
— Elle hésite, se dit-il, donc elle ne m'aime pas ! Puis, par une inspiration subite, et se trouvant devant le bureau de travail du banquier, il prit une plume
In,
et écrivit sur une feuille de papier à lettres, qui avait été posée là comme à son intention :
« Mademoiselle, j'ai compris que je serais un obstacle à votre bonheur et que je m'étais flatté d'un vain espoir en pensant vous voir m'aimer. J'ai le cœur brisé, mais du moins j'emporterai ma douleur loin de vous. Je repars, vaincu par l'Allemand! En France, il s'était contenté de verser mon sang; ici, il me prend mon âme! Adieu, mademoiselle, soyez heureuse, et puissent mes larmes se changer en joie pour vous !
« Votre ami quand même,
« Maurice^ »
« P. S. Je vous laisse une petite lettre de Têcle, que je voulais vous montrer ce soir. Vous verrez que la pauvre femme y formait des vœux qui ne se réalisent guère. J'irai accomplir seul la mission que j'avais un instant rêvée pour « ma femme » et pour moi, celle de veiller sur ceux qui souffrent. »
Ces quelques mots écrits, il mit le tout sous enveloppe, à l'adresse de « miss Evelina, » et sortit par un escalier de service.
Une demi-heure après, il rentrait chez lui.
Cependant, Evelina avait fini par se remettre , et d'une voix nette et claire, avec un calme plein de déférence et de respect, elle répondit à ses parents :
— J'ai été un peu surprise, je l'avoue, de la demande que M. Cari Muller a cru devoir faire de ma main. C'est sans doute un honneur, car il a une trèsgrande position dans le pays, et bien des jeunes filles
L'AMÉRICAIiNE 175
accepteraient avec empressement l'offre que je décline. Il y a plusieurs raisons à ma. détermination, et la première, c'est que j'aime Maurice.
Malheureusement, celui-ci n'était plus là, car s'il y eût été encore, il n'eût plus douté de la sincérité et de la profondeur des sentiments d'Evelina pour lui, en entendant la façon éloquente et émue dont elle fit l'aveu de son amour; il eût ouvert la porte de communication, et fût venu tomber aux pieds de la jeune fille.
Le banquier trouva même qu'il manquait un peu à ses devoirs en ne le faisant pas; hélas ! à ce moment, Maurice était désolé, il allait comme une âme en peine, se demandant si on ne lui avait pas arraché le cœur, s'il vivait encore, et il était déjà très-loin de la villa.
— Oui, reprit la jeune fille avec fermeté, j'aime, je suis aimée, et cela suffirait pour expliquer mon refus de devenir Mme Muller. Il y a aussi d'autres motifs à ce refus, et je vais vous les dire. D'abord , le sénateur de l'Ohio est trop vieux pour moi, et je trouve souverainement immoral d'épouser un homme qui a passé l'âge de plaire ; ensuite, son procédé me semble fort déplacé. Puisqu'il voulait m'honorer de sa recherche, il aurait dû commencer par s'adresser à moi.
— Sans doute, fit le banquier avec conviction ; cependant, son excuse est dans sa nationalité ; il paraît que ces choses-là se font en Europe! Dès l'instant, d'ailleurs, où tu* le repousses, tout est dit, et peu importe le motif .que tu as d'en agir ainsi. Comme père, je t'ai tenu le langage que me dictaient mon expérience et ma raison. Tu passes outre, n'en parlons plus. Comme « ton meilleur ami, » je me réjouirai de ton bonheur, si l'amour de Maurice te donne ce bon-
heur-là. C'est un homme de cœur, un parfait « gentleman , » une intelligence d'élite , et j'espère qu'il tiendra tout ce que tu attends de lui.
— Quant à moi, ajouta Mme Taylor d'un air contrarié, je regrette ce choix.
— Ah ! ma chère amie , s'écria le banquier, ce qui est fait est fait, et notre fille avait le droit de disposer de son cœur comme bon lui paraissait. Elle l'a donné à un Français au lieu de le donner à un Prussien ; cela la regarde et nous n'avons rien à y voir! Nous n'aurions pu lui faire entendre nos conseils que si son choix eût été absolument indigne d'elle et de nous ; il n'en est rien, grâce au ciel, et il ne nous reste plus qu'à accueillir Maurice en fils bien-aimé, après l'avoir reçu en ami.
— Oh! mon père, que vous êtes bon! fit Evelina, en venant embrasser son père sur les deux joues.
— Je vais chercher le « coupable, » continua M. Taylor, pour lui apprendre que nous lui pardonnons de t'enlever à nous et pour mettre ta main dans la sienne !
Ce disant, le banquier passa dans son cabinet, espérant bien y trouver Maurice et le ramener aux pieds d'Ëvelina, mais il reparut bientôt, l'air décontenancé, une lettre à la main.
— Qu'y a-t-il? demanda l'Américaine, qui pressentit un malheur.
— M. Maurice était-il donc dans ce cabinet? ajouta Mme Taylor inquiète.
— Il y a, répliqua le banquier, que je n'y comprends plus rien du tout !
Puis, tendant la lettre de Maurice à sa fille, il dit :
— Lis, et tu pourras peut-être nous expliquer la dis-
parition subite de celui que tu préfères à Cari Muller. Evelina brisa le cachet, le cœur un peu ému, mais la main ferme, et elle parcourut rapidement les deux missives renfermées sous l'enveloppe. Un léger nuage passa sur son front , une pâleur rapide couvrit ses traits, ce fat tout. Elle resta calme et forte, en vraie femme qu'elle était. Sa mère, qui la suivait des yeux avec sollicitude, ne put s'empêcher de l'admirer tout bas, devinant une souffrance soudaine et poignante, sous le sourire fébrile qui plissa la lèvre de la jeune fille.
— C'est tout mon sang, se dit-elle intérieurement.
— Eh bien? interrogea le banquier. *
— Eh bien ! répliqua Evelina d'une voix légèrement agitée malgré elle, quoiqu'elle fit des efforts inouïs pour la maîtriser, il est parti !
— Maurice? s'écrièrent à la fois M. et Mme Taylor.
— Oh! reprit Evelina avec une tranquillité apparente, il ne saurait être encore très-loin. ..
— Non, répondit son père, car il était dans ce cabinet, il n'y a qu'un instant. C'est moi-même qui L'y avais enfermé.
L'Américaine mit le doigt sur un timbre. Un domestique long, maigre, et tout habillé de noir , comme un huissier de comédie, parut à la porte.
— John, demanda-t-elle avec un admirable sangfroid, master Jack est-il à l'écurie?
Le domestique interpellé s'inclina affirmativement. Master Jack était un trotteur du Kentucky, qui avait gagné de nombreuses courses dans l'Ouest, qui allait comme le vent , et qu'Evelina affectionnait particulièrement.
— En ce cas, reprit la jeune fille avec autant de
calme que si elle eût médité une simple promenade au parc de Lincoln, vous allez l'atteler à mon buggy, je sors.
John, qui était Anglais, comme presque tous les cochers (car il remplissait les fonctions de coachman chez le banquier), se contenta de répondre :
— AU right, rniss !
Et il sortit, aussi roide, aussi automatique, aussi compassé que lorsqu'il était entré.
Evelina profita du moment de silence qui suivit cet incident, pour mettre son chapeau, sa voilette et ses gants. Au bout de quelques minutes, John vint annoncer que le buggy était prêt, et> de fait, on avait entendu un bruit de roues légères sur le sable fin de la cour.
— Où vas-tu ? demanda le banquier, auquel l'usage de la parole était revenu.
— A la recherche de Maurice, répondit Evelina simplement.
— Sais-tu où il habite?
— Parfaitement !
M. et Mme Taylor échangèrent un coup d'œil rapide, qui signifiait que leur fille avait bien une volonté à elle, et que tout espoir d'en triompher serait vainement conçu.
— Et si tu ne trouves pas Maurice chez lui ? reprit le banquier.
— Je l'attendrai, fit l'Américaine avec une- douceur sous laquelle on sentait percer la fermeté.
— Très-bien ! Mais s'il ne rentre pas, s'il était parti pour New-York, par exemple ? dit Mme Taylor.
A ces mots, un éclair brilla dans les yeux de la jeune fille, et elle riposta vivement :
— Si Maurice avait pris le chemin de la métropole de l'Est, j'en ferais autant. Il ne me devancerait que d'un train !
— Soit ! Mais si à ton arrivée il s'était déjà embarqué pour l'Europe !
— Je l'y suivrais , dit Evelina tranquillement ; il faut que je le voie, que je lui parle, que je lui dise que je F aime, et il fera après ce qu'il voudra !
— Je reconnais là mon cœur et ma tête, s'écria Mme Taylor avec un orgueil tout maternel, en pressant sa fille dans ses bras par un geste spontané et irréfléchi.
— Oui, ajouta le banquier d'un air radieux, c'est une vraie « Yankee! »
Maurice occupait près du parc de Lincoln une élégante petite habitation en bois, à un seul étage. Cette habitation, entourée d'un balcon circulaire et tapissée de lierre sauvage, ouvrait d'un côté sur un square bordé d'arbres,- et donnait de l'autre sur le lac Michigan; si bien qu'en réalité elle se trouvait un peu isolée par le simple fait de sa position et qu'une sorte de vague mystère planait même sur elle. Or, c'est justement à cette dernière circonstance que notre compatriote devait de l'avoir louée. En effet un jour qu'il passait par là avec Evelina, au retour d'une promenade à cheval, et qu'il remarquait le caractère pittoresque et étrange de cette demeure, aux volets hermétiquement fermés, l'Américaine lui avait demandé :
— Est-ce que cette maison vous plaît?
— Beaucoup, avait-il répondu ; d'abord, elle est petite, ce qui la fait ressembler à celle d'Horace ; ensuite, elle a l'air de se cacher, bien qu'elle soit jolie; et, enfin, je lui trouve je ne sais quoi d'indéfinissable qui attire et charme.,.
— Voilà le bout de l'oreille de mon Français qui reparaît, avait interrompu la jeune fille en souriant, car vous avez beau dire, mon ami, vous êtes tous les mêmes : des amants de l'inconnu ! les Français aiment le merveilleux, parce qu'ils sont artistes, et il leur en faut à tout prix. Eh bien ! cette petite maison peut satisfaire, sous ce rapport-là, le caprice du Parisien le plus fantaisiste. Ecoutez ce que l'on raconte. Deux jeunes mariés, deux amoureux, vinrent s'y établir un beau matin, et y vécurent seuls pendant plusieurs mois sans jamais sortir ni recevoir personne. Le choléra régnait alors à Chicago, et ils s'étaient imaginé qu'en s'enfermant derrière leurs volets, sans communiquer avec le dehors, ils échapperaient au monstre. Ils le firent bien, pendant quelque temps, mais à la fin ils furent frappés à distance, en dépit des grilles et des verrous. La mort les prit tous les deux à la fois dans leur cachette et les emporta ensemble dans le même suaire. La maison resta fermée et silencieuse comme par le passé, et il n'y eut de plus qu'une double tombe, creusée dans un coin du jardin, par la main pieuse d'un vieux serviteur, à la place du poétique bosquet, qui , jusque-là, avait caché le bonheur du couple amoureux. Quant aux volets, ils demeurèrent clos, ainsi qu'auparavant, et l'on > crut assez longtemps que rien n'était changé à l'intérieur.
— Tiens, mais c'est toute une histoire, avait fait Maurice étonné.
— Depuis, avait repris Evelina, la légende s'est emparée de ce petit drame de la vie réelle, une sorte de défaveur pèse sur c< la maison isolée, » et son propriétaire ne trouve à la louer à aucun prix... mais j'y réfléchis, puisque vous cherchez une demeure, ce serait le cas de vous en procurer une charmante à bon marché et de prouver en même temps à mes chers compatriotes que les Français ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, c'est-à-dire des gens capables de se laisser arrêter par un conte en l'air !
Le résultat de cette anecdote et de cette conversation avait été la location de la résidence en question par Maurice, et son installation dès le jour suivant dans la mystérieuse demeure. Il en prit possession avec une vieille servante irlandaise que lui procura Ivon, et avec le jeune marin lui-même. Cette maison ressemblait, d'ailleurs, à toutes celles du même genre que l'on rencontre en Amérique. Derrière, on apercevait le petit jardin, dans lequel avaient été enterrés les deux amoureux. Le tout était très- calme, très-désert, très-ombragé, et une fois qu'on avait franchi le seuil de la porte, on aurait pu se croire dans quelque oasis du « Farwestj » tellement on s'y sentait éloigné du reste du monde.
Le soir de l'incident raconté dans le chapitre précédent, Maurice avait quitté, la mort dans l'âme, la villa du banquier. Tout le long du chemin, hommes et choses lui avaient produit l'effet de fantômes, créés par son imagination malade, et il avait gagné sa demeure, désespéré, et se demandant s'il rêvait ou si. vraiment, tout ce qui lui était arrivé, depuis quelques heures, faisait partie du domaine de la vérité? Était-il possible,
en effet, que l'amour d'Evelina eût si vite disparu ou n'eût jamais existé? Il fit un retour sur lui-même, et il resta effrayé du vide sinistre que cette seule question opéra autour de son cœur !
Dès l'instant où il avait aperçu l'Américaine, il l'avait aimée, et il avait peuplé sa vie et le monde de cette passion absorbante. Il n'existait que par Evelina et pour Evelina, il ne voyait que par ses yeux ; en dehors d'elle plus rien n'était ! Folie, sans doute, mais folie sublime, qu'on n'éprouve qu'une fois, et qui est à l'âme ce que lé prisme est à la lumière ! Evelina arrachée du cœur de Maurice^ il n'y restait que ténèbres et chaos ! Aussi fit-il un effort surhumain pour y voir dans cette nuit profonde et pour se rendre bien compte de la distance qu'il avait parcourue depuis qu'il aimait. D'abord, il constata qu'il avait tout oublié, jusqu'aux malheurs de la patrie absente, jusqu'au souvenir respecté des aïeux I Le passé n'était qu'un nuage obscur ? dans lequel disparaissaient ensemble jeunesse, pays natal et amis ! Le présent seul existait, et le présent, c'était Evelina !
L'amour, on a eu raison de le dire, n'est que l'une des formes de l'égoïsrne, et il fait parfois commettre d'étranges fautes, mais il inspire aussi de grandes actions, ce qui. lui sert d'excuse. D'ailleurs, n'aime pas qui veut, et la flamme que répand l'amour, qu'elle soit empruntée au soleil ou au Vésuve, qu'elle s'appelle" étincelle divine ou lave terrestre, n'en éclaire et n'en brûle pas moins ! Seulement, le jour où ce foyer s'écroule, il creuse un abîme, et l'on ne peut rien édifier sur les cendres qu'il laisse; c'est la mort, c'est le néant ! Maurice sentit donc qu'il était absolument
perdu, que tout venait de se briser en lui, et que le naufrage de son cœur ressemblait à celui de ces navires désemparés, qui flottent au gré de la tourmente, comme de vivantes épaves, et pour lesquelles il n'y a plus de ports! Seulement, sa nature vigoureuse et forte lui fit prendre une résolution énergique et nécessaire : celle de quitter l'Amérique !
Précisément, en rentrant chez lui, il trouva une excellente lettre de ses amis de France, qui lui conseillaient de revenir.
Adrien ajoutait qu'une élection aurait bientôt lieu dans le Finistère et qu'il fallait pour représenter ce département, un homme que ses connaissances spéciales missent à même d'en défendre utilement les intérêts.
« Veux-tu être cet homme? disait le jeune banquier en terminant, Tu as tout ce qu'il faut pour cela : la fortune, qui prouve qu'on peut être libéral, comme en Angleterre, tout en faisant rouler carrosse à ses idées ^progressives ; l'élévation du caractère, qui est la meilleure garantie d'indépendance ; la chaleur du coeur, qui fait sympathiser avec les souffrances du plus grand nombre, et sonder les plaies sociales pour y porter remède ; et enfin, la modération et le bon sens, ces deux qualités si précieuses et si rares, qui sont à la politique ce que la vertu est aux fernmqs. Ce n'est presque rien, en apparence, mais ce presque rien-là, c'est tout ! Une femme sans vertu n'est pas une femme, quelque belle, séduisante et spirituelle qu'elle soit, d'ailleurs, et on n'est jamais un homme politique sans modération ni bon sens ! »
Ces idées, exprimées d'une façon un peu trop pittoresque, peut-être, étaient au fond celles de Maurice,
et s'il n'avait aucune ambition personnelle, il avait au moins le désir d'être utile à la France et à sa ville natale.
— Je ne puis plus rien pour moi, pensa-t-il, je suis un homme à la mer ; mais si, tout en me noyant, je puis rendre service à mes concitoyens, en leur citant d'éloquents exemples, je dois le faire ! J'ai vu d'excellentes choses en Angleterre et en Amérique, je tâcherai de les faire appliquer chez nous, et si je puis y parvenir, j5aurai; moi aussi, apporté ma petite pierre à la réédification de la France moderne !
Puis s' adressant à Ivon, il ajouta :
— Aurais-tu du plaisir à reprendre la route de New- York !
— Certes, monsieur, s'écria avec joie le jeune marin breton, vu que la route de New-York, c'est également celle du Havre !
— Tu retournerais donc volontiers en France?
— Dame, monsieur, c'est absolument comme si' vous demandiez au poisson s'il aime l'eau ! Quel est donc le Français qui pourrait ne pas revoir là France avec joie? Elle est si bonne mère, qu'on l'aime ardemment, même quand elle châtie ! Comment ne l'aimerait-on pas quand elle est malheureuse?
— Je vois} Ivon, que tu es un bon fils, dit Maurice avec émotion, et tout bas il ajouta amèrement : un meilleur fils que moi!
— Alors, monsieur, c'est entendu, nous quittons ce pays-ci? demanda le jeune marin breton, en cherchant pour ainsi dire dans le regard de Maurice la confirmation de cette heureuse nouvelle ?
— Dès demain, s'il se peut. Va jusqu'au bureau des
bateaux et informe-toi du premier steamer qui partira pour Brest. C'est celui que nous prendrons!
Ivon ne se le fit pas répéter deux fois. Il mit son chapeau et sortit. La cuisinière était allée à l'église, suivre quelque neuvaine, en bonne Irlandaise qu'elle était, et Maurice resta seul. Toutes ses tristesses le reprirent aussitôt et il récapitula brièvement sa vie depuis le jour où il s'était embarqué pour l'Amérique. Il avait aimé et il avait fait de cet amour sa vie, mais en avait-il bien le droit 1 Etait-ce le moment de penser égoïstement à soi, quand la patrie était en deuil? Il en était là de ses réflexions, se disant qu'avec Evelina il aurait pu remonter le courant de la destinée et se refaire une seconde existence, quand le bruit d'une voiture se fit entendre. C'était un « buggy » qui s'avançait, traîné par un, cheval dont les pieds semblaient ailés, tellement ils dévoraient l'espace avec rapidité.
Ces sortes de véhicules, on le sait, sont de simples cabriolets, placés sur une légère armature à quatre roues, hautes et minces. Ils ne pèsent rien, et un enfant de six ans les traînerait en courant. On y attelle, cependant, ces grands et admirables trotteurs américains, pour lesquels la distance n'existe pas. Que l'on juge, d'après cela, de la vitesse vertigineuse qu'ils peuvent obtenir ! On dirait, en les voyant passer, un tourbillon qui arrive et disparaît ! Et les merveilleux coursiers qui entraînent ces machines roulantes, sont si doux, malgré leur ardeur, qu'il suffit d'un simple filet pour les conduire et qu'ils attendent patiemment toute une journée leur maître, à la porte d'une maison, sans autre lien qu'une imperceptible lanière de cuir, attachée à un morceau de plomb que l'on jette par terre.
Gela tient à ce qu'en Amérique on ne rudoie et Ton ne frappe jamais ces nobles animaux.
Le cheval est comme l'homme. Donnez-lui la liberté, traitez-le avec humanité, et vous en ferez ce que vous voudrez, il deviendra un mouton! Mais malmenez-le, irritez-le, et il se cabrera ! Le « buggy » dont il s'agit s'arrêta bientôt devant la maison de Maurice. Une femme le conduisait et en descendit. Légère comme un oiseau, elle gravit le perron et donna un vigoureux coup de sonnette. Maurice, qui l'avait aperçue, eut le vertige et ouvrit précipitamment : c'était Evelina.
L'Américaine, plus belle et plus fascinatrice que jamais, avait un incarnat et une animation qui lui donnaient un charme de plus. La femme avait remplacé la statue; au lieu de mafbre, on sentait palpiter la chair! La lèvre était émue, le regard brillant, la joue ardente! Vêtue très-simplement d'une robe de soie noire, froncée à la taille, avec des manchettes et un col de toile blanche, elle s'avança d'un air charmant vers Maurice, qui s'écria, surpris et ému :
— Vous?
— Oui, lui répondit-elle d'une voix vibrante et chaude, en lui tendant ses deux petites mains, fraîchement gantées, c'est moi qui viens vous dire que je vous aime et que je serai votre femme .quand vous le voudrez !
L'excès du bonheur, succédant aussi rapidement à celui de la douleur, rendit Maurice muet. Pendant quelques instants, il fut comme pétrifié par l'étonnement. La joie l' étouffait; il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles, et il s'imaginait rêver tout éveillé. Cependant, au contact adoré de la jeune fille, qui se pencha.à son
bras, et dont il sentait battre le cœur tout près du sien il revint à lui, la réalité lui apparut dans toute son ivresse radieuse, et il s'écria avec une tendresse, que tempérait seulement la vénération :
— Ah! Evelina, vous êtes bien la fée de la consolation, comme vous êtes l'ange de toutes les vertus, car d'un seul mot tombé de vos lèvres vous venez de me réconcilier avec moi-même, avec la vie, et de m'ouvrir les portes du ciel !
— Aviez-vous donc attendu jusqu'à ce jour, Maurice, murn\ura l'Américaine avec un accent séraphique, pour connaître mon cœur ? On dit pourtant que l'amour est un soleil qui perce tous les voiles, et vous auriez dû, depuis longtemps déjà, il me semble, savoir à quoi vous en tenir. Pour ma part, je n'ai jamais eu de doutes. Le premier regard que vous m'avez adressé contenait toute votre âme et il a embrasé la mienne !
— Donc, vous m'aimez? reprit notre compatriote ivre de joie, en pressant doucement dans les siennes les mains de la jeune fille.
Ils entrèrent au salon, qui était plongé dans une demi-obscurité ; Evelina se laissa tomber sur un fauteuil. Maurice s'agenouilla devant elle, et elle murmura tendrement, après lui avoir fait de ses deux bras une chaîne vivante autour du cou ;
— Oui, je t'aime !
Ce fut un élan, un mouvement involontaire, dans lequel s'échappa le doux secret de son cœur ; mais, redevenant maîtresse d'elle-même, elle ajouta d'un ton non moins sincère, quoique plus calme :
— Vous vous rappelez nos conditions, Maurice? . — Quelles conditions ?
— Celles que nous fîmes, en sortant de chez « notre » malade. Je vous promis que, le jour où je vous dirais ces trois mots : Y love you ! ce serait ma vie tout entière que je vous donnerais ! Eh bien ! ce jour-là est venu; je suis votre femme, je vous appartiens, faites de moi ce que vous voudrez !
— Chère Evelina, n'est-ce point un rêve?
— Vous voyez bien que non, puisque vous vous tenez agenouillé devant moi comme si j'étais une madone, puisque nos doigts restent prisonniers dans la même étreinte, et puisque ma tête repose sur votre épaule ! Est-ce que tout cela serait si je ne vous considérais pas déjà comme mon mari, et si, par conséquent, notre union n'était pas une réalité? Ecoutez, Maurice, je vous dois une confession et je vous la ferai tout entière. Nous autres, protestantes, nous ne savons ouvrir notre âme qu'à Dieu seul. Eh bien! vous êtes désormais son représentant sur terre pour moi, et je ne veux rien vous cacher. Avant de vous avoir rencontré, j'ignorais ce que c'était que l'amour, et j'en riais même volontiers, le considérant comme une folie ou une maladie. Je me refusais à croire que Ton pût ne pas être maître de son cœur, et, posant la main sur le mien, je me disais avec orgueil : il ne battra que lorsque je le voudrai bien ! Mais je vous aperçus au théâtre, votre regard se croisa avec le mien, il laissa tomber une étincelle en moi, et tout mon être vibra !
— Votre histoire est la mienne, Evelina !
— Avec cette différence que vous, mon ami, vous vous êtes rendu tout de suite à l'évidence. Vous vous êtes avoué vaincu avant de chercher à lutter. Moi, j'ai voulu résister. J'ai opposé la force de la volonté à la
force du sentiment, j'ai souffert, j'ai pleuré, et ma souffrance comme mes larmes n'ont que mieux attesté Ja puissance de mon amour. Je voulais le diriger et je n'étais que son esclave!
— Mais pourquoi cette défense désespérée?
— D'abord, je vous le répète, parce que je suis « Américaine, » et que nous nous imaginons que l'on peut tout ce que l'on veut : les Titans devaient être Yankees ! Ils ont été foudroyés , mais ils ont tenté d'escalader le ciel ! Moi, de même, j'ai essayé l'impossible! Ensuite, je vous l'avouerai, j'ai cherché à mettre une barrière entre votre cœur et le mien, parce que vous avez une détestable réputation...
— Moi? fit Maurice avec une surprise comique. —-Non pas vous personnellement, reprit la jeune
fille en souriant, mais vos compatriotes. On vous prête toutes espèces de défauts. On nous élève dans l'idée que vous êtes légers, volages, vaniteux; que vous ne croyez à rien, que vous riez de tout ; que vous remplacez 1 ame par une fausse sentimentalité ; que vous êtes impressionnables comme la feuille qu'agite lèvent; mobiles comme l'onde qui suit Tonde; que vous n'avez pas de conscience, parce que vous manquez de foi ; que vous niez le libre arbitre, qui est le frein de la vie, afin de n'obéir qu'à vos passions; que vous êtes cruels et menteurs en amour, ayant fait de ce dernier un art, et que, bref, ce qu'une femme peut décider de plus sage, quand elle a le malheur de vous rencontrer, c'est de vous fuir comme la peste !
— Sont-ce nos bons amis les Allemands qui nous font cette jolie réputation? demanda notre compatriote avec une teinte d'ironie, mélangée de gaieté.
— Non,' c'est tout le monde, et cela explique mes craintes et mes réserve.
— Gageons que si j'avais été M. Cari Muller, vous m'auriez aimé tout de suite?
— Vous avez bien la preuve du contraire, et vous vous vengez maintenant de mes trop longues hésitations. Vous auriez tort, cependant, d'en trop vouloir au « Soleil de l'Ouest... » car il est certain que sans son malencontreux amour et sa ridicule demande en mariage, je ne serais pas ici. Cela m'a fait faire un retour sur moi-même, j'ai senti mon cœur se tordre. J'ai compris ce qui se passait en lui, j'ai vu que j'étais folle de ne pas vous avoir dit vingt fois déjà : Ilove y ou! et je suis venue réparer ma faute; me pardonnezvous?
— Je fais mieux, Evelina, « je vous aime » aussi, et je mets toute ma part d'existence dans ces trois mots!
— Et moi, mon ami, reprit l'Américaine en posant ses adorables petites mains sur les épaules de Maurice et en le regardant avec confiance, je crois en vous. Depuis que je vous connais, je vous ai beaucoup observé, beaucoup étudié, et je vous sais par cœur, maintenant Vous êtes non-seulement l'intelligence et le mérite, l'élévation et le devoir personnifiés ; mais vous êtes encore la bonté faite homme, et je vous aime pour tout ce que j'ai découvert en vous de noble et de grand, ou plutôt, je t'aime et je suis à toi !
Elle frissonnait en se serrant contre Maurice, et luimême sentait son sang battre plus brûlant dans ses artères. Mais ce fut l'affaire d'un instant. Un nuage passa sur ses yeux; une sorte de vertige le prit; une bouffée de jeunesse lui monta au cœur; puis il redevint calme
et maître de lui. La pureté d'Evelina le gagna et la trouvant si chaste, il resta chaste lui-même, en dépit de la fièvre qui le dévorait. Enfin, ne voulait-il pas faire de miss Taylor sa femme, ne devait-il pas la respecter pour en être aimé, et ne fallait-il pas qu'il prouvât à l'Américaine que lui, Français, savait aussi résister à ses entraînements? D'ailleurs, il faut bien le dire, la liberté crée une atmosphère plus saine. Les impressions morbides de la passion y disparaissent pour faire place aux sentiments plus élevés des coeurs vraiment épris, et on nage en pleine félicité dans ce nouveau ciel de l'amour idéal.
Il sembla à Maurice que des ailes lui poussaient, et il oublia qu'il était homme. Il faut ajouter qu'il eût été assez gêné pour faire comprendre à la jeune fille qu!il avait envie de la serrer dans ses bras et de couvrir ses lèvres de baisers. Fort heureusement elle le tira d'embarras, en lui demandant à brûle-pourpoint :
— Quand voulez-vous qu'on nous marie ?
— Le plus tôt qu'il se pourra , répondit-il tendrement.
— Cela dépend un peu de vous, fit Evelina, et beaucoup de la couturière.
— Eh bien, nous prierons cette dernière de se presser.
— Vous avez donc hâte de m' enlever d'ici?
— J'ai hâte d'être heureux !
Maurice et Evelina, embrassant leur double destinée en un clin d'œil, se jurèrent de s'aimer toujours, et en réalité, s'ils ne l'avaient pas fait, c'est qu'ils ne se seraient pas aimés !
Croire à la perpétuité de l'amour est peut-être une illusion, mais c'est du moins une illusion touchante, et il faut la respecter. On a une révélation de la vie future, on aperçoit un coin du ciel, et on ne peut pas se figurer que cela doive jamais finir!
— Je vous aime tant, Maurice, dit l'Américaine en serrant sur son cœur la main du jeune homme, qu'il me semble que ma vie date du jour où je vous ai vu, ^t que je n'existais pas auparavant! Et vous, mon ami?
-*- Moi, Evelina, j'avais attendu de vous rencontrer pour laisser parler mon cœur. Je sentais bien qu'il y avait là des trésors de poésie et de tendresse, de chaleur et de dévouement, mais c'était une sorte de coffret mystérieux dont vous seule aviez la clef! Du passé, je ne me rappelle qu'une chose, les épreuves de mon cher et pauvre pays. J'ai souffert par lui et pour lui, je lui ai offert ma vie, et après lui avoir donné une partie de mon sang, j'ai dû le quitter, pour échapper à une accusation odieuse. Voilà toute mon histoire. Elle se résume en deux mots : mon amour pour la France et mon amour pour vous !
— La mienne est encore plus simple, répliqua Evelina, vous m'avez transformée ! vous m'avez enlevée dans une sphère supérieure, sur l'aile de votre amour, et je devine des choses que je ne comprenais pas. Ainsi, voyez : c'est moi qui, me croyant bien forte, rêvais de vous modifier et de faire de vous un Yankee. Eh bien ! maintenant, je me demande si ce n'est pas à votre image que je voudrais pouvoir me repétrir. Certes, les qualités viriles du peuple américain sont des qualités nécessaires, providentielles même, pour la mission qu'il a à remplir, car Dieu, qui fait bien tout ce qu'il fait, a armé de pied en cap ces pionniers modernes delà civilisation du nouveau monde. Soldats du travail et de la lutte pacifique, les Yankees ont des muscles d'acier et une volonté de fer. Mais vous avez raison, il y a autre chose que cela dans la vie, et nous chercherons ensemble le progrès dans le beau et dans le bien. Je deviendrai même Athénienne pour vous plaire, s'il le faut !
— Restez simplement ce que vous êtes, dit Maurice, en lui faisant de ses deux bras une amoureuse chaîne autour de la taille, et, en fait d'Athénienne, consentez seulement à devenir Parisienne...
— C'est la même chose, reprit l'Américaine, en se dégageant doucement, et en regardant notre compatriote avec un fin sourire; mais en attendant que nous prenions le chemin du vieux monde, que diriezvous si nous reprenions celui de la maison? Il est tard, et mes parents doivent être inquiets...
— Pour vous?
— Non, pour le souper, qui attend.
Sur ces derniers mots, Evelina se leva plus légère
qu'un oiseau, tendit une dernière fois les deux mains à Maurice et s'élança vers la porte, qu'elle franchit avec la rapidité de l'éclair. Quand notre compatriote la rejoignit, elle était déjà dans son « buggy », les guides à la main et prête à partir.
— Venez, dit- elle, en désignant à Maurice la petite place libre qui restait auprès d'elle. Celui-ci ne se le fît pas répéter deux fois et s'installa à côté d'Evelina. La voiture était petite, la banquette étroite et l'espace resserré; les deux jeunes gens ne parurent pas s'en plaindre. Ils étaient à cet âge heureux où l'on rêve une chaumière et un escabeau !
— Pourquoi êtes-vous partie si vite? demanda notre compatriote.
— Parce qu'il fallait bien s'en aller, répliqua gaiement Evelina.
En réalité, et malgré l'excessive liberté dont jouissent les jeunes filles en Amérique, miss Taylor commençait peut-être à trouver que sa démarche avait eu quelque chose d'assez étrange, d'assez hardi. Elle ne la regrettait pas, elle eût été prête à la refaire s'il avait , fallu; mais enfin elle sentait vaguement que ce tête à tête prolongé, dans une maison solitaire, offrait certains dangers, et elle n'était pas fâchée d'aller mettre son amour sous la garde tutélaire de sa famille.
Au moment où le « buggy » allait s'éloigner, Maurice aperçut Ivon, qui rentrait tout courant et tout joyeux.
— Monsieur, lui cria le jeune marin hors d'haleine, c'est justement le Pereire' qui quitte après demain \ New-York pour Brest, et il y a encore deux places de libres. Faut-il aller les retenir?
— Non, mon garçon.
— Ah! fit Ivon de l'air désappointé d'un homme sur lequel on jetterait une douche d'eau froide, au moment où il s'y attendrait le moins.
— Nous ne partons plus, reprit Maurice.
— Ou du moins, se hâta d'ajouter Evelina, nous ne partons pas encore.
Cette rectification au texte premier parut consoler le marin breton, qui prit avec philosophie son parti de ce nouveau retard, en pensant :
— J'aurais préféré retourner à Brest tout de suite, mais il y a encore deux mois de navigation sur les lacs, et grâce à « l'été indien » de ce pays-ci, qui est l'été de la Saint-Martin de chez nous, je ferai encore pas mal d'argent avec mon bateau de plaisance. D'ailleurs, comme dit ce vieux Français de Quimper, qui attend depuis quarante ans d'avoir fait fortune pour retourner en France, nous ne sommes pas ici pour nous amuser!
Et il rentra avec philosophie, pendant que Maurice -et Evelina se dirigeaient rapidement du côté de l'avenue Michigan.
Lorsque ces derniers arrivèrent à la villa, ils trouvèrent M. Taylor. et toute sa famille à table. On soupait comme si de rien n'était, et Julia était même en train d'achever sa troisième aile de poulet..
— Miss Evelina et M. Maurice! annonça John avec son flegme habituel, en ouvrant à deux battants la porte de la salle à manger.
Puis il s'effaça gravement devant les deux jeunes gens, qui entrèrent d'un pas rapide, en se donnant le bras, tandis qu'il se retirait d'un air majestueux.
Maurice, qui était resté très Français, eut quelque
peine à s'expliquer cette tranquillité d'un père et d'une mère, dont la fille était sortie subitement, sans dire ni où elle allait, ni quand elle reviendrait, et il se figura ce qui se serait passé à Brest, ou même à Paris, si une semblable aventure était arrivée. Mais, autres pays, autres moeurs; et il constata même avec plaisir qu'un éclair de joie illumina le visage de Mme Taylor lorsqu'elle aperçut Evelina. Quant au banquier, lui, il resta impassible, et il acheva paisiblement le verre de bourgogne qu'il était en train de déguster. Seulement, lorsqu'il eut fini, il se mit à sourire d'un air de visible satisfaction, et, tendant les deux mains à Maurice, il lui dit :
— Voyez-vous, « mon gendre, » nous vous attendions pour souper.
— Oui, « mon gendre, » ajouta Mme Taylor, nous nous sommes mis à table pour vous faire venir.
Puis, attirant tour à tour Evelina sur leur cœur, ils l'embrassèrent avec effusion et tendresse. Une larme d'attendrissement mouilla même leurs paupières. C'était la nature qui reprenait ses droits ; et notre compatriote se demanda s'il n'y avait pas dans cette simple manifestation muette, et dans la façon cordiale dont on l'avait tout de suite salué du titre de « gendre, » quelque chose de plus éloquent et de plus vrai que dans les manifestations stériles que l'on n'eût pas manqué de faire chez nous.
— En somme, pensa-t-il, les sentiments les meilleurs ne sont pas ceux qui font le plus de bruit, il y a du bon sous la glace apparente dont s'enveloppent les Yankees. Pourquoi faire étalage de ses impressions? Les ressentir vaut mieux que les montrer ! Puis, s'a-
dressant avec un certain embarras à M. Taylor, il lui demanda : Vous n'étiez donc pas inquiet?
— Inquiet? répéta le banquier, et de quoi, je vous prie? Dès l'instant où Evelina était partie pour vous chercher, je savais bien qu'elle vous ramènerait, dûtelle pour cela aller à l'autre bout du monde. Or, puisque vous voilà, c'est que vous vous êtes rencontrés, expliqués, réconciliés, et il ne vous reste plus qu'à vous asseoir à table avec nous, pour souper tous ensemble. Vous êtes delà famille, maintenant...
— Je désire du moins en être, monsieur Taylor, interrompit Maurice en regardant Evelina avec amour; et puisque vous vous montrez si bon pour moi, je vous dirai sans détour que je vous demande la main de mademoiselle votre fille .
— Je vous l'accorde, mais- c'est ma femme que cela regarde. Adressez-vous à elle.
— Eh bien! madame, reprit notre compatriote, en s' approchant de Mme Taylor, ne ferez -vous pas à ma requête un accueil aussi favorable que M. votre mari?
La mère d'Evelina prit la main de la jeune fille et la plaça dans celle de Maurice, d'un air ému et patriarcal.
— Voici ma réponse, dit-elle avec attendrissement.
— Vous approuvez donc mon choix? fit l'Américaine d'un ton câlin.
— Chère enfant, je te bénis, murmura maternellement Mme Taylor, et je promets à mon « gendre » de l'aimer de tout mon cœur, s'il te rend aussi heureuse que tu le mérites.
— Bravo! s'écria miss Mary, la France l'emporte. Vive la France !
— Sans doute, ajouta plaisamment Julia. Cari Millier est enterré! Mais j'espère qu'à présent on va pouvoir souper !
Maurice et Evelina se placèrent à côté l'un de l'autre, se souriant et se regardant en vrais amoureux qu'ils étaient, et M. Taylor mit le doigt sur un timbre.
John parut plus roide, plus guindé que jamais, et s'avança avec une gravité automatique.
— Du Champagne ! fit le maître de la maison.
— Du Champagne! répéta Julia d'un air joyeux, en battant des mains.
— Pour boire à la santé des fiancés, ajouta Mme Taylor.
On y but, en effet, et Ton fit de nombreux speechs, selon la mode anglaise ou américaine, qui saisit avec empressement toutes les^occasions possibles de dire quelque chose et d'affirmer ainsi sans cesse ce droit à la parole, dont la race anglo-saxonne est si justement jalouse.,
Chacun s'en mêla, le banquier, sa femme, Evelina, Mary et jusqu'à Julia, qui trouva le moyen d'improviser un toast humoristique entre une dragée et un caramel.
Maurice fut le plus embarrassé et le moins éloquent de tous. Cela tenait, sans doute, à ce qu'il était amoureux, mais cela prouvait aussi son défaut d'habitude de manier la parole: Nous autres Français, qui avons compté de si grands, de si nombreux, de si illustres orateurs, et qui aurions tant de qualités natives pour faire de bons « speechs », nous nous faisons battre par les derniers épiciers de Londres et de New -York dans l'art de porter des toasts, par cette excellente raison
qu'on France on ne nous permet jamais de rien dire, ayant toujours peur que la moindre, parole indépendante ne mette en péril la société! Maurice éprouva qu'avec une grande intelligence et beaucoup d'esprit, on pouvait se faire .rendre des points, en Amérique, sur le terrain de la parole, par un simple banquier, tour à tour tailleur, policeman, matelot, puis aide-fermier!
C'est qu'en Amérique, tout le monde ayant le droit de parler apprend à parler : à force de forger, on devient forgeron ï Quoi qu'il en soit, notre compatriote ne brilla pas, et Julia elle-même se chargea de lui montrer qu'on pouvait, tout en aimant les bonbons et les confitures, avoir de l' à-propos et de l'entrain. Toutefois, si Maurice manqua un peu d'éloquence comme orateur , il n'en eut pas moins de succès comme homme, comme amoureux, et la famille Taylor le déclara accompli. Quant à Evelina, cela va sans dire, elle le trouvait adorable, puisqu'elle l'adorait, et elle ne voyait rien au-dessus de lui. Esprit élevé, cœur excellent, manières distinguées, il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour charmer et on eût difficilement trouvé un cavalier plus séduisant.
Après le souper, Maurice prit congé d'Evelina, de Mme Taylor, de Julia, de Mary et se retira.
Le banquier alla l'accompagner, sous le prétexte apparent de fumer un cigare, mais en réalité, pour arranger avec lui tous les détails du mariage et pour en fixer le jour.
— Que diriez-vous du 15 octobre? lui dit-il.
— La volonté de miss Taylor, répliqua Maurice, sera la mienne. Seulement, pourquoi le 15, plutôt que le 14 ou le 12?
— Ah ! je m'en vais vous le dire, reprit le banquier confidentiellement, vu que maintenant je n'ai plus le droit d'avoir de secrets pour vous. Le 15 octobre, les élections pour la représentation de l'Etat auront eu lieu à Springfield depuis quarante-huit heures.
— Eh bien ! demanda Maurice intrigué.
— Eh bien ! mon ce cher, » reprit M. Taylor en se rengorgeant d'avance à cette pensée, il n'y aurait rien d'impossible à ce que je fusse nommé, et ce serait là mon cadeau de noces pour Evelina !
Les dernières paroles du banquier prouvaient que l'espérance à lui donnée par le sénateur de l'Ohio avait déjà porté ses fruits. Elle avait d'abord germé dans son cerveau à l'état de vague aspiration, et d'induction en induction, il en était arrivé à cette douce pensée qu'il pourrait aussi bien qu'un autre siéger parmi les représentants de son pays. Si, en France, nous avons encore l'habitude de dire que tout soldat porte dans son sac le bâton de maréchal, aux États-Unis on pense, avec plus de vérité, que tout jeune décrotteur a en lui l'étoffe d'un futur Président.
Or, pourquoi M. Taylor n'aurait-il pas aspiré à l'honneur d'aller s'asseoir à Springfield, à côté des membres de la Chambre de riilinois? Il n'y avait jamais songé, ^ en sa simplicité, jusqu'au jour où Cari Muller avait fait miroiter cette douce perspective à ses yeux charmés,
comme acheminement au Congrès ; mais, en définitive, il avait tout ce qu'il fallait pour cela. Il était le fils de ses œuvres, ce qui est une grande considération dans un pays où chacun doit être a self madema?i, et il avait réussi à faire une grande fortune, ce qui est non moins important dans la moderne patrie du veau d'or et du dieu dollar. De plus, il était intelligent et honnête, plein de cœur et de générosité, et il est incontestable qu'il aurait fait un excellent député.
Seulement, dans ce beau rêve tardif de son ambition, il n'oubliait qu'une seule chose : c'est que son élection devait être ouvertement patronnée par « le Soleil de l'Ouest », et que ce dernier se montrerait probablement moins empressé de le prendre sous son aile, le jour où il apprendrait qu'Evelina avait décliné l'honneur de devenir sa femme.
Il est vrai que M. Taylor, comme la plupart de ses compatriotes, avait une naïveté d'enfant, dès qu'il ne s'agissait pas d'argent, de commerce ou de spéculation 0
— Bah ! pensait-il, Cari Muller est un trop « grand » citoyen ; il a de trop « grandes » idées, il est trop dévoué aux intérêts de ce « grand » pays, pour faire passer une question personnelle avant celle du bien public; quand on est « le Soleil de l'Ouest », quand on a acquis la juste influence, la réputation et le talent qu'aie sénateur de l'Ohio, peut-on encore s'occuper d'autre chose ; a-t~on le temps d'être amoureux et de faire des ballades à la lune ? Sans doute, Evelina eût porté avec grâce et distinction le nom de Cari Muller et elle l'eût fait briller du charme de la beauté et de la jeunesse dans les salons de la Maison-Blanche; mais,
enfin, puisque le dieu malin en a décidé autrement, l'illustre orateur de l'Ohio en prendra son parti. Il s'en consolera, il cherchera femme ailleurs, et il ne m'en prêtera pas moins son précieux concours!
Cari Muller, on s en souvient peut-être, avait d'abord parlé d'une place au Sénat; plus tard, et pour des raisons qui lui étaient sans doute personnelles, il avait remplacé le Sénat par la législature de Springfield, que M. Taylor avait, d'ailleurs, acceptée avec un égal enthousiasme. Au surplus, ce dernier, bon calculateur lorsqu'il s'agissait d'affaires de banque, ne se trompait-il pas au sujet du petit problème qu'il venait de résoudre dans sa tête ? C'est ce que les événements se chargeront de décider.
En attendant, il prépara tout pour le mariage futur d'Evelina et il résolut de donner un grand dîner en l'honneur des fiançailles.
Jusque-là les deux jeunes gens n'avaient pas été très-gênés dans leur flirtalion anodine ; mais,' à partir de cet instant, ils jouirent de la liberté la plus entière, et Maurice 'aurait même pu proposer à Evelina une excursion à Saratoga, la célèbre ville d'eau américaine, si Vidée lui en était venue. Nul en effet n'eût trouvé à redire à ce long' tête-à-tête, par cette raison excellente qu'aux États-Unis, comme en Angleterre, on n'admet jamais qu'un homme « engagé » n'épouse pas, et que, s'il était assez malhonnête pour le tenter, la loi se chargerait de lui rappeler qu'on ne joue pas impunément avec l'honneur de.s femmes*
Il n'y a qu'en France que ces aimables choses-là se fassent. C'est une tradition de TCEil-de-Bœuf et de la Régence; qui n'a, Dieu merci, pas traversé les mers, et
qui se contente de se perpétuer sur place, comme une maladie nationale, dont les autres nations ont bien soin de se garantir et de se préserver. Les deux fiancés profitèrent simplement des facilités nouvelles que leur accordaient les moeurs et l'usage pour conjuguer tout à leur aise le verbe aimer. Ils roucoulèrent sur tous les tons l'amoureuse chanson que répètent les oiseaux sur les arbres, depuis que la nature existe, et que les papillons sont épris des roses. I love you, se redirentils avec toutes les modulations possibles, et ils trouvèrent tellement le moyen de varier ce vieux thème qu'ils ne se lassèrent jamais de l'entendre.
M. Taylor, qui tenait aux bonnes coutumes du temps jadis, avait voulu avoir son dîner de fiançailles, et il l'eut. Celui-ci fut naturellement très-briliant ; il coûta beaucoup d'argent et on en parla dans la ville. Evelina avait tenu à y paraître avec la robe de mousseline blanche qu'elle portait le soir où elle avait aperçu Maurice pour la première fois, et il y avait en elle tant de charme, de séduction et de suavité, que notre compatriote en fût sûrement devenu amoureux, s'il ne l'eût déjà aimée follement.
— On n'est pas belle comme vous, lui dit- il tendrement à l'oreille.
— La beauté passe, répliqua-t-elle de même, elle est éphémère , mais le cœur reste, et le mien ne changera que le jour où il aura cessé de battre!
William revint exprès de New-York pour la circonstance ; il apporta à sa sœur un magnifique collier en 'diamants et un "riche voile en points d'Alençon.
— Vous le voyez, dit-il à Maurice, mes présents sont c< français. » C'était le meilleur moyen de les rendre
agréables à Evelina, et de vous prouver que je suis heureux de vous voir devenir mon frère !
— Moi, ajouta Hughes Mac-Donald, qui avait été également invité, je me suis chargé des fleurs et je les ai fait venir de mon pays natal. Qu'elles vous rappellent, mon cher Maurice, que l'Irlande n'a pas cessé de sympathiser avec la France, pendant ses jours d'épreuves, et que je suis pour vous un ami sincère !
Harry Kimbal, en sa qualité de fiancé, de miss Stevenson, avait été convié de même. Il y avait encore cinq ou six parents éloignés, plus le révérend Turnbull, vicaire de la paroisse voisine, et sa tendre moitié; c'était tout !
Ces "deux derniers formaient un couple original. Le « clergyman, » d'origine écossaise, ressemblait assez à un vieux cheval de fiacre. Tout en lui était long et efflanqué. Seul, son nez faisait exception à la règle.
Il était court, gros et rouge. On sentait qu'il avait ,des relations criminelles avec le whisky ! A part ce détail, le révérend avait l'air d'être la bête du bon Dieu. On ne lui aurait pas attribué, il est vrai, l'invention de la poudre, mais c'était un homme de paix, et non un homme de guerre. Quant à sa femme, par exemple, elle appartenait à une catégorie de chrétiens, beaucoup moins pacifiques. On devinait que la lutte ne lui répugnait point et qu'elle rompait volontiers des lances avec le révérend chef de la communauté. Rousse et rouge, petite et grosse, les pieds larges et les mains épaisses, les yeux à fleur de tête, la bouche grande, les traits couperosés, elle semblait toujours prête à tomber sur son pauvre époux, lequel acceptait avec
une résignation évangélique ces épreuves anticipées du purgatoire.
— Dieu m'en tiendra compte là-haut, disait-il béatement, en regardant le plafond.
J'ignore ce que le Ciel avait l'intention de faire pour lui; mais ce qui est certain, c'est que sa femme ne se montrait pas disposée à semer de fleurs le chemin qu'il avait à parcourir ici-bas.
Lorsque, à l'issue du repas, et après avoir dit les grâces, le révérend se disposa à débiter d'un ton solennel l'improvisation de circonstance, à laquelle il travaillait depuis huit jours, mistress Turnbull l'interrompit tout à coup, en s' écriant :
— Taisez-vous, vieux libertin, vous êtes ivre ! Comme cette exclamation inattendue produisit une
certaine surprise et jeta un certain froid, l'irascible compagne du pieux ministre reprit avec feu, en s'adressant à Evelina :
• — Oui, ma chère enfant, M. Turnbull a bu trop de Champagne ; il a la langue épaisse, il ne sait pas ce qu'il dit. D'ailleurs, tous les hommes sont les mêmes, et le meilleur d'entre eux ne vaut rien ! Voilà la vérité! On nous a réunis ici à table en l'honneur de vos fiançailles, et la franchise m'oblige à déclarer que nous avons bien dîné; mais là se bornera la fête. On s'endort dans les bras de l'amour et on se réveille dans ceux du mariage !
— C'est justement ce que j'allais dire, fit le révérend d'un air piteux et désolé •
— Je le sais bien, reprit sa tendre moitié, puisque depuis une semaine je vous l'entendais répéter tous les jours ; ce que vous n'auriez pas ajouté, Lovelace. c'est
que dans le mari on trouve un perfide, un jaloux et un tyran.
— Cependant, chère amie, essaya le ministre timidement.
— Ce n'est pas à vous que je parle, répliqua mistress Turnbull d'un ton sec et dédaigneux.
M. Taylor, qui était bien résolu à ne pas se fâcher le jour des fiançailles de sa fille, et qui, de plus, connaissait l'aimable caractère de la révérende, lui demanda d'un air jovial :
— Seriez-vous par hasard, chère madame, une des adeptes de l'amour libre ?
— Moi ? quelle horreur ! s'écria cette dernière avec indignation, en se couvrant le visage de sa serviette.
— Cependant, puisque vous êtes l'ennemie du mariage...
— Quel rapport cela a-t-il, je vous prie?
— Celui qui existe entre une chose possible et une chose défendue. Si vous « supprimez » le mariage, comme disait spirituellement Charles Dickens, il ne vous reste plus que l'amour libre. Mistress Woodhull devient la grande prêtresse de l'humanité et nous allons tous finir nos jours à Oneida !
— Oh! monsieur Taylor, shocking ! fit la révérende, qui cachait de plus en plus ses traits empourprés derrière sa serviette.
— Expliquez-nous, alors, comment vous voulez que le monde accomplisse les paroles de l'Écriture ?
— C'est bien simple, reprit mistress Turnbull.
— Voyons, fit Maurice gaiement.
— Les femmes seront libres de retenir leurs maris prisonniers. Sans cela, pas de fidélité, pas de bonheur
possibles! Moi", qui vous parle, je ne quitte jamais M. Turnbull, je ne le laisse jamais aller seul nulle part, je me fais son ombre !
— Il me semble, dit Maurice tout bas à l'oreille d'Evelina, que c'est ce pauvre M. Turnbull qui est l'ombre.
— En effet, il paraît diaphane, répliqua l'Américaine souriant.
— Et c'est la révérende qui est opaque, acheva Maurice de même.
— Pis que cela, reprit Evelina, en faisant allusion à la couleur des cheveux de mistress Turnbull, c'est une lune rousse !
— Qui doit souvent amener du mauvais temps !
— Ah! vous ne quittez jamais votre mari ! reprit le banquier, en se renversant sur sa chaise pour mieux regarder le pauvre « clergyman, » qui avait l'air d'une victime malheureuse, innocente et persécutée.
* — Certes, répéta énergiquement Mme Turnbull.
— Cette preuve de confiance doit flatter le révérend? continua M. Taylor.
— J'aime à le croire ; mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit, c'est de moi. La surveillance est mère de la sûreté. Tous les hommes sont volages, et le seul moyen de s'assurer de leur fidélité, c'est de les tenir toujours en laisse.
— Comme des caniches? commença le banquier.
— Qu'ils ne sont pas ! acheva la révérende en lançant à son mari un coup d'œil menaçant.
— Vous pensez donc, madame, hasarda Maurice, qu'il n'y a pas d'autres chaînes pour retenir les maris auprès de leurs femmes que celles forgées par les geôliers?
— Je pense, messieurs, riposta la révérende d'un ton aigre-doux, que l'on n'est sûr de vous que lorsqu'on vous tient, et que l'on ne vous tient que lorsqu'on vous retient !
— Vous voilà prévenue, dit tendrement Maurice à Evelina.
— Et je n'ai pas peur, répondit l'Américaine de même, tant que j'aurai l'amour pour allié, car il est le meilleur des gardiens !
— Ainsi, tenez, reprit la révérende avec véhémence, mon mari a l'air d'un saint, on lui donnerait le bon Dieu saris confession, on le croirait un homme peu dangereux ?
— Dame, chère amie, commença doucement le pasteur en baissant les yeux d'un air timide, je t'assure...
— Eh bien ! interrompit sa femme, tout cela n'est que fausseté, mensonge, hypocrisie! Quand il voit une femme, son œil brille, sa joue devient rouge, sa lèvre s'agite, il m'oublie, et si je n'étais pas là pour le retenir par le bras, il s'élancerait à la poursuite de sa chimère.
— Oh! clarling, s'écria le ministre, tu me calomnies, tu portes atteinte à la dignité de mon habit. L'enfant qui vient de naître n'est pas plus pur que moi !
— Je le crois volontiers, pensa tout bas Maurice.
— A d'autres, monsieur, riposta la révérende. Sous vos dehors patelins, vous cachez vos projets criminels. D'ailleurs, vous êtes homme, et tous les hommes, j'en demande bien pardon à ceux qui sont ici, trompent leurs femmes ou ne demanderaient pas mieux que de les tromper !
- Il y avait un côté particulièrement comique dans les
fureurs jalouses de mistress Turnbull, et dans les airs doucereux et innocents de son mari; mais les accusations lancées contre la plus vilaine moitié du genre humain, devaient naturellement trouver un écho dans les coeurs de la plus belle. Evelina regarda Maurice avec une inquiétude involontaire; Mary fit une petite moue significative à son fiancé ; Mme Taylor, ellemême, jeta sur le banquier un coup d'oeil sévère, et Julia, seule, resta indifférente à cette petite scène intime : le pudding absorbait toute son attention !
— Avez- vous entendu ce qu'a dit la révérende à M. Turnbull? fit Hughes Mac-Donald à son oreille.
— Parfaitement.
— Et cela ne vous préoccupe pas?
— Non; qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse? Je suis désintéressée dans la question, puisque je n'aime personne.
L'Irlandais soupira à faire tourner un moulin à vent, puis, il redevint pensif, et ses yeux ne quittèrent plus le fond de son assiette.
La jeune fille se reprocha son excès de franchise, en se rappelant que Mac-Donald était épris d'elle, et elle pensa tout bas :
— Pauvre Hughes, j'ai eu tort de le traiter avec autant de dureté. J'ai été brutale et cruelle envers lui, et il est si bon qu'il ne s'en fâche pas même. Après tout, ce n'est pas sa faute s'il est amoureux de moi, et je ne sais pas, d'ailleurs, pourquoi je reste aussi froide auprès de lui. Il vaut bien M. Maurice ou M. Kimbal, qui ont su se faire payer de retour !
La vérité est que Julia n'aimait encore que les pralines et les confitures, les sorbets et les biscuits, et
qu'un cœur sans amour est un cœtfr sans pitié ! L'Irlandais le savait et il attendait, sinon avec confiance, du moins avec patience, se disant que son heure sonnerait peut-être aussi au cadran de la destinée. Au surplus, il aurait pu être décoré de Tordre des Caniches, tant il était fidèle, et rien n'aurait pu le fairechanger.
— Julia m'aimera, avait-il coutume de se répéter souvent, ou je n'en aimerai aucune autre.
Sa vie était rivée à celle de la jeune fille, comme le lierre qui s'attache à certains arbustes et qui meurt avec eux. Il ne comprenait l'existence qu'avec Julia. Sans elle, il préférait en finir tout de suite.
Quant à Harry Kimbal, son amour était de ceux qui se calculent d'après le chiffre de la dot. Mary ne lui plaisait ni ne lui déplaisait, mais la somme qu'elle devait lui apporter le jour du mariage lui convenait beaucoup, et il se montrait désireux de hâter l'heureux moment où cette circonstance pourrait se produire : qui veut la fin veut les moyens ! Seulement, M. Taylor, qui n'avait pas les mêmes raisons d'être pressé et qui obéissait, sans s'en rendre compte, à un sentiment de défiance personnelle tenait à ce qu'aucune formalité ne fût négligée.
Or, certain document, réclamé par l'église, n'avait pas encore pu être fourni, et la bénédiction nuptiale des deux jeunes époux en avait été retardée. Quoi qu'il en soit, à l'issue du repas, Maurice et Evelina furent déclarés fiancés par le révérend Turnbull, qui, laissé un instant en repos par sa trop impressionnable moitié, avait fini par trouver le fil de son discours. Ii y ajouta même, sous l'influence du Champagne, quelques pa-
rôles cordiales, qui trouvèrent d'autant mieux le chemin des cœurs qu'elles n'avaient pas été préparées. Les deux amoureux furent touchés et recueillis. M. et Mme Taylor pleurèrent. Julia cessa de grignoter pour regarder Hughes Mac-Donald avec bonté, et Harry Kimbal profita de l'occasion pour dire à demi-voix à sa voisine :
— Chère Mary, quand est-ce que ce sera notre tour d'être fiancés, puis mariés?
Quand tout fut terminé, la révérende se leva et s'éaria d'un ton larmoyant :
— Et dire que nous autres, pauvres femmes, nous nous laissons toujours prendre à ces choses-là! Ah! les hommes sont bien adroits et nous sommes bien faibles !
Les journaux américains, on le sait, sont de véritables encyclopédies* dans lesquelles on trouve de tout, depuis le leading- article jusqu'à la relation de voyage, depuis l'étude scientifique jusqu'à la chronique locale ! C'est dire que, le lendemain, on lisait dans la Chicago Tribune et dans le Chicago Times, les deux grandes feuilles du matin, l'article suivant, évidemment communiqué par un reporter spécial :
ce II y avait fête hier au soir, fête intime et charmante, dans l'une des villas les plus aristocratiques de l'avenue Michigan. James Taylor Esqe, le riche banquier de l'Ouest, « engageait » sa fille aînée à M. Mau-
rice Durand, un Français établi dans notre métropole, et dont on dit le plus grand bien. Miss Evelina, on le sait, était « la reine de Chicago. » Beauté, jeunesse, intelligence, distinction, elle a tout ce qui charme, et son heureux « prétendu » fera bien des jaloux et des envieux. Le révérend Tùrnbull assistait au dîner qui a signalé cet événement fortuné, et il a prononcé, à cette occasion, l'un de ces discours pleins d'élévation et d'éloquence dont lui seul a le secret.
« Tout le monde s'est montré fort ému, fort impressionné, et on ne doute pas que cette importante improvisation ne soit bientôt livrée à l'impression. Dans la soirée le ï célèbre » orchestre militaire de la ville a joué des « airs choisis » d'Offenbach sous les fenêtres, et un feu d'artifice a été tiré dans le jardin. Les pavillons de France et d'Amérique avaient été naturellement arborés au-dessus de la résidence du « roi » des banquiers chicagoïens, et comme, dans ce grand pays, 3a part des pauvres ne peut jamais être oubliée, M. Tayïor a donné deux mille dollars aux indigents de la ville, Ceux qui souffrent béniront les jeunes fiancés : puissent les larmes qu'ont ainsi aidé à sécher ces derniers retomber en rosée céleste sur leur existence et leur porter bonheur! — La bénédiction nuptiale est fixée au 15 octobre prochain. »
Il était environ neuf heures quand le newspaperboy déposa chez Cari Muller l'exemplaire de la Chicago Tribune, qui lui était destiné. Ce grand homme, qu'on avait jadis voulu fusiller à Francfort, pour des idées répudiées par lui depuis un quart de siècle, résidait « officiellement » à Cincinnati et à Washington ; mais il avait un faible pour Chicago, qui est le véritable
centre politique de l'Ouest, comme il est également celui du commerce, de rindustrie et de la navigation intérieure,
Il y possédait donc un confortable pied-à-terre, dans lequel il descendait le plus souvent qu'il pouvait. Le matin dont il s'agit, Cari Muller vint s'asseoir, dans son élégante petite salle à manger, en face d'un déjeuner plus copieux que recherché.
Les Allemands, on le sait, sont de grands mangeurs, mais ils ne savent pas manger, et ce qu'il leur faut ce sont plutôt de gros morceaux que de bons morceaux. Quoique sénateur Cari Muller ne faisait pas exception à la règle, et sa table était celle du paysan du Danube.
On y voyait naturellement de la charcuterie, de la choucroute, de la salade, des compotes, de Yallerlei et du café. Cari Muller, enrobe de chambre à ramages, la taille serrée dans une torsade dorée, les pieds emprisonnés dans des pantoufles trop étroites, la tête couverte d'une calotte rouge à gland d'argent, regardait avec complaisance son assiette, qu'il venait de remplir pour la troisième fois.
Il avait déjà déjeuné comme quatre, et il consentit à donner à son estomac un instant de repos. En conséquence, il alluma un cigare et se mit à lire son journal, que venait de lui apporter son cordon-bleu. Mais, dès les premières lignes d'un article qui le concernait, il fronça le sourcil et devint pensif. C'est qu'en effet, cet article, tout en rendant justice à son talent et à ses lumières, disait en résumé ceci : « Les Allemands » cherchaient à prendre une part trop active à la marche des affaires politiques du pays et la « prudence exi-
geait » que l'on mît un sage frein à leur « noble ambition » de diriger les destinées de la République.
On ne doutait ni de leur bonne foi, ni de leur amour « excessif » pour leur nouvelle patrie; mais, enfin, on leur « conseillait, » dans leur intérêt même, de « modérer » leur ardeur. Le rédacteur ajoutait qu'il était question d'un mariage entre Cari Muller et l'une des plus jolies comme des plus intelligentes et des plus riches Américaines de l'Ouest, et que si cette union passait du domaine de la chronique mondaine dans celui des faits acquis, on ne saurait trop en féliciter « l'illustre » orateur de Cincinnati : « En épousant une Chicagoïenne, fille d'un self mademan, le sénateur de l'Ohio deviendrait tout à fait un Yankee, et la confiance des électeurs en lui s'en trouverait doublée, etc., etc. »
L'article ne s'en tenait pas là et contenait encore bien d'autres réflexions, qui faisaient clairement comprendre qu'il n'était qu'un hint , ou un ballon d'essai, ayant pour but de tâter l'opinion publique et au besoin de la préparer à un changement de front.
— Oui, se dit l'ex-révolutionnaire prussien , qui avait mis dans son vin toute l'eau qui sépare les deux continents, il faut que je « m'américanise » encore. Les Yankees ne nous aiment pas, ils nous souffrent et ils ne nous ouvrent la porte de leurs clubs que parce qu'ils ont besoin de nos votes ; la preuve qu'ils ne sympathisent pas avec nous, c'est qu'ils nous ferment la porte de leurs salons !
Le fait est vrai, les Allemands vivent entre eux, aux États-Unis; leurs relations avec les Américains s'arrêtent sur le seuil de la maison de ceux-ci, et il est rare qu'ils deviennent leurs familiers.
Garl Muller, malgré les égards personnels que l'on avait pour lui, était trop intelligent pour ne pas se rendre compte de cette infériorité sociale et pour ne pas vouloir la faire cesser en ce qui le concernait. De là sa visite à la villa de M. Taylor et son désir d'entrer dans la famille du grand banquier de l'Ouest. Il voulait retremper son origine prussienne dans cette alliance américaine. Depuis qu'il avait vu Evelina^ un désir bien autrement ardent s'était emparé de lui. Tout son passé s'était réveillé en un seul instant. Son cœur, frappé de torpeur un quart de siècle auparavant, venait de battre de nouveau, et il se retrouvait l'homme passionné et indomptable qu'ii avait été jadis. Ces exemples ne sent point rares chez les Allemands, et il se passe d'étranges choses dans ces têtes carrées et dans ces larges poitrines.
On y trouve la volonté, la force, l'intelligence ; le sentiment s'y montre peu. L'Allemand parle volontiers de' la lune, cet éternel cheval de bataille de ses élégies, mais il reste bien plus sur la terre qu'il n'en a Pair et ce l'idéal » n'est pour lui qu'une simple fiction, une sorte de personnage de convention, qui ne s'exprime qu'à la cantonnade , tandis que le réalisme prend sa place au banquet de l'amour. En un mot, sans être aussi cruel pour les Allemands que Henri Heine lui-même l'a été pour les Allemandes, il est permis de se dire qu'ils sont peu anacréontiques dans leurs sentiments.. Cari Muller faisait d'autant moins exception à cette règle générale qu'il était plus fort, plus vigoureux, et qu'il avait trop longtemps vécu en véritable sybarite. Pour lui comme pour Maurice, voir Evelina, c'avait été l'aimer, mais de plus, c'avait été vouloir la posséder !
Ce désir avait pris la forme d'une idée fixe dans sa cervelle; il y rêvait, il le caressait, et il en arriva bientôt à cette conclusion absorbante et fatale : • ,
— Il faut qu'elle soit à moi, par le mariage s'il se peut, mais par n'importe quel autre moyen, si Ton m'y force. Je la veux, je l'aurai !
On le voit, Cari Muller allait résolument au fond des choses. Une s'arrêtait pas à moitié chemin, et les obstacles de la route n'étaient pour lui qu'une question de détail. Arriver était le but, et il sacrifiait à ce résultat nécessaire toutes les autres considérations. Quoique protestant, il avait adopté la maxime de Loyola, et, pour lui, la fin justifiait les moyens !
Le sénateur de l'Ohio en était là de ses impressions, quand ses yeux tombèrent par hasard sur le petit paragraphe du journal, relatif aux fiançailles de Maurice et d'Evelina. Il refusa, d'abord, de se rendre à l'évidence, et il s'imagina avoir mal lu; mais la nouvelle était positive, et il devenait' impossible de ne pas y croire. Il fut donc écrasé par ce coup inattendu, et il resta longtemps abîmé dans ses réflexions, la tête cachée dans les deux mains et se demandant vainement quelle détermination prendre.
Puis il ajouta tout bas :
— Le 15 octobre! rien n'est encore perdu!
Cette date était la chose qui l'avait le plus frappé dans l'article du journal. Avec l'esprit pratique et froid qui le distinguait, il n'avait vu que cela dans le récit du reporter. Or, le 15 octobre était encore éloigné, il avait donc le temps d'aviser et de parer au danger.
— De la coupe aux lèvres, pensa-t-il, la distance est souvent grande. Il faut un peu compter sur l'imprévu
en ce bas monde. Les politiques les plus habiles échouent dans leurs projets, et les plans formés sont loin de se réaliser tous!
Il ralluma un nouveau cigare, s'enfonça dans sa chaise de repos, et se balança sur les arceaux de cette dernière à la mode américaine, tout en songeant à ce qu'il convenait le mieux de faire. Pendant longtemps il resta muet, enveloppé dans un nuage de fumée si épais qu'on le distinguait à peine, et quand il se leva pour sortir, il avait arrêté son plan de campagne. Il était calme, les plis de son front avaient dispara, et un sourire de triomphe plissait le coin de sa lèvre»
— Oui, se dit-il, c'est cela, et je triompherai : le succès est à ceux qui se sentent forts et qui peuvent attendre!
Il sonna; la vieille servante parut.
— Préparez ma valise, fit-il, je pars ce soir.
Cet ordre donné, il monta s'habiller. Les Allemands, il' faut leur rendre cette justice, sont en général trèspropres. Ils manquent de goût, et, à défaut de goût, ils sont moins soigneux que les Anglais et les Américains pour leurs habits, mais leur linge est toujours irréprochable. Garl Muller, qui avait trop d'intelligence pour s'occuper beaucoup de la coupe de ses vêtements, mit cependant une certaine recherche, ce jour-là, dans sa toilette. De la négligence aurait pu passer pour de la préoccupation, et il tenait à ne pas avoir l'air préoccupé.
— Jusqu'à présent, murmura-t-il complaisamment, je me suis contenté de montrer que j'étais un orateur et qu'il y avait en moi l'étoffe d'un homme d'Etat. Eh bien, je prouverai que je pourrais également, au besoin, faire un diplomate !
Il monta en «Car» et se rendit à l'office de M. Taylor, dans Broadway.
En voyant entrer dans son carnet « le soleil » de l'Ouest, le banquier se sentit un peu "embarrassé. Mais Cari Muller était si flegmatique, il y avait sur toute sa physionomie un tel air de bonhomie que cela devait évidemment rassurer sur le but de sa visite. Aussi M. Tayler lui lâcha-t-il tout de suite la phrase sacramentelle des Américains, quand ils sont communicatifs :
— Il fait beau aujourd'hui, monsieur Cari Muller !
— Très-beau, en effet, répondit le sénateur de l'air le plus naturel du monde, et j'en ai profité pour venir causer un instant avec vous, avant de repartir pour Cincinnati. Je ne vous dérange pas?
— Quelle question, cher monsieur! Est-ce qu'un homme comme vous peut jamais déranger un homme comme moi ?
— Permettez, répliqua le visiteur en souriant, le temps des gens d'affaires et des gens d'argent est précieux, car ils tiennent entre leurs mains la vie des peuples ; vous avez dans vos coffres-forts le secret de la prospérité de notre commerce et de notre industrie, tandis que nous autres, simples représentants du pays, nous ne pouvons qu'exprimer ses désirs et ses espérances.
— Vous disiez, reprit le banquier, que vous retourniez à Cincinnati?
— Oui, et de là je compte me rendre à Springfield, la période électorale vient de commencer, et il faut prendre les devants pour poser nos candidatures.
Le banquier alla fermer la porte de son cabinet et demanda ensuite au sénateur d'un air radieux :
— Vous êtes donc toujours dans les mêmes idées à ce sujet?
— Bien entendu; et vous?
— Oh! moi, cela va sans dire,, reprit M. Taylor; mais je craignais seulement que vous n'eussiez changé d'avis.
— Pourquoi ? Un homme politique n'a que sa parole!
— Sans doute, balbutia le banquier.
Cari Muller continua :
— Ce que je croyais hier être l'intérêt du pays l'est encore aujourd'hui. Vous ferez un excellent représentant, et il faut que vous le soyiez !
— Je ne demande pas mieux, croyez-le bien.
— C'est tout ce dont je voulais m'assurer, fit le sénateur en se levant, et maintenant que je sais à quoi m'en tenir sur vos intentions définitives à cet égard, je puis aller sans crainte organiser nos comités préparatoires.
— Déjà?
— Il le faut, car la lutte sera chaude , surtout à Springfield, où le parti républicain portera, dit- on, M. Blackwood.
— Le banquier de Fleet-street?
— Lui-même !
— Je m'en doutais, reprit M. Taylor avec humeur, depuis vingt-cinq ans nous nous trouvons toujours sur le même terrain. Quand j'étais tailleur à Mihvaukee, il y était marchand de vins; quand je naviguais sur la Belle of Chicago , il commandait en second the Fairy Queen; quand, dans le Michigan, j'ai voulu faire la cour à ma femme, il a demandé sa main ; nous nous sommes éga-
lement rencontrés dans le commerce des grains et dans celui des bois; le jour où je me suis établi banquier, il a ouvert aussi une maison de banque, et il est évident qu'il devait me disputer le siège que je sollicite à Springfied! Si plus tard, je songe au Sénat, vous verrez que je le trouverai encore sur ma route !
— Le fait est, dit gaiement le sénateur, que cela a tout l'air d'un duel américain. Eh bien, il faut en sortir vainqueur, voilà tout !
— A propos, répliqua M. Taylor, avez-vous lu la Tribune de ce matin?
— Je la lis tous les jours, dit le sénateur.
— Vous y avez vu, alors, par le paragraphe concernant ma famille, ajouta le banquier, que si l'homme propose, c'est toujours Dieu qui dispose; ma fille Evelina...
— Songeons d'abord à votre élection, interrompit Cari Muller d'un air énigmatique, nous nous occuperons du reste après !
— Vous ne m'en voulez donc pas, grand homme?
— Si cela était, cher monsieur Taylor, est-ce que je vous proposerais de patronner votre élection dans l'Illinois ? Je n'ai en vue que l'intérêt du pays, et lui seul a le pouvoir de m'émouvoir. Je voulais dans le principe faire de vous un sénateur, mais si nous reculons, ce ne sera que pour mieux sauter !
La vérité est que Cari Muller , en y réfléchissant, et surtout depuis qu'il avait formé certains projets, s'était dit qu'une élection de membre de la législature valait mieux qu'une nomination de sénateur, au point de vue du profit personnel qu'il en pourrait tirer plus, tard, dans l'intérêt de son mariage avec miss Taylor.
L'AMÉRICAINE m
Le banquier, tout à fait rassuré et convaincu, d'ailleurs, qu'il avait bien apprécié le caractère élevé et généreux du Prussien, lui serra la main avec confiance, et resta sous la douce impression qu'il n'avait pas un ami plus sincère et plus dévoué que ce dernier. Cari Muller le laissa faire et répondit même aux expressions de cordialité dont il se voyait l'objet.
Le soir, il partit par le train-poste. Seulement, il ne se rendit pas à Cincinnati, comme il l'avait annoncé, mais à San-Francisco. Six jours après, il était à San- Bernardino. La première chose qu'il fit, en y arrivant, fut de s'informer du siège de la Société des mines de diamants de Californie? On le regarda avec de grands yeux étonnés, et alors, il prononça le nom du fermier Oades.
— Ah! Oades le bigame, luirépliqua-t-on, c'est différent ! On vous conduira à sa demeure, vu qu'elle est isolée et que vous ne la trouveriez pas.
' En effet, à la tombée de la nuit, on vint le chercher avec un chariot couvert de feuillages et dont les roues avaient été simplement sciées d'une seule pièce dans un tronc d'arbre.
Deux boeufs dépareillés traînaient péniblement ce bizarre attelage!
— Y a-t-il loin? demanda le sénateur avec une vague inquiétude à la vieille Indienne qui devait le voiturer jusque chez Oades.
— Non, monsieur, lui répliqua celle-ci d'un air dolent; mais les chemins sont mauvais.
Et comme pour justifier tout de suite son dire, elle s'enfonça dans un sentier étroit et tortueux où le chariot fut pris d'un tangage et d'un roulis compliqués,
auprès desquels ceux de l'Océan n'étaient qu'un bercement moelleux.
— Diable ! s'écria Cari Muller avec inquiétude, cela va-t-il durer longtemps comme cela?
— Jusqu'à la ferme , répondit tranquillement l'Indienne en allumant sa pipe.
Le sénateur ne sourcilla pas, il réprima un sourire de satisfaction et continua :
— On m'avait cependant parlé de routes superbes qui conduisaient aux mines...
~ A quelles mines? interrompit la Jvieille lentement.
— Celles des diamants de San-Bernardino, acheva le Prussien.
— Ah ! reprit l'Indienne d'un air surpris et indifférent tout à la fois.
— Vous devez bien le savoir, puisque nous y allons.
La vieille ne répliqua pas; elle se contenta d'aiguillonner ses bœufs et de boire une gorgée de whisky ; après quoi , elle se remit à fumer, tout en regardant les étoiles, car il faisait nuit.
Cari Muller s'étendit avec philosophie sur une botte de paille, alluma un cigare, lança quelques bouffées en l'air pour éloigner les moustiques, dont l'intérieur du chariot commençait à être rempli, et se mit à réfléchir. On lui avait dit le matin, à San-Francisco, que l'une des banques nationales de la ville recevait tous les jours d'assez fortes sommes, déposées aux noms de Jim et de Oades.
On avait ajouté que ces sommes étaient immédiatement tranformées en traites sur Londres et sur Paris et expédiées aussitôt en Europe. Cette circonstance rapprochée de l'état des routes et du manque de com-
munications, ainsi que de certains bruits vagues- parvenus jusqu'à lui, était certes de nature à préoccuper le sénateur.
On ne voyait en effet, nulle part, les traces d'une activité- indiquant une grande exploitation, et Ton avait l'air, au contraire, de s'avancer vers un désert. Eh bien! chose étrange, Cari Muller paraissait très-calme. On eût même surpris un sourire narquois sur ses lèvres, si on avait pu y voir, et il se dit tout bas :
— Allez, miss Evelina, c'est vous qui l'aurez voulu ! La partie est aujourd'hui engagée sérieusement; vous avez gagné la première manche, mais si je peux vous faire perdre la seconde, soyez certaine que je n'y manquerai pas !
Puis, après, un instant de silence et de réflexion, il ajouta en pinçant les lèvres :
— Oui, à moi la revanche et la belle !
Et comme, en sa qualité d'Allemand, il trouva ce jeu de mots à peu près assez joli, il se mit à rire bruyamment.
L'Indienne se retourna interdite et lui demanda :
— Etes-vous malade î
Après quoi, et sans attendre sa réponse, elle lui tendit sa gourde de whisky. Cette question et ce geste rappelèrent le sénateur à plus de décorum, et il remercia la vieille, tout en redevenant plus sérieux. Vers minuit, le chariot arriva à la ferme du bigame, ainsi qu'on désignait dans le pays l'habitation de Oades.
— C'est ici, fit l'Indienne, en arrêtant son paisible attelage, à l'entrée d'une sorte de clairière, sur le bord de laquelle on voyait une large bâtisse et un grand hangar. La bâtisse était en pierres blanches et avait
l'air d'un ancien couvent espagnol. Le hangar était moderne et tremblait sous le vent qui s'engouffrait entre ses planches mal jointes. La lune donnait à tout cela un caractère assez étrange, en l'éclairant de ses rayons blafards et en faisant ressortir davantage les fenêtres bâtardes, que tintait de rouge la lumière intérieure. Au-dessus de la ferme, il y avait une énorme girouette, qui grinçait sur sa tringle de fer, et un hibou aux ailes déployées était cloué sur la porte. L'Indienne mit son chariot sous le hangar, attacha ses bœufs au râtelier, leur donna de l'herbe fraîche et alla frapper à la ferme. Tout était calme au dehors et on aurait pu se croire au bout du monde tant la campagne était déserte et silencieuse, si on n'avait pas aperçu de clarté et entendu de brillants éclats de voix au dedans. Cari Muller était brave et avait beaucoup'de sang-froid; mais son long ségour dans l'Ouest l'avait rendu prudent, et il s'assura que son revolver était bien à portée de sa main. Aucune réponse ne se fit entendre, rien ne bougea dans la ferme ; seulement, une chanson à boire laissa tout à coup entendre ses échos à l'intérieur.
— Je craignais qu'on ne dormit, dit le Prussien, et je vois que Ton boit!
— C'est le moment d'entrer, ajouta la vieille, et puisqu'on ne veut pas nous ouvrir, je vais frapper!
En effet, elle ramassa une pierre et se mit à battre un pas redoublé de sa composition sur l'un des volets du rez-de-chaussée. La chanson s'interrompit, une fenêtre s'ouvrit et la tête de Jim se montra.
— Qui va là ? fit le Yankee.
— Amis ! riposta Cari Muller.
— Que voulez- vous ? ajouta Jim, dont la face était
singulièrement rouge et la langue singulièrement épaisse.
— Un verre de whisky, répondit le Prussien.
— C'est-à-dire deux, acheva l'Indienne !
— En ce cas, reprit Jim, soyez les bienvenus ! Sans en demander davantage, il ouvrit la porte à
deux battants. Oades était assis à une grande table, entre ses deux femmes et en face d'un immense bol de punch au whisky. Il avait les traits enluminés, les yeux brillants, les lèvres humides, et on voyait qu'il avait déjà largement fait honneur au liquide placé devant lui. Ses deux tendres moitiés n'étaient pas moins émues, et son « partner », quoique le plus calme des quatre, avait déjà absorbé de quoi compromettre une patrouille et son caporal. Mais c'étaient des gens solides; ils portaient bien la toile, et quand le sénateur entra, suivi de l'Indienne, l'heureux fermier de San- Bernadino put lui crier, en lui montrant un verre :
— Entrez, seigneur voyageur! Plus on est de fous, plus on rit, et Dieu ne nous a pas mis en ce monde pour y engendrer la mélancolie. Tels que vous nous voyez, nous buvons depuis tantôt trois mois, et nous ne nous en portons pas plus mal. Demandez plutôt à mon « partner » Jim.
Pour toute réponse, ce dernier remplit un grand verre de yhisky, et le vida d'un seul trait.
— Après cela, reprit Oades en se renversant sur sa chaise, nous n'imposons nos goûts à personne. On est libre dans ce grand pays, et si vous préférez le Champagne, on peut vous en donner; nous en avons !
— Je n'en doute pas, fit le Prussien, car je vois que vous vivez bien par ici; mais je suis un vrai Yankee,
et c'est avec du whisky que je veux porter la santé de ces dames !
— Voilà qui est bien parlé, s'écria Jim avec enthousiasme, et je propose un toast.
— Soit, dit le fermier : seulement pas de discours !
— Eh bien ! je bois à notre hôte !
— Il est le bienvenu, ajouta Oades de plus en plus communicatif ; qu'il reste longtemps parmi nous et que Dieu lui donne une grande famille !
— Avec les moyens de l'élever, ajouta Jim.
— Of course, fit Tune des deux femmes.
— Bah ! reprit l'autre avec philosophie, qu'on soit riche ou qu'on soit pauvre, c'est toujours la même chose.., cent ans après!
— Oui, dît Jim gaiement, mais cela aide à attendre et à traverser l'existence ! Un homme sans argent est un homme qui est forcé de boire de l'eau, et un homme qui boit de Veau est un homme indigne de vivre! N'estce pas, mesdames?
— Nous ne savons pas, ripostèrent les deux femmes, puisque nous n'avons jamais connu que Oades et vous!
— Bravo ! conclut le Prussien ; je vois que je suis bien tombé ici. Vive le whisky, qui fait la vie douce et longue; vive le tout-puissant dollar, qui procure le whisky, et vivent les mines de diamants de San-Bernardino, qui donnent le dollar ! I
A ces derniers mots, Oades et Jim se regardèrent d'un air inquiet, puis regardèrent aussi Garl Muller, qui restait impénétrable, mais qui buvait ferme, en digne Allemand qu'il était.
Le sénateur de TOhio, je me hâte cependant de le dire, n'avait rien de ce qui constitue le vrai buveur. II
était, au contraire, assez sobre et ne dépassait jamais la limite permise à table. On ne l'avait pas encore vu ivre, et la pointe de gaîté, traditionnelle aux États-Unis après dîner, ne lui était pas même habituelle. Seulement, il avait un bon estomac et une tête carrée.
Semblable à ce soldat prussien, qui, ayant été consulté par son lieutenant sur la question de savoir s'il pourrait vider à lui tout seul un bol de punch, alla d'abord s'en assurer prudemment avec la même quantité de bière, avant de répondre affirmativement, il aurait pu impunément absorber aie, whisky, Champagne, en quantités respectables, sans en être incommodé. Mais, en général, il mettait beaucoup d'eau dans son vin, ou plutôt il ne buvait que fort peu de vin et encore moins de spiritueux. Le jour dont il s'agit, il sortait de ses habitudes. Oades et Jim, qui, ne s' attendant pas à cette tardive visite, étaient déjà fortement lancés, s'imaginèrent qu'ils auraient facilement raison du nouveau venu. Ils se trompaient, c'était celui-ci qui devait rester maître du champ de bataille. Il y avait, en effet, une heure à peine que le Prussien était arrivé, que les femmes, y compris la vieille Indienne, dormaient déjà sur leurs chaises, la tête appuyée contre la table, et que les deux "Yankees déraisonnaient à qui mieux mieux. Seul, Cari Muller, quoique ayant bu beaucoup, avait conservé tout son calme, tout son sang-froid. On sentait qu'il y voyait juste, à travers le nuage de fumées alcooliques dont le whisky l'avait pour ainsi dire enveloppé, et que rien de ce qui se passait autour de lui n'échappait à son examen.
— Vous disiez.donc, demanda-t-il tout à coup à Jim, en affectant d'avoir lui-même la langue très-épaisse,
que la mine de diamants de San-Bernardino n'a jamais
existé que sur le papier ?
— Chut! fit Oades d'an air mystérieux qui avait quelque chose de hautement comique, c'est confidentiel, vous comprenez. Nous ne sommes que deux dans le secret, Jim et moi. Jim a eu l'idée, et moi je l'ai mise en pratique.
— Diable ! s'écria le sénateur ; c'est une excellente spéculation, savez-vous ?
— Elle ne serait pas mauvaise, si le whisky n'avait pas renchéri, reprit le fermier, et s'il n'en fallait pas autant pour combattre l'humidité du pays. Du reste, nous ne sommes pas absolument sans ressources.
— Bien entendu, interrompit Jim du même ton communicatif : nous avons près de trois millions de dollars à la Banque !
— C'est un joli denier, fit le Prussien.
— Quand nous serons arrivés au double, ajouta Oades, nous enlèverons le magot, comme s'il était une jolie femme, et nous prendrons la route de l'Europe, à moins que ce ne soit celle de Sydney ou de Melbourne.
« Et les actionnaires ?
— Ils auront leurs titres pour se consoler. N'est-ce pas là ce qui arrive journellement? Ils ne seront ni plus malheureux, ni plus à plaindre, croyez-moi, que ceux qui mettent leur argent dans les Compagnies d'assurances ou jouent à la Bourse.
La conversation continua longtemps sur ce ton-là. Oades et Jim avaient trop bu ; ils étaient trop lancés pour s'arrêter en si beau chemin ; le Prussien profita de leurs bonnes dispositions pour tirer d'eux toutes les
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informations dont il avait besoin. C'est ainsi qu'il apprit encore, incidemment, que Jim et Harry Kimbal s'étaient connus dans une colonie pénitentiaire , où ils avaient été envoyés pour un péché mignon de baraterie, et d'où ils étaient parvenus à s'échapper, après quelques mois de travaux forcés. On s'étonnera, peutêtre, de la facilité avec laquelle un voyageur attardé était reçu dans une ferme isolée, et de la liberté, plus extraordinaire encore, avec laquelle s'exprimaient devant lui les deux Yankees, Mais si l'on veut bien tenir compte de ce fait que ceci se passait dans un pays presque désert, qu'il était tard et que le whisky jouait un grand rôle en cette affaire, on s'expliquera sans peine ce qui, pour nos habitudes européennes, peut paraître invraisemblable. Quant à l'attitude de Cari Muller, elle était conforme aux traditions germaniques. Les Allemands ne se font nul scrupule de faire euxmêmes leur propre police et de l'avouer hautement.
Ils savent ce qui se passe aux quatre coins de l'univers et ils ne sont pas moins bien renseignés sur les agissements des États-Unis que sur ceux de la France ou de la Russie.
Seulement, quand le Prussien, instruit de tout ce qu'il voulait savoir, manifesta l'intention de prendre congé de ses hôtes, Jim lui barra le chemin avec son revolver, et, quoique en ayant quelque peine à se tenir debout , lui demanda d'un air résolu , sur un ton élevé :
— Pardon, monsieur l'inconnu, où voulez-vous aller et quelles garanties nous donnez- vous de votre discrétion ? Nous avons eu la langue trop longue ; c'est une raison pour vouloir que vous l'ayiez plus courte. Oades
est bavard, après dîner. Il vous a raconté ce qu'étaient devenues les mines de diamants de San-Bernardino. Moi-même, je vous ai confié où nous comptions aller en quittant la Californie ; je vous ai dit ce qu'avait été Harry Kimbal, avant de s'occuper d'assurances à Chicago, et comment il avait fait disparaître une femme dont la jalousie et l'amour le gênaient.
— En effet, reprit le Prussien froidement avec un sourire significatif, je sais que vous et votre associé vous vous êtes enrichis au détriment de vos actionnaires, que vous retirerez cinq ou six millions de dollars, de profit net, de l'opération qui ruinera peut-être votre banquier, que Harry Kimbal n'est pas positivement un modèle de désintéressement, et que Jessie, la Louisianaise, ne doit pas s'amuser outre mesure dans le harem religieux de Salt-Lake-City. Si je sais tout cela, compère Jim, c'est que j'avais un motif personnel pour le savoir, et je vous conseille d'abaisser le canon de votre revolver, vu qu'il n'est pas prudent de jouer avec les armes à feu, après dîner !
Il se fit un instant de silence. Le calme étonnant du sénateur, surtout après les nombreuses libations auxquelles il s'était livré, contrastait avec l'exaltation de Jim et avec les menaces tacites que celle-ci renfermait.
— D'ailleurs, reprit le Prussien, en tirant à son tour un merveilleux revolver de sa poche, voici de quoi répondre à votre poudre. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Lisez cette lettre de votre ami Harry Kimbal ; elle vous expliquera le but réel de ma visite.
Ce disant, il tendit au Yankee une petite lettre, pliée en quatre, qu'il avait eu soin de se procurer avant de quitter Chicago, et qui contenait ceci :
« Chers amis, l'Hon. Cari Muller désire donner sa démission de membre du comité de surveillance de notre société. Ses raisons pour cela sont d'un ordre purement « politique. » Accueillez-les donc favorablement et faites « sans crainte tout ce qu'il vous demandera! »
a Votre dévoué,
(( HARRY KlMBAL. Ji
— Vous comprenez, reprit lentement Cari Muller, que désirant me représenter dans l'Ohio et voulant enlever à mes adversaires jusqu'à l'ombre d'un reproche à m'adresser, d'une critique à me faire, je veuille retirer mon nom d'une opération dans laquelle on pourrait me croire intéressé.
Jim hésitait, mais Oades s'écria en donnant un grand coup de poing sur la table :
. — Le gentleman a raison. Respectons sa liberté, comme il respectera la nôtre : son intérêt nous est garant de sa discrétion !
— Soit, ajouta son partner, et puisqu'il nous est présenté par Harry, buvons à sa santé.
On se remit à boire comme si aucun incident ne s'était produit. Le Prussien, par prudence, et afin de tranquilliser tout à fait sur ses intentions les deux associés de San-Bernardino, passa la nuit h la ferme et ne repartit qu'à la pointe du jour. Son chariot à boeufs le conduisit de nouveau à la station du chemin de fer du Pacifique, où il reprit tranquillement la route de l'Est.
Arrivé à Salt-Lake-City, Cari Muller s'y arrêta et se fit aussitôt conduire chez le juge du district, qui était un de ses protégés, La position des fonctionnaires américains est, on le sait, fort difficile dans TUtah. Ils n'y ont aucune autorité véritable et ne peuvent s'y maintenir et y rendre service qu'à force de concessions aux Mormons. Le moment est certainement proche où il en sera autrement, mais ce moment n'est pas encore venu. Quoi qu'il en soit, le juge en question, qui devait sa position à l'influence de Cari Muller, reçut avec empressement le grand orateur de l'Ouest, et se mit entièrement à sa disposition.
— Voici de quoi il s'agit, lui dit le Prussien. Vous devez avoir ici une « Louisianaise, » que Ton y retient par force.
— Jessie, la créole ?
— C'est cela. On la dit très-bellet très-exaltée...
— En effet !
— Eh bien ! à un moment donné, que je vous signalerai, il pourra y avoir intérêt à ce que vous facilitiez son évasion. Elle a été trompée et son séducteur veut se marier à Chicago !
— Harry Kimbal ? interrompit le juge, celui dont elle parle toujours en le menaçant de sa vengeance. Il n'a qu'à se bien tenir, si elle devient libre.
— C'est son affaire, répliqua Cari Muller avec in-
différence; il n'aura, d'ailleurs, que ce que sa perfidie mérite. Puis-je espérer que vous ferez ce que je réclame de votre obligeance ?
— Tout à fait !
— En ce cas, merci d'avance et comptez toujours sur moi, de votre côté !
Le même soir, le sénateur prenait l'express de Cincinnati. Il resta quelquesjours dans la métropole^ de l'Obio, formant des comités, tenant des meetings, faisant des discours, voyant tous les hommes politiques des environs, tous les journalistes influents de l'État ; et quand sa réélection fut en bon train, quand il n'y eut plus qu'à laisser agir les « politicians » qui l'avaient lancée, il se dirigea sur la capitale de l'Illinois. Une fois à Springfield, il recommença le même travail, en faveur de M. Taylor, et obtint à peu près les mêmes résultats. Aussi, dès son retour à Chicago, se présenta-t-il chez le banquier.
' — Bonnes nouvelles, dit-il à ce dernier, ma réélection est assurée à Cincinnati, et la vôtre est à peu près certaine à Springfield.
— Quelle reconnaissante je vous dois , répliqua M. Taylor, et quel orgueil on en éprouvera dans ma famille ! William est capable de se présenter du coup à Brocklynn; mais Blackwood, que devient-il?
— Il maintient sa candidature, seulement sans aucune chance de succès, bien qu'il emploie tous les moyens possibles pour vous nuire et qu'il ne soit pas homme à reculer, même devant une invention mensongère ou une infamie.
— Eh bien! qu'il y prenne garde, fit M. Taylor en frappant avec colère du poing sur son comptoir, car
moi je serais homme à lui infliger une correction sévère, s'il m'y obligeait. Je l'ai déjà battu dans la banque, je le battrai encore sur un autre terrain, s'il le faut.
— Là, là, ne vous emportez pas, mon cher financier, et sachez déjà prendre le tempérament calme et grave qu'il convient d'avoir lorsqu'on se décide à affronter les orages politiques. M. Blackwood inventera sûrement sur vous quelque ridicule ou odieuse histoire. Le moins qu'il puisse vous appeler, c'est « voleur, » et vous aurez bien de la chance s'il ne vous accuse pas d'avoir assassiné père et mère.
— Hein ! que me dites-vous donc?
— La vérité , hélas ! mais qu'importe ! autant en emportent le vent et les élections ! L'essentiel est d'avoir plus d'imagination et de frapper plus fort que lui : les rieurs seront de votre côté ! Un autre conseil : ne donnez votre nièce Mary à mon ami Harry Kimbal, que lorsque celui-ci aura reçu de New- York tous ses papiers. C'est un garçon un peu léger, auquel il faut faire sentir la nécessité de devenir sérieux.
Le banquier remercia chaleureusement le sénateur, qui prit congé de lui et rentra.
Cari Muller n'était pas un méchant homme, au fond, et il ne faisait pas le mal pour le plaisir de le faire. Il trouvait même que c'était une insigne maladresse. Voilà pourquoi, n'ayant aucune raison d'en vouloir à miss Stevenson, il essaya de la sauver d'un mariage infamant , en recommandant à M. Taylor d'attendre l'arrivée de papiers qu'il savait bien ne pouvoir pas être produits. Il n'aurait même pas songé à perdre Kimbal et à compromettre le banquier, s'il n'y avait
pas eu un intérêt personnel. Il estimait que tout ce qui était gratuit ou inutile était une faute, et qu'il ne fallait faire le bien ou le mal que lorsqu'on en retirait un avantage réel. Poursuivre d'abord un but quelconque et chercher ensuite à l'atteindre par tous les moyens possibles, telles étaient sa politique et sa morale!
Voulant épouser Evelina parce qu'il l'aimait, et bien décidé à tout faire pour cela, résolu même à employer la ruse ou la violence, s'il y était obligé pour arriver à la posséder, il avait naturellement formé son plan de campagne à cet égard. Son récent voyage à San-Bernardino en faisait partie, et rien n'aurait pu le faire dévier de la route qu'il s'était tracée. Ce qu'il lui fallait, c'était Evelina, et il la lui fallait à tout prix. Aussi n'eût-il épargné ni le banquier, ni Maurice, ni aucun de ceux que leur mauvaise fortune aurait mis en travers de sa passion, mais il voulait sauver Mary, qui se trouvait « à côté, » et qui allait, sans utilité pour lui, épouser un chevalier d'industrie.
— Il ne faut pas que cela ait lieu, se dit-il, ce serait une mauvaise action, et je veillerai à ce qu'elle ne s'accomplisse pas.
Mais il ne croyait pas que ce fût une « mauvaise action » de prendre malgré elle une femme, qui en aimait un autre, et de briser d'un seul coup deux cœurs. Déshonorer M. Taylor, le ruiner, le perdre n'était rien non plus. Tant pis pour l' Américaine, tant pis pour son père, tant pis pour notre compatriote; ils devaient être sacrifiés sur l'autel du bon plaisir de Cari Muller! L'excellent homme le regrettait sans doute; son cœur pieux de Prussien en saignait assurément, mais il le fallait. La vie est une bataille. On triomphe
d'un côté, on est écrasé de l'autre : vœ victis ! La candidature de M. Taylor était une machine de guerre et celle de son conçurent, M. Blackwood, une arme de combat! L'âme généreuse et compatissante de Garl Muller n'aurait même pas mieux demandé que de pouvoir renoncer à l'emploi de ces moyens excessifs. Seulement Evelina n'aurait pas consenti à se rendre d'elle-même, et son farouche amant voulait qu'elle se rendît. De là ^ l'impitoyable et dure nécessité de la contraindre.
— Je les connais, fit le Prussien, ces fières et riches natures américaines, on ne les plie pas, il faut les briser.
Or, Garl Muller avait toujours tout fait céder devant lui. Il ne connaissait pas d'autre loi que sa volonté. Son ambition et son bon plaisir étaient les deux seuls mobiles auxquels il obéît.
— Elle sera à moi, se disait le sénateur, chez lequel le désir de posséder Evelina était passé à l'état d'idée fixe.
Et pendant ce temps-là, Maurice et la jeune fille, pareils à deux oiseaux bavards, se répétaient sans cesse et sur tous lesJtons :
— Nous nous aimerons toujours !
Quand Cari Muller, qui avait habilement disposé ses batteries, crut le moment arrivé d'engager la lutte suprême, il alla trouver Harry Kimbal. Il prit, ce ^ourla, un air solennel et composé, car il était excellent comédien à ses heures, et savait, selon la circonstance, se faire tel ou tel visage de commande.
— Mon cher Harry, lui dit-il confidentiellement, en refermant derrière lui la porte du cabinet de l'agent
d'affaires, je suis venu, ce matin, pour causer avec vous de choses graves. Pouvez-vous me prêter un instant d'attention?
— Je suis tout à vous, répondit Kimbal, qui devenait soucieux dès qu'on lui parlait de communications importantes ou confidentielles.
— Vous savez, reprit le sénateur, le vif intérêt que je porte aux Taylor. Je vous ai prouvé également que j'étais de vos amis?
— Et je vous en remercie, répliqua Harryven tendant la main au Prussien, par un geste dans lequel il y avait plus de diplomatie que de cordialité.
— Eh bien ! j'ai un aveu pénible à vous faire. Je reçois de Springfield de mauvaises nouvelles. Par une manoeuvre électorale d'une insigne mauvaise foi, M. Blaekwood accuse M. Taylor d'avoir trompé le public en recevant des souscriptions pour une Société en commandite qu'il savait n'être pas sérieuse.
~ Quelle Société? demanda Kimbal, d'un air visiblement inquiet.
— Celle des mines de diamants de San-Bernardino. répliqua le sénateur avec une apparente indifférence. Vous comprenez que ce n'est là qu'une insinuation malveillante, dont le but évident est de nuire, non au crédit inébranlable de M. Taylor, mais au succès de sa candidature comme représentant du peuple. L'homme politique, semblable à la femme de César, ne doit pas même être suspecté, et c'est la raison pour laquelle je me suis démis de mes fonctions de membre du conseil de surveillance de cette Société californienne. Pourquoi? parce que je ne voulais pas que mon nom fût môle à celui d'une opération financière,
et que mes ennemis pussent me reprocher de spéculer. Je suis convaincu que l'affaire dont il s'agit est excellente et que rien ne justifie les bruits que Ton cherche à répandre sur l'honorabilité des administrateurs de la mine en question ; il n'en est pas moins regrettable que Ton puisse laisser supposer que les fonds déposés chez M. Taylor soient compromis.
— Mais cela n'est pas! s'écria Kimbal avec une apparente indignation, pour cacher son malaise véritable.
— Je le sais bien ; seulement, dans l'intérêt de notre ami, je crois sage d'étouffer à temps ce méchant propos. Du reste, on ne vous épargne pas vous-même. On insinue que, en votre qualité de représentant de la Société/ vous êtes trop intimement lié avec les chefs de l'exploitation pour ne pas savoir ce qui ce passe à San-Bernardino et pour n'avoir pas été un peu leur dupe... ou leur complice!
Garl Muller appuya sur ce dernier mot. Peut-être ne le fit-il pas intentionnellement, mais Kimbal pâlit étrangement.
— C'est absurde, c'est ridicule, c'est odieux, reprit le Prussien légèrement, et cela se comprend d'autant moins qu'il n'y avait pas les mêmes raisons de chercher à vous compromettre.
— Bien entendu, balbutia l'agent d'affaires, pour dire quelque chose.
~ J'ai donc résolu, continua le sénateur au bout d'un instant de silence, de couper le mal dans sa racine et de réduire à néant ces mensongères inventions, en démasquant à Springfield ceux qui les propagent. Voulez-vous m'y aider ?
— Certes, répondit Kimbal avec une grande chaleur.
— Pour cela, il faut sauvegarder la dignité de notre ami Taylor, lui éviter tout ce qui pourrait la compromettre. J'aurais besoin d'en causer avec miss Evelina, qui est le seul homme de la maison.
— Vous avez raison, dit l'agent d'affaires en prenant au bon cette excellente idée, et rien ne sera plus facile.
— Croyez-vous? demanda le Prussien d'un air incrédule.
— Je m'en charge, répliqua Kimbal. Je suis presque de la famille déjà, j'ai en Mary une alliée dévouée, et j'ai bien le droit de donner un conseil à ma future cousine.
— Sans doute, fit le Prussien avec un sourire assez impertinent; seulement, miss Evelina a également celui de, ne pas vouloir le suivre. Je suis certain de votre bonne volonté, je ne suis pas sûr du succès de vos démarches.
— Je voudrais bien voir que miss Taylor hésitât, quand il s'agit de l'honneur de la maison !
— Eh ! mon cher, elle pourrait trouver que cela regarde son frère ou son fiancé !
— Bah ! répliqua Kimbal, l'un est à New- York, et l'autre n'est pas encore son mari : il y a loin de la coupe aux lèvres !
— Quoi qu'il en soit, il vaut mieux employer la persuasion que l'autorité. Miss Taylor est femme à se rendre à la sagesse d'un conseil, elle déclinerait net de se rendre à un ordre. Contentez-vous donc de lui faire comprendre qu'il s'agit uniquement du succès de la
candidature de son père et de la réfutation de quelques calomnies indignes. Je crois qu'il dépend de moi d'assurer l'un et de tenter victorieusement l'autre. Je désire simplement m'en entretenir avec elle et lui prouver qu'elle a en moi un « ami » véritable. Pensez-vous que je pourrai la rencontrer ici?
— Chez moi, j'en doute, car elle n'a jamais voulu y venir; elle ira de préférence chez vous.
— Eh bien ! reprit le Prussien froidement, agissez au mieux des intérêts de la famille, et si miss Taylor veut bien m' honorer d'une visite, je lui dirai, avec ma franchise habituelle, ce qu'il y aurait à faire pour remettre son père en bonne position vis-à-vis du pays.
Là-dessus, le sénateur tendit flegmatiquement [la main à Kimbal, et se dirigea vers la porte, après avoir rallumé son cigare.
'— A propos, reprit-il au moment de s'éloigner, vous savez à quelle heure on est à peu près sûr de me rencontrer à la maison, et si vous pouvez obtenir de miss Evelina qu'elle vienne, elle me trouvera jeudi et vendredi prochains.
— AU right, fit Kimbal, vous pouvez l'attendre.
Le Prussien sourit involontairement à cette assurance, car il savait ce que valait la parole de Kimbal. Il dit néanmoins :
— Votre intérêt me répond de votre zèle. Si M. Taylor était compromis, vous seriez évidemment perdu, et miss Stevenson est trop charmante pour que vous ne préfériez pas un voyage de noces avec elle à un autre voyage, moins agréable et plus long!
Cari Muller prononça ces dernières paroles d'un ton
assez dégagé, mais significatif, et Kimbal s'empressa de répondre. Il prit de nouveau congé de son interlocuteur, par un geste rapide de la main, et sortit. Une fois dehors, et se parlant pour ainsi dire à lui-même, il ajouta :
— Après tout, elle pourrait bien venir!
Avant le grand incendie de Chicago, c'est dans la partie nord de la métropole de l'Ouest qu'habitaient les nombreux Allemands dont est peuplée cette immense cité, moderne Baby-lone des Etats-Unis! Cincinnati, la ville chère aux compagnons de saint Antoine, et que, pour cette raison, les Yankees appellent encore plaisamment Porcopolis , Cincinnati est sans doute la véritable capitale de l'émigration germanique en Amérique; mais Chicago renferme aussi une assez jolie quantité d'Allemands, et je crois que Ton peut hardiment porter à cent mille le chiffre de ceux qui y parlent la langue de Goethe, avec de légères corruptions, il -est vrai*. Les fils de la sentimentale et blonde Gretchen ont fait comme la tache d'huile, aux Etats-Unis; ils se sont répandus un peu partout et il n'est pas un seul recoin caché qu'ils n'aient envahi.
Chose étrange! Ces braves compatriotes de M. de Bismarck, qui ne cessent de chanter les louanges de leur mère-patrie n'ont rien de plus pressé que de s'arracher de ses bras adorés aussitôt qu'ils ont atteint l'âge d'homme et qu'ils ont pu réunir assez d'argent pour prendre le chemin de fer et franchir la frontière ! Quoi qu'il en soit, c'est au North-Side de ce la reine de l'Ouest » qu'avaient établi leurs pénates tous les heureux émigrants allemands qui se dirigent vers Chicago, La principale artère de ce district notamment ressem-
blait à s'y méprendre à une rue de Leipzig ou de Berlin. On n'y voyait que lager béer saloons , restaurations , et autres établissements du même genre; on n'y entendait que musiciens ambulants, jouant les valses de Strauss, de Lanner ou de Lumbye ; on n'y trouvait que marchands prussiens , bavarois ou saxons ! La choucroute s'y mariait partout avec « les petits os de cochon, » les boudins du jour et Yallerlei traditionnels I Bref, c'était bien l'Allemagne tout entière transportée en Amérique et y faisant revivre le vieux monde au milieu du nouveau. Garl Muller, en sa qualité d'homme profondément politique, avait bien eu soin d'aller se loger le plus lQin possible de ses chers compatriotes. Il s'appuyait sur eux, mais les tenait à distance. C'était chez lui une question de principes : « Il ne faut jamais avoir autour de soi, avait-il coutume de dire, ni la femme qu'on aime, ni les gens dont on veut se servir. Sans cela, on n'est plus leur maître et l'on devient bien vite leur esclave! » Il s'était donc acheté une élégante et confortable petite habitation dans Wabash- Avenue , vers la 22e rue, et c'est là qu'il vivait, au fond d'un jardin assez retiré, chaque fois qu'il venait passer quelques semaines à Chicago.
Là, il était non-seulement séparé de la colonie allemande du North-Side par plusieurs milles de distance, mais encore il pouvait s'isoler à peu près complètement du reste de la ville. Sa maison, entourée de grands arbres qui lui faisaient comme une sorte de rideau circulaire, ne communiquait avec l'extérieur que par deux petites portes de service, percées dans la muraille du jardin, et il n'avait pour tout domestique qu'une vieille bonne, fidèle, silencieuse et dévouée.
— Johanna, lui dit en dînant Cari Muller le jour où il avait vu Kimbal, il peut se faire que je reçoive cette semaine la visite d'une jeune dame, avec laquelle j'ai à causer d'affaires confidentielles et importantes. Quand elle se présentera, vous l'introduirez, et vous nous laisserez ; après quoi, vous pourrez aller voir votre fils !
La servante fit de la tête un signe imperceptible, qui signifiait qu'elle avait compris, et se retira. En effet, quand son maître lui disait : « Vous pouvez aller voir votre fils, » cela signifiait qu'il désirait rester seul et qu'il lui donnait carte blanche, vu que le fils en question habitait à l'autre extrémité de la ville.
Presque à la même heure, Kimbal se rendait à la résidence de M. Taylor, demandait miss Stevenson et lui proposait une promenade à Hyde-Park, ainsi que son titre de fiancé l'y autorisait. Mary, qui n'eut garde de refuser, fut bientôt prête et les deux jeunes gens partirent gaiement.
— Quelle bonne idée vous avez eue, Harry, de venir me chercher, s'écria la nièce du banquier dès qu'elle fut dehors; avez-vous du nouveau à m'apprendre?
Kimbal n'était pas galant : c'était là son moindre défaut! Il comprit, cependant, qu'il devait dire quelque chose de gracieux à la jeune fille, vu les circonstances, et il reprit d'un air qu'il s'efforça de rendre tendre :
— Vous me demandez, chère Mary, si j'ai du nouveau à vous apprendre. Eh bien ! que voulez-vous que je vous dise? Je vous aime, vous le savez bien, mais ça n'est pas nouveau!
Miss Stevenson, qui adorait Harry, et qui, de plaisir, devint rouge comme une cerise, s'écria en le regardant avec exaltation :
— Ça n'est pas nouveau, soit, mais c'est toujours ban h entendre, et je vous remercie de me le répéter!
— Ne savez-vous donc pas que je vous aime? reprit Kimbal, qui avait besoin du concours de la jeune fille, et qui n'ignorait pas qu'avec le mot d'amour il l'aurait fait aller au bout du monde. Mon plus cher désir est de hâter l'heureux moment qui me permettra de vous appeler : my dear little wife ?
— Bien vrai? fit Mary, avec un adorable petit clignement d'yeux.
— Aussi vrai, répliqua Harry, que vous êtes la plus séduisante des femmes et que je suis le plus épris des hommes!
— Alors, pourquoi ne m'épousez-vous pas?
— Parce que je ne suis pas encore assez riche •
— Oh! la jolie raison! Avec cela qu'on ne peut pas se passer de fortune, quand on a pour soi la jeunesse et l'amour?
— Certainement, on le peut, au besoin; mais votre excellent oncle, qui lui n'est pas amoureux, met des conditions à son consentement. Il veut bien passer sur la question d'argent, puisque vous y passez vousmême. Seulement il prétend que sa qualité de tuteur lui impose des devoirs, et il exige certains « papiers, » dont la réunion est longue et ennuyeuse. Tenez, si je ne connaissais pas M. Taylor comme je le connais, je croirais presque qu'il se défie de moi, tellement il se montre tenace et exigeant à mon égard !
— Mais enfin, ces « papiers, » ne pouvez-vous pas vous les procurer?
— Si, parfaitement, se récria Kimbal, qui craignait de laisser percer la moindre préoccupation à cet égard.
Seulement, je vous le répète, cela demande du temps, des démarches, et notre bonheur s'en trouve retardé. Or, vous aimant comme je le fais, mon désir le plus naturel est de vous nommer ma femme le plus tôt possible! Et tenez, la meilleure preuve que je me considère déjà comme de votre famille, c'est que je vous ai prié de faire cette promenade avec moi à Hyde-Park, à peu près désert à cette heure-ci, pour vous entretenir de choses confidentielles, qui intéressent la maison James Taylor and G0.
Mary étai ifemme, c'est-à-dire un peu curieuse. Elle prêta donc une attention très-vive à l'entretien que lui avait annoncé son fiancé et qui la charmait surtout en ce sens qu'il établissait entre eux une intimité déplus. Elle trouvait^ en outre, qu'en la mettant de moitié dans un secret, concernant les affaires de sa famille, Kimbal lui témoignait à la fois son amour et sa confiance. Les Américains ne parlent guère en général, et ils ne parlent jamais de ce qui ne les regarde pas personnellement.
Pour que Harry s'occupât ainsi de la maison James Taylor and C°, il fallait quil eût un motif puissant, et ce motif ne pouvait être que les liens qui allaient l'unir avec la nièce du grand banquier de TOuest. Le jeune homme fut un peu long, un peu diffus, un peu rhéteur, mais il ne manqua pas, néanmoins, d'une certaine habileté, et il eut tout au moins le talent de convaincre miss Stevenson. Celle-ci, en effet, croyant l'honneur de son oncle sérieusement compromis et estimant qu'Evelina pouvait tout arranger, par une simple démarche auprès du Prussien, s'engagea à conseiller fortement cette dernière à sa cousine.
— Cela peut être désagréable, fit-elle, mais cela n'a,
en somme, rien de compromettant, et je ne vois pas pourquoi Evelina refuserait d'aller chez M. Cari Muller. — En ce cas, « mistress Kimbal, » dit le jeune homme en s'inclinant du côté de sa future compagne avec un sourire triomphant, il ne me reste plus qu'à vous prier de mettre en pratique cette sage manière de voir les choses, en vous faisant auprès de votre cousine le défenseur éloquent et chaleureux de « notre » cause, car « nous » sommes intéressés à ce que miss Evelina consente à cette tentative. Vous comprenez, en effet, chère Mary, que notre bonheur est lié à celui de la famille Taylor. Or, il dépend de M. Cari Muller d'assurer l'élection de M. James à Springfïeld, enfermant la bouche aux ennemis de ce dernier et en détruisant leurs noires calomnies,
— Quelles calomnies ?
— Cela serait trop long à vous expliquer. Qu'il vous suffise de savoir qu'en matière d'élections, tout est permis, et qu'on discutera la probité du banquier pour attaquer les convictions de l'homme politique.
— Mais c'est impossible, Harry! Que voulez-vous que l'on dise de mon oncle, qui a toujours été l'honneur et la loyauté mêmes? s'écria miss Stevenson.
— On inventera les choses les plus odieuses, les plus ridicules, répliqua Kimbal, et on ne m'épargnera pas davantage.
— Vous ! Et pourquoi ?
— Parce que mon nom est un peu associé au sien dans la grande entreprise des « mines de diamants de San-Bernardino. » M. Cari Muller, qui a pris sous son patronage la candidature de votre oncle, aurait pu d'un coup d'aile balayer ce tissu d'infamies. Sa parole écou-
tée eût dissipé tous les nuages, car c'est bien avec raison qu'on Ta surnommé « le Soleil de l'Ouest ! » Quand il paraît, il jette la lumière autour de lui, le jour se fait, et l'intrigue se montre à nu sous les ombres qu'il perce de ses rayons !
— Eh bien ! fit miss Stevenson, en souriant avec confiance.
— Eh bien! chère Mary, le sénateur de l'Ohio, qui aurait pu se montrer froissé du refus de miss Evelina, s'il avait l'esprit et le cœur moins haut placés, serait sensible, je crois, à une démarche de miss Taylor, et voilà pourquoi je vous demande de l'appuyer de tout le poids de votre affection pour votre famille, et, doisje l'ajouter, de tout celui de votre amour pour moi!
En disant ces derniers mots, Kimbal serra doucement la main de miss Stevenson, en la regardant d'un air suppliant. Aussi, la jeune fille répondit-elle avec chaleur :
— Vous pouvez compter sur moi, Harry, et sur ma cousine. Pour son père, Evelina irait au bout du monde, et moi, je ferais pour vous l'impossible !
— Merci ! se contenta de répondre Harry, bien sûr, en effet, de la sincérité et du dévouement de la jeune fille.
Puis, par une manoeuvre habile, il changea de conversation, donna à celle-ci un ton plus tendre, et ne rentra en ville qu'après avoir bien convaincu Mary de la vivacité de son amour pour elle et de son désir de changer le plus tôt possible son titre de « fiancé » contre celui de « mari! »
Le même soir, il y eut un conciliabule entre les trois cousines. Miss Stevenson avait eu soin de mettre Julia
dans ses intérêts, et Evelina trouva deux avocats au lieu d'un pour défendre la cause de Cari Muller. Ces deux charmants plaideurs, j'ai à peine besoin de le dire, ne se doutaient pas du rôle qu'ils jouaient, et leur procès était gagné d'avance, car toucher à son père était pour la fille aînée de M. Taylor toucher à l'arche sainte. Celle-ci n'éprouva donc nulle peine à faire ce que l'on attendait d'elle, et,' si on ne le lui eût pas suggéré, elle en eût pris d'elle-même l'initiative. Quant à craindre un piège, aucune des trois jeunes filles n'en conçut l'idée. Elles étaient bien trop naïves, trop pures et trop confiantes pour cela. D'ailleurs, il n'eût pas déplu à Evelina de courir un danger quelconque pour son père, et elle s'y fût exposée avec joie, bien sûre d'en sortir victorieuse.
— Oui, dit-elle d'un air résolu, j'irai trouver M. Cari Muller, et je le ferai d'autant volontiers que cela me fournira une occasion excellente de lui expliquer pourquoi je lui ai préféré Maurice.
— Prends garde, lui fit observer Mary, ce n'est peut-être ni très-habile, ni très-politique, et il serait plus sage, de ne pas froisser la vanité de ce vieux « beau! »
— Ne crains rien, répliqua Evelina en souriant, je saurai comment m'y prendre pour adoucir « le grand triomphateur ! » au surplus, j'ai eu le tort de ne pas être éblouie par le « Soleil de l'Ouest, » cela lui a suffi pour me juger : je suis indigne de vivre !
— Mais cependant, hasarda Julia, s'il f aimait toujours? Il y a de ces exempïès-là, et Mac-Donald en est la preuve vivante ! Plus je dis au pauvre garçon que je ne l'aime pas, et plus il est amoureux de moi !
— C'est bien différent, fit Evelina, Hughes a le dévouement et la fidélité d'un caniche ! Et puis, il est jeune, il a le temps d'attendre et d'espérer, tandis que M. Garl Muller ne peut faire ni l'un ni l'autre!
— De plus, conclut gaiement Mary en s'adressant à Julia, ton « beau » est vraiment beau, il justifie son nom, et « l'ex-beau » d'Evelina est très-laid, ce qui est une nuance capitale. En outre, le premier est Irlandais, et le second Prussien, ce qui ne constitue pas un trait distinctif moins grand entre eux !
— Enfin , dit à son tour la fiancée de Maurice , M. Cari Muller est un trop « grand homme, » il est trop haut placé, il a un esprit trop large, pour pouvoir prêter longtemps attention à une petite personne de mon espèce. Il ne se souvient plus, je le gagerais, qu'il m'a un instant remarquée, et il défendra mon père, à Springfield, comme s'il avait dû épouser sa fille !
— Evelina a raison, fit Julia.
-^- Je puis donc l'annoncer à Harry? ajouta Mary.
— Qui, lui, peut le répéter à qui de droit, reprit Evelina, car en ces sortes d'affaires, il ne faut pas perdre de temps.
Il fut convenu seulement entre les trois jeunes filles, que M. Taylor ne saurait rien des calomnies indignes que l'on cherchait à faire courir sur son compte, ni de la démarche qu'Evelina allait tenter auprès du sénateur pour prier celui ci de faire couper coui*t à ces honteuses manœuvres. Elles le promirent solennellement à tour de rôle, mais en faisant chacune la réserve intérieure de le dire à leurs « beaux » respectifs. Mary devait en agir ainsi, afin de prouver à Harry qu'elle s'était acquittée de la mission délicate dont il
l'avait chargée; Evelina, parce qu'elle ne se reconnaissait plus le droit d'avoir un secret pour Maurice ; enfin Julia, parce qu'elle comptait bien demander à Mac-Donald d'accompagner de loin sa sœur, et, au besoin, de veiller sur elle.
Kimbal, on le comprend facilement, fut heureux du succès de miss Stevenson, et s'empressa d'en informer le Prussien. Maurice se montra inquiet et jaloux de la visite qu'allait faire Evelina à Garl Muller, bien que l'Américaine eût entouré cette nouvelle de toutes les précautions et de toutes les délicatesses que lui suggérait son amour. Quant à Mac-Donald, il ne manifesta rien, mais il n'en pensa pas moins, et il remercia Julia de la confiance qu'elle lui avait témoignée.
— Voyons, Maurice, dit Evelina à notre compatriote, en le regardant avec tendresse, et en lui tendant les deux mains, pourquoi êtes-vous triste ? Ne savez-vous pas bien que je vous aime et que je ne puis aimer que vous ?
— Je sais, Evelina, fit Maurice avec passion, que j'ai peur de tout ce qui vous éloigne de moi ; mon bonheur est si grand que je crains de le perdre. Mon rêve est si beau que je crains de me réveiller. D'ailleurs, je n'aime pas votre Prussien , et je vous vois à regret aller chez lui !
— Je vous ai cependant confié le but de cette visite, mon ami, et il me semble qu'elle n'a rien dont vous puissiez vous préoccuper. M. Taylor, vous le savez, tient beaucoup à sa nomination de membre de la Chambre législative de Springfield, et cette nomination, paraît-il, dépend en grande partie de M. Garl Muller, qui Ta prise sous son patronage. De plus un certain
M. Blackwood, un rival de mon père dans la Banque et son concurrent politique également, cherche à répandre sur la Maison James Taylor and C° des bruits calomnieux que M. Cari Muller peut faire cesser. Doisje sacrifier l'intérêt de notre famille et l'honneur de notre nom à des craintes chimériques? Je vous en fais juge, Maurice! L'amant hésitera peut-être à me donner raison, mais l'ami m'approuvera. Vous ne pouvez pas hésiter quand il s'agit des Taylor !
— Oui, mais il s'agit aussi des Garl Muller ! En d'autres termes, l'homme me déplaît. A votre place, je me serais moins hâtée. Je ne crois pas au prétendu danger qui a dicté votre détermination, et s'il faut vous dire toute ma pensée, je m'explique peu vos appréhensions. Qu'importe', en effet , ce qu'imprimera un M. Blackwood. ou tout autre candidat aux abois ? M. Taylor n'est-il pas au-dessus de semblables attaques?
— Assurément ; mais quand on remue de la boue, il en tombe toujours un peu à côté, et c'est ce que je veux éviter.
— Je doute que vous évitiez rien du tout, Evelina, et vous vous exposez gratuitement à un ennui, sans parler de la besogne que votre visite mystérieuse va donner aux mauvaises langues.
A cette dernière phrase, l' Américaine partit d'un franc éclat de rire ; mais voyant l'air surpris et attristé de notre compatriote, elle s'empressa bien vite d'ajouter avec bonté :
— Vous prenez toujours, et malgré vous, le nouveau monde pour l'ancien, mon ami! Les méchantes langues et les méchants propos sont inconnus aux Etats- Unis, non qu'on y vaille mieux qu'ailleurs, mais parce
que l'existence y est une machine à vapeur lancée à toute vitesse, qui n'a pas le temps de s'occuper des accidents de la route, et parce que « cela ne payerait pas ! » Les romans de portières y sont ignorés, par cette raison excellente que nous sommes nos propres portiers et que chacun est maître chez soi. Mais, la ville entière dût-elle s'occuper de mon « équipée, » je vous assure bien que cela ne m'empêcherait pas de la faire. Nous autres Américains, nous ne nous laissons . guider que par nos intérêts, notre conscience ou notre volonté ; nous ne nous laissons jamais arrêter par ce terrible qu'en dira-t-on ? qui, chez vous, est si puissant, et qui, ici, nous ferait l'effet de ces formidables* machines de guerre que les Chinois peignent sur leurs murailles pour effrayer leurs naïfs ennemis! Donc, j'irai chez M. Garl Muller, parce que j'estime que tel est mon devoir. Àh ! si William était à Chicago, c'est lui, bien entendu, que je chargerais de cette mission diplomatique ; en son absence, c'est moi qui suis « le fils aîné » de la famille. Quand je serai Mme Durand, je déposerai mes pouvoirs... Mais en attendant ne vous mettez pas martel en tête à propos de ma visite à votre ex-rival, et plaignez-moi plutôt un peu d'être obligée de la faire, vu qu'en somme M. Cari Muller n'est pas amusant tous les jours et que l'entrevue pourra manquer de charmes. D'ailleurs, Maurice, venez demain soir. Nous serons seuls, je 'vous promets une bonne causerie et je vous raconterai tout ce qui se sera passé. Vous verrez qu'il n'y avait ni de quoi être inquiet, ni surtout de quoi se montrer jaloux.
— Je ne suis pas jaloux, Evelina, je suis triste, voilà tout !
— Eh bien ! Maurice, vous ne le serez plus demain soir, je vous le garantis.
C'était un vendredi.
La journée se leva sombre et froide. De gros nuages gris, poussés par le vent de la plaine, s'amoncelaient sur la ville et donnaient déjà au ciel l'aspect de celui de l'hiver. Evelina se sentit glacée et, en regardant par sa fenêtre les feuilles jaunies, qui tourbillonnaient sur la route au milieu d'un nuage de poussière, elle éprouva au cœur un serrement étrange.
— Cependant, murmura-t-elle involontairement, si . l'on croyait aux pressentiments ?. . .
Puis, secouant un peu sa torpeur et chassant les noirs pensers qui, malgré elle, l'obsédaient, elle ajouta bien vite :
* — Heureusement que l'on n'y croit pas, et que Ton sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les causes réelles de la mélancolie, qui parfois nous assaillit. La science explique tout, elle perce à jour la poésie et le merveilleux, et il n'y a plus rien de sacré pour elle, même dans les arcanes mystérieuses du cœur humain !
Toutefois, elle s'arrêta à cette dernière remarque et reprit au bout d'un instant de réflexion :
— M'est avis que je déraisonne un peu et qu'il y a des choses dont on ne trouvera jamais la clef : ce sont celles de l'amour ! Pourquoi aime-t-on ou n' aime-t-on pas ? Pourquoi tel regard fait-il vibrer telle âme? Pour-
quoi prend-on par tel chemin, au bout duquel on doit rencontrer la personne qu'on aimera, au lieu de passer par tel autre, où l'on ne croisera que des indifférents? Il y a là un secret que nul ne découvrira jamais, le secret de Dieu !
Tout en écoutant souffler la bise, qui gémissait aux portes comme une âme en peine pour se faire ouvrir, tout en regardant les arbres se dépouiller de leurs feuilles, tout en suivant au ciel les nuages épais qui avaient Tair de s'y poursuivre, elle se dit avec une sorte de philosophie sereine :
— En somme, on a raison, l'homme s'agite et c'est Dieu qui le mène. J'irai au rendez-vous que je me suis donné à moi-même, et il en adviendra ce que le ciel voudra ! Qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, cela n'y changera pas grand' chose, et M. Cari Muller n'est pas beaucoup plus terrible, je suppose, par les journées de brume que par celles de soleil !
Là-dessus, elle fit sa prière \vu qu'en Amérique on a encore la faiblesse de croire en Dieu et de s'unir matin et soir avec lui par la pensée); elle s'habilla, descendit au salon et ouvrit le piano, en attendant le déjeuner.
— Gomme tu es belle aujourd'hui, monEvelina! lui dit avec orgueil son père, en lui donnant un retentissant baiser sur le front.
— Elle l'est tous les jours, ajouta sa mère, en la serrant tendrement sur son cœur.
— Sans doute, reprit gaiement M. Taylor, mais il me semblait qu'il y avait ce matin quelque chose de plus que d'ordinaire. Notre fille a là une robe de velours noir qui lui va comme un gant, et lui donne un
air d'impératrice. Partez-Vous en guerre et allez-vous accomplir quelque difficile mission, « miss Taylor » ? Cette dernière question fut, naturellement, adressée à jeune fille sur un ton plaisant et suivie de deux autres baisers paternels sur chaque joue.
— Il est possible, en effet, répliqua Evelina d'un air enjoué, que j'aie une conquête à faire et que je me sois chargée d'une mission à remplir, « monsieur ».
Le banquier n'en demanda pas davantage et l'on se mit à table. Evelina mangea avec appétit, en femme qui sait qu'il est élémentaire de prendre des forces, quand on va soutenir une lutte.
A la même heure, Cari Muller s'asseyait devant un copieux repas et faisait successivement disparaître les plats que lui servait la vieille Johanna et les verres de vin qu'elle lui versait. Il paraissait très-préoccupé, mais il n'en arrosait pas moins copieusement les mets qu'il absorbait. Depuis la fameuse soirée qu'il avait passée à San-Bernardino, en compagnie de Oades et de Jim, il n'avait pas bu autant. Arrivé au dessert, il se fit même servir une demi-bouteille de Champagne du Missouri, ce qu'il faisait, du reste, chaque fois qu'il avait à prononcer ou à écrire un discours. Puis, il prit coup sur coup deux tasses de café noir avec du cognac , et lorsqu'il eut achevé , il se mit à lire de suite les journaux. Après quoi, il se plaça à son bureau et reprit son travail interrompu avec une ardeur fébrile et inaccoutumée.
— Monsieur a l'air bien affairé, dit Johanna en se retirant; faudra-t-il toujours le déranger pour « la dame » qu'il m'a désignée, si elle se présente?
— Oui, répondit le sénateur laconiquement, sans
lever le nez de dessus ses papiers; je n'y suis que pour elle, vous entendez bien? Et une fois qu'elle sera entrée, vous ferez ce que je vous ai dit. Vous irez chez votre fils.
A la façon dont le Prussien congédia la vieille servante, il était facile de voir qu'il voulait être seul. Il avait, sans doute, à terminer quelque volumineuse correspondance, car il recommença à écrire, et pendant plus d'une heure on entendit sa plume courir sur le papier avec une rapidité vertigineuse. Il paraissait aussi absorbé que pendant son repas ; en y regardant de plus près, cependant, on aurait peut-être découvert qu'il y avait quelque chose de factice sous le mouvement apparent qu'il se donnait, et qu'il cherchait à se tromper lui-même. En effet, de temps en temps les yeux du sénateur interrogeaient la pendule, dont les aiguilles semblaient ne pas marcher assez vite à son gré, et sa main se crispait sur son cœur comme pour en comprimer les battements. Ses artères battaient avec force, sa lèvre avait une agitation convulsive, son front brûlait. Il y avait évidemment une tempête en lui, mais une tempête qui lui obéissait et qu'il dissimulait encore sous une apparence glaciale. Néanmoins, lorsque la sonnette de la porte du jardin se fit entendre, il eut un soubresaut digne du tigre ou du léopard.
C'était miss Taylor qui entrait. La jeune fille, un peu pâle, un peu émue malgré elle, était plus séduisante, plus jolie que jamais. Elle portait une longue robe de velours noir, un mantelet de dentelles de même couleur, et un ravissant petit chapeau de feutre, à boucle d'argent et à plume flottante. Ses gants étaient noirs, comme tout le reste de sa toilette, et ne faisaient que
mieux ressortir la petitesse et les formes élégantes de sa main. En pénétrant dans cette maison pour ainsi dire isolée, et qu'une interminable atlée de jardin séparait encore de "Wabash - Avenue , Evelina éprouva un sentiment de secrète inquiétude, mais ce fut l'affaire d'un instant, et elle sourit elle-même de sa folie. Que pouvait-elle craindre et en quoi Cari Muller aurait-il pu l'effrayer?
Tout en suivant la vieille servante, elle se reprit donc à marcher résolument, et quand elle arriva sur le seuil de l'habitation du sénateur, elle était aussi calme que si elle n'avait pas eu quitté la villa de son père.
— Qui faut-il annoncer? demanda Johanna, en entrouvrant la porte du cabinet de son maître.
— Miss Taylor, répondit la jeune fille avec fermeté.
Le Prussien, qui avait entendu, cria d'une voix beaucoup moins assurée :
- — Faites entrer !
Evelina s'avança rapidement et fut introduite chez Cari Muller. Cinq minutes après, Johanna sortait de la maison par la backlane et s'en éloignait furtivement.
Elle avait tout fermé derrière elle, à l'exception d'une petite fenêtre du sous-sol qu'elle avait laissée entrebâillée, afin de laisser l'air se renouveler dans la cuisine.
La pièce dans laquelle se tenait le sénateur n'offrait rien de particulier, si ce n'est qu elle disparaissait sous de riches tentures et que les consoles étaient surchargées de fleurs assez rares. Il y faisait, d'ailleurs, sombre, et un moelleux tapis anglais empêchait d'y entendre le bruit des pas. Une galerie circulaire isolait.
en outre, ce cabinet de travail du reste de la maison. — Miss Taylor, fit Garl Muller, en se levant d'un air cauteleux et en allant à la rencontre de la jeune fille, soyez la bienvenue chez moi et veuillez vous asseoir !
Par un geste instinctif, l'Américaine baissa la voilette qui lui couvrait le haut du visage, et prit place sur le fauteuil que lui avançait le sénateur.
Il y eut un instant de silence solennel, cet instant suprême qui, en mer, précède les grandes tourmentes, et, sur terre , annonce les violents cataclysmes. On devinait qu'il allait se passer quelque scène étrange ; il y avait comme de l'électricité dans l'air de cette chambre mystérieuse ; mais on eût été assez embarrassé de dire lequel du Prussien ou de l'Américaine sortirait victorieux de la lutte qu'on pressentait. L'un et l'autre s'observaient, s'étudiaient avec soin, avant de parler, comme deux bretteurs habiles qui sont sur le terrain et qui vont croiser le fer. Evelina éprouvait un sentiment désagréable, sans se douter qu'elle eût rien à redouter de ce bizarre tête-à-tête. Elle regrettait peut-être d'avoir pris la détermination de venir chez Cari Muller, et cependant, si cela eût été à refaire, elle n'eût pas hésité à le faire de nouveau.
— En somme, pensa-t-ellé, l'entrevue sera ennuyeuse ; j'aurais dû m'y attendre, et il faut en prendre son parti en brave.
De son côté, le sénateur se dit tout bas :
— L'entreprise est difficile ; il s'agit de la mener à bien, coûte que coûte !
Et il commença en ces termes :
— Miss Taylor , je n'aurais jamais osé espérer l'honneur que vous me faites. Vous m'en voyez aussi confus que reconnaissant. Nous autres, Allemands américanisés, nous sommes deux fois rudes. Nous avons le fond, il nous manque la forme. Si j'étais Français...
— Mais vous ne l'êtes pas, monsieur Cari Muller, interrompit Evelina ironiquement.
— Si j'étais Français, reprit le Prussien, je posséderais le grand art d' emmieller les coupes les plus amères...
— Vous avez donc des choses bien désagréables à m'apprendre ? interrompit de nouveau la jeune fille en souriant.
— Ce ne sont pas des choses désagréables, miss Taylor, ce sont simplement des choses délicates, confidentielles, et par conséquent difficiles à expliquer, répondit le sénateur en prenant un air solennel. Je ne suis qu'un vrai Yankee, greffé sur un paysan du Danube. Prenez-vous-en à ma double nationalité, si ma franchise manque un peu de souplesse...
— Je sais, monsieur, que vous avez le désir de servir mon père* Je ne veux voir que cela, et c'est assez pour vous assurer ma gratitude la plus vive et la plus durable.
Evelina prononça ces quelques paroles, qui lui venaient du cœur, avec une sincérité réelle et une grâce charmante. Garl Muller prit des airs de coq matinal, et leva la tête en triomphateur pour répondre :
— Miss Taylor, comptez sur moi. Je ne tromperai pas votre confiance. Votre excellent père sera élu, je pulvériserai ses ennemis !
— Nous avons donc des ennemis, monsieur ?
— Pas vous, miss Taylor, répliqua le Prussien en s'efforçant de prendre un air gracieux Vous n'avez que des admirateurs ! Mais votre père a eu le tort de réussir beaucoup, de faire une immense fortune, ce qui lui a nécessairement valu des envieux. Déplus, le voilà qui prétend aux honneurs de la représentation nationale , et vous comprenez que c'est assez pour ameuter contre lui tous les amis de son concurrent?
— Je vous avouerai, au contaire, dit Evelina, que je ne comprendrais guère que l'on en voulût à mon père de consacrer son temps, sa longue expérience des affaires et son argent au service de l'Etat, au lieu de les donner tout entiers à la gestion de sa ^propre maison. James Taylor sera, je le crois, utile à son pays, et je ne vois pas trop en quoi le pays pourra être utile à James Taylor.
— Parce que vous ne comptez pas avec l'ambition, la bêtise et la méchanceté humaines, mademoiselle, reprit le sénateur en affectant une certaine misanthropie ; suivez-moi un instant, et vous conviendrez que je n'ai pas eu absolument tort de m' alarmer et de confier mes craintes à M. Kimbal, en le priant de vous en faire part, s'il le croyait utile. Voici ce qui s'est passé. M. Blackwood, voyant que votre père se disposait à lui disputer le siège de Springfield, a naturellement cherché par quel moyen habile il pourrait nuire à son concurrent.
— Alors, fit Evelina avec un sourire dédaigneux, il a inventé quelque noire calomnie ?
— Il était certainement homme à l'inventer, répondit Cari Muller, et à la soutenir avec audace ; malheureusement (je m'explique mieux) il y a quelque temps, une grande Compagnie anonyme s'est formée, par actions, pour l'exploitation de prétendues mines de diamants, qui auraient été découvertes en Californie...
— Celles dont mon père est le banquier, interrompit vivement Evelina, et dont M. Kimbal est l'agent à Chicago ?
— C'est cela, vous y êtes, répliqua le Prussien avec un flegme étudié. J'ajouterai que j'ai moi-même, à l'origine, prêté mon nom à cette opération ; je ne me suis retiré que lorsque j'ai cessé d'y voir bien clair dans la direction de l'entreprise. Ces détails sont, du reste, pénibles et oiseux, mademoiselle. Qu'il vous suffise de savoir que la bonne foi, la loyauté, l'habileté des « managers » sont fortement mises en doute ; qu'on va même jusqu'à insinuer que toute l'affaire n'est qu'un immense « humbug » — je vous demande pardon du mot ; — que « les mines de diamants de San-Bernardino » n'ont jamais existé que sur les prospectus, et que les fonds versés par les actionnaires ont été détournés par des mains infidèles !
— C'est impossible, s'écria Evelina, puisque c'est la maison James Taylor and C° qui a reçu le capital social souscrit !
Une Française se serait sans doute perdue dans une affaire de ce genre ; une Américaine devait plus facilement en saisir la portée, et miss Taylor, qui avait
suivi Garl Muller avec une religieuse attention, se rendit tout de suite compte de la gravité de l'accusation.
Il se fit, cette fois, un assez long moment de silence. Ce fut Evelina qui le rompit la première :
— Monsieur, reprit-elle avec une dignité froide, j'ignore le parti queM. Blackwood espère tirer de la découverte qu'il a faite, ni ce qu'il peut y avoir de fondé dans toute cette histoire ; ce que je sais bien, seulement, c'est que l'argent remis à mon père par des actionnaires confiants est un argent parfaitement gardé !
— Je n'en doute pas, mademoiselle, dit le Prussien d'un air convaincu, et je voudrais pour ma part, avoir deux cent mille dollars dans les caves de la banque James Taylor and C°, tellement je suis convaincu qu'ils y seraient en sûreté. Mais il s'agit d'une grosse somme, d'une somme énorme ; c'est par millions que se chiffrent les capitaux que la fièvre a engloutis dans cette opération !
— Eh bien 1 monsieur, fit Evelina de l'air le plus simple et le plus naturel du monde, cette grosse somme, ces millions, on les rendra.
— Sans doute, sans doute, reprit Cari Muller avec une bonhomie un peu affectée, c'est bien simple, en effet... Seulement, le pourra-t-on?
— Comment! si on le pourrai s'écria l'Américaine énergiquement. Ce qui m'étonne, monsieur, c'est que vous ayiez pu faire cette question.
— Pardon, miss Taylor, répondit le Prussien d'un ton plus sec, en regardant bien en face la jeune fille, je serais désolé de vous attrister, mais mon intérêt pour vous m'oblige à vous tenir un langage plus clair. Tout ceci est fort sérieux, car la maison James Taylor
and C° a transmis les fonds aux administrateurs de la Compagnie au fur et à mesure qu'ils étaient souscrits et que les besoins de l'exploitation l'exigeaient. Or, il faut que vous sachiez toute la vérité. L'exploitation des « mines de diamants de San-Bernardino » n'a pas plus existé que les mines elles-mêmes. Les « managers » de cette prétendue opération n'étaient que des chevaliers d'industrie, aujourd'hui en fuite avec les capitaux qu'ils ont extorqués, et si votre père veut restituer l'argent qu'il a reçu, il est un homme ruiné!
— Un homme ruiné? répéta Evelina d une voix incisive et ferme, soit ! monsieur. Cela vaut mieux que d'être un homme déshonoré. Est-ce tout ce que vous aviez à me dire?
— Non, missTaylor, répondit lentement le sénateur, en affectant encore une certaine cordialité, sans cela je ne vous aurais pas dérangée et je n'aurais pas prié M. Kimbal de vous conseiller de venir jusqu'ici. Je vais donc jouer avec vous cartes sur table et vous parler avec une franchise toute germanique. Quand j'ai songé à faire de votre père un représentant de l'État, en patronant sa candidature, c'est que j'avais nourri l'espoir d'obtenir votre main...
L'Américaine fit semblant de n'avoir pas entendu et arrangea les plis de sa robe comme si elle se disposait à partir. Le Prussien continua :
— Sans doute, mon ambition était grande et j'avais levé les yeux trop haut. Mais le cœur ne prend conseil ni de la raison ni de la sagesse. Je vous aimais et j'aspirais à l'honneur de devenir votre époux.
Le même silence glacial et significatif fut gardé par Evelina! Cari Muller ajouta :
— Nous venions de battre la France à Sedan, à Metz, à Paris même; je n'avais pas compté sur son étoile, et la France à son tour devait me battre ici !
— C'est que la France est immortelle, monsieur, répliqua cette fois la jeune fille en se redressant. Dieu la protège, son génie brille toujours, et tant qu'il restera un Français au monde, la France existera !
Le Prussien réprima un sourire sardonique et reprit avec une sorte de colère :
— Je vois, miss Taylor, que M. Maurice a en vous une alliée fidèle ?
— Très-fidèle, en effet, monsieur, dit l'Américaine vivement, et très-dévouée en même temps. C'est', d'ailleurs , naturel , car les meilleurs alliés sont les plus intimes, et la femme et le mari ne font qu'un !
— Avez-vous donc épousé déjà votre Français? demanda amèrement le sénateur.
— Pas encore, fit la jeune fille, en rougissant un peu malgré elle et en baissant légèrement les yeux; je ne suis encore que sa fiancée, et le 15 octobre prochain le Rév. Turnbull bénira notre union!
— Je sais cela, miss Taylor, et c'est un malheur pour votre père, que j'aurais sauvé et dont j'aurais fait un député! Au lieu de cela, que va-t-il arriver? M. Taylor sera ruiné, déshonoré, conspué. Votre frère William sera perdu également; votre sœur Julia, votre cousine Mary partageront leur sort ; votre pauVre mère, elle-même, en sera réduite à recommencer une existence de misère et de lutte, à l'âge où Ton a généralement besoin de repos; et vous, pour couronner le tout, vous irez habiter la France, un pays où la famille n'existe pas, où l'on ne croit à rien, où il n'y a pas de
ménage possible, et où une femme n'est que la dernière maîtresse de son mari !
Evelina se leva d'un bond, fit un salut sec au Prussien et se dirigea vers la porte.
— Pardon, miss Taylor, dit Cari Muller avec un accent singulier, en se rapprochant de la jeune fille; je n'ai pas fini.
— C'est possible, monsieur, riposta l' Américaine, mais moi j'ai fini de vous écouter. Ah ! vous parlez de la France et des Français ! Eh ! bien, ne me forcez pas à dire ce que je pense de vous.
— Dites, au contraire, fit le Prussien d'un ton flegmatique, sans bouger de place; nous autres, nous sommes calmes parce que nous sommes forts, et nous pouvons tout entendre. Quelle est donc votre opinion sur moi, je vous prie?
— Il ne serait pas poli, monsieur, de vous la faire connaître, répondit Evelina, et je désire me taire. Qu'il vous suffise seulement de savoir que j'aime M. Maurice, qu'il est pour moi le plus noble, le plus généreux et le meilleur des hommes, que j'en suis aimée, et que, riches ou pauvres, nous serons les époux et les amants les plus heureux de la terre ! J'ajouterai, monsieur, que je n'aurais jamais pu devenir votre femme.
— C'est court, miss Taylor, mais c'est franc ! ricana le Prussien d'une voix plus sourde.
— J'avais espéré, monsieur, reprit l'Américaine froidement, que je trouverais en vous un ami...
— Un ami ? répéta Cari Muller avec une intonation particulière, oh ! non! Un mari ou un amant, c'est autre chose, je ne dis pas...
— Adieu, monsieur, riposta Evelina sèchement, en
mettant la main sur le bouton de la porte pour sortir.
Le bouton ne tourna pas. L'Américaine fit un nouvel effort et pâlit légèrement en voyant qu'il était inutile. Le Prussien n'avait pas bougé; seulement, un méchant sourire plissait le coin de sa grande bouche.
A l'heure où ceci se passait, deux hommes, agités de divers sentiments, se tenaient immobiles au coin de la maison de Cari Muller. L'un était près de la petite porte du jardin, dans Wabash-avenue, et l'autre dans la baklane. Ces deux hommes ne s'étaient cependant pas donné rendez-vous en cet endroit et ignoraient même réciproquement y être venus. L'un était Maurice, qui avait obéi à une sorte de pressentiment fatal, à un mouvement involontaire de jalousie; l'autre, Hughes Mac-Donald, qui avait simplement suivi de loin Evelina, pour faire ce que Julia lui avait demandé indirectement, et qui commençait à trouver que l'Américaine restait bien longtemps chez le Prussien !
— Eh bien ! miss Taylor , dit le faux Yankee Cari Muller à la jeune fille, qui le regardait d'un air inquiet et interrogateur, commencez-vous à comprendre ?
— Non, je vous l'avoue, répliqua celle-ci, en se roidissant contre une douleur soudaine et inconnue, mais sans d'ailleurs avoir rien perdu de son calme et de son courage.
— C'est bien simple, reprit le Prussien lentement, et si vous vouliez un peu récapituler avec moi, vous verriez que tout s'explique.
— Je ne veux qu'une chose, monsieur, c'est sortir d'ici, c'est terminer un entretien que je regrette, et qui a déjà duré trop longtemps.
— Vous êtes donc bien pressée , miss Taylor, de retourner auprès de votre cher Français ?
— Il est certain, monsieur, que je n'ai jamais mieux compris l'immense distance qui vous sépare de lui, et que jamais, aussi, Maurice ne m'a été plus cher!
Cette double affirmation était plus passionnée que politique. Evelina aurait peut-être mieux fait de s'en abstenir. Mais, d'une part, elle ignorait encore le danger qui la menaçait, et, de l'autre, elle n'était pas femme à reculer devant une expression vraie de ses sentiments, car elle avait le courage de son amour et de ses antipathies !
En ce moment, le jour commençait à tomber un peu, et on entendait, dans l'église voisine, les fidèles entonner un hymne pieux, et l'orgue mêler sa grande voix à celle des jeunes filles et des enfants, qui dominait les autres et arrivait distinctement jusque-là, à travers les vitraux entrouverts!
— Seigneur ! Seigneur ! murmura tout bas l'Américaine, en mettant une main sur son cœur pour en comprimer les battements, je vous prends à témoin de la sincérité de mon affection pour Maurice, et je vous demande de la rendre aussi longue que ma vie ou de me rappeler à vous, si je devais jamais cesser d'être digne de son amour !
Cari Muller fit un mouvement pour se rapprocher d'Evelina.
— Voyons, miss Taylor, dit-il, soyez raisonnable et juste. J'ai tout fait, jusqu'à présent, pour vous persuader et vous prendre par la douceur. Je suis encore résolu à agir de même et à vous traiter avec tous les égards que Ton doit à la femme, en général, et à celle
que Ton a voulu épouser, en particulier; mais, enfin, vous ne devriez pas oublier que je vous aime et que nous sommes seuls !
— Seuls? répéta machinalement la jeune fille, sans d'abord bien comprendre.
— Oui, dit le Prussien d'une voix qu'il s'efforçait de maîtriser encore, et sous le calme apparent de laquelle on sentait déjà poindre la menace, pareille à une sourde houle, qui arriverait petit à petit précédant la tempête.
— Que voulez-vous dire? demanda l'Américaine, dont l'esprit fut traversé par un trait de lumière, et qui devint tout à coup livide.
— Rien que de très-simple, miss Taylor, répliqua Garl Muller en s'avançant encore, je vous répète que je vous aime et que je veux vous épouser.
— Et moi, monsieur, je vous réponds de nouveau que c'est Maurice Durand que j'aime, et que, par conséquent, je ne serai jamais votre femme.
Une révolution sembla s'opérer en Cari Muller. Son masque doucereux et hypocrite tomba et laissa voir son visage véritable, visage fait de passions brutales, d'appétits grossiers, d'envies et de désirs inassouvis. Ses traits boursoufflés se gonflèrent encore, ses yeux s'arrondirent et s'injectèrent de sang, ses lèvres devinrent blêmes et ce fut d'une voix rauque et étranglée qu'il reprit :
— Ne me forcez pas à me souvenir, miss Taylor, que vous m'avez insulté plusieurs fois, et que je suis le plus fort !
— Je ne vons ai pas insulté, monsieur, fit Evelina en s'éloignant instinctivement du Prussien, je vous ai
dit la vérité : j'aime et je suis aimée ! Quant à la menace que vous m'adressez, je me plais à croire pour vous-même, que vous regrettez déjà de l'avoir laissé échapper.
— Gela dépend de la réponse que vous allez me faire. Écoutez, miss Taylor. Lorsque j'ai demandé votre main à votre père, je ne vous connaissais pas, et je ne voyais dans cette union projetée qu'un mariage politique ou de raison. Je suis franc, n'est-ce pas, et je ne vous cache rien? Mais les choses ont bien changé depuis. Je vous aime, c'est vous que je veux, et je vous le répète : Oui ou non, me repoussez-vous toujours?
L'Américaine comprit que la partie était engagée sérieusement entre elle et Cari Muller. et qu'il fallait jouer ses cartes avec habileté pour sortir du piège dans lequel elle était tombée.
— Monsieur, reprit-elle lentement, j'ai eu foi en votre honneur, en votre loyauté, en venant ici, et vous ne voudrez certainement pas m'en faire repentir. Vous vous dites gentleman et citoyen de ce grand pays ; donc , vous me traiterez comme les gentlemen et les citoyens américains traitent les femmes, avec respect et soumission !
— Ce n'est pas une réponse, cela, miss Taylor.
— Prenez garde à votre tour, monsieur; vouloir en obtenir une par la violence ou par la ruse n'est pas le fait d'un Yankee, et vous vous piquez d'être Américain !
Le Prussien fut à son tour embarrassé; mais comprenant bien vite qu'il s'était trop avancé pour reculer, il répliqua avec une rudesse calculée, en faisant deux pas en avant : -
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, miss Taylor : voulez-vous renoncer à votre Français et m'épouser ?
Il y avait dans le regard de l'Allemand quelque chose de menaçant et de lubrique, bien fait pour effrayer une jeune fille, même courageuse et forte. Aussi, Evelina hésita-t-elle un instant.
— Eh bien? fit le Prussien brutalement, en prenant le bras de l'Américaine.
— Eh bien, répondit celle-ci avec dignité, en se dégageant par un mouvement rapide, non, monsieur, je ne veux pas devenir votre femme.
— C'est donc ma maîtresse, alors, que vous deviendrez, continua Cari Muller en prenant Evelina dans ses bras et en la pressant violemment contre sa poitrine.
— " Laissez-moi, monsieur, s'écria la jeune fille avec indignation, ou j'appelle au secours.
— Appelez, miss Taylor, nul ne viendra, car il n'y a ici que vous et moi !
— C'est donc un piège odieux que vous m'avez tendu?
— Piège ou non, vous êtes ici, et je vous garde; vous serez à moi !
L'Américaine se dégagea pour la seconde fois de l'étreinte du Prussien, et courut affolée à l'une des fenêtres, dont elle fit voler en éclats les carreaux.
— Vous vous êtes blessée inutilement, fit Cari Muller en lui montrant la tache de sang qui lui cerclait Je poignet ; cette fenêtre n'ouvre que sur un corridor et personne ne vous entendra. Il faut vous résoudre à m'appartenir, Evelina !
— Plutôt la mort, répondit la jeune fille en frappant * de ses bras meurtris la fenêtre brisée, et en poussant un loneç et douloureux cri de détresse.
Son ravisseur, que la passion aveuglait et qu'un nuage rouge enveloppait, pour ainsi dire, arracha Evelina de la fenêtre, l'enleva dans ses bras, et l'emporta comme une proie facile. Mais au moment où, entraînant son fardeau vivant, il allait franchir la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement et une forme menaçante et terrible se dressa devant lui.
— Maurice] s'écria l'Américaine en tentant un dernier effort.
Cari Muller fit un bond de côté et se dirigea vers une seconde sortie. Là, il se trouva en présence d'un nouveau venu.
— Pardon, lui dit Hughes en l'arrêtant, on ne passe pas!
Au même instant, Maurice, lui saisissant le bras et lui faisant lâcher prise, ajouta d'une voix vibrante de colère, en dégageant miss Taylor :
— Monsieur, je suis à votre disposition, et je me battrai avec vous quand vous voudrez !
— Moi de même, fit de son côté l'Irlandais, qui s'était également avancé, avec cette seule différence que je préférerais vous tuer tout de suite!